‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 189 sur 219 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La conquiîle générale do l'Algérie est décidée. — Expéditions dans la province d'Alger. — Première cxiiédition de Coiistantine. — Revers. — Le duc de Nemours. — Le commandant Changarnier. — Remplacement du maréclial Clause!. — Sidi-Embarek.

Au moment oii ces événements se passaient dans la ])roviiiee d'Oran. Al. Tliiers clait luiiiistie ii ])cu pris diriijeanl. Or, quand M. Tliiers a été ministre, on a toujours rêvé en ['"rame, sinon exéeulé de fraudes choses. Le maréclial (;iausel s'élanl rendu à l'aris, n'eut pas ilc Jieine à faire comprendre au conseil (|ue la i;uerre que l'on taisait en Alj;érie était ruineuse et sans résultats ni pour noire puissance ni pour l'éelal de nos armes. D'après son |ilaii, on occupait avec trente cin(| mille homincs Ions les centres de ]iopiilaliiin , tous les points sliatéj;iques. (Jausel s'eiii;ar;eail, dans le mois de seplcinbre, à refaire la conquête de ce beyiik de 'i'itlery, si souvent pris et si souvent lierdii. l.e mois suivant on s'emparait de Constaiiline, dont ini avait destitué le bey sur le papier pour le rem]ilacer par le célibi»^ Jusul. l'.nsuite toutes les forces disponililes devaient être conduites dans la province d'Oian pour en finir avec Abd-cl-kadir.

Mais, çmiime à son liabitnde, M. Tliiers ne lit (|iie passerai! pouvoir; on parla de donner à (^lausel pour successeur le i;éiiéral Damreinonl : celui-e'i vint iiiêuie à Aljïer. Ces circonsl.inces déterininelenl le maréclial à ai;ir, si bien (|ue son plan ne fui pas iiiùri. Il se lança dans l'exécution avec tant de léinérilé et de précipitation ipi'il osa lenter d'exéculer ses projets sans recourir à la métropole, cl axec

les seules forces qui lui suffisaient à peine à se maintenir dans des limites si resserrées.

11 débuta par nue expédition sur la Cliiffa, expédition qui avail pour but l'établissement d'un camp sur celle rivière. Cette expédition, reprise deux fois par le f;énéral de lirossard , n'eut que de très-petits résultats. Le camp projeté ne fut pas même fondé.

(^)uant à la tentative sur Constantine , il aurait fallu la mûrir encore ])lus que celle de la Chiffa. Mais le maréchal se laissa tromper par des promesses et par de faux rapports. On lui représentait la capitale d Achniet comme devant être trop heureuse d'ouvrir ses portes aux Français, et de se délivrer à jamais du tyran qui l'opprimait. Et puis, nous l'avons dit, (Hausel avait nommé comme bey de (Constantine le célèbre Jussuf. (déjeune officier, alors à lione, faisait de son côté des préparatifs pour réaliser son gouvernement in partibus. Plein de confiance, il faisait partager au général sa sécurité. On publia des ordres du jour où l'entrée des Français à Constantine était marquée pour ainsi dire à heure fixe.

(Jui)i qu'il en soit, les provinces d'Alger et d'< )ran furent dégarnies pour fournir sept mille hommes, avec lesquels le maréchal croyait pouvoir coni|uérir la province de l'Est. (]es sept mille hommes formaient quatre pelitcs brii;ades aux ordres du général de Higny cl des colonels Corhin, Lévesqiie el llugnct. Le colonel Petil d'ilauterive commandait la réserve, et les 2^, -i' el 'i' brigades réunies obéissaient à un général jusque-là toujours peu heureux, ii Trézel. On n'emmenait avec soi que pour (jiiinze jours de vivres, dont les soldats portaient la moitié dans leurs sacs. On ne s'était pas même donné le temps de réunir les moyens de transports suffisants, l.'arlilleric, peu nombreuse, n'einporlail (|ue de très faibles munitions. Elle avait en tout de (]uoi tirer quatorze à quinze cents volées de canon. Il est vrai qu'un prince du sang accompagnait l'expédition, et que, sans nul doute , sous ses yeux , les officiers s'etforceraienl de se surpasser. ÎMais malheureusement ce prince n'avait ni la confiance de la nation, ni celle des troupes. Son caractère froid, sa réserve aristocratique le faisaient passer, à torl peut-être, comme dépourvu des brillantes qualités qui rendaient le duc d'Orléans si cher à ceux dont il était entouré. ,\insi, tous les éicmenls de rcxpcdilion semblaient choisis pour tourner contre nos armes. 11 y avait cc])endant dans les ranifs siiballernes de vaillants hommes de guerre, entre autres, et outre (piclqiies-uns de ceux que nous avons déjà vus, le commandant Cliangarnier.

Changarnier est, comme Bugeaud, un typeàpart dans noire galerie militaire française. Il y a en lui, quoiqu'il soit né au Nord, plus que de l'humeur gasconne. I.ecastillaii domine dans cette briUanlc figure. Jamais on ne vit plus belle confiance l'ii son étoile et dans les troupes maniées par soi. Longtemps celle étoile fut heureuse ; nous la retrouverons souvent rayonnant avec éclat sur maint cliamji de bataille. (Chose remari[uable ! c'était dans un revers que Changarnier allait se révéler, brave à l'excès, indomptable, infatigable, doué de niagnifi- (|ues (|iialilés militaires, possédant un sang-froid à toute éju-euve, dans un moment où pies([ue liuit le monde se laissait aller aux incertitudes d'une retraite précipitée.

L'expédilion partit de l'ionc le n novembre , par un temps qui, de mauvais, devint bientôt affreux. 11 y cul de fâcheux présai;es, el dont, en pareils cas, nos prédécesseurs les Romains eussent tenu compte. Le Iniiit du loiinerrc , les éclairs, le veiil et les rafales répaiidiicut l'effroi non dans l'armée , mais parmi les troupeaux qu'elle Irainail a sa suite. Ils se débandèrent, s'enfuirent , et l'on en perdit un certain nomhre. (^)uelqucs jours après, on atteignit Giiclma, où on laissa les malades, ipii comniençaicnt à se plaindre eu i;Taude quantité dans les colouues. Le 1", la rivière de Scyboiisc fut franchie; enfin le 21, par des f'ati!;iies inouïes, des chemins horribles, un temps picsipie toujours sciiihialilc à celui ilii départ, on se trouva sur les rives de l'Oued- Achminin, à deux lieues de Constanline. On n'avait vu, pour ainsi dire, jusque-là ni amis ni ennemis.

Conslantiiie, quaiul OJansel, du bas du plateau de Maiisourah, alla en reconnaitre les abords, observait la plus fière altiliulc. Au lieu lie la soumissiou annoncée, tout annonçait une rude délensc. Déçu dans son espoir , Clauscl n'en laissa rien paraître. Il dis|)osa habileuieul le peu de monde ipi'il avait pour emporter la place.

(Jelle-( i occupe un plateau ([lie borne de trois céité un ravin escarpé, aux berces souvent presque verticales. L'Oued-el-Ruinmel coule au fond de ce ravin profond. Deux autres plateaux avoisincnt la ville : l'un est celui de .Àlansmirah, (|u'un pont de iiicrres réunit à la place; raiilre est (Coudiat-Aly , duquel on pourrait pénétrer sans obstacle dans la place si elle n'était parliculitrciiicnl Corlifiée de ce côté. En face (le Coudiat-Aty sont les trois portes du llah-el-Djcdid, l.LOucil el El-I)jabia. La (|uatrieine porte ou Rab-el-Canlara , porte du iiout, s'élève vis-ii-visdu plateau de .Maiisourah.

On ne pouvait smigcr à atlai|uer la ville de ce dernier côté. Ce fut donc une faute que de n'avoir pas iiiaiio livré de manière à y arriver par Cou(lial-,Vt>. 11 fallait mainlenant porter les principales forces sur ce plateau, et cela en présence de l'enncnii el par les plus grandci difficultés de teriain. On le fil néanmoins avec une grande dciision, el le général de Ri,;n> s'élablil à Coudial-.\tj , t.uulis que Clauscl lai-

ABDtEL-KADER.

sait canonuer le Bab-el-Cantara, espérant renverser cette porte. Alors une partie des l>ri|>,a(les se seraient précipitées clans la ville et rauraieiit eiuporlée par un coup de main. Alais ni celle canonnade, ni des tcntalives plus directes du ijcnie , ne réussirent, l'endanl ce temps, le ijénéral de Ri|jny ripiuissail les alUuiues des cavaliers d'Aclitme-Bey, el sous ses ordres Duvivier, alors lieuUnant-colonel , essayait aussi de iairc sauter le llab-el-Oued ou porte de la lliviére. Mais celle tenlalive iu)us coûta des pertes luncsles, comme celle du brave commandant liiclicpansc et du savani capitaini' Grand, et n'amena aucun résultai. Une allatpK' de nuil du côté du pont ne réussit pas mieux. Le mallieureu.v Tré/.el y lut blessé.

Or, on était au 2i. Les vivres, mal épargnés, commençaient ii manquer. Le Iroid sévissait avec inlensilé. Ou se plaii;Uait du miiiu|ue de munilions. S'enlcler avec le peu de forces (|ue l'on avait amenées il un succi's impossible, |)ouvail devenir d'un extrême danf><'r. (Jlausel vit ce dan|;cr, et il eut la ijrajuleur d'àiuc de le reconnaître, il ordonna la rclrailc.

Ou évacua d'aliord Coudiat-Aty pour repartir du plateau de "Mansourali. Cette évacuation est accomplie par les troupes de M. de Iii|;ny avec une vitesse que mus les soldats ne peuvenl pas suivre. Dixers petits postes sont ouldiés. ('luMi!;aruicr , à la tète de son bataillon du 17" lé(;er, se cliarj;e d'aller les rallier 11 accomplit sa làcbe de la manière la plus rapide et la plus heureuse. Mais (|uand il est de retour, toute l'armée se trouve en pleine retraite. Son bataillon forme alors l'extrême arrière-|;arde.

De leur côté, les Arabes, voyant, du haut des murs de la ville, nos briijades opérer en désordre leur mouvement rélroijrade , sortent par nuées de la place. Ils se contentcnl d'abord de tirailler eux-mêmes en désordre; puis peu à Jieu, voyant la faiblesse de l'arricre-iiarde, ils cnncenlrent leurs attaques, (ihangarnier fait comme eux, et concentre la défense. Il ordonne ii sa petite troupe de se former eh bataillon carré. " Mes enfants , s'écric-t-il , reijardez ces drôles en face, entre six mille Kédouins et trois cents Français la partie doit être égale. Vous ne ferez feu i|ue (piand ils seroul à portée de pistolet. • Le bataillon obéit. L'enncini, qui charge, est repoussé avec des pertes énormes; il renonce alors aux attaques par masse, et nous suit en tirailleurs. 11 était temps; sans celle résistance, venue si à point el si énergiqucmeul di'ployée, les Arabes débordaient sur nos colonnes de marche, oîi régna un instant le plus affreux désordre, et des malbeurs terribles eussent été peut-être à déplorer. Clausel d'ailleurs se multiplie: il relève les courages, et supplée autant que possible à l'insuflisancc de ses moyens de transport pour les blessés et les malades. D'un autre côté, le ciel se déclare pour la France. Le soleil reparait ; les chemins se sèchent. On a, malgré cela, de nombreuses infortunes individuelles à déplorer. Des soldats, glacés par le froid, sont abandonnés; des blessés ne peuvent être sauvés. Un général ne craint pas de laisser échapper des paroles imprudentes contre le chef de l'expédition. La démoralisation se glisse çà et là. ]\Liis Clausel domine toutes les difficultés par une habileté digne d'un meilleur sort. Il sauve enfin une armée qu'un ennemi plus courageux et plus décidé qu'Achmet-liey aurait bien cerlainemcnl mise en jjrave péril. Le l"' décembre, elle était rentrée à lione. La perle totale qu'elle essuya, soit par le feu cl le fer arabes, soit par le froid, les fatigues, la faim el les maladies, est évaluée ii deux mille hommes. Exemple terrible des suites funestes de la précipitation et de l'imprudence 1 Clausel savait pourtant mieux que personne que le chef répond devant la patrie du sort de ses soldats. Mais il y a des illusions glorieuses. La sienne fut de c<^tte nature. Il l'expia cruellement. L'opinion publique,si cbangeanlc, se retira de lui. Il n'eut pas même la satisfaction de venger son échec. A quelques mois de là on lui donnait un successeur dans le général Damréuionl.

Pendant son absence d'Alger, Abd-el-Kader avait lancé sur la provinc<^ le neveu d'Iladi-el-Shgir, Sidi-l'.mbarek, qui, après avoir vécu quel(|ue temps dans l'intimité de nos jeunes (dViciers , s'était rallié à lui comme son oncle. Sidi-Embarek envahit à deux reprises la Mitidja, et battil un petit corps de spliahis. Il avait dans sa Iroupe plusieurs déserteurs français. L'un d'eux, cpii croyait avoir a se ])laindre des sphaliis, dans les rangs desquels il avait servi, écrivit avec uu |)oignard son nom sur le cadavre de l'un des olhciers tués en cette reiicuuire. Le général llapalel répondit à l'expédition de Sidi-l'.mbarek par une contre-expédition sur lilida. IMais celte contre expédition ne fut guère suivie de residtats, puisqu'un autre parent de Uadj-el-Sgliir, uonnué Sidi-el-llacbi, ramena prts(pM' aussllùl uu nouveau parti d'Arabes dans la Mitidja. De |iarl eld'aulre, ou prenait l'habitiulc d'incendier. Nous faisions des ra/.zias accompagnées de feu chez les tribus cnuemics , elles en faisaient sur nos alliés. .Sidi-el-llaclri ne mauipia pas .à la couluHie , et le ijénéral de lirossard essaya vainement de le joindre. Peu de temps après, cegéiuTal partit pourOran, dont le rayon s'agitait de nouveau sous les excitations d'Abd-el-Kad<'r. Celui-ci venait, coniHie par encbanleiuent, d'y rétablir sa puissance. Le désastre de Constautine donnait à ses prédications un retentissement tout nouveau. Plus cpu' j.iHiais ses émissaires se répandaient dans les villes el dans les tribus. On annonçait sa venue à Alger. 11 est nécessaire que nous nous occupions de lui encore une fois.

Page 1