CHAPITRE VIII
Commandement général du duc de Roviso. — Établissement de camps fortifies. — Actes administratifs. — Massacre des OuCRas. — Jusuf et d'Armandy à Boiie. — Ben-Aïssa.
Le lieutenant (;cnéral Savary, duc de Rovij;o, ancien aide de camp de Napoléon et son ministre de la police, réunissait ii une capacité incontestable la connaissance des traditions adiuiiiistralives ap]iliquées aux pays conquis. Sa renommée emiinie homme d'affaires était ;;rande; la tâche qu'il avait à accomplir était plus ijrandc encore. Il fallait répondre ii l'attente de la l'rancc , laver nos armes des aflronls qu'elles venaient de recevoir, consolider notre occupation et l'étendre. Les forces données aux céh'brc duc n'avaient rien (|ui fût en rapport avec les difficultés de sa mission. L'armée algérienne se composait de trois réijimenls d'infanterie réijulière , de (leu\ bataillons de zouaves et de deux réijimeiils de chasseurs d'Afrique, récemment formés. M. de Hoviijo, aussitôt son arrivée , juj;ea qu'il n'avait que faire de ces forces dans Aljjer même, tant cette ville acceptait notre adminislraliiui. Le séjour des cités ne vaut d'ailleurs rien pour des soldats qui peuvent il chaque instant être appelés n combattre un ennemi dangereux. Le nouveau (jonverneur choisit en conséquence les emplacements les plus favarables jiour la fondation de ([ualre camps destinés ii protéi;er la colonisation et ii tenir les troupes en haleine. Ces postes, véritables petites forteresses, furent établis à Kouba , liirUadeiu, Ti\craïn et Dely-lbrahim. On traça des mutes pour les relier ii la métropole et au\ points ]>riiii'ipau\ de la colonisation. .'Malheureusement ces roules durent traverser des cimclicTcs musulmans; les indi];('iies criiNcut au sacrilé];e. lisse plaii;riireiil aussi vivement d'une contribuliiui en nature créée pour le coucher des soldats. On leur donna raison ;i Paris; ils apprirent par hi cpie les r;ouverncurs jïénéraux n'étaient point les maitres, et qu'en s'y prenant d'une certaine façon l'on ]iouvait lutter avec eux. Ce fut une circonstance lrès-j;rave , et qui retarda loiii;leinps la conquête. En liant des iiitrii;ues en France, les indijjèncs étaient sûrs d'entraver en Alijéri(> l'action des ijénéraiix. Ils y eurent souvent recours; et bien que l'aris ne fût pas, comme lîome au teiii])s de ,lui;urtlia, une ville ii xeiidie, ils y réussirent ])lus d'une fois.
1-c duc de lioviijo n'était pas homme ii se <lécoura|;er pour un échec. Aidé de M. Cienty de liiissy, intendant chaii;é des services administratifs, il intioduisil dans Alijcr toutes les lois françaises, les bonnes loiiime les pires. La vieille cité des corsaires eut ii la fois une !;arde nationale, un hôpital, une éi;lise, mais aussi tout le eortép,e de la lisi-alité de notre pays. Les propriétaires se virent forcés de justifier de leurs titres di' piopriété ; les industries naissantes curent des droits ii payer. (]e fut .1 (|ui joindrait ses plaintes à celles des indirjènes. lin événement des plus tristes vint aui;iiienler la dél'iance que l'on avait déjii contre l'ancien ministre de la ]ioliee.
Le cheik des Arabes du Sahara algérien envoie une ambassade ii Alj;er pour dcniaiulcr au ijouvernciir général de l'aider ii chasser le hey de Constantine, dont les cruautés révoltent toute la contrée. Cette ambassade, ajuès avoir été bien accueillie par le duc, se retire ; mais il ))eine a-t-ellc quitté Ahter, et se trouve-l-elle sur le territoire des OiilTias, un peu au delà de la Maisou-t^arrée , qu'elle est assaillie et dépouillée des présents qu'elles a reçus. Les envoyés reviennent en hâte près du i;ouverneur , et accusent natiirellemenl les Ouflias. Sans se donner le temps d'instruire l'alTairc, le duc part aussitôt et de nuit avec un corps de troupes, et fait passer ])ar les armes la peuplade cnliiTc, sauf son kaVd El-Kabbia, ipii est réj;iili(rement condamné ii mort. Os exécutions sanglantes , loin de répandre la terreur parmi les tribus, ne font c|u'e\citer leur haine contre la France. D'un autre côté, l'a|;ha Mabiddin-Em-liarack ,
(U'iiouillé ]ieu il peu de son autorité par le duc, ne les maintient plus comme aiilrelois. La i;uerie sainte est de nouveau prêchée , et une insurrection ijénérale de la circonscription d'Ali;er éclate avec une violence et une perfidie d'atta(|ues tout ii fait en rapport ax-ec les circonstances qui l'ont amenée, l'oiir la domiiter, ]\L de Hovip,o enxoie deux colonnes, l'une sur Koléah, l'autre sur Singali, ferme des environs de Houffarick. Cette dernière colonne croit surprendre les Arabes et marche de nuit. Ce sont les Arabes qui la surprennent à Sidi-Said. Alais après un premier moment de trépidation et d'étonnement nos soldats se rallient; leur retour olfensif plein de vi(;ueur a le plus entier succès. L'ennemi fuit et se disperse. La colonne rentre ii Alr;er a|)rès avoir rcmiiorté nue seconde victoire, attaquée qu'elle est encore ;i son retour. Quant au petit corps d'armée dirifjé contre Koléah, il ne rencontre aucun rassemblement hostile. Le duc, jiour achever d'étouffer l'insurrection , envoie une autre expédition il lilida et il Sidi-el-l\ebir, villa|;e populeux des ijorijes de l'Atlas. Celte expédition répand partout la terreur sur son passage. La révolte est domptée. M de lioviijo s'assure alors des tribus qui se soumettent en leur nommant de nouveaux arjhas. Mais, comme toujours, il va trop loin dans la répression. Ayant attiré ii Alger deux chefs accusés d'axoir juis une grande part ;i la i;uerrc, il les fait saisir, juger et exécuter, malgré le sauf-conduit dont ils sont porteurs. Cette violation de rhos]iitalité inspire de nouveau aux Arabes la terreur du nom français, et dans les outhans on répète, en l'assombrissant encore, la lugubre histoire de ces deux martyrs de la liberté musulmane, Meeaoud et El-Arbi.
l'cndant (|ue ces choses se passaient dans la province d'Alger, de grands événements occupaient l'attention de la province d'Oran et de celle de Constantine.
Nous avons laissé Bonc aux mains d'Ibrahim, de cet ancien bey qui avait avec tant de duplicité causé la mort de deux ofliciers distingués. A peine le pouvoir de ce misérable venait-il de s'asseoir, (|u'il eut il le défendre contre Ben-Aissa , lieutenant du bey de Constantine. Désespérant de prolonger sa résistance, qui dura six mois, Ibrahim ne craignit pas de s'adresser ii ces Français qu'il avait trahis. Le duc écouta favorablement ses enxoyés , et envoya .à lione le même jeune Jusuf que nous avons déjii rencontré dans rex|)édition de Blidah, et un capitaine d'artillerie nommé d'Armandy. .Iiisuf dexait chercher le moyen de s'emparer de la ville ]iuur le compte de la France ; la mission du capitaine d'Armandy était d'aider les Bonois il défendre leur Casbah contre le lieutenant du bey de Constantine. Jusuf, aiirès avoir été une prcmiiue fois ;i Boue, poussa jusqu'il Tunis, et ne revint dans la première ville que le 2(1 mars 1832. M. d'Armandy n'y était plus. Arrivé le 20 février, il n'avait pu empêcher les habitants, dégoûtés du joug d'Ibrahim, de recevoir Ben- Aïssa dans leurs murs. La citadelle seule ne s'était pas rendue. Or M. d'Armandy était un de ces hommes hardis et jiersistants ii la fois ((ui n'abanilonnent jamais une partie commencée. 11 resta en vue de Bouc sur la felou(|iie la Fortune, amusant Ben-Aïssa ]iar <les négociations, et inspirant aux Turcs cantonnés dans la citadelle le courage nécessaire jioiir repousser les offres et les assauts du lieutenant d'Ahmel. Bcn-Aïssa comnnuicait il se fatiguer, ipiand le capitaine Jusuf revint de Tunis sur la goélette la Ilcartiaise ; aussitôt i\l. d'Armandy conçoit le plus grand )irojel, et l'exécute avec les plus petites forces. De concert avec Jusuf, il obtient du commandant de la goélette, M. Fréart, qu'il mette ii sa disposition une trentaine d'hommes. Siir de cet officier, jM. d'Armandy et Jusuf débarquent seuls pendant la nuit, et au péril de leur vie, parviennent ii axoir avec les Turcs de la (jasbah un entretien dans leipiel ils leur proposent de se joindre ii eux, avec les marins de la liéarnaise , pour défendre la place. Malheureusement Ibrahim, quoii|ue M. d'Armandy eût feint d'oublier sa conduite envers le commandant lloudcr, Ibrahim, qui s'était jeté aussi dans la citadelle avec quel(|iics jiartisans, intervient tout il eoiii), excite les siens contre les Français, et enj;age une rixe terrible. Nos deux héros ne sauvent leur vie qu'il force d'audace. Mais leur départ ne met pas fin ii la lutte ; les Turcs reprochent avec éncrijie ii Ibrahim tous les méfaits dont il s'est rendu coupable. Le sang coule. Le bey, se sentant le plus faible, s'enfuit avec ses partisans.
Il est il peine hors des murs de la Casbah, (pic l'un des défcn.scurs di' cette forteii'sse, parvenant ;i tromper la surveillance de Ben-Aïssa, court aux navires, et avertit les ofliciers que l'on est prêt ii les recevoir. Ceux-ci ne se le font pas répéter deux fois. Suivis îles trente marins, ils tournent la citadelle, et tandis que les Conslantinais en observent les ])ortes, ils pénètrent par le côté opposé, an moyen de cordes (|ii'on leur jette, et leur premier soin est de faire flotter sur les murs le pavillon de la l'"raiicc. A cette vue, la fureur de Ben- Aïssa s'ennamme : il ordonne une attaque. Les Français, meilleurs artilleurs que les Turcs, le repniisseiil ii coups de canon. Aussitôt les matelots restés sur la Ilktrnahe apportent ii leurs compagnons des vivres et des munitions pour soutenir de nouvelles atta(|ues. (Jet approvisionnemeiil étant lait, M. I'"réarl eoiiliniie ii stationner devant la ville avi'c son navire.
Bien lui en prit; car Ben-Aïssa , forcé d'abandonner le siège, ne voulîil liiu laisser aux Français. Il mil le feu dans Bonc après l'avoir
ABD-EL-KADtR.
ilk'e, et nos officiers durent se résigner à voir cette malheureuse cité envahie à difléreiites reluises par les hordes des environs. Leur jiosition devint alors des plus eriliipies. Les défenseurs de la citadelle les accusèrent hautement d'être la cause de la ruine de Bonc, et conspirèrent contre eux. Mais ils avaient affaire ii des lioniiucs, nous l'avons dit, d'une trempe peu commune. Tandis que M. d'Armaïuly, se saisissant des trois plus niuliiis, les fait conduire à bord de la Béarnaise , le cajiitaine Jusuf oriUnnu- une sortie. A ])cine est-il sur les glacis, qu'il s'arrête, et s'adrcssanl à sa trou|i(' : « Tous les traîtres, s'ccrie-t-il, n'ont pas reçu leur châtiment, l'arlez, continuc-t-il ; quels sont encore ceux de vous (|ui xculenl livrer leurs otliciers?» Comme nul ne lui répondait, il vint se ])laeer en face de deux zouaves nommes .lacouh et Mouna : « J'uc/.-moi donc, leur dit-il, puiscpie vous l'axez promis à Ben-Aïssa! » ("eux-ci, se voyant ainsi désii;nés, lèvent à la fois leurs armes contre lui. Il les jctle à ses pieds d'un double coup de pistolet, puis court à l'ennemi et lui fait éprouver de nouvelles pertes.
Depuis cette exécution, les Français ne furent plus inquiétés dans la Casbah. Cependant ils n'auraient ])u y tenir loni;tcmps, car Ibrahim-Bey, réfu|;ié à Bizerte , soulevait tout le pays et traitait avec Ben-Aïssa. .Mais une brii;ade envoyée de France, et aux ordres de M. Blonk d'Uzer, arriva au moment même oii les Constantiuais et Ibrahim tentaient une dernière alta(|ue. Les premiers se retirèrent sans combattre ; le second fut chassé , après avoir eu beaucoup d'hommes tués, et Bonc nous resta.
Pendant ces diverses actions guerrières, la province d'Orau élail le théâtre des événements les |>lus graves. Abd-el-Kader surgissait.