‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 187 sur 219 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Gouvernement génér.il du maréchal Clavisol. — Le prinro royal. — Mascara. — Le Sig. — Le Méchouar. — Lo capilaini' Eugène Cavaignan. — Expèiliiions diverses dans la province d'Oran,

CiiKj ans s'élaienl écoulés depuis la prise d'Alger, et, ii la grande honte de la royauté de jiiillel, la France n'était i;nère (dus avancée dans la régence (|iie le premier jour. L'opinion publii|iie se (innioncait avec une énergie croissante contre la manière tii'de et embarrassée dont on conduisait une conquête qui , en raison même de ses difficultés, acquérait une ]iopnlarité ii lai|uclle il fallail céder. Le maréchal Claiizcl était une concession faite il celle popularité. Mais pour que le nouveau gouverneur lui il la luiulciir de le que l'iui alleiidail de lui, il fallait qu'il frappât de très-grands eiiiips; ceux (|iril Icnla on ne furent ]ias assez éclatants ou ne furent pas heureux.

On croyait il celle époque encore pouvoir gouverner les .Arabes ]iar les Arabes on par les Iradilions turques. Le maréchal nomma nu îiey pour 'J'ilcry et nu antre pmir Milianah et Cherchell. (détail une fanle s'il n'étail pas décidé ii les faire recounailrc. Le général H.ipalel reçut l'ordre d'aller installer le bey dcTili'ry, Mohammed-beii-llussei'ii. ('elui-ci avait promis (|ue l'on viendrait de iMédéah au-devant de lui. On trouva en ell'et des Arabes au col de Moiizaïa, mais in armes et disposés il nous repousser. Le général Uapatel ne se crut pas assez fort pour enlever le passage; il revint à liou-Farik. .Le bey nommé résolut alors de se passer de notre appui. Il franchit l'Atlas par des cliemins détournés, mais on ne voiilul pas de lui ii Médéali. (Juanl au bey de Cherchell, il ralliil l'cmbari|ner de force avec, ses gens. Il criait qu'on le coiiiliiisail ii la boucherie. Les habilanls de Cherchell n'en voulurent pas non plus. On le ramena à Alger, et les soldats, loujoiirs disposés ii voir le côté plaisant des idioses, firent des chansons sur les grandes victoires du maréchal. Celui-ci, arrêté jiisque-lii jiar les ravages du choléra, résolut d'agir en personne.

\ous avons vu, sous l'administration du duc de Hovigo, se disliii- [;uer l'aglia Sidi-ll.idj-'Malii-Kildin-el-Sgher , chef de la l.iiiiille des lOmbareks. (]e chef avait été obligé de se soustraire aii\ perscciitions

ABD-EL-KADER

<Jc ses ennemis dans la province d'A\p,ev. Alxl-el-Kader lui donna asile, et, rccnnnaissanl en lui de ijraiidi'S qiialilrs, le ]nil poiii- conseil et le donna comme licy on comme kalil'ali aii\ Milianotes. Son adminislralion lialiile el bient'aisanle lui concilia lieaiicon]) de tiilms, et son pouvoir iiaijna de jour en jour eu deçà ilu (Jlicliir. ]l vonliil i'aujjnuMiler encore , cl, réunissanl une foule coiisidéralde de cavaliers, il lil invasion dans la plaine, l.c maréchal (>lausel combina contre lui une expédition <|ui devait en même Icmjis servir à punir les Iladjoutcs. dont nos coliuis avaient continuellcmcul à se |ilaiudre. (-"etic c\|icclilion ne réussit (|u'im]iarrailement; à l'approiUe de nos colonnes Sidi-lladj-Malii-riddiii se mit en devoir dv rej;ar;ner les nionlaijiu's. Ou ne sut pas lui Icrnn'r la reiraite. ]l échappa après avoir ])erclu assez peu de monde. Les hailjoulcs éprouvèrent une plus rude délaile; mais il était évident (|uc l'incendie se proparjeail. I.e nom d' Ahd-cl-Kader rcleiitissait jusque dans Alijcr, et, traversant celte piovince nn''nu', débordait au delà dans le bejiik de Constan- Inie, oii des intrii'ucs étaient noué<'s par l'émir, il la fois contre nous el contre Aehmcl, dernier représentant de la puissance turipu'. Ouant à la province d'Orun, il y eût été le maître absolu sans les postes fortifiés qiK^ nous y conservions, et sans la constante inimitié des Douers el îles Smélas. Le désastre de la Macta n'avait ])oiiit intimidé ces tribus. Elles faisaient de continuelles ev]iéditions sur les terres des alliés de l'i'niir, et venaient ensuite se réfui;ier sous le caniui d'Oran. Il était honlcnv pinir nous ipie des A rabcs nous donnassenl rcvcmple. On le comprit à l'aris, et il fut arrêté ipie l'on irait détruire la puissance de l'émir dans sa capitale même. On ne savait pas ([lie cette puissance n'avait rien d'assis, rien de saisissable, qu'elle était partout sans être nulle part.

I.e maréchal Olaiisel s'orifanisa néanmoins pour porter la plus rude atteinte ii cette puissance. Jl ne s'aijissait de rien moins que de prendre et détruire lUascara. Le jirince royal, l'erdinand-l'liilippc, duc d'Orléans, arriva |)niir |)renilre ])art ii l'cvpéilition, que l'on rci;arilail comme devant avoir un |;rand relcntissenieiit.

Jamais prince ne fui plus cliarmant et plus aimé que le duc d'Orléans. Klevé démocratiquement , il possédait néanmoins une exquise ilisliiiction. Oiioique lils de roi, il ne dédaignait pas le |)éril. Déjà habile ollieier sur le champ de manœuvre, il voulait ev])érimenter ce qu'il savait. L'impopularité de son père rallliip'ait ; il es])érait lui concilier l'opinion en prenant part aux fatii;nes et aux danjjcrs de nos soldats. (Jomme tons les hommes ipii doivent mourir jeunes, il avait avant l'àip' une i;ranile maturité d'esprit. ]1 voyait juste, sans ])ré\'entioiis. Si la l'rovidence lui eût réservé le trône, il s'y serait certainement montré avec avantage. Il eût été patriote, libéral, exempt de toute pensée de résistance s\stéinali(|iie , ami des arts et ami du peiijile ; et la dynastie d'Orléans aurait pu, |;ràce ii lui, se flatter de vivre. Il ne trouva pas en Afriqin^ ce qu'il pouvait raisonnablement attendre. L'c\|iédili(?ii de Alascara ne présenta rien d'héroïque ni de ehevalcresipie. Elle fut tout bonneiiient une ex|)édition sainement conduite, mais sans résultats.

Le maréchal Claiiscl, avant de rien enlreprendre , lit ociiqier l'ile (l'Haàreh-tloon il l'embouchure de laTafna, afin d'en imposer aux tribus par la crainte conlinnelle de l'arrivée de nouvelles forces. H partit ensuite d'Oran, emmenant avec lui environ onze mille hommes lorm.Mil quatre bri|(ades et une réserve (pie commandaient les r;énéraiix Ouiliiiot, l'errcijaux, d'.Vrlanip's , ihérimpie colonel Ocnnbesct le licuteiiant-eolonel de lieaufort. Ou était au 27 novembre; Abd-el- Kader, prévoyant rnrajje ipii allait fondre sur lui, avait réuni des masses assez considérables. Il s'était pourvu (l'armes et de munitions. 11 lui en était venu de l'Angleterre et du Maroc. iMais ses forces ne pouvaient pas rivaliser avec celles des l''raiieais; aussi ne chercha-t-il jamais le combat durant l'cxpédilion. Il se contenta de lirailler et d'impiiétcr rarrièr(--f;arile, maniciivrant assez habileuienl |iour n'(''lre pas saisissable. On vil plusieurs fois, durant la cam])a|;ne , li>s deux années marcher sur deux liiïiies paralli-les s'obscrvant et ne s'atta(|uaiit pas. [ n seul combat important eut lieu le :i décembre, ipiand nous eûmes passé- leSii;. Les Arahes furent facilement enfoncés malijré les priiilcnles disimsilions de buir chef, et se rejeti'rcnt dans les monta|;nes. Le maréchal Claiisel, après avoir déployé un (;rand luxe de manœuvres, força alors sa marche sur !\Liseara, que l'émir cherchait de son côlé à !;a;;ncr par d'autres chemins. Dans son impatience, il finit par iireiidrc les devants avec !(■ duc d'Orléans et arriva le (; dans la capitale de l'émir. La ville était déserte, mais aboiidamment approvisioniii'c. l'ar nue aberration inexplicable dans un tel homme, le chef (le l'expédilion ne crut pas ib'voir oecu|ier ii demeure la caiiitale (pie l'on était venu conipiérir. Au bout de deux ou trois jours l'armée reprit le chemin d'Oran (•her('liaiil vainement à s'expliquer le but de sa course, ipii n'était pas app.iremmcnt une simple proi ladc ii Mascara. L'émir put ii son aise rentrer dans sa capitale. On n'en pro- ( lama jias moins (|iic la province élaif soumise, et le vaimpieiir la divisa sur le papier en beyliks de Tlcnu-cn, du Chélilï et de Mnsla(;anem.

Ouant à Abd-el-Kader, il se soucia lort peu de cette division. Aussil()t le retour ii Oran de l'expédition, il vint attaquer les Douers cl les Smélas jus(pie sous le (•.•iniiii de la place, l'uis il dissipa plusieurs petites coalitions de ses ennemis, ipii relevaient la tète chaipie fois

que nous paraissions disposi^sii les protéger. Enfin, ayant ajipris (pie le maréchal projetait une mandie sur 'l'iemeen pour porter secours aux Turcs (lu Mi'chonar, il résolut de s'en emparer avant iKJiis. Mais, (pioi(pie vaimpienr des ];ens d'Aiiuad, (|ui étaient venus prêter ap])iii aux Turcs, il ne put pénétrer dans la citadelle. Le maréchal, ii la tête de sept mille ciu(| cents hommes, s'élaiit a son tour mis en marche, vint enfin délivrer les défenseurs du Méchoiiar. Ces hommes héroï- (pies, (pii ilevaicnl avoir des successeurs jilus hénmpics encore, étaient au nombre de sept cent eimpiaïue, dont la moitié désarmés. Ils tenaient tête aux Arabes depuis cinq ans. Abd-el-Kader oublia alors sa pruilenee liabiliiclle. Il resta dans les environs de 'l'Iemccii, esi>éraiil (pic, comme ii Mascara, les Français ne feraient que passer. On avait résolu, au contraire, de s'établir dans la nouvelle C(niquêle. Une |)arlic de rexpcdition, ayant dans ses raiiijs i\Iustapba-bcii-lsiiiaïl et son ancien aijlia i;i-.M/ari, sortit contre lui et faillit l'envelopiier. 11 s'enfuit, laissant une portion de son bai;aj;c aux mains de nos siddats. On croyait lui avoir coupé la retraite sur Mascara; il passa entre les briijades, et l'on ]ierdit bientôt l'espoir de l'atleindre.

(À'tte expédition, plus heureuse que celle de Mascara, nous v:ilut de nombreuses soumissions de tribus. Le maréchal ne commit pas la même faute que in-éccdcmmeiit. 11 fil mettre le Mcchouar en nouvel état de défense. Mais comme ses instructions s'opiiosaienl il ce ([lie l'on occupât le l>ays, il se contenta de nous assurer la citadelle. On forma dans les brie.adcs un bataillon de volonhiires jiour bi déicniire. Le comiiiandcment en lut donne au capitaine Euj;èiic (]avaii;n;ic de l'arme du i;éiiie.

C'était une pénible et périlleuse mission qu'acceptait le capitaine f:avaii;nac. 11 allait avec sa petite troupe se trouver entoure d'ennemis, ne pouvant espérer ipie des eomuiunieations lointaines avec les corps de roecupation d'Oran. i\Liis le capitaine (^ivaiijinic était sûr de lui-même. Il savait (pie jamais une faildcsse ne lui traverserait le cœur. Sa solidité sur le champ de bataille, sa Icniic militaire, la ])lus diijiie (pii fût dans toute l'armée , ses connaissances spéciales inspiraient il ses compafjnons une eonhancc sans bornes. Avec un tel chef, la fptriiison du Méchouar n'était pas seulement assurée d'être toujours coiiverte. Elle savait que rien n'était étraiii;er ;i Tinitialivi! de son comiuandaiit. t;ette initiative lui prometlait des ressources variées. Elle y comptait. Elle y comptait, elelle avait raison. Déjii sur le front médilatif et sévère du simple olVicier du !;énic, planait ce siipie (pii annonce les grands hommes. Le capitaine pensait beaucinip et parlait peu. Jamais son esprit ne resliiil oisif, l'eu soucieux de plaisir, mais avide d'héroïsme, c'était le devoir fait homme. (Jet amour du devoir, accompa;;né d'un dcsinlércssemcn iioussé ii rcxtrcme, d'une modestie ((ni lui a fait du tort ipiaiid il est arrivé au pouvoir, lui donnait un côté autiipie saisissant. Ses lecliires cultivaient cette jjrandc saillie de siui caractère, l'iutanpie, voilii le livre ipii se trouvait ii son chevet. Il le lisait encore dernièrement dans sa ]irison de llaïu.

Aionlez il c(da que la sévérité de ses réflexions liabiliiclles ne lui enlevait rien de cette affabilité ipii rend le chef si cher aux inlérieurs. Au bivouac, au cam|i, partout, il s'occupait d'abord des soldats, et ne scuipcait ii lui ipi'aiiri's. Oiioiipie faisant un doijine de l'obéissance, il comprimait une contradiction mesurée, et ne refusa jamais de s'éclairer des avis d'un inférieur. Sobre, d'ailleurs, facile ii vivre, dur il la fati(;uc , il ne regardait pas comme une nécessité d'imposer ses rjoïits aux autres. Niil ne fut jamais plus tolérant que lui, ipioi qui' l'on en ait dit. Mais doux comiiie un entant dans les relations li;ibiliiellcs, le liiMi se révélait chez lui au moindre éclair de la poudre, il la moindre apparence d'un daiii;er ;i dom|iler, d'une victoire ii obtenir. Alors avait lieu une vérilabii^ Iransloriimlion. Ses yeux s'aiiim;iient, son nez, orijueillensement recourbé comme celui de l'aiiile, aspirait la fumée du combat. .\ la façon dont il posait le i>ic(l sur le sol, on sentait ipic cet liommiMle fer ne reculerait ])as de la lonijiieiir d'un j;rain de sable. A la maiiii're dont sou rci'ard planait sur l'eiisemlili', on comprenait ipi'il ne né!;iii;erait aiu'un détail, et qu'il eût élé, l'occasion échéant, aussi bien Kléber ou AJoieau ([uc le premier l!(Mi;iparle en Italie.

Le capitaine Eiiip'ne Cavaiipiae avait alors trente-deux ans environ. De nombreux services le recommaiidaient dé'ja. Ce siu'a néanmoins l'un (lesijrands honneurs du maréchal Claiiscl dcvaiil l'histoire de l'avoir dislinipié.

l'uisqu'il laissait une ipirnison dans le Mcchouar, le maréchal Glaus(d devait chercher ii assurer les commiiiiicaliiuis enlrc 'riemcen et Oran. 11 résolut en eonséipicnee de reconnaître le cours de la Tafnn, et d'asseoir ii son embouchure un poste militaire qui fïit en relalion avec cidui d'IiaArch-C.oon. Celle cxpéditimi eut nu Imil autre caractère (pie les |irécé(lciitcs. Les amis d' \bd-cl-Kadcr lui reprochaient ami'rciueiil de n'avoir rien lait pour empccher la prise de .Mascara cl celle de 'riemcen. C'était une injiislicc : cette injustice le piijua d'honneur. A|n-ès sa disparition des iircmiers jinirs, il revint sur la 'l'allia avec |>liis de forces (pi'il n'en avait encore eu. Il espérait, (fi'àcc il sa supériorité nnmériipie, cl vu ralVaiblissemeiit du maréchal, qui laissait ii 'l'iemeen nue partie de ses troupes, trouver l'occasion d'une nouvelle Macla.

Il se trompa; ipioiipie trois ou ([ualre fois inférieur en nombre, le maréchal Claiiscl le repoussa dans loiilcs ses allaipics el lui lil épriill-

ABD-EL-KADER

ver (le grandes pertes. Mais il ne put établir les eommunications qu'il tlcsirail. 11 rentra dans Tlenicen sans autres résultats (|ii'uiie p,loire peu fruetueuse; et après avoir achevé rorr;anisation do la défense du Méchouar, il reprit le chemin d'Oran lé 7 février. Ahd-el-Kader essaya vainement de s'opposer à sa marche. A force de tactique et d'lial)ilcs manœuvres, le maréchal le repoussa encore sans iicrdre de inonde, et atleiijnit heureusement Oran, où il laissa le !;cnéral d'Arlanj;es pour commander la province avec le général l'erregaux comme lieutenant. ]l <[uitta les pays de l'ouest à là tin de février, et revint h Alger. Ces deux généraux s'occupèrent, suivant ses instructions, d'assurer les communications entre les diverses places occupées pas nos troupes, et de protéger les tribus qui étaient passées de notre côté. Le général Perregaux fit la promenade la jilus heureuse le long du ChélilT. Mais, en avril 18:iG, le général d'Arlanges, ayant voulu obéir aux instructions du maréchal, quitta Oran avec une assez petite division ; à peine fut-il arrivé à l'embouchure de la Tafna, où il établit un camp retranché, qu'il y fut bloqué par Abriel-Kader, tandis qu'autour de 'ricmccu les tribus se soulevaient de nouveau hostilcnu-n! , et ([u'Oran et :\I()stagaucni avaient aussi à re- ])ousser des attaques dirigées contre leurs abords.

Cette situation appela do la manière la plus scricuso l'attention de la France entière. Un comprit que le défaut d'une force suffisante compromettait la conquête, lin attendant que l'on fit d'autres efl'orts, on envoya le général liugeaud avec le 2:i», le 21'' et le (i2« de ligne, pour débloquer le camp de la ïafua et assurer l'existence de l'héroï- ([ue garnison du .Méchouar.

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