‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 198 sur 219 · MONTS AU11E · texte numérisé non relu

MONTS AU11E

Le colonel Noël s'élance, arrive le premier à la charge, porte le premier coup do sabre, et en un soul instant frappe cinij ou six Arabes.

premiers chapitres jusqu'à la possibilité. ^ oici comment la Revue de i^aris du 11 mai IS'ii raconte le fait:

« A quelques mois de là, Abd-el-Kader entreprit l'aventureuse expédition d'Ain-^Iadhy, et pendant ce temps il confia sa femme, ses enfants et sa mère à la garde de Sidi-Eiubarek. Il partit sans in([uiélude, iilein de foi dans la vigilance et la loyauté de son ami, plus encore dans la vertu et l'affection de sa coinpagnc. On raconte que, le lendemain du jour où les Arabes lui avaient d'une commune voix décerné le titre de sultan, il était entré sous la tente de cette deiiiii're, et lui avait tenu ce langage :

(i La volonté et le choix d(^ mes frères viennent de me placer à la Il tète des musulmans de ce pays. Hier encore, je n'étais rien (|ii'iiii » très-humble serviteur d' \llali. Aujourd'hui ce n'est plus seiileiiieiit » votre époux, c'est un souverain (|iii vous parle. La haute mission Il qui m'est confiée m'impose des devoirs tout nouveaux. IMes veilles, » mes tr.tvaux, mes pensées ne m'ap|)artieiinent plus; ils sont le bien » du peuple (|iil m'a désigné pour son chef. ]Ne vous éloniiez donc pas » si à l'avenir le soin des alïaires publiiiiies me contraini à vous iié- " !!''!;<'r, et si les grav(!s intérêts dont je suis chargé nécessitent eiilre » nous de longues et fré(Hieiites sépara tions..Son(je/. que je dois compte Il de ma virilité à la malheureuse iiati(Mi (|ui a remis entre mes mains • ses destinées; et (|uant à vous, sachez que mon c(pur n'est et ne » sera jamais (loiir rien dans l'isolement oii je serai souvent forcé de » vous laisser. Que nulle jalousie ne se nu'-lc à vos regrets; vous èles Il ma compagne bien-aiméc , et je n'aurai point d'autre femme que

Elle n'eut pas besoin de confesser sa faute, il sulfil a l'emir d'un regard jeté sur elle pour pénétrer le motif de cette altitude suppliante

Il La générosité de cet homme vraiment grand et la tendresse que lui inspirait l'infidèle le portèrent à épargner l'épouse adultère; mais il ressentit une vive douleur de cette trahisim, douleur bien plus amèie encore lorsipic I.alla, cédant à ses demandes réitérées, lui eut avoué le nom de sou complice.

» Le coupable était ."^idi l.mbarek. ■>

.\voiis-iious besoin de dire (pie rien ne nous autorise à regarder ce récit comme basé sur des faits réels, malgré l'incontestable bonne foi de son auteur, (pii .ijoule (|ue l'émir fil lomber sa colère sur le iii'gre et la négresse (huit il est parlé plus haut:' Ces malheureux, .ipprenanl le relinir de leur maître, s'élaient enfuis à Alger. Abd-el- Kader deiiiaiiila et obtint leur exiradilion , à propos de Uipielle le eon. mandant l'élissier, directeur des alVaires arabes, aurait donné sa di'inissioii. Ils lurent mis à mort par l'émir.

()iiant à Sidi Embarek, nous le voyons au mieux avec son luailre dès la rupture de la paix en is:i',). C'est lui ([ui se jette sur la MItulja; c'est lui (|ui est battu à l'Oiied-el-Aley avec El-Herkani; c'est lui (|ui jdus lard est chargé par l'émir d'échanger cent vingt- (piatic prisonniers fran(;ais contre les familles arabes (|ue lui ramena le célèbre évè(|ue d' \lger. M. Antoine Dupiich.

\ la suite de cet échange, Sidi-1'.mbarek li.i plusieurs négociations avec nos généraux. 11 deniaiulait trop; on ne lui accorda rien. Nous

ABD-EL-KADEH.

l'avons vu, dans d'aiities cha]iilies, attaqué par les troupes du duc d'Auniale, laisser tomber sa khazna aux mains du colonel Jusuf. Un peu plus tard, malheureux dans toutes ses entreprises, il fut encore battu par le colonel Saint-Arnaud et par le i;énéral (Jhangarnier. Enfin sa famille tomba avec la smala d'Abd-el-Rader aux mains du duc d'Aumale. On a de lui la remarquable lettre qu'il écrivit à ses parents prisonniers en réponse à des supplications de leurjiart. IVous transcrivons cette lettre comme étant de nature à faire connaître quelle puissante résistance l'armée d'Afrique a eue à dompter, l'arnii ses parents se trouvaient les femmes, le fils, le frère et les tantes du kalifa.

« Moliammed-ben-Hauilam-Oulid-SiJi-Emharek (que Dieu le traite avec bonté dans ce monde et dans l'autre, lui, ainsi (|ue tous les musulmans!) à ses frères prisonniers, capturés sous le drapeau du l'rophète.

» J'ai reçu vos lettres et en ai compris le contenu. J'ai rendu grâce (t Uieu du bon état de santé dans le([uel vous paraissez être, car la santé est le plus précieux de tous les biens; je l'ai remercié aussi de la manifestation de sa haute puissance qui a amené votre captivité.

» Oui, ce qui est arrivé n'est que l'accomplissement de sa suprême volonté. C'est ainsi que sa toute-puissance s'est manifestée lorsque, sans le concours de personne, il a créé le ciel et la terre par la seule force de sa volonté et de son pouvoir. Dieu est uuiqu»; il n'a point d'aides; il n'a pour alliés ni les Français ni aucun autre peuple de l'univers. Votre cajitivité est aussi le résultat de ses immuables décrets, l'iein de cette idée, je vous engage à n'occuper votre àme que de lui. C'est lui qui fait vivre, c'est lui qui fait mourir : il réduit en esclavage, il rend la liberté, il abaisse, il élève; la mort et la vie, la pauvreté et la richesse, le bien et le mal, la tristesse et la joie, en un mot tout ce qui compose l'existence de l'homme sur la terre dépend uni(jucment de lui.

» Je n'ai pas le jiouvoir de vous accorder ce que vous me deniaudez; notre auguste prophète a seul ce privilège. Invoquez-le donc, car c'est lui qui intercède pour les hommes. Dites : O Dieu! e'esl par l'eutreniise de notre bien-aiuu' prophète que nous vous conjurons. QjMohammed! veuilles supplier pour nous l'Éternel; ô le plus pur des envoyés ! employez, Votre influence près de Dieu pour obtenir notre délivrance!

» Faites une foi» cette lliVôcatiotl dans VOS pfièl'es, et n'oubliez pas que le saint prophète a dit ! Que Ceux qui désirent des faveurs prient, car c'est k l'aide des prières que l'on atteint le but de ses vœux.

)> Ainsi priez sait» cesse Cl surtout le Vendredi. Choisissez K tel effet un iman que vous déslguere?, parmi vous.

» Je vous conseille aussi d'<*tre très-réservi's dans vos discours. N'adressez la parole aux étrangers que rarement et dans le cas do nécessité absolue. Ne tenes pas de ]iropos indignes d'un malioluél.iu ; c'est ainsi que vous conserverez vos noms purs de toule souillure. (,)ue la concorde et l'harmonie régnent entre vous; sojez bons le» uns pour les autres ; consolez-vous réciproquement, et ne désespère?, pas de la bonté de Dieu, car l'impie seul doit renoncer « l'espérance. Ne foruiez enlre-voUB tous qu'une seule Cl môme personne, «fin cpie votre désunion ne fournisse pas à l'ennemi un iirétextc de se railler de vous.

» Je vous adjure également de vous armer de patience. Le prophète a dit : C'est par la jiatiencc que notre peuple échappera à la jiersécution. Dieu lui-même vous a prescrit la patience dans toutes les pages du Korau. Ali a dit : La patience est inséparable de la loi; elle est à la religion ce que la tête est au corps. Omar a dit : J'ai patienté, et les décrets de la Providence se sont accomplis. Ils doivent nécessairement recevoir leur exécution.

» Au reste, comme je vous l'ai dit, votre ca))tivité et notre séparation, qui en est le résultat, sont des décrets providentiels. Hésip.nezvous, souliK'ttez-vous à la volonté de Dieu, et vous aurez en paîlagc toutes les félicités promises. Ce Dieu a dit : Ceux (jui ciuittcront leiîr pays pour marcher contre les infidèles, je les introduirai au sein du paradis.

» Que les maux dont vous êtes atteints ne vous allligent pas. Cmisidérez ce qu'ont souffert Joseph et Jacob, et cela durant tant d'années. Eux aussi ont eu à pâlir de la captivité et ;i vider la coupe de l'absence. Ah! reinlez grâce à Dieu , qui, en sévissant sur vous, vous a traités encore avec |ilus de bouté que les pharisiens ces rois d'L-

gypte.

« Prenez evemple sur les Sohabas. Qnr u'out-ils |)as eu .■< soulïrir! Ils ont cependaul palieulé, et tous leurs maux ont eu un terme.

» liiiilez jusipi'au boni leur fermeté et soyez inébranlables comme l'un d'entre eux, fJen-Kedama-el-Soliabi , qiii fut ainsi que \ous prisonnier, sous le kalilatde .'^idi-Amer. Les ihrétieiis, voulant faire île lui un prosélyte, firent bouillir beaucoup d'huile dans une chaudière puis lui dirent : .Sois ciirélieu, ou nous le précipitons dans celle huile, bu r son refus, ils se saisireut d'un aulie prisonnier musulman et le jelerenl dans la chaudii're, oii il fut brûlé jusqu'aux os. Ils renouvelerchl alors leur pro|«)siliou it kedama, qui les rejeta, et l'instant d'après expira .MAKTÏH DE SA iul.

» Faites bien attention aux conseils que je vous donne et suivezles, car Liieu saura vos actions,

» Pour ce qui est de me rendre près de vous chez les iulidiles, afin de mettre un terme à votre captivité, n'y songez pas! Vous m'avez dit d'aller à vous, et moi je vous réponds : Oui , sans doute , rien ne nous est plus cher ici-bas que les auteurs de nos jours , nos frères , nos proches, nos enfants. S'il s'agissait de vous racheter avec de l'argent au prix de ma vie, je le ferais; mais me rendre près de vous, parmi les chrétiens, est une démarche que réprouve la loi de Dieu et de son prophète; ce serait les quitter tous les deux pour aller aux impies. J'espère que je ne ferai pareille chose, je ne mourrai, s'il jd.iil à Dieu, que musulman. Je ne suis pas disposé à renier Dieu pour l'amour de vous, et je souhaite que ces sentiuieuls soient les vôtres. On retrouve toujours les parents dont on a été séparé ; la vraie foi et le Très-Haut, jamais.

• Le mieux est donc de vous en tenir à la patience. Priez, lisez le Korau, suivez tous mes conseils. Il est probable que je ne recevrai plus de vos lettres; j'ai récite sur vous l'oraison des morts. Deunindez grâce à Dieu, qui fait ici-bas ce qu'il veut, et dites avec Job : O Dieu ! vous êtes le seul savant, le seul médecin capable de guérir nos maux.

11 Je vous informe que j'ai pris en mariage la fille de Ben-Aïssael-lierkani, kalifah. J'ai formé une smala plus considérable que celle dont vous faisiez partie.

» Abd-el-Kader notre seigneur se porte bien; il est victorieux et s'esl emparé de Hcnaïch, d'Aziz et d'Abran. Il a avec lui plus de satdals (ju'auparavatit. Si Dieu continue à favoriser ses armes, vous entendrez bientôt parler de lui. fussiez-vous à Paris. »

Il suflit de lire cette lettre, de peser les expressions qu'elle contient, pour voir à quels hommes de fer notre armée d'Afrique livra dixhuit ans de bataille. Vaincus , jamais domptés , confiants dans leur cause, ingénieux en ressource, incapables de se laisser aller au découragement , tentant de grandes entreprises au moment oii on les croit isolés, méprisant les pertes personnelles, instruits dans leur religion, fiers d'imiter les grands exemples de la Bible, tels cette lettre nous révèle les patriotes arabes qui soutinrent Abd-el- Kader.

Voilà pourtant l'homme dont le commandant Saint-Arnaud, trompé sans doute par de faux rapports, écrivait qu'après sa défaite dans i'Ouarensenis, il pleurait toutes les nuits.

Ue tels caraclères rompent, mais ne ploient pas. Leur cœur n'a point de larmes. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! la France était envahie, que ses déleltseurs prennent exemple sur les Arabes! qu'ils disputent le terrain pied à pied! qu'ils meurent Français , mais qu'ils ne se rendent pas!

On \'a voir, au reste, colnment mouraient les chefs de ces patriotes arabes que nous ne saurions trop admirer, tout en déplorant une résislance qui a fait tant de mal à notre pays, qui nous à coulé tant de sang et tant d'or.

Le général Tempoure, mil Venaitde se distinguer en obtenant l'alliance du fameux schcik Molianiined-Ouled-Sidi-Chiqr, régnant sur le territoire compris entre le désert d'Angad et les monlagnes de Trara, opérait alors dans le rayon de Mascara, dont il cominandail la subdivision. Il apprit par un déserteur espagnol (pie .Sidi-EuiliareU axail 111 eflel rcforuié sa smala. Ce chef avait axec lui huil ou neuf cents hommes d'infanterie régulière que l'on disait être la dernière ressource de l'émir; chose fausse d'après la lettre ci - dessus transcrite.

(Quoiqu'il en soit, le général Tempoure, guidé par les indications du déserleur, espère en finir avec la puissance de l'émir. Il part de ,Alascara le fi novembre , ne tarde pas à apercevoir au loin les tentes des rég'uliers. Il les suit malijré toutes leurs feiules et leurs niarehes dérobées, et les atteint le 1 1 près de l'Oiied-Malah. Le coloucl Parlas commandait la cavalerie de la colonne française. Les réguliers de Sidi-Kmbarek l'altendirent celle fois de pied ferme. t^Hialre eenis laissèrent leurs cadavres sur le cham]i de bataille. Les porte -drapeaux ue livrèrent leurs étendards qu'avec la vie.

Le combat tirait à sa fin. Lu cavalier de haule taille parmi les Arabes avait combattu avec une xigiieur remari|iiable. Le sabre des Français l'avail jus(|ui'-là respecte ^ oyanl tous ses coiiipagnons ou toiubés autour de lui ou faits prisonniers, ce cavalier se dé( ide enfin à fuir. Ln capitaine de spahis, nommé Cassagiudes, le poursuit. Il est accompagné du brigadier (iérard et de ileux autres sous-olficiers , Labossay et Sicot. Tout à coup le fuyard , arrivé sur une colline nommée Kef , se retourne dans une allilude suppliante. Il teiul la crosse de sou fusil connue pour indiquer qu'il se rend à discrétion. Labossay a l'imprudeuee de croire à ee mouvement, il leml la uiain jioiir recevoir l'arme de l'Arabe; celui-ci l'abat roiile mort à ses pieds. Aussitôt le capitaine (jassagnoles enlevé sou cheval avec un jurement terrible. En une seconde il est proche du meurtrier; il va lui fendre la tête. (Mais le musulman a tiré de ses limles deux pistolets. Des balles de l'un il brise la tète du cheval de son adversaire. Le capitaine (iassaguoli's tombe avec son coursier. Sicot se présenlc en ee moment et réussit à blesser l'Arabe. IMais lelui-ei d'une nuire balle le met hors de combat. 11 n'a plus alors all'aire qu'au brigadier

ABD-EL-KAUEK.

Gi'rard. Il s'attaque à lui corps à coips. Géraril résiste, rëussit à jetor à bas de soiiclievai son adversaire, ((ui l'entraine avec lui. Ils se roiileiil alors l'un sur l'autre. Mais le luiisulnum perd son sau;; par la blessure que .Sicol lui a l'aile; (iérard réussit à poser son ijenou sur sa poitrine et ii le tuer.

» En ce moment le capitaine Cassagnoles se relevait tout meurtri de sa cluite. — Est-il a vous? crie-t-il a Gérard. — Je le crois, capitaine. — Re(;arde/. s'il est bor|;ue. — 11 l'est, capitaine. — Alors, mon brave, réjouissez-vous; vous voilii clievalier de la Légion d'Iionneur, car vous ave: tué le grand kalifa Sidi-Einbarek.

A cette époque, beaucoup de nos spabis avaient encore les niceurs arabes. 11 en arriva sur le lieu du combat (|ui trancbèrenl la tète du lieutenant île l'émir. Elle fut envoyée au général llugeaud, et d'Alger reportée à Jlilianab, oii, après avoir été exposée pendant trois jours aux regards elTrajcs des nius\ilmans, elle reçut les honneurs militaires de la part des Français et sur l'ordre rormci du gouverneur.

Q>uel(|ucs jours après la mort du kalifa, Abd-el-l\ader vint de sa personne, lui aussi, sur la colline de Z,ef. Le tronc mutilé de son kalifa y gisait, abandonné aux oiseaux de proie. L'émir s'agenouilla devant ces restes du patriote arabe, et après les avoir embrassés, les lit transporter à laijdempt. Ses proclamations, adressées à ses partisans, n'en démentirent pas moins la mort de Sidi-Embarek , et encore atijourd'hui beaucoup de tribus croient que le i;rand kalifa, caché dans quelque retraite, n'attend qu'un moment favorable pour lever de nouveau le drapeau de la nationalité. ■

Cependant le gouvernement français a agi à son tour avec une habileté (]ui devait dissiper toutes les illusions à cet égard. Pour honorer, selon la parole du général Ibigeaud, un ennemi ([ui avait su mourir en ennemi, il fit mettre eu liberté la malheureuse famille de Sidi-EmbareU, dans les premiers mois de l'année lK'i4. Et cependant le kalifa, de son vivant, avait commandé la décapitation de qualorne de ses coreligionnaires, accusés d'avoir vendu des ceufs ii une colonne française. La cruauté de la résistance arabe dépassa toujours celle de l'attHciue française.

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