‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 194 sur 219 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Gouviirnoinent du général B igcauJ. — PremiCK! période do ce gouvernement. — Cavaignac à Mcdéah. — Uavilaillfiineiit de celle ville. — Combat du 3 mai 18H. — Défcuso do Coléah. — Expédiiion do Tck'denipt. — Le général Ch.ingarnicr et Cavaisnoc sur l'Oued- "oddah. — Le général Négrier dans la province de Constantino — Le rolonel NoUl

Nul n'a iam;i!s contesté les rares talents militaires du maréchal Valée. A \ine erande expérience il joi!;nait des coiiiiaissanees profondes en matière de stratégie. Mais (•(Miiment utiliser ces connaissauces avec un ennemi insaisissable? Le maréchal Valée se dép,oùla trop tôt peut être. Au lieu d'exiger qu'on lui fournit assez de troupes pour aeir contre Abd-el-Kadcr de manière à l'enfermer dans une miirailii' de fer ou il le rejeter hors de l' Miïérie, il se borna à demander un successeur. Ce successeur, ce fut le général Iliii;eaud , avec lequel nous avons déj.i lié conniiissanee.

Le vaimnieur de la Sickah arrivait en Algérie dans les meilleurea conditions. Les deux expéditionsdiii;;éespar le duc d'Orléans avaient eu le retentissement le ])liis grand en \fri(pie et en Europe. D'un autre côté, la parole de celui ipie l'on appelait alors l'héritier du trône était eneagée. Ou ne devait plus abandonner la eon(piête, cela avait été dit. Le's \rabes le savaient, et, malgré tous les elVorts d' \bd-el- Kadcr, commcnç.iient ii le croire. Il ne faut pas perdre de vue non plus que le général Bu;;eaiid avait ii creur de faire oublier par tous les mnveiis possibles son funeste traité de la 'l'aflna. ICiihn c goiivcrneiii'nt français, dont il avait la confiance, faisait pour lui ce qu'il n'avait encore consenti eu faveur d'aucun i;énéral. Non-seuleiiieiit ou lui

ABD-EL-KADER

accordait «le pleins pouvoirs, mais on mettait à sa disposition l'cfTeclif le plus considi'r.ililc. Soi\>inle-treize milli' hommes d'inliiiilerie et treize mille hommes de cavalerie, voilà de quoi se composait l'armée qui allait agir sous les ordres du nouveau gouverneur. Avec de telles forces, si l'on n'arrivait à aucun résultat, c'est qu'évidemment il n'y en avait pas à obtenir.

Le général Bugeaud ne doutait pas du succès. Dans son gasconage héroïque, il devançait de i|U(lques années la lïn de la guerre. Sa proclamation aux troupes atteste toute sa conliance en lui-même, \oici cet acte officiel.

«Soldats de l'armée d'Afrique,

» Le roi m'appelle à votre tète. L'n pareil honneur ne se brigue pas, car on n'ose y prétendre; mais si ou l'accepte avec enthousiasme

Bugeaud.

pour la gloire que promettent des hommes comme vous, la crainte de rester au-dessous de cette immense làelie modère l'orgueil de vous commander. Vous ave/, souvent vaincu les Arabes, vous les vaincrez encore; mais c'est peu de les faire fuir, il faut les soumettre. Pour la plupart, vous êtes accoutumés aux marches ]iénibles, aux ]>rivations inséparahles de la guerre; vous les avez supportées avec courage et persévérance dans un pays de nomades, qui, eu fuyant, ne l.iissent rien au vaiiu|ueur. La campagne prochaine vous appelle de luuiveau à montrer à la France ces vertus guerrières dont elle s'enorgueillit. Je demanderai à votre arrleur, à votre dévouement au pays, au roi, tout ce c|u'il faut jjour atteindre le but : rien au delà.

» Soldats! à d'autres époques, j'avais su con(|uérir la <'ouriance de plusieurs corps de l'armée d'Africpu-; j'ai l'orgueil de croire que ce senlimenl sera bientôt ijénéral, parée (|ue je suis bien résolu à tout faire pour la mériter. Sans la conliance dans les chefs, la force morale, qui est le premier élément du succès, ne saurait exister. Ayez donc confiance en moi, comme la France et votre géiural ont conhauee eu vous. »

Les premiers événements i'é|i(uidireul à la certitude de vaincre dont celte proclamation est tout imprégnée.

Nous avons parlé déjà du système aui|uei le (jénéral ltui',eaud s'arrêta. C'était de poursuivre l'émir dans tous ses alliés; de le chasser lui-même de position en position; de l'.ittircr, si l'on pouvait, à des engagements déeisiis ; de ne l;iisser ni a lui ni aux siens aucun ri''[)it. l'our mellre ce systi'iue en leiivre, le général voulait être el'abord siir de la province d'Aljjcr et d'une partie de celle de Tiltery. A])rès avoir ciuicenUé ses forces dans ces deux provinces, il voulait procéder dans b's autres par voie de rayonnement.

En consé<iueiice , il prépara une première expédition qui avait un doul)le but : ravitailler Médéah et Milianah, et, chemin faisant, châtier toutes les trilius rebelles des deux provinces.

Le hlociis de Médéah n'est pas moins célèbre que celui de Tlemcen.

pans. 'ryiin(;rajiliic l'hiil II

Deux bataillons de zouaves, commandés par MM. Renaud et le Flô, sous les ordres du lieutenant-colonel Cavaignac, composaient en dernier lieu la garnison. Le casernement était dans un état affreux. Les zouaves montrèrent là comme ailleurs toutes les ressources de leur imagination pour l'améliorer. Ils firent eux-mêmes leurs paillasses et leurs couvertures. On les vit, pour s'éclairer, retirer l'huile des pieds des bceufs, et souvent filer des étoupes comme de vieilles femmes. Cela se faisait au milieu de prises d'armes continuelles. Plusieurs fois on dut croire dans la place à une attaque générale; mais Cavaignac avait pour système de faire sortir ses zouaves toutes les fois que l'ennemi se présentait. On le poursuivait jusqu'à la portée du fameux canon (jui avait tracé les limites. Puis, comme on ne pouvait songer à être ravitaillé par l'armée d'Alger, il fallait se ravitailler soi-même. Le colonel Cavaignac sortit le 29 décembre I8i0, et alla chercher ce qu'il fallait à ses hommes dans la vallée d'Ouzera. Cette expédition eut un plein succès. Elle amena, il est vrai, contre Médéah des représailles. L'ancien kalifa de la ville, El-Berkani, essaya, le h février 18 41, de la reprendre; il fut repoussé, quoique dix fois supérieur en forces. Enhn la jietite garnison des zouaves fut relevée le ^ mai. Le général Bugeaud chargea Cavaignac de la féliciter : elle l'avait bien mérité. Celle de Milianah avait encore eu plus à souffrir. Mais revenons à l'expédition du ravitaillement ellemême.

Ayant organisé ses convois à Blidah, le général Bugeaud en partit le 2" avril. 11 avait envoyé en avant le général Baraguay-d'Hilliers, qui avait, par un sentier nouvellement découvert, su tourner la position du col de Mouzaia. En conséquence, il n'y eut que des tiraillements sans valeur au passage du col, et l'on ravitailla Médéah le '.'9. Le même jour, la colonne, rentrant au bois des Oliviers, fut harcelée par douze ou (|uinze cents chevaux. Cavaignac coiuluisait avec lui un demi-bataillon de zouaves. Ennuyé des attaques de l'ennemi, il le chargea a\ec ce demi-bataillon, et le força à la fuite. Le lendemain,

Bugeaud s'ocrupoit lieaiicoiip du soldat, l'interrogeant, l'encourageant, lo haranguant, lui parlant de son père, do sa mère, du pays.

le convoi de Milianah rallia le bois des Oliviers. Changarnier y fut hiessé à l'épaule d'une balle kabyle. On en fit aussitôt l'extractifui, et aussitôt il se remit ii cheval. Les colonnes réunies arrivèrent au malin du I" mai devant la gorge qui remonte vers la ville. Dix ou ilouzc mille cavaliers arabes eneomhiaienl la i)laiiu'. Le |;éiiéral en chef échelonna l'iiifanlerie de ses deux ailes à droite et a gauche de 1,1 gorge, ahn de protéger l'enlrée du convoi dans la place, (^tiielqiics ce'Ulaines de Kaliyles en dispuliieut faibleiueiil l'entrée.

Il parait (|ue la colouiu! de gauche ne comprit pas ou exécuta mal l'ordre (pii lui avait été donné. « Ma colonne de gauche, dit le géuiral llugeaud dans son rapport, au lieu île s'échelonner jusqu'à .Milianah s'élendit sur des crêtes éloignées, d'oii elle ne pouvait couvrir les transports, et là s'engagea un comhal dont la vivacité lies, rue de Vaiifjiranl , 'i6.

ABD-EL-KADER

m'annonoa le voisiiiarje d'un ennemi sérieux. Une compagnie de zouaves, un instant enveloppée, fut dér;agée par une charge à la baïonnette que fit bravement le commandant des zouaves Saint- Arnaud avec deux compagnies. An même instant, et comme j'arrivais près de la ville à la lète du convoi, deux mille Kabyles environ m'attaquèrent sur le flanc gauche. Le bataillon du iS", qui devait relever la garnison, était déjà entré à iMilianah, dont le chemin très-étroit et parsemé de rochers se trouvait encore encombré par l'ambulance; de telle sorle que je ne pouvais communi(|uer que très-difficilement avec ce bataillon. Je n'avais donc sous la main, pour repousser l'attaque des Kabyles, que les cavaliers, qui conduisaient ,i pied leurs chevauv chargés de farine. La moitié d'entre eux se préci|iitèrent en tirailleurs avec bcaucoupde résolution, et repoussèrent les assaillants dans les ravins d'où ils étaient sortis. Je pus ensuite parvenir de ma personne à la place. J'en ressorlis immédiatement avec le bataillon du 4S« et une partie de la garnison. Ces forces, ccheloniites sur les points culminants, assurèrent l'arrivée du convoi, qui ne mit pas moins de six heures à déliler. u

Le général passa le reste de la journée à examiner le terrain , ])ensant bien que l'émir, qui se trouvait en force, l'attaquerait le lendemain. Il prit SCS mesures, et embusqua pendant la nuit dans Milianah le colonel Bedeau, avec ordre de tomber par derrière sur l'ennemi , quand il verrait le corps d'année aux prises avec lui.

De son côté, Abd-el-Kader n'avait pas perdu un seul des faux mouvements de l'entrée dans la place. Il se trouvait d'ailleurs en face de l'homme qui l'avait vaincu il la Sickah, et il voulait prendre sa revanche.

11 n'attendit pas qu'on lui offrît la bataille : le :! mai, au point du jour, il vint la chercher.

• Vu point du jour, dit le général liugcaud dans son rapport, on vit s'avancer vers la droite deux colonnes de Kabyles, fortes, selon l'évaluation générale, de six mille hommes au moins.

L'une d'elles était suivie de trois bataillons réguliers, qui furent évalués à huit cents hommes chacun. (Jes troupes, se dirigeant de manière à combler tous mes vœux, vinrent se masser derrière des buttes, au pied de la position occupée par ma droite, en tournant pres(|ue le dos aux dcii\ balaillons cachés

dans >|iliaiiali. liienlôt les Arabes passèrent le ravin et commencèrent à gravir la position, l'our mieux faire croire à une retraite, j'éloignai mon(lrap(au et mon état-major, oii leur feu Irès-vif avait déjii blessé plusieurs chevauv. u

Lu même temps le général fit sonner la retraite par ses tirailleurs; mais les Kabyles prirent cette sonnerie pour celle de la charge, et rétrogradèrent, liugeaud onlouna alors (|iie tous les (■ommandeiueiits se lissent il la voix. Le silence des cl.iirons et des tambours enhardit l'enneiiii, mais pas assez pour qu'il osât une atta(|ue décisive.

Cependant Mxl-el-Kadcr avait, lui aussi, son ])laii , (pi'igiiorait le général. Taudis (jue les colonnes dont nous avons parlé Icii.iiciit les nôtres en échec, une autre colonne Iri'S forte hiait à couvert par un ravin de manière ii tourner la gauche des !•' ramais. L'n faux mouvement la mit bientôt face ;i faie avec celte gaiiclie et avec le <-entre, que cmiiiiiaïKlait le duc de Nemours. Ce jeune général n'avait point reçu l'ordre (l(,> céder le terrain par la meilleure des raisons, savoir rpie liugeaud ne prévoyait point qu'il pût cire attaqué. l',n conséquence, voyant les Arabes venir a lui, il ordonne de les charger. Ceux-ci s'enfuient. On les poursuit, l'élan gagne quel(|ues bataillons de la cidnnue du général en chef lui-même, et voilà tout son ordre de bataille compromis; car entendant les cris de ceux de leurs amis (|ui s'enfuient, et voyant les réguliers de la colonne du ravin se disais.

— Tenez, lui dit-il (Changarnier), mon cher colonel (Cavaignac), après de si glorieuses fatgues, vous de/ej avoir besoin de vous rafraîchir.

perser, les Kabyles ([ui faisaient tête au général n'osent plus s'engager. Us lâchent ]iied à leur tour, et les bataillons embusqués dans Milianah ne réussissent (|u'à en couper plusieurs centaines.

Abd-el-Kailer, désespéré, voulut en vain retenir ses troupes : il fut entraîné à son tour. Le célèbre commandant de spahis, Joussouf, le reconnut, et se mit à sa ]ioursuite. Comme il était très-bien monté, il se trouva bientôt seul derrière l'émir, qui criait aux siens : o Lâches! retournez-vous donc! il n'y a ([u'un homme derrière vous, u L'homme ne ralentit pas pour cela son ardeur; mais son cheval, fatigué d'un élan trop rapide, refusa de le servir, et l'émir ne fut pas ]iris. 1! revint à la clian;e i|uel(|iics jours après, en attaquant le corps expéditionnaire, au retour de Milianah. 11 fut encore battu.

Le général liugeaud poursuivit alors avec énergie son plan de campagne. 11 donna ordre au général liaraguay-d'llilliers d'opérer sur le bas Chélilï, et de ramener les tribus à l'obéissance par la terreur. Pendant ce temps-là, lui-même irait ruiner et détruire pour jamais

les dépôts d'armes et les places fortes qui restaient encore à l'émir. Parmi ces places figurait surtout cette Degedempta ou Tagdempt, qu' Abd-el-Kader avait relevée quand il avait vu que Mascara était trop exposée aux coups des Français.

Nous allons laisser le général Rugcaud raconter luimême comment il détruisit la capitale de l'émir. Son rapport sur l'expédition est ainsi conçu :

■ Je suis parti le 18 mai de .Mostaganem, ainsi que j'avais eu l'honneur de xous l'aiMioncer.

» Les prolonges de l'artillerie et du génie étaient chargées de munitions, d'outils et autre matériel , pour le siège présumé de J'agdempt.

» Les moyens de transport qui étaient à ma disposition ont été employés pour l'organisation de ce service et pour celui des ambulances; j'ai ajouté à ces moyens tout ce (|ue mes ressources me permettaient de faire : chaque soldat portait des vivres pour huit jours, et les chevaux de la cavalerie étaient chargés d'un sac de soixante kilos de riz.

)) Le dévouement de ma cavalerie a rendu un service signalé à l'armée. Des cavaliers ont porté leurs sacs jusqu'à Alascara, tour à tour soldats du train et des équipages et cavaliers quand il fallait combattre.

n Après plusieurs ]>etits combaisjd'arrii're-garde'iel de flanc , |nous sommes arrivés devant Tagdempt le ■-'.') in.ii, et nous en avons pris |iossession pendant un engagement très-vif entre les zouaves et la cavalerie ennemie qui était sur les hauteurs voisines, (^e combat fait beaucoup d'honneur aux zouaves, corps vraiment d'élite.

» La ville et le fort étaient évacués par les habitants, qui avaient tout enlevé; quel([iies maisons couvertes en chaume brûlaient incendiées par les Arabes eux-mêmes, (^"elles en maçonnerie, recouvertes en tuiles, étaient intactes, ainsi que la fabrique d'armes, une scierie et des magasins. L'armée a travaillé immédiatement à la démolilion, et les soldats du génie à pétanler le fort. Le lendemain à huit heures nous avons pris la route île Masiara, et des hauteurs voisines Abdel-Kader a \u sauter la citadelle qui lui avait coiité tant d'efforts et d'argent à édifier, et dans laquelle il plaçait ses principauv dépôts d'armes et de munitions de tout genre.

"Comme je présumais que les cavaliers arabes ne mani|ueraii'iit pas de venir à l'inslaiil de notre retraite examiner la destruction ipie nous avions accoiuplie, j'cmliiis(|uai derrière les dccombies du fort les zoua\es , et dans les ruines des maisons de la ville un bataillon du il'^ de ligne. A peine la colonne élait-elle à une portée île <:anon, que sept à huit cents cavaliers inonilèrenl la jilace et les rues. Le b.ilaillondu 1 1'' sortit brusquement de son embuscade, et leur ht une

ABD-EL-KADER

fusillade qui en mit quinze sur le carreau et qui leur lua plusieurs chevaux. Les zouaves n'eurent pas la même occasion.

» Le même jour et les jours suivants, jusqu'à Mascara, Abd-cl- Kader nous a toujours flanqués par deux grosses colojines de cavalerie, pendant qu'un millier de chevaux tiraillaient sur notre arrière-garde. Ses principales forces se tenaient à une distance et dans des positions telles, qu'il était impossible de les engager au combat contre leur volonté. J'ai tenté vainement plusieurs moyens qu'il serait trop long d'expliquer. A Fortassa, l'ennemi réunit toutes ses forces sur les hauteurs que nous devions franchir. Ce lieu était célèbre dans l'iiistoire des Arabes, puisqu'ils y ont défait, il y a quarante ans, le bey Bou-Cabous. Je crus qu'ils avaient choisi ce lieu pour me livrer bataille; je massai aussitôt mon convoi; la cavalerie déposa ses sacs il côté, et sans pres<)ue aucun retard dans notre marche, nous nous portâmes vivement vers l'ennemi, heureux de trouver enfin l'occasion d'obtenir un succès qui pût décider de quelque chose. Nos espérances furent encore déçues. Dès que nos bataillons, échelonnés par les deux ailes et couvrant la cavalerie, furent à portée du canon, l'ennemi se retira au galop et alla prendre position sur de hautes montagnes à environ deux lieues. Je renonçai à le poursuivre, pour ne pas fatiguer inutilement les troupes, et je revins coucher au lieu oii j'avais laissé le convoi sous la garde de quatre hataillous. 11 y avail de l'eau, du fourrage et du bois.

» ^>ous retrouvâmes Ahd-el-Kader le :îO sur les hauteurs qui environnent ^lascara; il était renforcé par quatre mille chevaux i|ue lui amenait liou-llamedi, kaliia de Tlemcem. Tout annonçait qu'il voulait défendre les approches de la ville. ]Nous finies la même manœuvre (ju'à Fortassa; elle n'eut pas de beaucoup meilleurs résultats. Cependant on nous attendit d'un peu plus près, et nos tirailleurs et nos obus tuèrent (juelques hommes et quelques chevaux. IVous primes alors possession de Mascara, et je fus agréablement surpris quand je vis ([u'on s'était borné à briser les portes et les meubles en bois.

» Grand nombre de maisons sont en ruines depuis longtemps; mais comme la ville est très^jrande , car elle a contenu autrefois vingt à vingt-cinq mille habitants, il nous a été facile de trouver des locaux pour l'hôpital, les magasins et le casernement de la garnison. »

Le général Bugeaud raconte ensuite son retour à Mostaganem. Ceci fut plus difficile que l'expédition elle-même , car on prit pour abréger la route le défilé d'Akket-kredda. Notre arrière-garde y fut attaquée par six mille Arabes. Telles étaient les difficultés du terrain, que le général en chef ne put lui porter aucun secours. Quoiqu'elle ne fût forte que de trois bataillons, elle se suffit à elle-même. Le général Levavasseur la commandait. Les Zouaves étaient aux ordres de Cavaignac, que Bugeaud cita à l'ordre de l'armée avec ÎMM. Daumas, Esterhazy, Berthois, Charron, liizot, Saint-Arnaud, de Barrai, Baudens, Berlin, Chard, Travot, N crgé, de Clonard, etc., etc., etc.

L'expédition de Borar et de Thaza ne fut pas moins heureuse. ]| s'agissait de ravitailler iMédéab et de détruire plusieurs établissements importants de l'émir. Le général Baraguay-d'llilliers dirigea cette expédition avec intelligence. Sous ses ordres, Changarnier, usant de la rapidité qui le distingue, tomba sur les Mouzaia, occupa le col, et permit ainsi au corps d'armée de franchir l'Atlas sans coup férir. Apris avoir jeté des vivres dans Médéah et avoir emprunté à sa garnison quel<|ues compagnies d'élite, on occupa successivement Borar, Cassar-Boreri, ancienne station romaine, et Thaza, fort oii Abd-el- Kader avait renfermé plusieurs prisonniers, et qui fut entièrement rasé. De là on revint par Milianah, oii l'on ravitailla aussi la garnison; et après avoir touché de nouveau à Médéah, oit furent réintégrées les compagnies du 25", on rentra le 2 juin à Blidah, (jue l'on avail quitté le 18 mai.

Celte expédition si rapide eut cela de remarquable que toujours les Arabes luirent devant nos troupes. (Jn aperçut des réguliers de l'émir à Thaza et au Téniah ; mais ils n'osèrent entrer en lice. A ce propos, le général Baraguay-d'llilliers s'exprimait ainsi : « Les Arabes, <lisait-il, ne se lasseront-ils pas enfin de voir les réguliers les pousser au combat sans s'engager eux-mêmes, d'être dans l'obligation continuelle de se sauver à noire approche, de voir incendier leurs tribus, et surtout de donner leur arg(Mit pour hâlir des chàlcaux que nous raserions en vingt i|uatre heures, fussent-ils encore plus éloignés de nous ipic ne l'étaient Borar et Thaza :' Jus(pi'à présent, ils ne pouvaient se figurer que nous oserions aborder le désert d'Angad ; aujourd'liui , ils doivent être convaincus (juc nous irons détruire les élalilissements d'Abd-el-Kadcr partout oii il pourra en fonder de nouveaux. » Il n'y eut pas un homme de tué dans celte expédition. Pendant (|ue tout cela avait lieu dans les provinces de Tiltery cl d'Oran , l'armée divisionnaire de (^onstanline remportait de grands succès; il en était île même aussi d'un petit corps aux ordres du général la Aloricii^re, et (|ui, opérant à l'extrémité sud-ouest de l'Oranais, détruisait la gelhna d'Abd-el Kader et le fort de Saïda, résidence de son beau-père Miistapha-lien-Thamy. Nous parlerons pins tard des avantages obtenus dans la province de Coiislantine jiar les troupes aux ordres du général Négrier.

Ce n'est rien que de vaincre en pays conquis, il faut administrer. Le çouverneur chercha dans l'élément arabe un moyen d'administration ; et voulant donner dans la province de Mostaganem un

centre arabe aux tribus qui se rallieraient à nous, il établit un bey à Mostaganem et à Mascara. On n'était pas alors encore revenu du système des feudataires.

Abd-el-Kader profita habilement de la faute qui était commise. Le bey des Français était le fils de l'ancien bey Osman; l'émir exploita la répugnance qu'inspirait cette origine à beaucoup de tribus. (Juehiues-uues se soulevèrent; il y eut de grands mouvements dans celle des Ilachem, et Abd-el-Kader lui-même fit irruption dans le pays, au sud de Mascara. Le général la Moricière fut chargé de le poursuivre; mais il n'eut affaire qu'aux lieutenants de l'émir. Ben- Jhamy et Ben-Aïssa essayèrent de défendre contre lui le col de Bardj. Ils avaient avec eux sept mille hommes, parmi lesquels deux haluillons de réguliers et quatre cents cavaliers rouges. Le général la Moricière les attaqua avec son impétuosité accoutumée : en moins d'une heure, à U baïonnette, il dispersa cette foule. Un peu plus tard, divisant son corps d'armée en plusieurs colonnes mobiles, il opéra sur divers points du pays, toujours avec les mêmes avantages. Le système du général Bugeaud était dès lors arrêté. U avait tracé ce qu'il appelait deux lignes d'occupation. La première était marilime et passait par sept points principau\ : Oran, Aloslaganein, Tenès, (Mierchell, Alger, l'hilippeville et Bone. La seconde était intérieure; elle s'appuyait également sur sept places fortes : TIemcen, Mascara, Milianah , Médéah , Sétif, Conslantine et Guclma. Des quatorze points de ces deux lignes, des colonnes mobiles, dans lesquelles on ulilisail pour les transports et le sohlat et le cheval, devaient rayonner dans tous les sens, et servir à la fois à l'occupation, de sentinelles et de garnisons. Pour que ces colonnes rayonnassent avec moins de difficultés, des reconnaissances de toute sorte, des roules, des ponts étaient nécessaires; ce fut l'affaire du génie. La colonisation venait en même temps. On axait de plus maintenant le droit de compter que le sang ré]iandu, (jue les travaux faits, ne le seraient pas en pure perte. Dans son discours du trône, la royauté de juillet, dont les enfants combattaient sur la terre d'Africpie, venait de s'engager formellement à considérer désormais cette terre comme à jamais française, (^e fut sous ces auspices que s'ouvrirent les diverses campagnes de 1812.

Au commencement de 18i2, les ])rovinccs d'Alger et de Tittery jouissaient d'une tran<iuillilé momentanée. Celle d'Oran reposait aussi, de même que celle de Constanline, oii un assez grand nombre de triluis, situées à l'ouest de Philippeville, avaient fait leur soumission. C'est assez dire que la campagne multiple de 18 11 avait amené d'importants résultats. Abd-el-Kader n'était plus dans la position toujours redoutable de l'oflensive, il se défendait.

On mit à profit ce repos pour assurer les communications entre les places de Milianah, ÎMascara et llemcen, pour activer nos relations commerciales avec les tribus soumises, pour construire de petits villages dans le Sahel, et pour frapper ici et là des coups aussi utiles que retentissants. Ainsi, le gouverneur général se mit en marche au mois de juin, emmenant avec lui, entre autres troupes, trois mille caxaliers arabes; il parcourut la vallée du Chélifl, et opéra dans l'Atlas. Toute la chaîne, depuis Cherchell jusqu'à l'Arrach, reconnut nos lois. Ainsi encore, en mars, une campagne de vingt-deux jours, accomplie par la division d'Oran, eut pour résultats la soumission de trois portions de la tribu des Flittas, de la prescpie totalité des Ilaclicm de l'est et de l'ouest, des Sidi-Ali-Bou- Thaleb, des Zdama, des Maouata, des Kallafa , et des habitants de Fremdah, si bien que (juand l'émir essaya de se montrer dans les massifs, entre .^lostagaiiem et Mascara, il fut reçu à coups de fusil par ses coreligionnaires. Il n'en réussit pas moins à entraîner avec lui les Bcni-Shasen, et à pénétrer ainsi accompagné sur le territoire des Trara, Une marche du géméral Bedeau sur llénaïa suffit ])our l'arrôler.

Malgré cette tendance générale vers la paix, plusieurs faits de guerre reiuaniuables eurent lieu sur le territoire de Tittery; par exemple, on réprima les lladjouth, les Beiii-Alénad et les lieni- Méiiasser. Une colonne, partie de Blilianah le fl juin, se |)orta i)ar les crêtes du Zakkar sur le territoire de cette dernii're tribu. Les Kabyles, (|ui essayèrent de la repousser, laissèrent deux cents morts sur le terrain. Les gouvernements des kalifa l'.iiiharek et Berkani furent également renversés par la colonne île l'ouest. D'autre part, à Ain- Télemsil, le colonel Korte fit aux Kabyles trois mille prisonniers, leur enleva quinze cents chameaux, trois cents chevaux et mulets, el environ seize mille têtes de bétail. Pendant ce temps, une colonne, aux ordres du colonel (^oiiiman, dans l'est de Tittery, foiulair sur le liMritoire «les Beni-Seliman. \ son approche, llen-Salem s'enfuit dans le désert, et son aga Mahi-F.dilin , se détermina à faire sa soumission avec six cents cavaliers. Un autre aga, mais de notre parti, Ben-I''erhat, ayant été attaijué par les Kaliyles, s'adressa au général Changarnier, qui <|uilta aussitôt l'Oued-Foildah, oii il opérait.

Quand le général (changarnier reçut la lettre de l'aga Ahmel-Ben- Ferrah, ses troupes se reposaient de leurs fatigues à quatre journées de Miliauali, dans la vallée du Chélill. Le i;énéral avait avec lui douze cents hommes d'infanterie, trois cents clievaux réguliers et quatre cents cavaliers arabes. Deux colonels, .'MM. Cavaignac et Morris, et le commandant Forey étaient sous ses ordres.

Pour aller au secours de l'aga, il y avait deux routes, revenir par Milianah ou suivre la montagne. Par la première on perdait ileux

ABD-EL-KADER

jours; par la seconde on les gagnait. Le général n'hésita pas. On lui garantissait, au reste, qu'il ne rencontrerait pas d'ennemis. Se fiant médiocrement à cette garantie, il ne marchait qu'en bon ordre. C'est ainsi qu'il rejoignit au matin du 1!) si plenibre la rivière de I Oued- Fodda à l'endroit oii elle reçoit un pclil allhient. liicn n'annonçait le voisinage des Kabyles. Néanmoins, le général, en envoyant au lourrage, donna l'ordre de garder le silence, et de ue pas tirer un seul coup de fusil.

Cependant à peine la cavalerie est-elle partie, que la ])Ui3 vive fusillade éclate. On se porte à la reconnaissance, et l'on découvre alors seulement des milliers de Kabyles (|ui, avertis du passage de la colonne, se sont embusqués pour la surprendre. Ils couvrent toutes les crêtes des montagnes, cl poussent déjà des cris de victoire.

A quelle résolution s'arrêter.' Battre en retraite, c'est s'evposcr à une ruine certaine, car les Arabes sont ainsi faits, qu'ils n'ont tout leur courage que pour ratta(|ue. Franchir le défilé de l'Oued-lodda, on ne peut l'espérer que par de véritables prodiges de valeur. Le général compte sur ces prodiges. Il donne l'ordre d'aller en avant, et se portant de sa personne à l'arrière-garde, il se prépare à ne laisser rétrograder qui que ce soit , si tant il est ((u'unc pareille idée imisse venir à quelqu'un. Alors s'engage un de ces combats hoinéri(|ues dont le souvenir se garde des siècles.

•< Pour bien comprendre cette lulle terrible, il faut, dit l'un de ceux qui l'ont racontée avec le plus de poésie ', il faut se rendre un compte exact du terrain. Cent pieds de large pour se battre, une terre de sable, sillonnée par le lit du torrent; à droite et à gaiielic des escarpements à pic, grisâtres et scbisleux, garnis de pins^maritiines; les pitons des montagnes se dressant comme des pyramides d'où plongeaient les balles : tel est le théâtre du combat.

" Oue l'on se figure cette ravine, ces rochers, ces montagnes, couverts d'une multitude s'evcitant de ses cris, s'enivranl de ia poudre, ne connaissant plus le danger, et se ruant sur une poignée d'iioiumes qui opposaient un sang-froid énergi([ue et l'action toujours régulière de la discipline ;> cette fureur désordonnée.

» Heureusement, ajoute le même auteur, les tribus de l'Est ne prenaient point part a la lutte, et l'on n'eut à se défendre (|ue sur la droite. Toutefois la colonne n'avançaitqu'avee peine, (juand on arriva à l'un de ces passages qu'il était nécessaire d'occuper. Des escarpements rocheux surplombaient le lit de la rivière en avant d'un marabout entouré de lentisques; la compagnie de carabiniers des chasseurs d'Orléans fut chargée d'enlever ces rochers; pleins d'ardeur, ils s'élancèrent; mais les pentes étaient afl'reuses, et huit jours de vivres sont une rude charge. Aussi, M. Ricot leur lieutenant, (|ui s'était jeté en avant, sans s'inquiéter s'il était suivi, arriva le premier sur le haut du plateau. Deux balles le frappent à la poitrine; le lieutenant Alartin et deux carabiniers se précipitent pour le dégager, ils tombent morts; M. Koulîiat, le dernier oflicier cpii reste ,"' vole à leur secours; une blessure affreuse l'arrête; la compagnie n'a plus d'officiers, plus de sergent-major; une avalanche de i.alles s'abattait sur elle, sans guide, sans chef; les carabiniers furent ramenés, emportant avec peine 31. Martin, qui vivait encore. Tour les autres, ils sont déchirés à la vue de la colonne au milieu des cris féroces des Kabyles.»

Il s'agit de les venger. Les zouaves et les chasseurs d'Orléans sont chargés de celte périlleuse mission, qui ne pourra être accom])lie que si la position est emportée. Le général et ses deux colonels n'hésitent pas il se mettre ii la tète de cette charge «lui doit avoir lieu en même temps que la cavah^rie refoulera, si <llc le peut, l'ennemi dans le lit de l'Oued -Foddali. Le clairon sonne; on s'élance, on se prend corps à corps. D'excellents officiers tombent les premiers. Le général lui-même ne doit la vie qu'à l'adresse d'un de ses hommes-. Mais, au priv de ces perles et de ces dangers, l'obstacle est franchi! Les Kabyles se retirent un instant à leur tour, d'autant plus ivres de vengeance, que la charge opérée sur les contingents échelonnés le long de rOucd-Foddah a balayé les rives.

Au bout d'une sorte de trêve <le queli|ues iiistanls, le combat reprit avec une ardeur nouvelle. « Les officiers, dit M. de Castellaiie, les premiers au danger, étaient les premiers frappés. Cinq officiers de zouaves, trois officiers de chasseurs d'Orléans avaient déjà succombé, et l'on n'était qu'au milieu du jour. Le eoloiirl Cavai.nac, avec ses zouaves, s'acharnait à venger ses officiers; c'était plus que du courage, chaque homme en valait vingt, se multipliant pour faire face à tous les périls. Quant au général, les balles et le danger semblaient augmenter encore son auilacicuv sang-froid ; son ceil rayonnait, et partout sur son passage, il répandait une énergie nouvelle. La 'colonne avançait toujours an milieu du fracas dé la poudre, que les échos de ces montagnes répétaient comme le roulement d'un ora.M'' la cavalerie marchait eu tète, ayant ordre de ne sarrèter que vers iâ nuit au premier terrain favorable.

« Les troupes avaient atteint un endroit de la rivière où l.s deux berges, se rapprocbant davantage, formaient un nouvel étraiij.lcinent; les Kabyles des tribus de la rive gauche occupaieni alors aussi la rive droite, et les capitaines Magagnoz. des zouaves, et Castagny des

' M. Pierre de Castellare, Somenira de la vie miWaire en Afrique l.e clairon Brunet.

chasseurs d'Orléans, furent chargés de les débusquer, tandis que le capitaine Uibains du même corps, eut l'ordre d'occuper la position de droite. C'était une cascade verticale de roches et de terrains schisteux, couverts de pins et de broussailles; un ruisseau traversait ces terres (pi'il détrempait, et se jetait ensuite dans la rivière. Le capitaine délogea les Arabes, occupa la position, assurant ainsi le libre passage de la colonne; mais lorsi|u'il fallut rejoindre, les Kabyles se ruèrent sur la petite troupe ; quehjues hommes, les premiers, essayèrent de descendre en ligne droite; le pied leur manqua sur ces terrains rendus glissants par l'eau, et neuf d'entre eu\ furent précipités d'une hauteur de quatre-vingts pieds. Ils roulèrent de rocher en rocher, d'escarpement en escarpement, bondissant sur les arêtes, cherehanl en vain à se raccrocher aux broussailles, et tombèrent enfin dans le lit de la rivière; le reste de la compagnie s était sur-lechamp jeté à droite par une ravine, se laissant couler entre les arbres pour rejoindre la eoloniie. Un de ces chasseurs, Calmette, est séparé de ses compagnons, entouré de Kabyles, poussé sur le bord d'un précipice; d'un coup de carabine il en abat un , sa baïonnette en tue deux autres; mais enfin il va tomber : alors s'accrocliaiit à deux kabyles, il cherche encore en les entraiiiant à venger sa mort. i,a roche était à pic , ils tombèrent de ces hauteurs ; el , par un bonheur inouï, le Kabyle i|ue le chasseur tenait étroitement serré, se trouva dessous lors(|u'il loucha la lerre , et par sa mori lui sauva la vie. Le capitaine liibains descendait le dernier de tous, semblant défier les balles ennemies, quand trois kabyles s'élancèrent sur lui, et, le tirant à bout portant, lui fracassèrent l'épaule; ses hommes heureusement purent le dégager. Tous se le rappellent encore lorsi[u'il passa devant le général, <|ui le félicitait de sa glorieuse conduite; son énergique figure respirait le légitime orgueil du devoir accompli; on sentait en lui la juste fierté d'un sang noblement répandu.

■1 La lutte, continue le remarquable écrivain militaire, sembla alors redoubler d'acharnement. La rivière s'élargissait un peu, et un escadron de cavalerie fut mandé à l'arrière-garde. 11 n'y avait pas d'artillerie; les chasseurs d'Alriipie la remplaci'rent; le général les lançait comme des boulets pour écarter les Kabyles furieux et permettre d'enlever les blessés liieiitùt mis hors de service, cet escadron fut remplacé par la division du capitaine liérard. On les lança encore, et en dix minutes un peloton entier, à l'exception du brave officier qui le commandait, le liciitenanl Dreux, eut tout son monde hors de combal. MM. Séliasiiaiii, Corréard, Paér, Fraîche, des zouaves, furent blessés ou tués a jieu de dislanee. La troupe tenait bon pourtant. Coniment d'ailleurs aurait-elle pu faiblir, eommandée iiar de tels officiers, lorsqu'elle voyait le capitaine Corréard, une balle dans le bras, menant encore ses hommes au Icu, et M. Paér, le cou traversé, ne pouvant plus parler, mais frappant toujours? Les heures s'écoulaient, la nuit n'était pas loin, et la tète de la colonne, ayant atteint un endroit où le lit de la rivière formait un emplacement circulaire , s'était arrêtée pour le bivouac. Toutes les dispositions de sûreté riirciit prises immédiatement, puis l'on déjiosa les lilessés dans les tentes de l'ambulance, que l'on avait dressées non loin de la lente du général. i>

Il faut lire, dans M. de Castellane, le récit de la nuit (|ui succéda à cette journée ; nuit ([ui l'ut remjiliede l'héroïsme des blesses, comme le jour avait élé reiu]ili de l'Iiéroïsme des eomballauls.

A deux heures du malin, le général (iliaiigariiier fit occuper sans bruit diverses positions (|u'il avait reconnues la veille; puis la diane batlit, et la colonne se mit en marche. Les Kabjles ne s'attendaient pas à tant de promptitude. Ils s'appelaient les uns les autres pour recommencer le combat de la veille; mais le terrain n'était plus le inêrne. Les positiiwis étaieni ])rises , cl l'insouciance de nos soldats commença à narguer rennemi. On traversait des vignes magnifiques; ce fut il (|ui se désaltérerait aux dépens des Kabyles. Le l'énéral (.'haiigarnier ne dédaigna pas de faire coiiime les chasseurs et les zouaves. (;avai|;iiac ayant passé auprès de lui , il lui lendit une des plus belles grajqies : « Tenez, lui dil-il, mon cher colonel, après de si glorieuses falii;ues, vous devez avoir besoin de viiiis rafraîchir, u

Ce ne fut pas tout ([ue les glorieuses luttes de l'Oued - Foddali : à peine nos troupes venaient-elles d'y être victorieuses, (|ue Chanearuicr, iiour bien constater sa victoire, eut l'audace d'iqtérer une razzia sur les tribus (|ui l'avaient attaipié. Cette ciilreprise eut un plein succès, comme toutes celles que, dans niic campagne de idusicurs mois, le même général fit dans rOiiar-Senis.

A la même époque, la Moricière poursuivait les smalas d'.\bd-el- Kader et de ses Ualifas, el les rejetait sur le désert. En un seul et brillant combat, il prit à l'émir plus de cent <'iiiquaiil(^ chevaux.

Cependant, il (allait tirer vengeance de ikn-Saleiii. Le gouverneur général se chargea lui-même de cette mission. Il rasa les forts de l'xl-kheroiib et d'EI-.\rib, où ce chef avait concentré ses forces. Le gouvernement île Ileii-Salciii fui ainsi à peu près dissous.

Mais A bd-el-Kailer restait debout. Il se rejeta dans rOiiar-Senis et sa ])osilion dans ces montagnes pouvait devenir menaçante, I\I. le maréchal liugcaud conduisit de ce côté ses forces disponibles en prescrivant au général la Moricii're des maïueuvres propres à faire diversion dans la division d'Oran. Trois colonnes ra^onnaiit aiiluiir de Miliaiiah soumirent et fraiipcrenl d'evécution div tribus voisines

ABD-EL-KADER

D'un :i(ilre cok-, la i;Lifrre contre U's Kaliyles amena la soumission lie la villo de ^Matinata et de celles de Meknés et de Besnès. Les populations envaliies se rélugièicnt dans les hautes montagnes des Beni- Ouraijli. Klles y furent l'orcées. Les tribus des deux rives du Cliéliff tinrit alors leur soumission. Cependant tous ces succès semblaient (iinanimcr le zèle des amis de l'émir au lieu de le réprimer. Dans la province de Constantine, Ben-Amar, kalil'a d'Abd-el-Kader, atta- (|ua ^Isilali et échoua. Bougie fut assaillie deux fois par les Kabjles, (ju'excitait Sy-Zei;hdoud , et deux fois heureusement et brillamment dégagée. Le camj) de l'Arrouch repoussa aussi par les mains du colonel Lchreton et de ses soldats de nombreux assaillants. Le camp de l'Ain- Roumel se vit également menacé par l'ancien bey de Constantine Achniet. Le général Sillègue sortit le IG septembre contre ce chef, qui se retira sans faire énergiquement tête.

Mais le plus fort de la guerre était oii se trouvait Abd-el-Kader. Une petite révolution venait de s'accomplir sur les bords de laTafna. Le marabout Ould-Sidi-Cheikh ayant repoussé l'autorité de l'émir, celui-ci le mi'naça. Aussitôt le gouverneur général et le colonel Teuipoure marchèrent pour le défendre. Nos troupes entrèrent à Tlemcem , s'emparèrent du fort Sebdon, et en trois semaines soumirent tout l'Ouest depuis le llabra jus(|u'à la frontière du Maroc. Abd-el- Kader, (le son côté, ne resta pas inaclif. Suivi d'un corps de cin(| à six mille hommes, il parvint deux fois à envahir les environs de 'J'iemcen. Deux fois le général l'.edeau le battit. ]\e pouvant plus tenir la campagne, privé des secours du Maroc, l'émir regagna par le désert sa triste capitale de Tedekempt, où il avait laissé sa famille et ce qui lui restait de réguliers. Ses fidèles Hachem continuèrent seuls la guerre, sur la rive droite de la Mina. Le général la IMoricière soumit ceux de l'Ouest. Quelques-uns des llachem de l'Est suivirent la fortune de l'émir au delà de TedekempI , puis l'abandonnèrent. 11 en fut de même quant ii l'abandon des Ouled-Sidi-el-Arabi, qui entraînèrent dans leur défection les tribus de la basse Mina. Le chef des Ouled-Sidi-el-Arabi avait été mis à mort par ordre d'Abd-el- Kader.

Cependant il fallait en finir avec les tribus de l'Atlas entre Milianah et Médéah. Un grand mouvement fut combiné pour les envelopper. Ce mouvement réussit à merveille, le gouverneur général remonta le Chéliff pendant que le général Changarnier pénétrait dans l'Atlas jiar l'ouest des Beni-Manasser. Toutes les tribus à l'Est et à l'Ouest hrent leur soumission.

Quant à la province de Constantiiie, des faits considérables y avaient lieu. Le principal fut l'expédition du général Négrier i> Tcliessa. Elle eut lieu dans le courant de mai et de juin IS'tl'. Nous ne l'avons réservée jus(]u'ici que pour ne pas la mêler aux autres événements.

Les tribus de l'Est, situées à l'extrémité de nos possessions, du côté de la régence de Tunis, ayant manifesté l'intention de se soumettre, le général Négrier résolut de les visiter avec sa colonne mobile, et de frapper aussi un grand coup sur les esprits. Il fut déterminé d'ailleurs à son entreprise par une députation des principaux de la tribu des Nmammchas, des Ouled-Jahya-ben-Thalel et de ceux de la ville de Tebessa, ([ui vinrent lui demander de rétablir l'ordre dans leur pays, lui jurant d'accepter d'avance toutes les conditions des Français.

Le'géiiéral partit le 2" mai d'Aïn-Bbouch; il traversa le 30 l'Oued- Tourouch, franchit le Djebel-llammamah, passa ensuite au col de Grechiouu, el arriva le 31 à Tebessa, sans avoir eu à repousser aucun ennemi. Sept coups de canon tirés à l'avant-garde annoncèrent à toute la colonne que le drapeau français flottait sur la vieille forteresse romaine.

Les populations qui avaient quitté la ville y revinrent quand elles virent (|ue les Français n'apportaient avec eux ni le pillage ni l'incendie. Nég'rier les organisa, investit plusieurs chefs de fonctions importantes, reconnut (piehiues places des environs, entre autres Beccuria, et ne (|uitta Tebessa ([ue le 3 juin.

Selon leur habitude, les Arabes l'attendaient au retour. C'est là leur grande tactique. Ils croient en se portant sur une colonne (|ui vient de faire une expédition, couvrir l'échec (ju'ils mit reçu et changer leur défaite en triomphe.

La colonne française venait de (|uiller Tebessa et se portail sur la Meskiana, suivant la rive droite de lOurd-Chabro. Llli' allait passer cette rivière et s'établir sur la gauihe, (piand on vit plusieurs centaines de cavaliers descendre du Djebel-Krailiil et déboucher des ravins qui avoisinent le Bordj de liasaoud-el-Keber. Ces cavaliers, après avoir d'abord échangé avec nous des paroles de j)aix , prirent bientôt une attitude hostile, el, aux coups de fusil (|u'ils tirèrent, trois cents fantassins environ se joignirent à eux.

Négrier n'était pas homme à s'occuper d'une Imupc aussi misérable. Enhardi par son dédain, le contingent arabe cominença à se rapproiher et à devenir fatigant. Le brillant colmu'l des chasseurs du 3" d'Afri(|ue, Noi'l, qui venait d'être récemment placé à la tête du corps et qui voulait lui prouver ce qu'il sav.iil fairi', demande alors au général la permission de les charger. Il ne lui laul, dit-il, (|ue trois petits pelotons de vingt-cini| hommes chacun, l'.n elTel, il s'élance, arrive le premier à la charjïe, porte le premier cou]) d<-

sabre, et en un seul instant frappe cinq ou six Arabes. L'infanterie de la colonne s'était arrêtée et avait formé les faisceaux pour jouir du spectacle de ces soixante-quinze braves chassant, poursuivant un ennemi huit fois plus fort en nombre. Ce fut un des plus curieux épisodes de la guerre d'Afrique. Après cette rude leçon, l'ennemi ne reparut plus dans la plaine.

Négrier revint ensuite par le Djebel-el-Marrah sur la Meskania, et se trouva à bivouaquer le !> juin sur l'Oued-Tourouch. Un autre rassemblement d'Arabes, mais bien plus considérable que le premier, l'y attendait. Ce rassemblement obéissait à El-llasnaoud, cheik des Nemenchas, lequel avait prêché la guerre sainte et su réunir à lui lesGuersa, les Aehach, les Beni-Oudjena, lesSodrata, les Oulad- Sy-Ralifa, les Oulad-Daoud, les Sallaoua, les El-Arbaa et les Ouladd'Ilann. La cavalerie de ces tribus était véritablement formidable. Elle atla(|ua la colonne le 7 au matin, sans que celle-ci ralentit sa marche. Le colonel Noël, avec ses chasseurs, fut chargé de tenir tète à l'ennemi. 11 le fit avec son audace et son aplomb accoutumés. Son régiment, entraîné par lui, eut les honneurs de la journée. Un bataillon du 31' de ligne, aux ordres de Damesine, se distingua beaucoup aussi, de même que le goum arabe, conduit par le kaïd Aly, et qui combattait sous nos drapeaux.

Le général Négrier prit ensuite position sur l'Oued-Meknès pour continuer d'autres opérations oii il réussit également.

Page 1