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CHAPITRE XXI

Evénements de 1843. — Efforts de l'émir. — Le général la Moricière dans la province d'Oran. — Prise de la smala d'Abd-el-Kader. — Le duc d'Aumale.

On s'est demandé souvent pouripioi Abd-el-Kader avait choisi la province d'Oran comme théâtre principal de sa lutte contre la domination française. Un étranger qui a suivi avec intérêt nos opérations militaires en Afri(]ue, M. le général major de Decker, a répondu avec simplicité à cette question : « Les causes de la préférence d'Vbd-el-Kader pour la province d'Oran sont, dit-il, faciles à pénétrer. D'abord, cette contrée étant son pays natal, il pouvait espérer avec raison d'y rencontrer plus de sympathie, ainsi que cela eut lieu effectivement. Les autres considérations sont toutes locales; la province d'Oran étant beaucoup moins montagneuse i|ue les autres, son terrain se prêtait ainsi plus favorablement à l'exécution de la grande guerre ([ue l'émir projetait de faire en premier lieu. Plus riche i|ue les autres parties de 1' \fri(|ue septentrionale, plus fertile, surtout dans la vallée du Chélilï et dans les vallées adjacentes, ce pays oITrait aussi plus de ressources pour la guerre, il y existe en outre plus d' \ral)es (jue de Kabyles; la population est plus nombreuse, plus |)uissante, plus guerrière, el surtout plus fanati(|ue; de là provient (|ue la guerre y porte un caractère tout particulier d'excessive violence et même de cruauté. Quoi(|UC l'époque de la domination de l'Espagne fût déjà bien éloignée, la haine ([ue cette nation avait fait naître subsiste encore toujours dans l'esprit des habitants. l.,es idées religieuses y sont égalemeul plus vivaces, el presque toutes les familles se trouvent en lien de parenté avec quelque marabout de distinction, u

Cependant la position n'était plus guère tenable dans la province d'Oran pour Abd-el-Kader. Si nous faisions une biographie particulière du général la Moricière , nous dirions avec (|uelle ténacité, avec ([uelle continuité ce général, qui commandait la province, avait poursuivi l'émir, ne lui laissant aucune position, et malgré le petit nombre de troupes (pi'il avait à sa disposilion , se faisant fort vis-àvis du gouvernement général de sulTire à t(Mites ces circonstances. Ce résultat est d'autant plus remarquable, que dans la province d'Oran Abd-el-Kader lu' disposait p,is seulement des ressources locales; il se tenait là en communication avec le Maroc, qui, comme nous le verrons plus lard, lui fournissait depuis longtemps déjà de l'argent, des munitions, des armes el des hommes. Dans toutes ses rencontres avec l'émir, la Moricii're fut habile et heureux, et, si nous ne les racontons pas, c'est pour ne [loinl fatiguer le lecteur des mêmes victoires. Le combat di' Sidi-.lousef, livré ((uitre l'émir le 'l'i septembre IH43, est surtout ci'-lèbre, grâce à l'acte ln'-roi(|UC d'un simple scddat. Un de nos meilleurs olliciers, le capitiiiu' adjudant-major de Colle, venait d'avoir son cheval tué en :d)or<lant l'infanterie arabe. Celle-ci avait le dessus. I\etardé par une ancienne blessure à la haïu'he, M. de Cotte ne pouvait s'éloigner assez vile p(Hir ne pas tomber au pouvoir (le l'ennemi. 1-e trompette Escoflier le force à prendre son propre cheval en lui disant : n Ce n'est pas moi, mais vous, capitaine, (pii rallierez l'escadron. " Le ca]iitaiiM' eut l'héroïsme dillicile de coni- ])rendre son devoir. Il accei)ta le cheval du trom])(tle. L'escadron fut sauvé, mais Escoflier resta dix-huit mois prisonnier d'Abd el- Kader. Il a laissé des mémoires sur sa captivité.

En somme , telle fut la ténacité, la vélocité de moiivcmenls du général la Moricii're , (|ue l'émir lu' pouvait plus guère songer à ('(tntinuer la guerre comme il la faisait. Il se r('-solMlà un graïul couj>: (■'était de porter ralta(|ue dans la délense; el sortant de la province (I ( )ran cl de rclétnenl arabe, d';iller ri'-volutionuer r(''lément kabyle aux froiilicrcs iiièuic de la province d'Alger, et de changer à la fois

ABD-EL KADER

le théâtre et les moyens de la lutte. Les tribus ne se soumettaient la plupart du temps que pour éviter des désastres. Abd-el-kader avait, dès le principe des soumissions, entretenu des inlclligenccs actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas qui s'étend dcClherehell jusqu'auprès de Tesscy, et qui est bornée au nord par la mer et au sud par la valli'e du Cliéliff Là surtout les soumissions n'avaient pas eu un grand caractère de franchise.

D'après les rapports mêmes du i;énéral Buijeaud, l'émir connaissait parfaitement cette situation. Il résolut donc de faire du pays que nous venons d'indiquer le foyer de l'insurrection. Arrivé du Sud à la tète d'un millier de chevaux réguliers et irréguliers, il grossit bientôt cetli' troupe en entraînant après lui, de tribu en tribu, tous les mécontents. Ses partisans devinrent bien ])lus nombreux ipiand il eut porté la terreur clie/. nos alliés les Ataff et les Kcisseir. 11 les augmenta encore en allant taualiser les kabyles des hautes moiilagnes des Zatima, des Beni-'/.ioui, des Larhall, des Agliebel et desliouraya. Avec les forces imposantes qu'il réunit ainsi, il se présenta au milieu des grandes tribus des Heni-Menacer, dont ceux de l'Ouest se joignirent à lui. Un simple lieutenant-colonel, M. l'Admirault, (pii commandait à Clierchell, dissipa un rassemblement de ces tribus, celle que l'on nomme Heni-^Ienarer-Gbarabas. l,e général de Bar étant xenu le soutenir avec plusieurs bataillons, ils se portèrent ensemble sur l'Ouest. Abd-el-Kader n'hésita pas à les attaquer le :i janvier 1 8 i^i. Mal soutenu, il fut obligé de céder ce terrain. Le général de Bar l'attaqua à son tour et le refoula dans les montagnes de Gourayas; mais il en sortit bientôt, et, redoublant d'audace, vint camper dans l'est des Beni-Menacer, inquiétant jusqu'à la plaine de la Mitidjah.

Le khalifa Sidi-EmbareU l'y vint joindre avec l'aglia des lladjoules Ben-Tiphour et le kaïd des Chenouas.

Tous nos généraux se mirent aussitôt en mouvement. Le général Changarnier se porla avec un renfort sur Alilianah, et couvrit contre les courses de Sidi-l'.mbarek les aghalicks des l!eui-/.ui;-Z,ug et des Ouled-Ayad. D'un autre côté, le duc d'Aumale eut ordre de maintenir les environs de IMédéah dans le plus large rayiui i>ossilile. Il sortit avec le colonel Jusuf, tomba sur les tribus (|ui donnaient des signes d'hostilités, et se maintint constamment de façon à menacer les derrières <le l'émir. Le colonel .Tusuf s'empara île la kasna d'Embarek, et faillit surprendre aussi la smala d'Abd-el-Kader.

Pendant ce temps-là, le gouverneur lui-mên)e entra sur le territoire des Beni-Menacer à l'ouest. Le lieutenant-colonel Saint-Arnaud devait le rejoindre chez les Gourayas et les Beni-1'errah ; mais un temps affreux arrêta la colonne du gouverneur, et il lui fallut rentrer à Clierchell. M. Saint-Arnaud opéra quant à lui son mouvement avec le bonheur ([ui a jusciu'ici secondé toutes ses entreprises. Ses zouaves châtièrent sévèrement les Beni-Ferrah, qui avaient sacrifié à la vengeance de l'émir leur kaïd Sidi-Moktar. Ils auraient également châtie d'autres alliés de l'émir sans un temps afi'reux qui les arrêta à El-Kantara.

Pour Abd-el-Kader, après des efforts surhumains au milieu de toutes ces colonnes, favorisé d'ailleurs par les tempêtes, il se retira dans l'ouest de l'Ouarenscris. La tranquillité se rétablit autour d'Alger et du Chéliff au Jurjura.

Ce qui rendit surtout pour l'émir cette campagne malheureuse, c'est que l'on commit en son nom ou par son ordre des cruautés inutiles sur les tribus qui n'étaient pas de son parti. Les rôles changèrent aussitôt. Il ne fut plus le libérateur. Les Français se présentèrent parmi ces tribus en cette qualité; et nous voyons par un rapport du jeune duc d'.Vumale que des réunions eurent lieu ilaus les montagnes mêmes oii se trouvait l'émir, et qu'un grand nombre de chefs arabes prirent des engagements solennels ccuitre lui.

Le duc d'Aumale commandait alors la province de Titlery. Des fils qui restaient à la famille de Louis-Philippe, famille vérilablement décapitée par la mort du <luc d'Orléans, le jeune maréchal de camp par droit de naissance, quoi(|u'il eût passé par les grades iniiiiérlialemenl inférieurs, était assurément le plus brillant. Le dur de iNemours, nial[;ré des qualités qui ont été trop diminuées, n'avait pas su se concilier la faveur de l'arnu'e. Le iluc de Joinville, très-|iopulaire comme marin, n'avait malheureusement dans sa spécialilé (lu'uiie carrière (huit le temps n'était pas encore venu.

liien au contraire ne semblait alors borner l'horizon ilu rliic d'Aumale. Doué d'une grande intrépidité personnelle, exalté ])ar le sentiment de son rang, rang qui fixait sur lui les yeux de tous, il était de plus arrivé en Alijérie diuis une période excellente. On avait accoiiipli le plus fort de la besogne. Les Arabes, quittant l'oflensivc, se délenilaieut. Celle situation donnait à nos soldats l't à nos eénélaux un élan considérable. Il régnait de plus une émulation imunuisc entre tous ces olficiers si capables ipic réunissait alors la terre d'Afri- (|ue. Le iluc il'AuinaU' ne voulut pas rester eu anièrc. La l'ortmu' lui réservait les |)lus heureuses occasions.

Nous ne nous arrèli'roiis pas à l'e\|iédilion (|u'il fut chargé de faire p(Mir souuutire et châtier les iNc/.liouna. Cette expédition lut cependant importante, et le coloiud (Javaiipiac, avec ses zouavis, s'v distingua. Les iNczliouna avaient été fanatisés par Ben-Salem, qui se trouvait chez eu.x avec le reste de ses réguliers. Le 1 1 mars 18 l:i, le jeune

général se présenta au pied des montagnes de cette populeuse tribu. Un capitaine ' avec cent vingt spahis, apercevant des cavaliers postés sur ce mamelon du Dra-el-Abbas, qui commande tout ce pays, se jette sur eux et pénètre dans les massifs. Mille à douze cents Kabyles ne tardent pas à l'y entourer. L'infanterie court à son secours; une compagnie de zouaves, entraînée par le colonel Cavaignac, et ayant à sa tête le capitaine Klever et le sergent Ccccaidi, tombe à l'improviste sur les kabyles, les précipite dans \in ravin profond. Ce mouvement, habilement a|)puyé, décide de la victoire, et dans ce reste de la petite campagiu' les tribus de la contrée viennent avec des paroles de paix à nos bivouacs. ?yous ne racontenuis pas non plus l'expédition du due d'Aumale contre la grande tribu des l'diaïuan. Cette tribu, des plus batailleuses, était en querelle conliiniellc avec ses voisins. Plusieurs fois ses ])rétentions avaient failli eulraincr une conllagration générale. A la suite d'uiu' marihe de nuit h;d>ilemcnt déguisée, les liliamaii se virent enveloppés; on leur prit douze mille moutons et cin([ cents <'hameaux. Les lemmes, les vieillards et les enfants n'eurent point le temps de fuir. On leur rendit aussitôt la liberté. La pacification de la province de Médéah parut alors complète.

La province d'Alger était penilant ce temps-lii le théâtre d'événements Irès-iinporlants. Le général de Bar, pour établir les communications entre les deux établissements que l'on venait de Ibiuler à Tenez et à )',I-Esnam, entreprit de dompter la tribu des Sbihh, (pii, par sa puissance et son esprit belliqueux, dominait tout le Dahara. i.a tribu, avertie à temps, émigra en masse. On l'atteignit après une rapide mais rude ])o\irsuite, et on lui fit dix-neuf cents prisonniers. D'un autre côté, le général (Changarnier rentra dans l'Ouarenscnis, pacifiant les (haines de l'Ouest. Trois petites colonnes sous ses ordres opérèrent heureusement. Le kalifa Sidi-Embarek tint tète avec beaucoup d'ardeur à celle d<^ droite. Il engagea par trois fois son bataillon de réguliers. Les compaj;nies du (ji" le mirent en fuite.

Quanta \bd-el-ka(ler, sa position devenait des plus critiques; mais il redoublait de courage et d'audace avec le mallieur. Embarek et El-Berkani l'imitaient.

Après les événements que nous avons résumés et dans les([uels l'émir avait couru de si grands dangers, il se rejeta dans la province d'Oran. Un coup de main tenté par lui sur (pielques tribus des environs de ^lascara ne lui réussit point. Il se porta alors sur les Sédamas; mais au moment oli il allait les enlever, notre colonne se montra dans le lointain. Les Sédamas prirent aussitôt l'offensive, et tuèrent à leur ancien sultan cinquante cavaliers.

Poursuivi alors de très-près par le général la iMoricière, \bd-clkader réussit à passer sur les derrières de nos troupes, et pénétra dans le pays des Flillas par l'Oued-Menalsa. Son intention était de se xeneer de la trahison de Djelloul, chef des Ouled-Belaya , que nous avons récemment vu se déclarer pour nous. Djelloul échappa comme les Sédamas; ayant appris que le convoi de Mascara était dans ses environs, il partit à sa recherche. Abd-el-Kader ne lui 1. lissa pas le temps de le joindre, et l'investit avec sa rapidité ordinaire. Heureusement le commandant du convoi était averti. Avec cinq cents hommes, il parvient à couvrir la masse inolïensive de la tribu qui s'enfuit. Djelloul, voyant les enfants, les femmes et les troupeaux des lielaya protégés par les Français, attaipie avec fureur les cavaliers de l'émir, les pousse dans un terrain ditlicilc, et en tue une trentaine.

Cet échec fut suivi de plusieurs autres, parmi lesquels il faut distinguer ceux qui' le général licdeau fit éprouver aux Djaffras, tribu des plus importantes, et qui venait d'accepter d' Abd-el-kader un kalifa nommé Sidi-Seitoun-Oulid-bou-tCharcb. On les surprit dans le plus complet repos. Ils laissèrent ([uarante morts sur la place.

Dans la province de Constantine, les succès continuaient, ('epenilant cette province :ivait pour ainsi dire trouvé, elle aussi, son Abdel-kader dans la personne de Sy-/.egdoud. Le génér.d liaraguayd'Hilliers fut chargé de mettre un terme aux entreprises de ce prédicateur de guerre; il y réussit cninplétement. ,Sy-Zrghdoud , atteint p.ir nos troupes, se réfuç.ia vainement dans le marabout d' \ckeicha. Il s'y défendit vaillamment, et fut tué. D'autres exiiéditions i-onlre les /icrdczas et les tribus des environs de Collo achevèrent la pacification. Nous trouvons dans un rapport du lieutenant-colonel Daumas, alors directeur îles affaires arabes, des paroles (pii attestent à (|uel |ioint on en était arrivé. « On peut dire, écrivait cet intelligent olficier, dont nous aurons bientôt occasion de p.irler eu dét.iil , ipi'en laissant de côté les liibans et en passant chez les Ounoiighas, les communications d'-\lger avec Constantine sont presque sûres. i< Sur les autres points, la niêuie trancpiillité régnait.

Cependant l'émir ne se tenait pas pour vaincu. Sans doute, il ne lui restait plus de villes, plus de camps fortifiés, plus de tribus (|ui pussent di'vcnir pour lui un centie de résistance sérieuse; mais il lui restait son csjiril supérieur à l'adversité, il lui restait l'espérance ((u'avec une meilleure fortune, l'esprit changeant dis \iabes reviendrait à lui. Ce qu'il avait de mieux ii faire jusque-là, c'était de pro-

' .M. l'iat.

AHU-EL-KADEH.

léger contre la rapidité des colonnes acharnées à sa poursuite ce noyau mourant de sa puissance, si connu sous le nom de smala.

La smala se composait de la famille du chef, des principaux lieutenants ou marabouts assez compromis dans son parti pour ne le pouvoir quitter; elle avait pour défense la partie des réguliers que le fer des Français n'avait pas détruite, ou qui n'était pas soit avec Sidi-Embarek , soit avec El-Herkani. Il fallait joindre à cette force les gounis de plusieurs tribus, qui, par habitude autant que par fidélité, suivaient la fortune de l'émir, t^ous cette protection erraient à l'aventure de la p,uerre sept à huit mille personnes, femmes, enfants, vieillards, serviteurs, réfugiés, transfuges, n'ayant d'autre ligne de conduite que d'échapper aux poursuites de nos colonnes, et de déployer leurs tentes là où le drapeau de la France ne flottait pas. Ce qui donnait à l'e.iistence nomade de cette smala quel(|uc sécurité, c'est (|ue rarement Abd-cl-Kader se trouvait avec elle. Comme la perdrix qui, pour sauver sa couvée, entraîne au loin le chasseur, l'émir, en se montrant sur un point, était sur d'entraîner avec lui les poursuites, et, par ce seul l'ait, famille et amis se trouvaient en sûreté.

Cependant un coup tcrril)le allait lui être porté.

Le 9 mai, le général Bugeaud apprend par des éclaireurs attachés aux bureaux aralies qu'Abd-el-Kader est revenu dans l'Ouarenseris. On lui a signalé son cam]iement à i|uelque vingt lieues de lioghar. Aussitôt le gouverneur donne ordre à la IMoricière et au jeune duc d'Aumale de combiner leurs mouvements entre eux et avec ceux de la tribu des Arars, sur laquelle ils devaient rejeter l'émir. L'opération était dilhcile. Il fallait alïronler les plus grandes fatigues, par courir à marches forcées des contrées où l'eau man(|ue souvent, et sur lesquelles, malgré les excellcnls travaux des bureaux arabes, les données n'étaient pas toujours complètes. (Juant au succès, rien n'était moins certain. Il y avait, selon toute ap|iarenee, à craindre les efforts les |)lus terribles d'un ennemi tel qu' Abd-el-l\ader, s'il se voyait acculé aux dernières extrémités. Un général expérimenté n'aurait peut-être pas réussi; un coup de fortune livra les dernières espérances de l'émir aux mains d'un général de viiigt ans qui sut se rendre digne de la rencontre.

Le jeune duc d'Aumale était parti de lioghar avec treize cents baïonnettes et six cents chevaux. On était au 10 mai. 11 apprit bientôt par l'agha des Ouled-Aiad que la smala devait se trouver dans les environs du village de Gougilat. On surprit de nuit ce villaije, et l'on y sut la véritable position des tentes de l'émir; elles s'élevaient à quinze lieues à l'ouest à Oussek-ou-llekai. Le jeune duc précipita sa marche de ce côté; mais en même temps la Moricière opérait dans une aïitre direction, et serrait de juès Abd-el-Kader, si bien (|ue celui-ci d'Oiiessek-on-Hekaï se jeta vers Taguin, pour de là gagner le Djebel- Amour, où des grains déjà mûrs lui promettaient la nourriture des siens. Le due d'Aumale apprit cette nouvelle, et sans hésiter se porta vers Taguin avec la partie la plus mobib' de sa petite troupe. Un coup de fortune, comme je l'ai dit, lui était réservé.

Le IG mai, après une matinée passée en recherches inutiles, on se trouva tout à coup, sans le savoir, pri's de la smala. Sur une étendue de plus de deux cents kilomètres, trois cent soixante-huit douars de quinze à vingt tentes chacun se déi)loyaient au loin.

L'aga des Ouled-Aïad , Ahmar-Beii-Ferratli les vit le premier II rebroussa aussitôt chemin avec ses cavaliers qui formaient l'avantj;ardc,et vint avertir le jeune général, en le suppliant d'attendre ses zouaves, qui ne pouvaient t.irder. Mais on était trop avancé; il fallait boire le vin tiré , e'esl-à-dire vaincre. « Jamais nul de ma race n'a reculé », s'écrie héroïquement le prince; et il donne l'ordre à Jusuf de commencer l'atlacpie avec ses spahis. Lui-même, ii la tète des chasseurs, se prépare à charger. .lusuf part comme une flèche sur laquelle cent autres flèches seraient lancées.

On nous avait vus de la smala , et le cri de terreur : Er rounii! cr rmimi! éhranlail les échos. Les femmes, qui commeiu'aienl à faire cuire les aliments d • la journée, fuient les |iremières. Mais déjii les spahis sont au milieu des tentes d'où s'élancent les réguliers. Ils sabrent tout dcv.int eux. (Jiqniidant il est évident que leur petit nouibre ne pourra liuiglemps vaiiure un si grand nombre d'iuinemis. Le prince le comprend, et s'ébraide alors avec s<'s chasseurs, divisés en trois groupes, l'un à gauche, commandé par le lieutenant Dehige, le second au eenire, enirainé par le lieuliuiant-eolonel Morris, l'I le dernier à (lroil<>, sous les ordres du capitaine d'I'-spin.iy. Les llaehem essayent vainement de les arrêter. Toute résistance cèile à l'impétuosité de nos cavaliers, à la fougue de leurs chefs. Alors ont lieu inille épisodes saisissants. C'esl une nu'-re ipii, portant ses enfants dans ses bras, demande et oblienl le passage à travers nos soldats; ce sont les lemmes et les filles des clicïks <[ui fuient emportées par des dromadaires rajiides, tan<lis que leurs maris ou leurs pères se font tuer au deviinl des tentes. Ailleurs îles troupeaux s'échappent pcMe-méli' et sont ramenés vers les douars par les spahis, toujours avides de butin.

Mais laissons le vainijucur lui-même raconter cette mémorable surprise, dont on a voulu en vain rapetisser la porlée. Nous disons que l'on a voulu vainement en diminuer la porlée, <ar voici ce (|u'écri- Xint (U'riiiercmeiit à ce sujet nuire illuslii' Alexandre Dumas:

" Hélas! tant de (■aliininies , l.ml irnulillVTence . tant d'oubli sul

vent les exilés, qu'il faut bien que, de temps en temps, quelques voix rappellent au pays qui les a nommés ses enfants bien- aimés qu'ils n'étaient )ias indignes de cet amour!

Il Un officier ne m'a-t-il jias ré])ondu un jour, — il est vrai que cet officier avait reçu ses premières épaulettes du due d'Aumale, — un officier ne m'a-t-il pas répondu, à moi qui vantais en sa présence la bravoure de ce pauvre banni :

» — lirave! ... parlileu ! brave comme tout le monde !

» — lirave comme tout le monde ! quand j'ai entendu dire à Jusuf, — on ne eouteslera pas la bravoure de celui-là , j'espère! — quand j'ai entendu dire à Jusuf, qui est ])rct à le réjiéler, j'en suis sur :

» — Lorsque nous nous sommes trouvés, avec nos deux cent cinquante hommes, en face de quarante mille âmes dont se composait la smala; que j'ai demandé au |irinee : " Aloiiseigneur , que faut-il «faire' » et qu'il m'a répondu : « Entrer là dedans, pardieu! «lorsqu'il m'a répondu cela, me disait Jusuf, j'ai cru avoir mal entendu, je l'ai fait répéter; et lorsqu'il eut répété : « Entrer i.a dedans, vois " Dis-JE ! 1) lo frisson m'a pris: j'ai mis le sabre à la main, parce que je suis un soldat, mais je me suis dit à moi-même : « C'est hni ! nous » sommes tous flambés ! »

«Brave comme tout le monde! quand Charras, • — on n'accusera pas celui-là d'être orléaniste ; on ne l'accusera pas non plus d'avoir peilr : c'est un de ces rares tempéraments ((ui aiment le danger pour le danger, un soldat de rmit , comme les appellent les connaisseurs; — quand Charras me disait en parlant de celte même prise de la smala :

» — Pour entrer, comme l'a fait le duc d'Aumale, avec deux ccnl cinquante hommes au milieu d'une pareille poiuilation, il fallait avoir vinr/l-deii.r ans. ne pas savoir ce que c'est que le dani/er, ou bien avoir LE DIABLE DAss i.E VENTRE ! Lps fciumes seuk's ii'avaietit qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les rulhuter, et qu'à jeter leurs pantoulles à la IHe des soldats pour les exterminer tous, depuis le pre7nier jusqu'au dernier.

» Non, le duc d'Aumale n'a pas été brave comme tout le monde, il a été brave comme personne ne l'eût été , même les plus braves '. »

On va voir, ]iar le rapport qui suit, si le jeune prince joignait à la bravoure la modestie :

« Au bivouac de Chabounias sur l'OueJ-Ouirk, le 20 mai 1843.

» Mon général,

» La smala d'Abd-el-Kader est prise, son trésor pillé, les fantassins tués ou dispersés. Quatre drapeaux, un canon , deux afi'ûls, un butin immense, des populations et des troupeaux ciuisidérables sont tombés en notre pouvoir. A oici le résumé de nos opérations :

)' J'avais, d'après vos ordres, rassemblé à Roghar, dans les premiers jours du mois, des grains, des vivres et des moyens de transport. Le 10 mai je quittai ce poste avec treize cents baïonnettes des 3.3' et f>')« de ligne et des zouaves, six cents chevaux tant s|ialiis que chasseurs et gendarmes, une section de montagne et un approvisionnement de vingt jours en vivres et en orge porté par un convoi de huit cents chameaux et mulets. Je l.iissai à lîoghar des vivres ]iour ravitailler au besoin la colonne, et une petite garnison de deux cent eiii(piaiit<' hommes, commandée par le caiiitaine du génie Matlet, officier plein de ressources et d'inlelligence. Le but que vous m'aviez indiqué était d'atteindre la smala d'.Mid-el-kader , soit en agissant de concert avec M. de la i\Ioricière, soit en opérant seul, si des circonstances politiques retenaient cet officier général dans la province de IMaseara. Des renseignements dignes de foi, fournis par l'agha des Ouled-Aïad, plaçaient la smala dans les environs de (ioudjilat, sans déterminer sa |)osition d'une façon exacte. Il importait donc, avant tout, d'atteindre ce point le plus prcnuptement possible, en tâchant de dissimuler à l'ennemi la direction (|ue nous suivions; nous ne pouvions pas esiicrer (|u'il ignorerait notre sortie. Cràce à d'excellents guides, nous pûmes, en suivant une vallée étroite et parallèle à cvWc lie \arh-()uassel, arriver à (ioudjilal sans qu'on y fût i)révenu de notre approche; et le li n\ai , à la suite d'une marche de nuit, ce petit village fut cerne.

nGoudjilal est peuplé de gens de métier, que leur profession mettail eu rapports eontiiuiels avec la smala : on en arrêta quelques-uns. Nous sûmes par eux que la smala était à Oiiessck-on-Hekaï, à environ quatorze lieues au sud-ouest.

« Dans la nuit du tl au l.'>, la colonne se remit en route vers ce point. Ouclques individus surpris dans les bois nous apprirent que l'ennemi avait levé son camp la veille au soir, et s'était dirigé vers Taguin, pour de là i>agner le Djebel - Amour. Cette mcmlagno rcn ferme des grains déjà mûrs dans celte saison, et qui devaient nourrir pendant quelque lemiis les nombreuses populations qu'Abd-el-kailer Irainail à la suite de son douar, .le rusinlormé, en même lemps,qu« le général de la Moricière élail à quelques lieues dans le sud-ouest , et que sa présence avait décidé ce brusque mouvement. L'émir l'observait avec vingt-cinq chevaux, ahn ilc> pouvoir mettre sa smala a couvert; mais il ne craignait rien de la colonne de l'I'st , qu'il crojait

' ynnoires il'AtexanJre Ihimai, troisième partie.

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