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CHAPITRE XIX

Rupture des traités «nlre la France et Abl-cl-Kader. — Proclamation de la guerre sainte. — Nouveau passage du col ilo Mouzaïa. — Mazagran. — Fin ilu gouvernement du maréchal Valée.

On a vu que, d'après la convenlion annexe au trailé de la TalTna, le lorl de ilaniza devait nous apparlenir. Mais, sous prétexte qu'il n'avait pas ralilié la eonvenlion, l'émir déclara considérer la destruction de ce poste comme une atleinle il la paix signée par le général Bugeaud. Il écrivit au maréihal \ alée d'avoii- à se pri'parer, car la guerre sainte allait soole\er d'un bout il l'aulre de l'Algérie toutes les tribus arabes.

Le véritable motif d'Abd-el-kader en ]irenant un rôle ouvertement hoslile était tiré de ses véritables inlérêts. Ln elTet, le maréchal Valée avait donné force et xigueiir en Afrique ii deux politiques nouvelles: la première, c'était celle de l'aduiiiiislration des Arabes ji.ir les Arabes sous le gouvernement de la France; la seconde, suivant le mot du duc d'Orléans, c'était celle de la permanence de noire occupation. S'il laissait ces deux politiques, par lesquelles on eût dû commencer, prendre ilécidéiiient pied, l'émir devait se résigner ii perdii' son inniiinec et son renom dans l'universalité de rAI|;éric. Au ]ilus languirail-il quelque temps encore dans ses iiossessions de ïillery et d'Oran jusqu'il ce que les l'rançais l'écrasasseiil comme ils avaient fait d'Achmet. iSiin avenir lui faisait donc une loi de reprendre rolfensive. 11 s'y était préparé de loii|;ue main. Par les soins de SCS espions et de ses envoyés, une vaste coiispiralion embrassait de son réseau délié toute la surface des quatre provinces. Au jour convenu d'avance, elle éclata sur cent points il la fois. Ans petits postes furent surpris jusque dims les environs d'Alger, nos colons massacrés, nos camps assaillis.

En présence de ce soulèvement aux cent tètes, le maréchal Valée, quoique homme de décision, ne se crut pas assez fort. Il demanda des secours eu France. Les petits postes se replièrent sur les grands, et, en attendant l'arrivée de nouvelles troupes, on se borna ii faire bonne contenance. Mais comme on se bornait il garder ses positions, li'S Arabes s'enhardirent. Le» tribus fidèles furent enlrainées. La situalion devint critique, elle exalta au plus haut degré l'opinion )iiibli<|iie en France; et l'opinion ]iulilii|iie se montr^'.iit avec une indescriptible énergie, il fallut lui obéir. L'armée d'A.friqiie fut renforcée, et le maréchal Valée tint immédialemcnt la campagne.

Ou était aux premiers jours de décembre is:>ll. INos colonnes rcinjiorlent coup sur coup trois j;raiids avantages. Une d'entre elles, composée du (îï'^ de ligne el du P'' chasseurs, attcini eiilrc le camp de l'Arba el l'Arrouch un millier de cavaliers h.uijoiiles, qu'elle disperse. Une autre colonne, coiiiliiisanl un convoi de Boii-Farik ii Blidah,est allaquée par les bataillons réguliers de l'émir. File les repousse avec de grandes perles. Fnlin, le maréchal \ alée lui-même attaque entre lilidali et la (ihilfah, sur le ravin de l'Oued el-Kebir, les forces réunies des Ualilats de Milianali et de ^léiléah siMileiiues par plusieurs bataillons de réguliers et par cinq ou six mille cavaliers de divers coiitingeuls. ALilgré la puissance naturelle de la position el l'enlhousiasme des combatlants arabes, le maréchal culbute loule celte armée el lui ]irend cinq ccnls fusils, ipiatre drapeaux el une pièce de canon. C'est ])liis qu'il n'en faut pour redonner rascendant il notre inlliience.

Le maréchal profile de l'indécision que celle viiioirc jclle dans le mouvcmeiil des tribus, el orgiinise un [ilan général d'expéditions parlicllis. Il s'agit d'eu finir avec les liailjoiiles, et de dominer le littoral par la possession de <]hcrchcH ; il s'agit di' repreiiilie Médéah el ;Milianali, el de les iiicUrc en lommunicalion directe avec Alger par une roule ciindiiisaut de la .Mélidjiih ii la vallée du (Ihélif ; il s'agit, celle grande opération une fois faite, de se mettre en rapimrt avec les trioipes qui gardent Oran el JMoslagancm ; eiihii, quand on aura accomiili CCS quatre choses si considéraliles, on opérera direiieiiicnt c.iutrc l'émir en délriiisant ses élablisscmenls et en le poursuivaiil à outrance.

Ce iilan, qui demande plusieurs années ])our être mené il bonne lin, reçoit .lussitôt un commencemeul d'cxéciilioii; mais avant de nous occuper de ce (pii est l'ait |iour cela, disons les évcnemiuls dont les deux provinces de l'F.st et de l'Ouest sont le théâtre.

Dans celle de Conslantine, loule la partie méridionale est en insiirreclion. Les Kabyles assiègent nos garnisons de Bougie et de DjigcUi. Dans celle d'iiran, les Doiiers el les Smélas sont de nouveau pressés par l'émir. Jls ne se délendent qu'avec la plus grande peine. Oran et Moslaganem repoussent plusieurs attaques; mais la priuci- |)ale attaque est dirijïéc contre Ma/.agran, petit fort dépendant de celte dernière place.

Cent vingl-Irois hommes de la 10" compagnie du 1"' bataillon léiïcr d' \friq lie, aux ordres du capilaincLelii'vrcoccupaienl ce poste. Ilssiinl investis le 2 février parles forces de lien-Tliami, kalifa de Maskarali. A combien s'élevaient ces forces, nous ne saurions le dire. L'histoire

AHD-EI--KADE1Î.

a accusé le capitaine Lelièvre d'avoir trompd la religion de son pays en exagérant le cliilYre des assaillants et les faits de la défense. 'roiijours est-il (jiie la faible f;arnison de iMaziiijran se maintint dans son poste, et pendant plusieius années nul n'a contesté la vérité des faits. \o\c\ la teneur dans lafiiiclle ils ont été transmis à la connaissance du public :

Hen-Tliami fit d'abord reconnaître les abords de la place par une multitude d'éclaireurs. I.e 2 janvier, il investit le fort avec environ quinze mille liomnies appartenant à quatre-vin[;l-denx tribus. Avant d'y donner l'assaut , il le canonna et eut bientôt opéré une brèclie dans sa faible enceinte. Les Arabes se précipitèrent aussitôt par cette brèche; toutes leurs attaques furent repoussées, ils les recommencèrent le 3 février, se portant à la fois sur la brèclie et contre la porte du fort. Celle-ci , défendue seulement par quinze liomiiies aux ordres du lieutenant Durand, résista. A la brèche, on ne se défendit pas avec moins d'héroisnie; mais les soldats commencèrent à perdre courage on voyant que la garnison de Mostagancm ne faisait rien pour les secourir. Pendant la nuit, le capitaine Lelièvre leur inspira cependant la résolution de mettre le leu aux poudres, et de sauter avec le fort plutôt que de se rendre. On n'eut pas besoin (re\éeuter cette résolution extrême. Après une nouvelle journée d'assauts inutiles, Hen-1'liami se retira au matin du cinquième jour, comptant un millier de morts ou de blessés, (juand la garnison de Mostagancm arriva enfin sur le cliamii du combat, elle trouva la petite troupe du capitaine Lelièvre plus que décimée, mais prête à combattre encore.

Cependant tous ces faits d'armes n'avançaient que bien peu la pacification. Abd-el-Kader avait adopté un système de guerre ipii devait rendre penilant longtemps les efl'orts de nos troupes impuissants. Reconnaissant que l'armée française ne pouvait sans s'éparpiller à l'infini occuper que certains jinstes considérables, il tenait le pays en haleine. Les clicfsqui reconnaissaient son autorité, ceux qui étaient ses partisans ou seulement les ennemis de la France, ax'aient pour instruction d'entretenir l'insurrection sans la compromettre par des combats importants. En conséquence, lors(|ue nos soldats sortaient des postes pour une expédition, il était rare qu'on les attendit, à moins que l'on ne fût très en force. On fuyait devant eux, leur abandonnant la campagne; mais à peine reprenaient-ils le chemin des garnisons, que l'on se reformait sur leurs derrières, et nos coups portaient ainsi dans le ville.

Il fallait pourtant obtenir quelque chose de décisif. Comme les principales forces d'Abd-el-Kader sillonnaient la province de rillery, le maréchal \ ali'c résolut une expédition qui, si elle ne les dissipai! pas, les contiendrait du moins. 11 s'agissait d'occuper de niuivcau la capitale du licylich et de ne plus la quitter, et d'en faire autant pour Cherchell et pour Milianali.

Le duc d'()rléans s'était rendu si populaire h la suite de l'expédition des Bibans, que les soldats le demandaient cette fois encore pour chef. Le jeune due d'Aumale voulut aussi faire ses premières armes sous son frère, i^e corps expéditionnaire partit do HoulTarik le •2'i avril ISin.

Il fallait, comme nos lecteurs le savent, jinur gagner iMédéah, traverser de nouveau le fameux col de Mouzaia, Les Arabes avaient résolu de ne point nous y lulsaer arriver. Nos troupes, après un jour de marche, venaient à peine de s'établir autour de ce i'ameux tombeau de la chrétienne qui a donné lieu à tant de légendes, et qui s'élève à la pointe orientale du lac Kiilloulah, quand tout ii coup les ravins et les bailleurs se couvrirent d'ennemis dont rien n'avait annonci' la \cniie. lladji-el-Sghir-Lmbaracli cl licn-Salem commandent ces contingents, qui, se réunissant soiidainemeiil en l'ilea cerrées, fondent au galop de leurs chevaux sur la petite armée francHise à moitié surprise. Mais des chefs solides sont là : Duvivier, 1h Moricière, .Siliramiii, Changarnier, d'iloudelot, Cavaignac secoiidenl l'erdiiiand Philippe. Nos trini|ics alleriiiies par eux tiennent bon, gagnent du terrain, puis se précipitent à leur tour, et les eontingciils arabes fuient au loin, poursuivis par le jeune due d'Ainuiile, qui gagne ses éperons.

Cette attaque, au commenreiueut de l'expéditiiui , .iiinniicait (pie l'ennemi ne céder.iit pas facilement le passage du l'ol de Moiizaïa. l'Jn elïet, les eontiiigenls chassés de l'.Afroiim se réunissent à la colonne ciimniandée par l'"l-licrUani et qui gardi^ le défilé. I.à sont rassemblées en armes plii-iiciirs tribus considérables se rallachanl toutes à la grande tribu des Mouzaia. Abd-cl-Kadcr a pourvu liii-mciiie ;i la défense du col. lue folle redoute est construite dans l'endroit le plus propice sur la pointe il'iin iiitoii. Des batteries sont établies sur les points qui commandent ii la roule. De plus, de grandes récompenses ont été promises tant aux tribus qu'aux troupes régulières. Les Mouzaia en partiiiilier ont reçu des privilèges importants. 'l'ous les Arabes comptent sur une défaite des l'"rancais.

(.'(■pendant ceux-ci s'avancent au matin du 12 mal. Le plan d'altai|ue est simple, il ressemble ii tous les jdans par lesipiels on veut ciiiporter des défilés. Trois colonnes ont été formées. L'une, conduite par la Moricière, doit se porter par 1 1 droite sur les retranchements ennemis et les |irendie )i revers; tandis (pie la seconde cidonne, aux ordres de Duvivier, se portant sur la gauche, attaipier.i directement ces mêmes retraiieliemeiits. La troisième colonne, formant une sorte

de réserve, observera un instant, et aussitôt qu'elle verra l'ennemi faiblir elle se portera de front sur le col.

Ceux (pii ont la passion des armes auraient pu entrevoir alors l'un des plus magiiihipies cnmb.its qui nous aient assuré la terre d'Afri- (pie; nous disons entrevoir, car à iieine la première colonne française s'est-elle, par un élan rapide, présentée au pied de la redoiile, ([uo tous les iiitons du col s'allument, vinift mille fusils s'embrasent à la fois, puis la fumée enveloppe les montagnes, et c'est ii travers ce iiiiag-e que l'on s'attaque, que l'on se poursuit de ravin en ravin, do pic en pic. Celte lutte dure sans résultats pendant plusieurs heures. Enfin vers midi, le clairon fait entendre, au milieu de la fusillade, sa voix aii;uë. Sa fanfare joyeuse annonce (|iic la colonne i|iii a été lancée la i)remière a compiis une véritable position, et (|u'il est temps d'agir avec ensemble pour la seconder. Aussitôt les deux autres colonnes envahissent à leur tour les hauteurs. Celle (|ui marche de front sur le col est attaiiuée par une masse d'Arabes retranchés dans un ravin; elle lutte corps ;i corps, olïiciers et soldats. Le général Schraiiim lui-même est blessé. In moiiient d'indécision a lieu; mais un batain-on du brave iV, tournant ce formidable ravin, charge par derrière les Arabes à la baïonnette; ils fuient dans toutes les directions, et le chemin de la redoute cl des derniers retranchcinents est balayé.

Mais il reste ii enlever les oiivraijes eux-mêmes; et, depuis trois heures du matin (pi'elles marchent et combatlenl , nos troupes sont il jeun. Elles meurent littéralement de soif et de faim. Elles voudraient se reposer; mais ralentir l'attaipie, ce serait faire croire aux Arabes que l'on hésite. Les généraux le comprennent. L'un d'eux, Changarnier, qui s'est mis à' la tète du 'r léger , par un de ces mouvements dont le succès est lonjours certain, appelle ii lui les olïiciers de ce corps, et, iiiellanl froidement son épée sous son bras, comme si l'entreprise n'eût présenté aucun (léril : — Isiiles marcher vos liomnies, leur dit-il; — en avant! — A sa voix sonore les soldats retrouvent leur énergie, on se précipite sur la redoute, on l'investit, on l'assaille; rejioussé , on revient ii l'assaut; enfin un soldat plante le drapeau tricolore sur les retraiichemenls; il n'en faut pas davantage pour donner ;i tous une nouvelle ardeur. La colonne de Duvivier, celle de d'Hoiidelot, pressent leur marche; et tandis (pie la colonne de la Moricière ejuissc devant elle les défenseurs de la redoute, les ],oursiiit jusqu'au bois des Oliviers, le col est occupé, le passage est franchi.

Cinq jours après on arrivait à Mcdéali, et c'était Cavaignac ipie l'on choisissait pour commander la garnison. Avec lui, on était sûr de ne pas perdre un pouce df terrain. 11 ftt mesurer ce terrain dès le premier jour. Ayant poiiilé lui-même un canon, il lit (diservcrà ses officiers la place oit le boulet allait au loin frapper: — ^■oila nos limites, s'éeria-t-il, — Les Arabes ne franchirent l'as cette frontière d'un nouveau genre, mais lui la dépassa dans plusieurs expéditions (|ue nous aurons lieu de sij;iialer.

Médéah emporté, on s'établit il Milianah, dont Changarnier prit le comniaiidcment. Ce fut l'objet d'une autre expéditiini , qui ne présenta point les mcmes péripéties. On croyait (pi'Abdel-Kader défendrait cette place, oii il avait ses principaux magasins. Mais une telle défense n'entrait ])oint dans sesjilaiis, il abaniloiina la \ille après qu'elle eut été coiiiplétciiieul ruinée par lui même.

(^.es succès furent les derniers du gouvernement du maréchal A alée. Un successeur venait de lui être donné sur sa demande.

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