‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 188 sur 219 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le général Bugcaud. — Ravitaillement de Tlemcen. — Combat de la Snkak.

Le général Bugeaud inspirait au roi Louis-Pliilippe la plus grande confiance. Il avait ]ironiis de vaincre Abd-el-Kadcr ; il devait tenir sa promesse.

Il débarqua à la Tafna le fl juin. Avant de raconter son expédition, le lecteur nous permettra d'esquisser le curieux portrait do cet homme si romarqiiaiile.

Maintenant que 'i'hoiiias-lîobert Rugeaiul apparlionl à l'hisldire, on lient dire de lui la vérité.

tl'était vraiment un type à jiart dans la galerie mililairo de son teni])s. (Quoique né à Limoges, il avait riiumeiir et le sang gascons, mais gascons avec une étonnante bonhomie. Sans le duel (|u'il eut avec riufortiiué Dulong, sans la part qu'il fut accusé d'avoir prise aux évéucmoiits do la rue 'J'ransiioiiaiu , sans le rôle (pie l'on supposa <|u'il avait accepté près de la duchesse de llorry, il n'y eût ])as eu d'homme ]iliis populaire que lui on l''rance, tant, par ses saillies, sou entrain et sa mauiiuc de ne douter de rien, il savait trouver le chemin si difficile (|ui conduit au creur des masses. (^>uoi qu'il fit, sur le champ de bataille ou dans ses terres de la l)ordogne,en face des Arabes comme en face de l'opposition libérale, c'était toujours le mémo vainqueur, sûr do lui, professant la théorie i\v la victoire, ne reculant jamais. <.)n a prétendu qu'il rcpi'csonlait à un merveilleux degré le soldat laboureur, ou s'est li'ompé. Il s'enlcmlait sans doute fort bien en économie agric(de; mais il n'avait rien do la résignation mélancolique du l) po iPo]>ulaire ([lie nous venons de nommer, c'était la dcmonstratiou incarnée. Il réfléchissait sans doute, et beaucoup, mais jiour rien au monde il n'eût dévoré ses réflexions. jNapoléon et les généraux do son école cachaient avec soin leurs plans; Hiigcaud les (lisait tout haut. Avant la bataille d'isly, par oxeiii))le, il réunit SCS officiers autour de (|uarante gaiiiollesde punch. Sa hgiiro noble et épanouie ;i la fois, mélange de sévérité et do bonhomie, i(s|)ectal)le (Iuoi([ue attirante, sa ligure rayonnait : « \oilà ce ipic nous ferons, disait-il, et nous serons vainqueurs. Vous péiiélrerez au milieu de cette multitude', vous la fendrez coiiimo un vaisseau fond les ondes, sans vous en embarrasser; vous frapperez, allant toujours en avant, sûrs (|ue rien ne se reformera derrière vous; et tout ce inonde, (pii croit di'ja nous envelopper, disparaîtra avec une facilité doni vous vous étonnerez vous-mêmes. » (jommo si ce n'eût pas été assez (|iie cet engagcmeut de vaincre pris si haut et avec tant d'assurance, voici c(^ rpi'il écrivait au miiiistro de la guerre : « .l'ai environ huit mille cin([ cents lioiumos d'infanterie, quatorze cents clicvanv réguliers, ([iiatrc cents irrégnliers, et seize bouches à feu, dont (piatro de campagne. C'est avec- cette petite force nuiiiérii|iic (pic nous allons atta([ucr cette multitude ipii, selon tous les dires, compte trente mille chevaux, dix mille hommes d'infanterie et onze bouches ii feu; mais son armée est pleine do oonliance et d'ardeur, elle compte sur la victoire tout comme son général. Si nous l'obtenons, ce sera un exemple (|ue le succi's n'est pas toujours du côté des gros bataillons, et l'on ne sera ]ilus autorisé ii dire (pie l.i giiorro est un jeu de hasard. »

Tout le caractère de l'homme est, selon nous, dans ces mots. (Juaiid 1111 général fait preuve d'une telle couliance avant le triomphe, on d'iit s'attendre à un orgueil exagéré, (àt orgueil n'existait pas chez Bugeaud. ]| se bornait seulement à constater par points et circonstances qu'il avait eu raison d'agir comme il avait agi. Aussi était-ce

un excellent professeur de guerre. Si tant d'officiers distingués se sont formés dans nos camiiagncs d'Afri(|ue, c'est ipie le général en chef ne gardait ni sa science ni son cxjiérionce pour lui. il dcniontrait la guerre sur le champ de bataille, comme il démontrait l'agriculture au conseil général de la Dordogue. Louis-I'lûlippo le savait, et c'est pour cola qu'il lui confiait si volontiers ses fils, liugeaud avait encore une autre qualité précieuse : il ne voulait pas, comme certains supérieurs, tout faire par lui-môme; il laissait volontiers gagner de la gloire à ses lieutenants et n'en était pas jaloux. H leur parilounait plus volontiers une victoire éclatante qu'une simple critique contre ses opérations. Un grand esprit de justice le guidait ordinairement. Cependant il eut quelques anti]iatliies. Il ne sut |ias mettre en action certains caractères héroû|ues. Il ne reconnut que fort tard les précieuses ([ualités du général Caxaignac.

Au iihysiquo, Hugoaud était ce qu'il était au moral, un homme complet, grand, robuste, le regard vif, le front haut, l'allure dégagée. 11 supportait les fatigues sans les rechorchor, et les éiiargnait autant (|uo possible au soldat, dont il s'occupait beaucoup, l'interrogeant, l'encourageant, le liarauguant , lui parlant do son iière, de sa mère, du Jiays. Le soldat le réiomponsait ]iar lioancoiip do respect et de conliauce. Oiiand on marchait dans la colonne du général Bugeaud, on était sûr (|ue rien ne niau(|ucrait , et l'on marcbait gaiement, sans souci, certain de n'être exjiosé ([u'à bon escient. Si ces mots : père du soldat, n'avaient pas été si prodigués, nous les appliiiuerions au vainqueur de la Sikkah. J'ai xoyagé tout un jour avec un gendarme de l,anouaille, en Périgord, et (jui l'avait servi. Ce brave homme, nommé Astre, ne pouvait parler sans pleurer de son ancien chef et maitre. Il m'en racontait naïvenu'iit mille traits de boute, de malicieuse gaieté, ou de x'éritable enfantillage. Un jour, par cveniiilc, qu'étant gouverneur, le général traitait sous la tente noire illustre Arago, qui venait s'assurer par lui-même de l'état de la colonisation cl de la |;uerre, il détourna la conversation et la mit sur le cha]iitre de l'aslronomie. " \ oiis connaissez, dit-il ii notre cher savant, toute la carte du ciel? — Presque aussi bien que vous la carte d'Algérie, maréchal. — ICIi bien! parions que je vous fais voir un astre que \diis ne connaissez pas. — Ce serait fort. — Tenez-vous la gageure:' — .le la tiens.» Alors le maréchal ap]icla sou domestique. « (.ommont t'appolles-tu ? lui denianda-l-il.

— Astre, mou g, uéral. — ■ J'ai ]ierdu, s'écri.i Arago, je no connaissais pas celui-là. — l'.h bien ! repartit le maréchal, moi non pins je ne connais pas tout en Algérie; et si clia([uc poste de l'armée n'était p;is à cha(|uc heure du jour, en ipiel(|uo endroit ipie ce soit, sur ses gardes les |iliis coiuplites, Abd-el-Kader nous ferait souvent voir des étoiles en (ilein midi. — Je vous comprends, repartit l'Iiôle du général, x'oiis voulez avoir ma voix ii la chambre pour une augmonlation d'clïcclif?

— Oui, reprit vivement liugeaud, il me faut cent mille hommes pour hnir la guerre ; sur ci s cent mille hommes il n'y en aura peiit-èlre ([lie deux ou trois mille qui auront li comhattre. — A ((uoi serviront donc les autres? — A faire seutinellc ; ici il faut des vedettes partout, et chaque vedette ne doit pas compter moins d'une brigade bien commandée , faisant faction sur un espace de vingt -cinq lieues carrées, et ne souffrant dans son horizon aucun ennemi. »

I )ans cotte couversalion , qui dura ainsi longtemps sur un ton tantôt enjoué, tantôt sérieux, riuimmo do guerre expliquait tout bonnement à nu savant digne de le comprendre son plan de campai;ne. C'était d'orî;aniser un certain nombre de corps de troupes assez forts pour ne craindre aucune surprise et qui seraient chargés chacun d'opérer dans un rayon donné, puis d'envelopper, s'il y avait lieu , l'ennenii par des marches concentriiiuos. ^ous verrons plus lard comment ce plan réussit ; encore deux ou trois détails sur Itiigcaiid, et nous reprendrons notre narration. I.e futur gouverneur général avait passé par tous les grades de la hiérarchie ; né en IIKI , soldat dans les vi'iites en ISOi, ca]Mtaiue au IKi" en 18()S), lieutenant colonel commandant sons .Suchet , en Espagne, vers 1 8 [ :5 , colonel en 1811, licencié en 181,'), il avait, après (piinze ans d'interruption, repris du service en 18:t(),avcc le titre de maréchal do camp, et ses eonoi toyens de Périi;ueux renvojaioiit depuis lors à la chanilire des députés. La presse, qu'il avait souvent insultée sans aucune justice, le haïssait de même, mais celle haine lui plaisait. Il ne dédaignait pas de répoiidro aux attaques, et se ré'jonissait naiveiiiont de trouver hors i\v la !;neriv l'occasion d'oceuiu'r de lui le juiblic.

Arrivé le G juin ii la 'i'alfua , il ni' perdit |ias de temps, se mil en marche dos le 13, il minuit; et apri's avoir nue promii're fois repoussé lesforcesqui s'opposiurut à son passage, il arriva à Oran le l(i, puis alla de lii tout aussitôt s'assurer do l'état de la ijarnison du Mé'eliouar. (^)iioi(pi'eii parfaite siliiatioii morale sous les auspices du capitaine Cavaiguac, que le général Itngeaud félicita tout haut de ses rares (|iialilés, elle avait besoin d'être ravitaillée, liugeaud retourna de nouveau au camp de la Talfiia , et eu ramena un convoi d'envirou trois cent linqii.iiilo chameaux chargés de vivres et de miiiiitioiis tant pour le ^liilioiiar (pie pour la petite année cvpéililioiiiiaii'o. Arrivé, le (i jiiillol, sur les bords i\v l'Isser, près de son coiiniioiit avec le Saf-Saf, qui s'appelle aussi Siokaek ou Sikoli , il cul cnliii avec Abd-ol-lsador le combat qu'il avait chcrelié dans ses iioiiibreuses allées et venues. Le récit ipi'il a fait do ce eoinhat poignaiit à la fois les choses et rhonimo, nous ilonnorons ta ]iarolc a celui ci.

ABD-EL-KADER

Voici le rapport qu'il adressa au maréchal Clausel. sur la journée de la Sickack.

« Monsieur le miuéclial,

» Ma dcpèclie téli'];raplii(Hic vous a fait connaîtir en abréijé notre succès du (i. ^liciix (pi'im aiilic , ])iiis(|iic vous avez trioinplu' souvent, vous juijcroz du boidirur (|iii' j'ai à vous retracer un coiiil>al Ici (|uc je l'anibitionuais, ii cela près (|u'Aliil-<'l-Ka(lcr n'a ctc ni tue ni pris; son clicval seul est reste sur le cliaiiip de liataille.

Il L'alViiire de la Sickack |)0urrait, sans liyperlmle , s'ap|icler une biLlaillc , pnis([ue loutes les forces dont pouvait disposer mou adversaii'c s'y trouvaient.

• Il avait appelé du secours de partout pour m'enipcclier de ravitailler 'ricniceu , et depuis (piatre jours il était posté au Tcluoat, près de la Tafna ; une reconnaissance ipie j'y avais poussée dans le but de reconnaître la route pour l'avenir, et de lui donner le clianp,e, lui avait fait penser ([ue je voulais passer par là, tanilis (pic je n'eu eus jamais l'occasion.

» Mon convoi devait être l'olijct de sou envie, et je complais làdessus pour avoir avec lui un enijaijenu'ut sérieux, (|ue j'aurais peutêtre cherihé vainement jiar d'autres manieuvrcs. Se faire attaquer est le meilleur moyen avec un tel eniu'uii et sur un tel terrain; mais il fallait coinliatlrc dans un lieu favorable : ce fut là l'objet de toute ma sollicilude.

»,le ])arlis de lîaclinouu (llaàrch-Goon) le i à (piatrc heures du soir. ,Ie poussai trois balaillons, aux ordi'cs du colonel (tombes, sur la route du 'reli;oal, et je vins camper avec mon convoi de oin(| ciMits chann'aux cl trois cents mulets ii (pic hpic distance derrière lui. A deux heures dvi matin. Combes ijuitla son camp sans bniil cl par un sciilicr .1 |;auchc ; il fut occuper à deux lieues et demie de l;i le c(d de Sab-Cliioiilé. Une heure après, le convoi et le reste de la division s'y dirijjèreut. I.e col n'était pas ijardé ; mais quatre ou cin(| cents hommes des Ifeni-llamcr y arrivaient par l'autre versant. 11 était trop tard ; à sept heures tout mon convoi avait ]iassé et nous descendions sur l'isser. Abd-el- Kadcr était trop loin [lonr s'opposer à notre marche. La rivière fut franchie tranipiillcment, et je campai sur la rive |;auche, l'oit satisfait d'avoir franchi sa cliaine do montaijnes sans combat.

>' Abd-el-kader, instruit enfin de ma marche, se rapprocha de moi. A trois heures après midi , (|uin7,e cents à deux mille ehexaux , aux ordres de son lieutenant lieii-Koume , déhicrent en vue de mon camp sur la rive droite de l'isser, et vinrent campera demi-lieue sur ma (;auche. Le !;ios des forces rcmonla la rive ijauclie de l'isser, et vint camper à une lieue sur ma droite. Je juijcai que cette mauo'uvre avait pour but de m'cnfcnner le lendemain matin dans le profond ravin de la Sickack ipic je devais passer deux fois iiour me rendre à Tlcmcen. .le hs une reconnaissance pour chercher une autre route; mais toutes présentaient des dilticultés, soit pour le combat, soit pour le convoi. Je me décidai à franchir la Sickack , et je quiltai mon camp à trois heures du matin , dans le double objet de jiasser le premier ravin et d'être plus près de J'Iemceu avant d'être attacpié , afin d'y jeter mon convoi et de reprendre l'olTcnsivc dès i|ue je serais débarrassé <ie cet énorme empêcbeiucnt. J'annoin'ai cette résolution aux troupes : «Vous serez atla(piées , leur dis-je , demain dans votre » marche; vous saurez un temps soiifl'rir les insnllcs de reniienii, et » vcHis vous liornerez à le contenir. Mais dès que je poiirr.ii jeter le o convoi dans Tlcmcen, vous prendrez voire revanche; vous marclic- 11 rez à lui et vous le précipilercz dans les ravins de l'isser, de la )) Sickack ou de la Tafna. »

)) (icias'esl vérihé avec un Ixndieur inoni. Mab;i'é ma (lilii;euce, j'ai élé atla(|né par le camp de ma f;auche à ipiatrc heures et deiiiie du matin, lorsipie mon convoi n'avait passé ([ii'à inoilié le premier ravin de la .Sickack; je l'ai fait contenir par les douairs , unbalaillon du 21'' et un escadron du 2'' chasseurs.

» I.e ((doiiel (jomlies, apri's avoir passé la Sickack, avail ju'is avec iulcllii;eiice nue posilion protectrice du convoi.

>' Stnipconnant (pie la cohuine d'Ab(l-(d-l\ader ne tarderait ]tas à )iaraitie sur les plateaux de la rive i;auclie, je me suis empressé d'y arriver avec la tête de la colonne du centre et ma colonne de i;.iiiclie.

" Abd-el-Kader y touchait avec environ trois mille chevaux, trois mille Kabjles à pied et son bataillon régulier de mille à onze cents hommes. J'ai déployé le 02" et un demi-balaillou d'Afriipie, paralii'lenient à la .Sickack , mais eu arrière de la crête, de manii'ie à n'être pas vus de l'ennemi qui nous suivait. J'ai mis en bataille le 'i'-\' et un demi-bataillon d'Afriipie perpendiculairement à la ijanche du (i2'. Vax ax'antdu 2.i'^ et |)arall(lcment , j'ai formé en colonnes (bniblcs, échelonnées sur le bataillon du cenlre , les trois balaillons du eoloncl ('ombes, el j'ai jeté en avant, sur le flanc i;aiiclie du (;2'', deux coinpaijnies d'élilc eu tir.iilleurs et les s])aliis du 2'' chasseurs. I.t' 2'' chasseurs a élé rai)|U'lé en ciilicr et [ilact' en colonne par encadrons vis-àvis l'un d('s inicrvallcs des balaillons de (tombes. I.e convoi a élé placé dans l'anijle rentrant formé par la liijiie parallèle et la li];nc perpendiculaire à la .Sickack. Il était i;aidé par deux cents hommes du bataillon de Tlcmcen et les Kmilonijlis. Je rappelai les douairs et les tirailleurs qui conlenaiciil les \rabcs de la rive droite de la Sickack ahii de leur donner la conhauce de passer sur l;i rix'c l'auche. Les

douairs furent lents à se réunir, et ne purent prendre place dans l'ordre de bataille parce que les éx'énements marchèrent trop vite. Je ne connais d'autres défauts à celle inirépidc cavalerie, que de se lancer dans le combat avec un tel abaïubni , qu'on ne peut presque plus disposer d'elle pour les événements siibséipicnts ; mais dès qu'elle recoiiiiait que sa présence est nécessaire sur un point où le combat devient sérieux, elle \ accourt d'ellc-inêinc. C'est ce qu'elle a fait avec succès duianl celle j(Mirnée.

» On voit par les dispositions indiquées que je vais livrer un combat dinible seuls la fifjurc d'une éipierrc.

)i Contre des armées européennes, cette disposition pourrait paraître vicieuse. On peut croire faible le sommet de l'anijle qui peut être enveloppé et écrasé ; mais ici cet incmivéuient était racheté par ces circonstances (pie l'une des lijjnes était couverte par le ravin, et que .l'autre appuyait sa droite au même obstacle. D'ailleurs avec les Arabes il n'y a pas de mauvais ordre, pourvu que l'on ait de la fermeté et de la résolution. Je n'aurais (lU, du reste, choisir dans tout le pays un champ de bataille pins heureux (pic celui (pie m'oIVrail la i'oiiuue. Abd-el-kader avait derrière lui un plateau facile pour la cavalerie, de deux à trois lieues d'étendue, et entouré sur trois c(")lés par la Sickack, l'isser et la Tafna; de sorlc que j'étais presque assuré, en le inellant en fuite, de l'acculera un ravin où il devait éiuouverdes perles, pourvu (pie la ]i(nirsuite fût vii;oiircuse.

» .l'avais besoin de dix ininiiles de plus pour finir mes dispositions el dislribuer les n'ilcs avec juécision. Il làllait aussi donner le temps à rcnncmi de la Sickack de la ]iasser, ahii de l'y précipiter. Abd-el- Kader n'a ]ias voulu me donner ces dix minules; il a jeté su r moi mes tirailleurs el mes spahis, et s'est avancé en ijrosses inas.ses informes poussant des cris aiVreux. J'ai jui;é que c'était l'instant de prendre l'olTensive à iiimi tour, et (pi'uii iiiouxcmeul rélroijrade pouvait tout compromettre. Après .ivinr lancé des obus cl de la milraillc snrcclle vasle c(iiil'usioii , loules les troupes à la fois se sont ébranlées à mon eonimandcmenl et ont abordé rennemi avec une i;rande francliise.

» Le ciunbat du plateau était le plus considérable; les trois bataillonsdu colonel Combes un du 'i7", deux du 1 7^ léijer} ont af;i avec une résolution et une vitesse rcmaripiablcs ixinr des troupes si fatieuées par les marches et par la chaleur. Les cavaliers arabes étaient si nombreux , que l.i fusillade avec laipielle ils nous oui accueillis ressemblait à un feu de deux rani; de notre inlanterie. Ils ont [ilié, mais avec lenlcur. J'ai cru le inomenl favorable ])oiir lancer sur eux le 'i' chasseurs. J'ordonnai à ce ivijimeut une cliari;e à fond, qui eut d'abord un plein succès. Les Arabes qui se Irouvi'rent en face l'urcut culbutés, et un ])arli d'inranleric kabyle fui sabré; mais l'aile ilroile des Arabes ;ixanl attaipu' le liane i;auclic des chasseurs, pendani ipie d'autre inl'anleric sortie du ravin les fusillait par le liane droit, ils se sont retirés avec (piclqiie perle, et siuit rentrés sous la priilecliou des bataillons (pie je menais à leur secours prcs(pic à la coiiise. L'artillerie, aux ordres du brave colonel roiinieminc , suivait ces mouvements ra])ides, bien que cela parût impossible auparavant avec le matériel des montaipics. Les Arabes ont plié une seconde fois; une seconde fois aussi je leur ai lancé ma cavalerie. Alais alors quatre cents douairs m'avaient rejoint. iMalheureusement leur ai;a ^lusl.iplia venait d'être blessé d'une balle à la main. Mali;ré la privation de cet excellent chef, ils m'ont rendu de (jrands services; eux et les chasseurs se sont eonverls de ijloire. Tout a été culbulé, et la cavalerii^ arabe, embarrassée par son nombre même, a perdu beaucoup d'hommes, d'armes cl de chevaux : ses morts et ses blessés sont restés en notre pouvoir. Alors Abd-el-Kader lui-même, dont nous avions aperçu le drapeau en arrière, au milieu de son infanlcric réjpilièrc, s'est ,ivaneé .ivec celle réserve el la cavalerie (pi'il a pu ramener, (^'est la première fois, dil-011, ipi'ou a vu les Arabes employer une réserve ou reni;ai;er avec tant d'à-pnqios. Ce dernier elVort n'a pu nous arrêter un momcnl ; umis nous sommes je té's sur celle Iroupe, qui, malijré 1111 l'eu bien nourri, a été riimpiie et préeipilée falaleinciit sur le point le plus (lillicilc du ravin de l'isser. l ue penle assez rapide aboutit à un rocher taillé presque à pie de Irenle ou (piaranic pieds au dessus de la plai;e. C'est là (pi'uii carnai;c horrible commence et se ]ioursuit malijré mes elVorlsl Pour échapper à nue mort certaine, ces malheureux se précipitent en bas du rocher, s'assomment ou se mutilenl d'une manière alïreuse. liienbU cette triste ressource leur est enlevée; des chasseurs et des voltigeurs trouvent un passajje et ])éni''trcnt dans le lit de la rivière; les ennemis sont cernés (le tontes parts, et les douairs peuvent assouvir leur horrible passion de couper les têtes. (Àpendant à force de cris et de coups de plats de sabre, je parviens à sauver cent Irenle hommes de l'infanterie réijulière. .le vais les envoyer en Fr.inee. Je crins (pie c'est entrer dans une bonne voie. L'humanité et la p(dili(pie en seront éijaicmcnl s;ilisfailes. Ces .\rabes prciidront eu Kranec des idées ipii pourront fructifier en Afriipic.

sliraïul nombre de fusils donnés ;i Abd-cl-Kader au lemi>« oii il était noire allié sont restés eu notre pouvoir. Indépendamment des armes des tués el des blessés, beaucoup de soldats axaient jeté leurs fusils pour se i;lisscr dans les rochers oii ils avaient besoin de leurs deux mains. INos ibniairs étaient poriciiis chaeiin de deux on trois têtes el de trois ou ipiatre liisils. .le leur ai donné tout l'aiocnl ([iie

ABD-EL-KADER

je possédais; iiiiiis je leur ai dit que c'était pour les prisonniers, et non pas pour les tètes, qu'à l'avenir je n'en ])ayerais aueune.

» La cavalerie aralie avait làcUeincnl abandonné son infanterie, et s'était enluie vers la Taina. Je l'aperçus faisant mine de se rallier au bord du plateau avant de descendre sur la rivière. Je niareliai sur elle avec les 17" lé|;er, le il", le '2-J', l'artillerie, laissant à la cavalerie le soin de poursuivre les restes de l'iiifanlcrie et les Kabjles. Cette cavalerie (celle de l'émir) ne lu'alleudit pas; elle passa îa 'J'afna, et je m'arrêtai sur la rive (Iroile, mes troupes élanl Irès-fatiijuées et la cbaleur excessive.

» Revenons sur le premier cliamp de bataille, oii le 02" cl un demibataillon d'xVfrique ont dû cliariier l'ennemi, (|ui avait attaqué le convoi, et dont parlic seulement avait pa.ssé la Sickack a,u moment où j'ai été forcé de ])rendre l'ollcnsive. Cette portion fut précipitée dans le ravin et fusillée île très-près; elle éprouva des [jcrtes énormes en honimes et en clievaus lues. Après cette charije victorieuse, le (Ji", débarrassé de l'ennemi (|u'il avait en face, vint appuver nuui nionveuunt victorieux.

» Dès que la victoire avait été à peu près décidée, j'avais l'ail filer le convoi sur 'J'icmcen. (^Juoique ])rivé de mon parc à bœufs et de toute espèce de ressources ])our les officiers, j'ai tenu à couclier sur le cliamp lie bataille ])our mieux conslaler ma victoire. »

A])rcs ce bulletin Iriompluil, qui selon nous est la meilleure peinture de l'iiomme, le (;énéral liuijeaud siipialail aux récompenses les nombreux olliciers qui , dans cette circonstance comme eu tant d'autres, avaient noblement fait leur devoir.

C'est ainsi (|ue TIemccn fut ravitaillé iim,- première fois. Notre garnison du .^iécliouar avait eu de nombreuses attaques à repousser; mais son plus jjrand ennemi avait été l'ennui, l'eunni accompaf;né d'une foule de ]>rivalions. l.e caititaine Cavaii;nae, toujours diijne des postes (|u'il a remplis, humbles ou élevés, fut complinunté par le vainqueur de laSiekack. « Je demanderai pour vous le ijrade de chef de bataillon, lui dit l!ui;eaud. « Mais c< cet oliicier, pour nous servir des expressions il'un livre écrit en is:i(i, cet officier, d'une vertu et d'un désintéressement sloi<iucs, répoiulit qu'il n'accepterait rien s'il était le M ni (pii dût être récompensé. »

l.e vaip.qui'ur de la Sickack termina sa eanipa;;ne en incendiant les moissons des tribus du jiarli d<' l'émir. C'est de ce moment (pie date le système de i;uerre par lequel on a pror;ressiveinent amené les Arabes à demandi'r merci. jNous n'avons pas à jni;er ce système, (|iie l'Iuinianité condamne. La seule cimsc (|iie nous ayons à en dire, c'est (|U(,' nous demandons ceci il Dieu : puissc-l-il éparijner à tout jamais à la France une fjiierre comme celle ([u'elle a faite auv Arabes!

I^e ijénéral liiij;eand ne fit, du reste, (|ne Classer comme nu météore dans la province d'Oian. ]l devait y rexenir à r|iiel(]ue temps de là, cl celle fois son passai;e ne devait être rien inoiiis (|ui' ylorieux. Aous venons bientût comment l'infaliijable Abd-el-Kadcr allait réparer ses perles. ,^lais dans le premier instant il fut affecté au dernier Jioint. Les Arabes le qnitli'rent après avoir pillé ses magasins et coupé une jiarl e de sa tente. Il rentra dans Mascara avec cin(|uanle cavaliers cl eeiil fantassins seulement. Mais c'était un esprit trop fécond en ressources pour que, nos j;éiiérau\ lui laissant du répit, il ne réparai poinl proinpteiiienl ses |)erles. Ce répit lui fut laissé par suites d'une apatliie inconcevable. Il en ]u-ofila pour rassembler de nouvelles forces, et bien (|u'il eût prédit une grande victoire aux Arabes avant sa défaite de la Sickack, les Arabes crurent encore à lui.

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