‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 191 sur 219 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le général Damrémont dans la province d'Alger. — Ben-Zamoun. — Combat do noudouaou. — Philippique de Clausel. — Seconde expédition de Conslanline. — Prise lie cette ville. — Encore la Moricière. — Le colonel Combes. — Le général Valéo.

Une nation comme la France ne jiomait laisser sans le réparer l'échec de (Jonstantine. (^e fut la principale pensée du général Damrémont. IMais avant de rien entreprendre du côté de l'est, pacilier l'intérieur était une nécessité suprême.

Damrémont .avait d'éminentes qualités el pouvait accomplir sa mission. C'était uii carai'ti're priidenl , palient, el de plus un homme véritahleiMcnl expérimenté, habile à eoneevoir et habile ii exécuter. Il possédait une faculté précieuse, celle de savoir alleiidre. Si on ne lui eut pas donné li Or.in ]iour rival le géiiér.il liugeaud, il aurait peut-être aeeouipli de gramies choses. A l'époipie où il fut nommé giiiiveriicur , il él.iil encore dans la force de l'âge. Né eu l'Soii Chaumoiil, élevé de l'écide <le [''onlaiiiebleau à la fin du consulat, il avait passé p.'ir tous les grades, depuis celui de sous-lieiilenant. C'était un des lirillaiits colonels de l'empire. L'upiiiiiui lui reprocliail d'avoir été l'aide de camp du maréchal dr liagiise; mais d'aiilrc pari, SOU double litre de beau-frère du général Foy et du général Itara-

guay-d'Hilliers la rassurait. Il devait cependant a la restauration d'avoir été élevé au cadre des ofl'iciers généraux. Nous l'avons vu seconder avec bravoure et avec décision, en ls;in, le maréchal de lioiirmont. Sa conduite il l'égard de ("lausel , devant qui il s'efl'aea, et il l'égard de Bugcand , dans leipiel il eut peut-être le tort de ne pas voir un subalterne, est digue d'estime.

Arrivé il Alger vers le commencement d'avril, Damrémonl, après avoir donné ses premiers soins ;i l'administration, parcourut la province d'Alger II se montra partout oii la mauvaise volonté s'était l'ait jour, et particulièrement à lilidah et à Coléali. Le service de l'inlendanee rempêelia seul d'établir près de celle première place un camp fortifié qui nous en eût assuré la possession. Il aurait également assuré la soumission de la seconde ville s'il n'eût compté avec le nombre de ses troupes disponibles, troupes dont il pensait avoir besoin ])our en finir avec Abd-el-Kader dans la province d'Oran, oii il était convenu qu'il seconderait les moux'emenis du général liugeaud.

Ce calcul, (|ue dérangea le traité de la Tafl'na, fut aussi cause du succès incomplet qu'il remporta sur une insurrection dont le noyau s'était formé sur l'Oiied-Merdjia.

Il envoya pour dissiper cette insurrection le colonel Schanenbourg avec deux ou trois mille hommes. Le général Perregaux eut ordre d'appuyer les atla(|ues du colonel en débarquant sur la côte des Issers. M. Schanenbourg força le ténia du licni-Aïeha, et, après l'avoir franchi, se trouva en face des tribus insuniécs avant à leur tête ce même lieu-Zamouii que nous avons déjà vu commander plusieurs levées d'armes dirigées contre nous. Ben-Z/amoun fut repoussé. Le colonel marcha alors vers la mer pour faire sa jonction avec le général Perregaux. Ne rayant point trouvé au rendez-vous, il eut de nombreux combats de détail à livrer aux Arabes et aux Kabyles. La vieloire lui sourit loujours. Le gouverneur, toujours dans la pensée de préparer l'expédition d'Oran, le rappela au moment oii il allait soumettre toutes les tribus de la côte entre Ali;er et Delhys. iMais il laissa campé sur le lioudouaou le commandant de la ïorré avec neuf cent cinquante hommes environ, dont (|uarante-einq seulement de cavalerie. A peine cet officier fut-il abandonné à lui-même, que les rassemblements qui avaient paru se disperser se reformèrent, et bientôt cinq à six mille ennemis assainirent, avant (|u'elle etit eu le temps de se retrancher, la petite troupe du commandant de la Torré. Celui-ci fit ses dispositions de combat avec une habilelé peu commune. 11 profita de tout, abrita une partie de son momie derrière les voilures du train, une autre partie dans le village de iioudouaou, el protégea le tout jiar une longue ligne de tirailleurs, opposant sa poignée de cavaliers à la cavalerie arabe. 11 eut d'abord l'avantage; mais un commandement mal compris fit évacuer le village. Les autres troupes crurent (|ue les compagnies qui le défendaienl battaient en retraite, et se montrèrent disposées à en faire anlaiit. ^lais le commandant de la Torrd se jeta au-devant d'elles avec ses oliiciers, leur expliqua la méprise, et les entraîna à la baïonnette contre les masses arabes ipii se pressaient pour occuper le village. Ces masses se croyaient victorieuses; ainsi abordées à l'arme blanche , elles ont un instant d'indécision. De la 'l'orré en profite pour préei])iter son monde. Au même moment on eiilend dans le lointain le bruit des tambours d'une compagnie qui arrive d'un eanijiemenl voisin. Les \rabes, poussés d'un côté par nos baïonnettes, de l'autre talonnés par la peur, preinient la fuite. Le lendemain, le général Perregaux, avec des forces considérables, arrive sur le théâtre du combat; ces forces y étant inutiles, il les promena sur l'Isser, oii il eut à dissiper un autre rassemblement de trois à quatre mille Arabes ou Kabyles. Celte expédition fut couronnée jiar la soumission de Delhys, et nous assura la tranquillité des tribus de l'est de la province d'Alger. De nombreuses courses contre les lladjoules, dans lesquelles se distinguèrent le général Négrier et plusieurs vaillants officiers, décidèrent égaleiiienl les tribus de l'ouest à la soumission. l'-nhii, le traité de la I affna laissant disponibles toutes les forces (jne l'on ilestinait à combattre l'émir, on songea à réparer l'échec de Conslanline.

(À' n'était pas une petite chose (|ue de tenter cette entreprise. La situation du maréchal Clausel était là pour l'attester. Ce géiu'ial avait en vain demandé (|u'oii lui laissât prendre sa revanche. Un impitoyable refus ayant accueilli ses instances, il écrivit contre l'ingratitude et la dureté des gouvernements celle pliilippi(|iie digne des temps antiques; satire terrible inspirée par une indignation légitime, image trop vraie de ce qui attend le plus souveni dans notre France les renommées les plus populaires. Cette philijipique loiileiiail en abrégé loule la vie du maréchal.

« Je puis vous le dire, à vous, jeunes généraux, qui rêvez la reconnaissance de votre pays; voici ce qui vous alleiid , si jamais les circoiislaiices vous on'reni l'occasion de faire ce que j'ai fait.

>i Si la patrie appelle tous ses enfants, vous parlirez comme soldats; vous gagnerez tons vos grades à la pointe de l'épée. Dans l'espace d'une campagne, vous assisterez à ciiic| batailles et à soixanle combats; vous obliendrez la reddition de plusieurs \illes, eu ensei|;iiant par 011 et eommeiil on peiil les prendre. Après avoir apporlé au pouvoir cent drapeaux pris à l'ennemi, dont <)iieh|ues-uns l'ont été de votre fait, vous reruserez le grade de général, pour reloiirner là oii l'on peut combattre ; vous irez faire la guerre partout oii on vous

ABU-ia-KADER.

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apiiollcia ; vous serez chargé de l'abdicalioii iruii roi ; el quand ce roi >ous donne un tableau dont un empereur vous offre un million, vous donnerci', ce tableau au .Aluséc national. Vous ncjjocicre/. la réunion d'un royaume à la France, et vous arriverez au but'; vous i;anlere/. des villes avec des i;arnisuns inférieures; vous sauverez les restes d'um' armée en combattant, prcsiiue seul el durant tout un jour, il la tête d'un pont; vous assisterez à tous les combats, et vous y ferez distinguer les troupes (jui vous seront conliées. (^)uand les dangers fuient la France, vous irez les clierclier au loin ; là vous combattrez et vous vaincrez; vous pacilierez les populations, vous rétablirez l'ordre; vous vous ferez bénir par les ennemis. (^)uaiid on vous aura éloignés de cette noble mission, on vous donnera une province il gouverner; vous la ferez sillonner de roules, el vous fonderez des établissements (|ui vivront longtemps. Si voire souverain vous appelle ]iour prendre part il une bataille, vous lui amènerez votre corps d'armée à travers deux cents lieues de pays, el vous arriverez à jour fixe comme un régiment parti d'une caserne (|ui va ii un champ de revue; vous irez prendre le commandement en second d'une armée, et lorsque le chef qui en répondait avant vous, blessé, mis hors de combat, vous la laissera cernée de toutes paris, presi|ue perdue, blessés vous-mêmes, vous la rétablirez, vous la sauverez, vous la ramènerez intacte et forte devant une armée plus que double en soldats; chargés d'un commandemenl en chef, vous combaltrcz incessamment un ennemi vainqueur, et vous retarderez sa marche de manière à mériter ses éloges et son estime, l'uis, parce que vous serez du parti de la gloire française, on vous fera condamner à mort, el vous vivrez dans l'exil ; de retour dans votre patrie, vous vous associerez à la résistance de l'opinion contre le pouvoir; ]>lus lard, et sous un nouveau gouvernement, vous serez chargés du soin d'une colonie nouvelle ; lit , vous ferez partout votre devoir, plus que votre devoir ; vous enseignerez aux soldats à combattre , vous donnerez'tous vos soins à la grandeur et à la puissance de ce pays; cl au bout de loul cela, qu'atlendez-vous .^

• Une brutale destitution pour un non-succès que le pouvoir a amené autant qu il l'a pu. Hestés pauvres, vous serez accusés de concussion el de vol ; on vous dira riches de déprédations, tandis (|ue vous serez obligés de vendre le patrimoine reçu de votre père, pour payer des dettes contractées pendant que vous doiuiiez des services à l'Ftat. On demandera votre tète par journaux et par pétitions; on vous insultera en paroles el en écrits, ou vous avilira sous tous les rapports.

» Allez donc, jeunes générauv, allez! risquez votre vie! Consumez toutes vos belles années dans les fatigues et les privations ! Donnez votre sang, sans calcul et sans mesure; espérez la gloire, le nom, la fortune ! Allez, allez ! voilà ce qui vous attend; car voilà ce qu'on m'a donné !

)i (Jh ! je l'avoue, quand je suis revenu en France d'Alger, j'ai été alfreusemeul blessé de tout ce que j'ai appris. \oir i|u'on n'a reculé devant aucune calomnie ; que personne n'a attendu ma présence pour commencer ralta(|ue ; sentir que j'avais vainement derrière moi (juaraule -quatre ans de service, et (|ue cela n'avail pas un moment arrêté ceuv qui m'accusaient; comprendre qu'une vie irréprochable ne me valait pas mieux qu'une vie de irahis(ui; qu'une ]iauvreté patente me comptait moins qu'une fortune volée ; regarder autour de moi et n'y trou\er personne (|ui m'ait défendu, personne qui ail seulement dit : \tt(iuiez 1 (|ui ait crié ; « Douiez! oh ! c'a été pour moi une épouvantable désolation.

» J'ai été triste, mais je n'élais pas désespéré.

» J'avais encore mon épée ; on me l'a otée, autant <lu moins qu'on pouvait me l'ôler ; on a laissé une carrière de victoires trébucher sur un revers, sans vouloir lui laisser prendre un dernier laurier; on a pensé sans doute que j'étais assez tombé pour m'empccher île nie relever. ]Nou,non!je me relève, moi: Je me relève pour rentrer la tête haute dans mes foyers ! Je me relève, el, sur le seuil de celte maison paternelle oii je retourne, je poserai entre moi et la calomnie ma vieille épée de combat.

Il Uegardez-la bien; elle n'a ni or ni diamant à sa monture : elle n'a ([ue du sang sur sa lame; c'est le sang des ennemis de la l'rance. o

Malgré l'exagération de celle douleur échappée à l'Iiomine de cuîur, mis dans l'impossibilité de venger un allront, (^lauscl disait vrai. La l'rance est beaucoup comme Atluncs. !\lilliaile y est souvent jiroscrit. Mais rini;ralitude du liays a le rare privilège de n'arrêter aucun dévouement; quoique la p.irole de Clausel se soit vériliée, quoique (,'avaiguac vive aujourd'hui dans l'isiileiiienl , quoique Duvivier soit mort par des balles françaises , quoique la Moiieière, Cliangarnier, lîcileau soient en exil, il y aura toujours en France des cœurs prêts pour tous les dangers, des courages disposés à tous les sacrifices.

(Juoi qu'il en soit, le général Damrémont veilla avec un soin extrême à ce que tout vînt concourir au succès, se promellani bien de ne pas se survivre comme le général Clausel , et de vaincre ou de mourir. I n instant, il se résigna même à ne point supporti'r tout \t: poids de l'expédition, el à n'èlre que le major général du duc d'IJrléaiis, qui sérail le général en chef; mais il n'enir.ill point dans les vues de l.ouis-l'hilippe de lueltre liop en relief l'hi-rilier du trône. I.e duc de Acmours fui désigné pour prendre part à renlicprisc, avec

le titre de général de brigade. 11 était juste qu'il prît sa revanche; mais si cela était juste |iour lui, ne l'élail-ce pas pour Clausel?

l.a i)reiuièi'e teulalixe sur Constantiue n'avail pas été tout à fait sans résultats. Laissé ii (iuelma, le colonel Duvivier, avec ses capacités peu comniiini s, cul bienlôl étendu notre iulluence sur les tribus des environs. Il repoussa toutes les attaques, et fit plusieurs sorties aussi habiles qu'heureuses. A ISone cl aux alentours notre puissance s'alferinit aussi.

De son côté, \climet-Bey i'il valoir dans le reste de la province le succès négatif qu'il avait remporté. Il augmenta ses troupes, amassa lies provisions et des munitions; et. en même temps qu'il préparait tout pour une résistance désespérée, il négocia. Ses néi;ocialions eurent un instant la chance de Iriompher; car à quoi bon le renverser, puisque l'on veiiiiit d élever Abil-el-Kader ;' i\e valait-il pas mieux le conserver el consolider sa puissance pour l'opposer à ce dernier, dont il était d'.iilleurs l'ennemi.' A la lin l'honneur de nos armes remporta sur riiilérêt du inoment, et, tout étant préparé pour rex|)édition, elle qnilla lione, ou plutôt Medjez- Ainar, le l" octobre lH:i';.

L'armée compreuail trois milice hommes de plus que la ]ueniièrc fois. Ses dix mille comballants formaient quatre biiijades aux ordres du duc de iNeiiiours, des généraux 'J'rezel et llulliières, cl do colonel Combes. In rieiileiiant général des plus distingués, le eonile \ alée, commandait l'artillerie, composée île dix-sept boucliesà feu. M. lioliaiil de Fieiiry dirigeait le génie. Les vivres abondaii'nt. On n'avail pas oublié la désasireuse faule commise à cet égard en ISÏli.

Aehmel, inslruit du départ, donna ordre aux tribus de tout ineen (lier sur notre passage; mais elles exéculèrcnl cet ordre sans zèle et sans ensemble. Cependant la route fut diflicile. De temps à autre des pluies furieuses défonçaient les chemins. On investit la idacc le (i octobre par une de ces ondées terribles. lien-Aïssa, lieutenant d'Achmet-l!ey, défendait les remparts de son maître, cl celui-ci tenait la campagne. Comme la première fois, on attaqua par Coudiat-Aty, loul en occupant le plateau de Mansourali, el en y établissant des batteries «le siège. Ces batteries et celles de Coudiat-Aty canoniièrcnt la ville pendant les journées du 7 et du K, journées pendant les((uellcs on eut à repousser deux sorties des assiégés; mais leur feu n'ayant point produit l'elTet que l'on en attendait, on les concentra toiiles, sauf une, àCoudial- A ly. Cette concentration fut extrême ment pénible: il fallul, tant le terrain était mauvais, atteler à plusieurs iiièces jusqu'à ([uaranle chevaux; mais quand ou l'eut opérée, tout prit une nouvelle face. Le géiiér.il Damréiuont sut, par des mesures énergiques, empêcher une sortie gi'nérale, cl bientôt notre canon cul fait aux murailles une brèche ouverte à nos soldais.

Sûr désormais de vaincre, puisqu'il allait pouvoir laneerses zouaves, ses chasseurs d'Afrique et les héroïques fantassins de la lii;ne el «le la légère à travers cette brèche, le commandant de l'ex[iédilion envoya sommer les habitants de Coustantiiii- |i(uir qu'ils eussent à se rendre. Voici la proclamation qu'il leur adressa. Ce fut son dernier acte, pour ainsi dire :

Il Ilabilauts de Constautinc,

w Mes canons sont aux pieds de vos murs ; ils vont être renversés, et mes troupes entreront dans la ville. Si vous voulez éviter de grands malheurs , souiuellez-vous |iendanl qu'il en est temps encore. Je vous garantis par serment que vos femmes, vos enfants cl vos biens seront respectés, et que vous pourrez eoiitiuiier à vivre paisiblement dans vos maisons. Envoyez des gens de bien pour me parler, el pour convenir de toiiles choses avant que j'eiilre dans la ville; je leur donnerai mon cachet ; et ce que j'ai promis, je le tiendrai avec exactitude, •>

Le parlementaire qui se chargea de porter celle proclaiiialion fut d'abord retenu. Au bout d'un jour, il revint avec celle réponse verbale de lien-Aissa : «Si les Français inani|iieiit de nniiiitions ou île vivres, niuis leur en enverrons, car Cousiantine en a plus qu'il ne lui en faut; m. lis nous ne savons pas ce que c'est que de capituler: ou vous nous égorgerez tous jusqu'au dernier, ou nous serons vainqueurs. »

Achmel-lky fui moins conhanl, et voici ce qu'il écrivit au général en chef.

Il De la pari du Irès-puissant, notre seigneur el luiiilre, l'^l-SiiFelliadjy, Arhmel-I'aeha :

» ]\ous avons appris que vous aviez envoyé un mes!iai<c aux habitants de la ville, qui a été retenu par les chefs principaux, de peur qu'il ne fiit tué par la population, par suite de son ignorance dans les alïaires. Les mêmes chefs m'ont fait part de celte nouvelle pour avoir mou avis. Si votre iiilention est de faire la p.iix, cessez votre feu rétablissez la tranquillité : alors lions traiterons de la paix. Xllrndez vingl-qiialre heures, afin qu'un personnage intelliijeni xoiis arrive de ma part, et que, par suite de noire Iraité, nous voyions éteindre celle guerre, d'où il ne peut résulter auriin bien. Ne vous inquiétez pas de votre iiiessa;;er, il est en sùrelé en ville. »

Avant de répondre à celle lettre, le général Dimn'niont, qui d<-puis l'arrivée des troupes se multipliait avec une aelivilé juvénile, qui veillait aux points menacés avec une prudence consommée, (|ui p.iyalt dans toiiles les occasions de .sa personne, sortit pour obserxer les juogrès de la brèche, Ahn de mieux voir, il mil pied à terre, cl

ABDEL KADEn.

s'arrêta près de 1« ))aUeric de Nemours, à un point Ircs-drcouveit, d'où sa vue embrassait sans obstacle le travail de nos artilleurs. Le général Rulliicres voulu le faire retirer, en appelant son attention sur le danger qu'il courait : il continua à observer. En ce moment un boulet arabe lcfra))pc, il tombe. Le général Perregaux, qui l'accompagne, s'élance pour le relever: il est atteint d'une balle entre les deux yeux.

Dans un autre temps, dans une autre armée, cette mort inattendue que l'on a souvent comparée avec raison à celle de Turennc, aurait amené la ruine de l'expédition. Elle ne causa qu'une vive et universelle douleur, qui fut partagée par la France entière. Le lieutenant général ^'alée, commandant en cbef de l'artillerie, prit le commandement général de l'expédition. 11 répondit à Achmet-Bey la lettre suivante :

«Je vois avec plaisir que vous- êtes dans l'intention de faire la paix, et que vous reconnaissez qu'à cet égard nos intérêts sont les mêmes. Mais, dans l'état où sont les opérations du siège, elles ne peuvent être suspendues, et aucun traité ne peut être signé par nous que dans Constantine. Si les portes nous sont ouvertes par vos ordres, les conditions seront les mêmes que celles déjà consenties par nous, et nous nous engageons à maintenir dans la ville le bon ordre, à faire respecter les personnes, les propriétés et la religion, et à occuper la ville de manière à rendre le fardeau delà présence de l'armée le moins dur et le plus court possible; mais si nous y entrons par force, nous ne serons plus liés par aucun engagement antérieur, et les malheurs de la guerre ne pourront nous être attribués. Si, comme nous le croyons, votre désir de la pai\ est le même c]ue le nôtre, et tel que vous l'annoncez, vous sentirez le besoin d'une prompte réponse. » La réponse s'étant fait attendre, le général Valée fait reconnaître la brèche, dans la matinée du i:î octobre, par les capitaines Boutault et Garderens, qui la déclarent entièrement libre. 11 prépare alors ce terrible assaut dont le bruit retentira longtemps dans l'histoire.

Trois colonnes sont disposées. La première est commandée par le brillant la Moricière. Elle est composée de quarante sapeurs du génie, de trois cents zouaves et de deux compagnies d'élite du 2« léger. Elle attend l'instant décisif dans la place d'armes formée auprès de la batterie de brèche, et dans un ravin (jui y allient. La seconde colonne d'assaut, qui attend aussi dans cette enceinlc, est aux ordres de l'héroïque colonel Combes. Elle est plus massive, et consiste en quatrevingts sapeurs, deux cents hommes du 2' et ■i'> bataillon d'Afrique , centhommes de la légion étrangère, et trois cents hommes du iî'' de ligne. La troisième colonne forme une sorte de réserve , comprenant deux bataillons de troupes mêlées prises dans les diverses brigades. A sept heures l'assaut commence; aussitôt le signal donné par le duc de Nemours, sur l'ordre de Valée, la Moricière , escorté d'une héroïque petite troupe d'ofliciers de génie et de zouaves, s'élance hors de l'enceinte. Les soldats des premières compagnies d'atta(|ue le suivent au pas de course , frémissant de se voir ainsi devancés par leurs jeunes chefs. On arrive au pied de la brèche; là il faut gravir, en s'aidanl des mains, une pente des plus roides, sur laquelle, au milieu des décombres, la marche glisse et se dérobe à chacjue instant. Cette iieule est rapidement escaladée sous le feu général de l'ennemi; car, dit un témoin oculaire , dès que les premières têtes des Français s'élancant de la batterie s'étaient montrées hors de l'épaulennuil , le couronnement des remparts avait comme pris feu , une fusillade continue s'était allumée le long de celle ligne, et tout l'espace que nos sohlats axaient à parcourir île la batterie à la brèche était couvert d'une pluie de balles. (Cependant quelques minutes venaient à peine de s'écouler, que déjàledrapeau tricolore, abrité du vieux coq desGaules, flottait fièrement sur le haut de la bri'che. Le capitaine de Garderens, des zouaves, l'avait planté. I.'.irméc le voyait et applaudissait.

Mais là commencent des obstacles bien plus sérieux. Oii aller? On se trouve en présence de conslructions ineomi>rélieusibles, dit le même témoin, d'enfoncements <|ui prometteni des passages et ([ui n'aboutissent pas, d'apparences d'entrée qui n'amènent aucune issue. C'est une ligne continue de maisons qui forme ciimiue une seconde enceinte parallèle au rempart et (|ue les assiégés ont fortihée. Mais l'instinct de nos soldats ne les trompe pas. Ils se portent là oii le feu de l'ennemi est le ])lus vif , car c'est là aussi que doivent être les postes importants, et par consé(|uent les vrais passages. Alors commence un terrible combat d(t détail; on attaipu' les maisons les mieux défendues; on monte sur les toits, on fait des percées dans les murs; on court à toutes les barricades que l'on aperçoit, et on les enlevé. La Moricière, dont le sang-froid et l'audace, jointe au courage des olTiciers i|ui le suivent, entraine les compagnies à mesure qu'elles arrivent; les dirige, prend part à leurs atta(|ues , brise?, escalade, comme un sim- Iilesoldat,et (-hacpie fois la balle frappe la place qu'il vient de quitter. C'est ainsi i|ue le brave capitaine San/.aï est tué sur la terrasse d'une maison ou le colonel a placé lui-même des tirailleurs, disposant , dit le capitaine de la Toiir-du-Piii, au-dessus des combats de terre ferme, comme une couche de combats aériens. D'autres braves aussi sont frappés, comme Leblanc du génie, comnu? Dcsmoyen des zouaves. Des ac<-idenls terribles nous font encore plus de mal rpie les balles enneiuu's. Un passage étroit se trouvait engorgé d'uiu' foule de soldats. Lu puu entier des murailles (pii lornu jit ce [lassagc s'écroule

sur les hommes du 2" léger. Leur chef de bataillon est pris sous les décombres. H implore vainement du secours, vainement, comme Encelade, il soulève les masses qui l'oppriment et qui retombent toujours; il meurt dans une agonie désespérée, car on ne peut venir à son aide : un autre événement a bouleversé la face du combat.

A oyez tous ces hommes qui se choquent en tumulte, tombant les uns sur les autres, ceux-ci brûlés, ceux-là frappés de cécité; ceux-ci ayant perdu l'usage de leurs jambes ou de leurs bras, ceux-là se déballant vainement contre la flamme qui les enveloppe. Une explosion vient d'avoir lieu dans un magasin à poudre de l'ennemi. Tout s'est embrasé. Le feu a gagné de proche en proche chaipie carlouchière. Jamais scène plus épouvantable n'eut lieu. La iMoricière tombe blessé et momentanément privé île la vue. LTne foule de soldais se tordent sous le feu. L'ennemi profite de leur agonie pour revenir dans des positions qu'il a quittées; il tire à mitraille sur les mourants, et les voyant incapables de défense, vient les charger à coups de barres, de haches el de yatagans.

iMais il ne faut ])as oublier que la brèche est ouverte , et que par celle porte glorieuse entrent à cha([ue instant et deux par deux , de nouvelles compagnies. Or, à peine l'explosion (|ui a décimé le bataillon d'Afrique vient-elle d'avoir lieu, que Combes succède à la Moriciire; il prend le eommandemcul. A son cri : \ la baïonnette! à la baïonnette ! le courage revient à tous ceux qui peuvent encore marcher. Les compagnies fraîches du 'iT léger et de la légion étrangère soulicnnent ce mouxemenl, enlivent les barricades intérieures. Tout va nous apparlenir. Mais à son tour Combes est frappé de deux balles. 11 résiste dans les premiers moments à sa blessure , promène sur le tliéàlre du combat un coup d'œil satisfait. Puis, ramassant toutes ses forces, il quitte la ville, et vient annoncer au général en chef qu'il n'y a plus qu'a tenter un dernier effort. « Ce sera, dit-il, un beau succès, et dont jouinuil ceux qui ne seront pas blessés mortellement. «Ces mots prononcés, il s'affaisse sur lui-même; on l'emporte. Deux jours ajirès il n'était plus, mais il avait conquis une gloire éternelle.

i'endant i[ue cet homme, digne par sa belle mort des plus beaux jours de l'antiquité , se trouvait forcé d'abandonner le champ de bataille, les compagnies d'attaque, privées de chefs, s'engageaient dans les rues de la ville et chassaient de poste en poste ceux des ennemis qui résistaient encore. M. Valée, pour leur donner une direction qui centralisât tous les efforts, charge le général Uulliières de prendre le commandement des troupes qui sont dans la place. Ce général exécute son ord re. Il ordonne les mesures que lui commande la circonstance, reconnaît le terrain, et fait occuper les principaux édifices, cherchant à chasser les défenseurs de la ville vers les remparts opposés au côté de rattat]ue. Mais ces mesures deviennent bientôt inutiles. Un parlementaire se présente au nom des notables de Constantine, et demandegràce. « Les habitants, dit-il, ne sont pas coupables; ce sont les Turcs et les Kabyles (|ui ont organisé et soutenu l'énergique et presque sauvage défense dont les Français ont à se plaindre. On promet au reste la soumission la plus enlière. » M. ^ alée n'écoute plus alors que la voix de l'humanité. 11 ordonne qu'on cesse le feu.

Il était temps, et la ville avait chèrement ex]iié sa résistance. Saisie d'épouvante au bruit de l'assaut, uneparlie des habitants avait cherché a s'enfuir en descendant au milieu des précipices qui entourent la Casbah du côté extérieur. Mais chacun x'oulanl passer le ]ueniier, les lugïtifs avaient roulé presque en masse dans les abîmes au fond desquels on apercevait leurs corps amoncelés. Une autre |iarlie avait choisi des chemins moins périlleux pour se rendre au camp d'Achmct-Bey. IN'os obus les forcèrent d'abord à ralentir leur fuite. Puis on eut pitié de ces malheureux et on les laissa s'échapper. Ben-Aïssa fut du nombre de ceux qui parvinrent jusqu'à Achinet.

Le général Valée, apris avoir pris possession de la ville, y maintint l'adiuinislration arabe , et assura la nouvelle conquête de la France jiar nue forte g.iriiison confiée au gi'iiéral Bernelle.

Les restes mortels de Damiémont furent r.ipportés en l'iance, oii ils eiiicnt ks honneurs du glorieux mausolée des Invalides. Perregaiix, blessé grièvement, mourut au retour, et la Saiilaigne reçut ses dépouilles. La IMoricière ilev.iit vivre )ioiir d'autres lombals et pour d'aiilres événements. Parmi ceux qui s'étaient disliiigiiés avec lui, le !;énéral \ alée cita, dans son rajiport olhcici , le chef de bataillon Bedeau île la légion étranijère, les capitaines Mariilaz, de Garderens, Canrobert, et beaucoup d'autres braves moins connus.

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