‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 196 sur 219 · ABO-EL-KAI)EK · texte numérisé non relu

ABO-EL-KAI)EK

rentrée à Bop,U«r. Celte nouvelle ne me laissait (|n'nn parti à prendre, c'était (le Rai^ner aussitôt Tannin , soit pour atlcimlre la smala , si elle y était eneoip , soil pour lui fermer la roule de l'Kst , et la rejeter forcénieni sur Ir Djebel-Amour, où, prise eulrc les deux colonnes de Mascara et de >lédéah, il lui était diliicile d'ccliapper ; car, dans ces vastes plaines, l'eau est si rare, que les roules sont toutes tracées par les sources si précieuses qu'on y rencontre.

» Ce )>laii était simple; mais il fallait, pour l'exécuter, une grande confiance dans le dévouement des soldats et des olïiciers. Il fallait franchir d'une seule traite un esjiace de plus de vin;;t lieues, où l'on ne devait pas rencontrer une rjoutle d'eau. i\lais je comptais sur l'éneiPjie des Iroupcs; l'expérience a montré que je ne m'étais pas trompé.

» .le subdivisai la colonne en deux : l'une, essentiellement mobile, composée de la cavalerie, de l'artillerie et des zouaves, auxquels j'avais attaché cent cinquante mulets pour porter les sacs et les hommes fatiPjUés; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de cinquante chevausL, devait escorter le convoi sous les ordres du lieutenant-colonel Cliadeysson. I.e tfi, à la pointe du jour, nous avions déjà rencontré quelques traînards de la smala. ïfur des renseiijnenienls inexacts qu'ils donnèrent, je fis, avec la cavalerie, une reconnaissance de quatre lieues, droit au sud, qui n'aboutit il rien. Craignant de fatifjuer inutilement les chevaux , je persistai dans mon premier projet; et je repris la direction de Taeiiin, où toute la colonne devait se réunir. Nous n'espérions plus rencontrer l'enncinidc cette journée, lorsipie, vers onze lieun's, l'aijha des Ouled-Aïda, envoyé en avant pour reconnaître l'emplacement de l'eau, revint au galop me pn'venir que la smala tout entière (environ trois cents douars) était établie sur la source même de Taç,uin.

» iNous en étions tout au plus à mille mètres; c'est à peine si elle s'était dcji* aperçue de notre approche. 11 n'y avait pas à hésiter; les ïouaves , que le liciil-Miant-colonel Chasscloup amenait rapidement avec l'ambulance du docteur lieuret et l'artillerie du capitaine Aubac, ne pouvaient pas, malsjré toute leur énerijie, ;irriver avant deux heures, et une demi-heure de plus, les femmes et les troupeaux étaient hors de notre portée; les nombreux combattants de cette ville de lentes auraient eu le temps de se rallier et de s'entendre; le succès devenait improbable, et notre situation très-criti<|iie. Aussi, malgré les prières des Arabes, qui , frappés d<' notre petit nombre et de la grande quantité de nos ennemis, me suppliaient d'attendre l'infanterie , je me décidai à attaquer immédiatement.

» La cavalerie se déploie et se lance à la charge avec cette impétuosité qui est le trait distinctif de notre caractère national, et qui ne permit pas un instant de douter du succès,

» A [[aiiche, les spahis, entraînés par leurs braves ofticicrs, attaquent le douar d'Abd-el-Kader, et culbutent l'infanterie régulière, qui se défend avec le courage du désespoir. Sur la droite, les ch;isseurs traversent tcuitcs les tentes sous une vix'c fusillade, renversent tout ce qu'ils rencontrent et vont arrêter la tète des fuyards, que de braves et nombreux cavaliers cherchent vainement à dégager. Ici, mon général, ma lâche devient plus diflicile. Il faudrait vous raconter mille traits de courave, mille épisodes brillants de ce combat individuel, qui dura plus d'une heure. Officiers et soldats rivalisèrent et se multiplièrent pour dissiper un ennemi si supérieur en nombre. INous n'étions que cinq cents hommes, et il y avait cinq mille fusils dans la smala. On ne tua que des combattants, cl il resta trois cents cadavres sur le terrain.

>i Quand les populations prisonnières virent nos escadrons qui avaient poursuivi au loin les cavaliers ennemis, elles demandaient à voir leurs vainqueurs et ne pouvaient croiitî que cette poignée d'hommes eût dissipé cette force immense dont le prestige moral et réel était si grand jMrmi les tribus.

» INous avons eu neuf hommes tués et douze blessés. »

A la suite de ce modeste estposé, le duc d'Aumale citait ceux de ses compagnons d'armes qui, comme .lusnf cl le liculenant-colonel Morris, l'avaient le mieux secondé. Son espril de justice n'oubliait personne, ni les officiers ni les soldats'. Mais ce (|ui lui fait encore plus il'honueur, c'est la manière prudente dont il met à couvert les fruits de sa victoire. Ce n'était pas une petite afl'aire que de ramener prisonnières les premières familles de la suite de l'cniir et de celles de ses kalilas. On y réussit cependant sans lirùler une seule amorce.

' Le prince citait dans l'état-major : le commandant Jamin , son aide de camp ; les capitaines de Beaufort, Diirrieux et de Marguenat; l'intorpreie de première classe Urbain. Dans le i'i', le capitaine I)U|'in, de l'etat-major. Dans la gendarmerie, M. Gros-Jean, lieutenant; le maréchal des logis Chambert, le brigadier Murel, le gendarme Fermeau, blessé. Dans le i" de chasseurs, le lieutenant Litchelin, blessé; les maréihaux des logis d'Orvinsy et Pobcguin. Dans le 4' de chasseurs, les capitaines d'Kspinay, Granvalet et Cadix; le lieutenant Paulzedlvoy, les sDus-lieutenants Marchand, Draix, Caudaux et de Layc ; les maréchaux des logis Dreux , CarrpI, Laroche, Combriel, Monphoux; les brigadiers Masson, Bertrand, Boissonay, Brioul; les chasseurs Magnin, Morel, Delacour, l'erray, Lemoino et Desprez; le trompette ArJouin.

Dans les spahis, le chef d'escadron d'Allonville; les capitaines OITroy et l'iat, les lieutenants Ficury, Jacq^iet, Frontville et Legrand; les sous-licutenaiits Dubarrail, Gauireau . Bréautés, de Bteleuil, Plat, Saïil; les sous-ollicicrs Olivier, Mesmer, et d'autres do noms arabes.

Le coup moral fut immense. On s'en aperçut aux soumissions des tribus. Parmi ces tribus, il faut distinguer celles (|ui habitaient au sud de Tliaza et de Bogbar. JNous copions, comme donnant une excellente idée du caractère arabe, la lettre de lljelid, chef des Ouled-Chaïl.

« A l'Exeellenee (|uc Dieu a préposée au gouvernement des peuples, et dont il a étendu l'autorité sur les nations!

» A Son Altesse le lils du roi de France! etc., etc., etc.

» \ ous n'ignorez pas que nous sommes des Arabes, et que nous servions celui qui était sultan antérieurement.

» Vous savez aussi que la crainte seule nous avait forcés ii nous soumettre k lui, car nous étions exposés à ses coups; et il pouvait nous traiter comme il a traité les tribus qui ont demandé la paix et se sont soumises.

» jUa/s pi(/.<(/i(c Dieu fous a doiuic lu puuroir, nous devenons rox serviteurs et les serviteurs du gouvernement français.

» Je vous envoie le lils de mon frère, que je regarde comme un autre moi-même. .le vous prie de m'accorder l'aman, et de me couvrir de votre protection.

» Pour le fils de mon frère, je mus demande une diiinité qui soit aux yeux de tous la preuve de la protection que vous lui accorderez. Je vous l'envoie avec l'espérance que mon attente ne sera pas trompée. »

La naïveté de l'intérêt cl de la personnalité qui présidaient aux soumissions arabes éclate trop dans celle pièce pour que je la fasse ressortir.

La victoire du duc d'Aumale fut d'ailleurs complétée par le général de la Moricière.

Nous avons vu que CC général opérait de son côté pour surprendre la smala. Moins heureux que son jeune rival, malgré l'iiabilelc de ses manœuvres, il n'avait pu la joindre. 11 apprit le 19 n son bivouac de Tiaret le glorieux coup de fortune du commandant de l'ittcry. Sans en éprouver la moindre jalousie, il ne songea qu'à seconder les mouvements de l'antre colonne. Il fit pix-sser le pas dans la direction i|ui lui était indi(|uée comme étant celle qu'avaient dit suivre les tribus de la smala. Bientôt des spahis lui ramenèrent des prisonniers; puis, un peu plus tard, il rencontra toute la tribu fugitive. Abd-el-K;uler, avec ses réguliers, couvrait la fuite; mais tel était le découragement des Hachem , qu'ils se rendirent dès qu'ils virent nos soldais. Ceux de l'émir tirèrent sur eux au dernier moment, comme pour les punir de leur lâcheté.

Alors commença pour le général de la Moricière une œuvre de générosité. Une population de deui mille cinq cents âmes était entre ses mains. Qu';illait-il en faire? Laissons-le parler lui-même, son cœur est tout entier dans ces lignes que l'on va lire :

II A deux heures du soir, après une course de huit à neuf lieues, nos cavaliers, écrivit-il au gouverneur général , ranienèrent vers le camp une ])opiilKlion d'environ deux mille cinq cents ;iines, avec ses troupeaux, ses chevaux, et ce qu'elle a pu sauver de deux calastrophes.

» Je ramène à ma suite toute cette population ruinée, et je vais la faire reconduire <lans la plaine d'Egris, d'oii elle est partie il y a un mois à peine. iMalgié leur défection récente, je ne puis enlever à ces gens tous leurs troupeaux, qui forment leur unique ressource. Ils sont exténués de fatigue et de faim; j'ai clé obligé de leur donner aujourd'hui un jour de repos, et de leur livrer un peu de biscuit. Les Sedamas et les Kallafas, d'après mes ordres, viennent de leur envoyer quelques provisions. On viendra au-devant d'eux de Mascara, et on les aidera sur la route.

» Rendus chez eux, ils y trouveront ipielqucs ressources, et bientôt les moissons que j'avais fait saisir, et dont on leur rendra une partie. >>

11 n'y a rien à ajouter à une page aussi magnifique; rien, si ce n'csl que, sans nul doute, la guerre conlre les Arabes n'eût ]ioint aut.int duré avec un pareil système de générosité.

Pendant (|ue ces succès étaient remportes dans le Sud, les généraux de Bar, f;iiani;arnier, (muiIH, Bedeau, et le colonel (^avaignac , obtenaient sur d'autres points de brillants avantages, notamiucnl contre les Flitl.is et dans l'Ouarenseris. Le général Changarnier, en particulier, enferma dans les gorges de la pointe est de ces montagnes plusieurs milliers de Kabyles ([u'il força de se rendre, et qu'il épargna comme le géiicr;il la Moricière avait épargné les llachem. Le colonel Cavaignac en fit autant de diiix fractions des Sendjass.

Une perle sensibb' diminua toutefois la joie que rcpandit parmi nos troupes l'ensemble de ces nouvelles. ISous voulons parler de la mort du vieux Miislapha-Ben-Ismaïl. Un mot sur ce compagnon l'idclc de nos armes ne sera pas déplacé ici.

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