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CHAPITRE XXIII

Le duc d'Aumale dans la provincfi de Constantinc. — Ahmet-Bey. — Combat du mont Aurès. — Première expédition dans la Kabjiie par le général Bugcauil. — Ben-Salem. — Les deux manières de conquérir. — Le colonel Daumas. — Progrès de la conquête.

On regarde unanimement la campagne multiple de 1813 comme ayant eu des résultats décisifs pour l'avenir de l'Algérie. La colonisation marchait alors également d'un pas rapide, et néanmoins ])lus sûr (|ue précédemment. Elle suivait les progrès de nos soldats, et là où ceux-ci plantaient nuire dr.ipeau, elle ne reculait plus. Gependanl les ennemis de la Fiance ne perdaient pas courage. Abd-el-Kader, comme autrefois Jugurtha, se préparait à aller chercher des auxiliaires en Mauritanie. D'un autre côté, des résistances considérables se manifestaient. Lue partie de la province de Constanline était en rébellion sous la double iniluence d'Ahmct-Iiey et des partisans de l'émir, ayant à leur tête Mohammed-cl-Sghe'r. La Kabylic grondait sourdement.

Le duc d'Aumale, qui venait d'accomplir de si brillantes choses dans son commandement de Tittery, venait de recevoir le générahil supérieur de la province de l'F.st. Il s'agissait d'en finir avec la double innueiue dont nous avons parlé. iNlohammed-Sgher, k.dif.i (Kuir Abd-el-kader, régnait sur le Zab, c'est-à-dire sur cet ensemble de campagnes et de villages situés sur la limite du Sahara, et dont Itiskara est la capitale. (Jiiaiit à Ahmet-liey, il était rentré dans les montagnes entre le Z.ab et le 'l'ell, et plusieurs tribus soulevées par lui élaieiit en insurreclion. On ne jiouvait arrêter leurs progrès par des coups Inqi rapides.

La colonne destinée ii cette expédition, une des plus laborieuses qui se soient faites en Algérie, se mit en marche vers la bn de lévrier. Elle atteignit proinptement ISiskara, établit une petile garnison française et indigi'ue dans cet important marché des tribus du dé'serl, et après avoir successivement visité Sidi-Okba , 'l'ebessa et liouçaia, elle se ])orta sur les Oulcd-Sultan , autour desquels , dans d'âpres moiit.igiies , s'étaient réfugiés une foule de mécunteiits , (|ui eoinplaicnl , scliMi l'expression du dm' d'Aumale, sur la vireinilé des monts \incs.

Ou était au '.'1 avril, la colonne venait de s'engager à traxers les aceidenis d'un pays tourmenté, boisé, difficile. Le i;énéral avait par faiteinent dis]>iise son monde. Sur les deux ailes, un bataillon d'inf.interie naiii|uait le convoi, ipii était en outre protégé, il droite, par un escadron de chasseurs et de spahis, et ii gauche ])ar les dilïércnts goums alliés. Tout il coup une brume épaisse se fait; la colonne continue néanmoins sa inarclic; elle aborde une gorge profonde. A peine y a-l-elle jiéiiétré, (|u'une vive fusillade éclate sur la gauche. Saisis d'une terreur ini'xplicable, les gouins alliés, qui ne eoiiibattaienl que malgré eux les Ouled-.Sultan , regardés coiniue invincibles , au lien de marcher ii rcnnemi se replient au galop sur le convoi , le coupent, cl ne se rallient ipi'ii la droite près des chasseurs cl des spahis. Leur

kalifa seul ne lâche pas pied; avec une poignée de tirailleurs français, il contient un instant les assaillants.

Cependant l'ennemi (|iii nous attaquait si inopinément à la faveur de la brume était des plus nombreux. Les Oulcd-ben-Aour, les Ouled-(i'lielili, et plusieurs autres tribus, avaient réuni leurs contingents il ceux des Ouled-.Sultan. l ne partie de ce monde court en poussant des cris sauvages au convoi (|uc la retraite des giiums allié» a laissé découvert ;i gauche; une autre partie attaque la tête de la colonne, tandis qu'une troisième masse presse notre arrière garde. Un brave chef d'escadron, nommé Gallias, meurt en sauvant ce convoi. D'un autre côté, le colonel de chasseurs INoël, que nous axons vu se distinguer si vaillamment lors de l'expédition de Tebessa, fait sur l'ennemi, qui arrête la marche de la colonne, une de ces charges qui l'ont fait surnommé le Mural de (ionstantine. Avec lui, se précipilent le duc d'Aumale, ses aides de camp, la plupart des olVicicrs. L'ennemi laisse une cinquantaine de morts sur la place, et, frappé il son tour de la même panii|iie (jui a débandé les goums, il ne se montre plus qu'il distance. Le prince va poursuivre son suciès; une pluie terrible l'arrête. Ses guides déclarent ipTils ne savent plus la roule. Il retourne sur ses ]ias eu bon ordre. Telle est la frayeur des Ouled- Sultan, (|u'ils n'osent |ias inquiéter la marche rétrograde de la colonne sur le bivouac qu'elle a quitté le matin.

Après avoir fait évacuer ses blessés sur Sétif, et tiré des vivres de celte place, le prince rentre dans la montagne le l'^'' mai. Les Ouled- Sullan avaient à venger la mort de cent des leurs, parmi lesquels dix-sept marabouts ou tolbas, prédicateurs de la guerre sainte. Jls étaient en force comme la première fois. ALiis ce jour-lii, selon l'expression du due d'Aumale, le ciel était clair, il vit la prcunptc défaite des Kabyles. Pour la constater, la colonne alla faire son bivouac de nuit ii liir, position inexpugnable, oii n'avaient jamais ose se présenter les troupes turques.

Kien n'était bui. A quinze lieues de là s'élevait le camp de Batna, sous le commandement du colonel Lebrclon. Le due d'Aumale est informé que, pour faire une diversion en faveur des OuleiUSultan, toutes les tribus non soumises de l'Aurès vont attaipier cette position. Aussitôt il lève son bivouac, el, dans le soir du jour(|ui suit, il arrive à Batna avec sa cavalerie. L'énorme rassemblement ennemi se dissipe. — Après être reste à Batna quelques jours pour éviter qu'il ne se reformât, le jeune commandant de la province reprit encore une fois le chemin de l'Aurès.

L'ancien bcy de Constantinc, Achniet, était parmi les tribus. Mai» après deux échecs, n'espérant plus de victoire, il dirigeait leur fuile. Elles se sauvaient vers les grottes, qui p.issaicnl, comme le puits de Bir, ]iour être inaccessibles. La colonne atteignit, le 8 mai, vers le soir, la queue de l'émigration. Les lenles d'Alimet-lSey étaient encore déployées. .Ses bagages restèrent entre nos mains. Deux petites colonnes mobiles, aux ordres du colonel Noël et du commandant Bouscarins, furent alors chargées de poursuivre les tribus dans leur retraite. Elles le firent avec succès, aidées par les conlingcnts arabes alliés ([ui, voyant nos succès, accouraient maintenant en foule. Un peu plus tard, les soumissions se firenl.

Pendant que ces événements avaient lien, la petite garnison française de Biskara, trahie par une partie de la garnison indigène, était pres(|uc entièreinent massacrée, et le kalifa d'Abd-el-l\iuler en avait repris possession. Le sciijent Pelisse réussissait seul à s'échapper, Averti ii lemps, le duc d'Aumale revint à marches forcées sur Biskara. ^lais imimidé par le sergent, (|ui rassemblait du monde dans les tribus fidèles pour reprendre la place, le kalifa d'Alid-el Kader avait déjà abandonné celle-ci. On y mit une garnison capable rie se maintenir contre toutes les entreprises.

La rapidité de ces événemenls acheva de terrifier les montagnards. Ahmet-Bey, malade, abandonné de ses servileiirs, déniu' de tout, disparut dans le Djebcl-Aurès, oii il fui impossible de le poursuivre. i\Liis quanta la partie des miuilagiies cpie l'on noiuiu.iii le Itelezmn, et ipii est séparée du Djcbel-Aurès proiucmeiit dit par le défilé de liatna, elle fut entièrement soumise. En quelques jinirs, les tribus versèrenl aux mains du colonel Lebretun une riche contribution de guerre.

(Quatre kaïds , nommés par la France, furent en outre acceptés par elles.

En luêmc lemps, on opérait également avec succès dans l'ouest de la province. Les chefs des montagnes de Bougie, et autres, innnifeslaient leur envie de se sounieltre à la France. Le général Hnudoii pacifiait 11 subdivision de Boue, et couvrait notre frontière du eôlé (le Tunis, qui, bien que noire allié, devait être observé; il apaisait des dillVrends entre les tribus, et faisait aimer le nom français.

A la même époque, Bugeaud , devenu maréchal de l'rance, songeait à achever la co!ii|iiête de la i>ro\ince d'Alger. Il n'y avait pas, selon lui, à compter sur lelle eouquêle tant ipie la Kabylie ne serait pas réduite. i\Liis l'expéditimi c|u'il projetait Ironvait en l'iaiice In ]ilus grande opposition. Bciiieniip de gens craignaient (pi'iine guerre eoiilre les Kabyles ne remit tout eu question. Ils disaient que ces iiuuil ignards nous respecteraient tiinl (|ue nous n'irions pas les cherclier dans leurs montugnes. la chose n'était ipi'à moitié vraie. Oéjà, à plusieurs reprises, Abd cl Kader était venu de sa personne au mi-

ABD-EL-KADER

lieu des Kabyles. Il y avait trouvé foules sortes de rcssourees. D'un instant à l'autre, on pouvait craindre qu'il n'y soufflât le feu delà guerre sainte, et (|ue les populations, descendant des niontai;nes, où on ne les était point allé chercher, ne se ruassent sur les environs d'Alijer. Les Kabyles de l'Est surtout manifestaient de fâcheuses dispositions. Les marabouts y colportaient des lettres de Ben-Salem, ainsi conçues :

« Fils des montagnes, vous aviez un chef qui a longtemps combattu les chrétiens et qui s'est vendu à eux. 11 voudrait vous livrer à l'ennemi comme des bêtes de somme, en vous disant qu'Abd-el-Kader n'attend que le jour de la grande lutte pour reparaître plus grand et plus terrible que jamais. Eu attendant, moi, son kalifa, j'ai été choisi pendant les jours de la poudre pour défendre votre nationalité qui n'a jamais fléchi sous aucun maître : avec vous, je combattrai pour le tombeau de vos pères, et le champ nourricier de vos enfants. Je le jure au nom du prophète : je m'ensevelirai avec vous sous les ruines de vos villages incendiés, plutôt que de vous voir lâchement soumis à des chrétiens, à des ennemis de vos frères et de votre religion. « N'ayant point ses préparatifs achevés, et le ministère français manifestant de la répugnance pour l'eiipédilion , avant de répondre par les armes, Bugeaud crut pouvoir faire à Ben-Salem une petite guerre de proclamations, attribuant à sa parole une influence qu'elle n'avait pas. Il lança la lettre suivante :

«Habitants du Djerjerah,

» Beaucoup de vous ont été séduits pas de fausses promesses et entraînés , malgré eux, dans une guerre (|ui leur devient de jour en jour plus préjudiciable, et dont ils attendent impatiemment le terme. Je serai indulgent et bon envers ceux qui se repentiront avec franchise et sincérité; mais je me montrerai intraitable et sans pitié pour ceux qui persévéreront dans la malveillance et la rébellion.

» Abd-el-Kadcr a fait preuve de mauvaise foi et de trahison : je ne prendrai de repos qu'il ne soit ruiné et anéanti, diissé-je le poursuivre jusque dans les sables du désert. ^ ous avez eu à snuffriide ses exactions et de ses cruautés; plusieurs de vos tribus ont même refusé de reconnaître son autorité. \ oici le moment de secouer le joug (|u'il a prétendu vous imposer. Il a rompu vos relations commerciales; il a exigé de vous des amendes considérables. Et à quel droit et à quel titre?

• Cultivez en paix vos terres, échangez vos produits; cette dernière situation ne vous senible-t-elle pas préférable à une guerre contre un peuple grand et puissant, qui n'aurait qu'à vouloir pour vous détruire ?

" Il ne me serait pas difficile de parcourir vos plaines et de pénétrer dans vos montagnes si vous m'y contraigniez par des démonstrations hostiles. Les défilés des Béni - Aïcha et les sentiers de Cherob ne sont pas inconnus aux Français. Rappelez-vous le combat de Drane ; interrogez les Beni-Uijounad , ils vous en donneront des nouvelles. J'irai bien plus loin quand j'en prendrai la résolution. Malheur alors à vos troupeaux, -i vos arbres, à vos champs, à vos habilaliniis, f[ui ont été préservés depuis trois ans! Mais, s'il plaît à Dieu, il n'en sera pas ainsi : vous ne me réduirez pas à cette extrémité.

» J'ai d'autres intentions (|ue Dieu m'a inspirées dans l'intérêt de tous, je vais en commencer l'exécution ; j'ai déjà donné l'ordre à mes soldats de quitter le camp du Fondouk; je ne veux pas vous révéler encore tous mes projets, l'avenir vous les fera connaître : c'est à vous de ne pas leur donner une fausse interprétation.

» Gardez-vous donc d'écouler des insinuations perfides, et de concevoir des espérances dont le passé doit vous faire comprendre toute l'illusion. Vous voyez bien qn'Abd-el-Kadcr lui-même n'a pu résister davantage. Songez donc à vos véritables intérêts; cessez de vous confier aux vaines ])aroles de Beii-Salem, (|ui vous conduit, comme des aveugles, à une ruine inévitable, et qui vous abandonnera quand il aura accumulé sur vous les maux de la guerre.

» Ainsi, ne soyez plus insensés, et reconnaissez enfin le doigt de Dieu , qui nous protège et nous a choisis entre toutes les nations pour vous délivrer du des])0tisme et de l'anarchie et vous rendre heureux. Que son nom suit glorihé et béni! Adieu ! »

La principale des tribus ii laquelle s'adressait cette proclamation si peu jiropie à la toucher était celle des flissiis. Cette tribu , composée de dix-sept fractions, pouvait mettre sui- pied de huit à dix mille fanta.ssiiis. Autour d'elle se groupaient d'autres tribus fort importantes, comme la confédération desGuetchoiila, et celle des Nezliouna, ou comme les Aiiiaroiia, les ^laatka, les Beni-kalfoiiu, elc.

Toutes ces tribus, habituées depuis des siècles à être menacées |iai' les ïurcs et à n'en être ]ioiiit attaquées , regardèrent comme non avenues les menaces du ijouverneur général. Cependant lUigeaud avait conreutré à la Maison-Carrée une force d'environ huit mille hoiuines, laquelle devait marcher, divisée en trois colonnes, sous les ordres des gi-néranx (jeiilil el Corle et du colonel Sehmilt. Le ])ays dans lc(|uel la I'' rame allait faire invasion élait inconnu aux !• ramais, l'iais les chefs des bureaux arabes, et (larliculiiirement le liiutenantcoloiiel Daunias, avaient recueilli sur les routes ii suivre, sur la force réelle des tribus, une foule de renseigiiemeiils précis.

Ou quitta la Maison-Carrte le 21 avril. Le 2'.) on camjia sur les

bords de l'Oued-Cebro, oii l'on fut rejoint par quelques centaines de cavaliers indigènes appartenant aux Beni-!)jaad, aux Beni-Selyman , et aux Aribs-llamza , qui ne rapportèrent rien de favorable sur les intentions des montagnards. Ce ne fut que le :!0 que l'on s'eneaeea dansles premières gorges qui mènent au Djurjurah; on traversa sans coup férir le col difficile des Beni-Aicha , oti souvent les soldats furent forcés de marcher un à un, et l'on campa sur les bords de l'isser. Là , les chefs kabyles des Guechtoulas, des Nezliouna et des Beni-Kalfoun , x'inrent demander à rester neutres.

Nous ne répéterons pas les descriptions emphatiques (|ui ont été faites du passage de l'isser. Nous faisons peu de cas de ces triomphes où il n'y a jias d'ennemi. Le pauvre soldat qui lutte contre les éléments est alors le seul héros.

Pendant que l'isser débordé arrêtait nos troupes, les Kabyles du Djurjura, et principalement les Flissas, s'étaient mutuellement convoqués en djema.i. Ils tenaient leur assemblée générale à Tinie-Zerit.

Jamais réunion ne fut plus orageuse. Deux partis s'y manifestèrent dès l'ouverture. Le premier se composait de l'aristocratie, qui, plus instruite et mieux renseignée sur les forces de la France, craignait qu'en définitive tout le fardeau de la guerre ne portât sur ceux qui possédaient. En effet, Bugeaud, adoptant un système de guerre que nous ne saurions assez condamner, avait menacé de couper les oliviers et d'incendier les villages. Il ne devait que trop tenir cette odieuse promesse. Le peuple kabyle, ayant moins à perdre, formait le second parti. 11 avait à sa tête Ben-Salem, l'artisan de toutes ces guerres, et s'élevait avec fureur contre les chels. 11 demandait le combat à grands cris. Les femmes se montraient surtout acharnées; elles s'armaient et armaient de force ceux qui paraissaient vouloir céder aux exhortations des chefs. Cependant on demeurait indécis, <|uaiid l'intervention delà religion entraîna l'assemblée. Sid-el-Djoudi, le plus inlluent des marabout de la montagne, lança l'anathème sur les lâches qui préféreraient au paradis de Mahomet l'alliance avec les infidèles. Il n'y eut plus alors à reculer. On se dispersa pour mettre ce que l'on avait de plus précieux en sûreté, et, ce soin accompli, de toutes parts on se prépara à combattre. Outre une multitude de petits délachcmenls indisciplinés, trois grands corps se formèrent ])OiLr tenir tête aux colonnes françaises, ils étaient aux ordres de Ben-Salem , de Ben- Kassem et de Sid-el-Djoudi. Malheureu.sement pour eux aucun de ces chels n'était expérimenté. S'il y eût eu là Abd-el-Kader ou Sidi-Eiubarek, les choses eussent d'autant plus changé de face que les éléments étaient contre nous.

11 fallait agir avec une jirudence extrême. Ou n'évaluait pas à moins de vingt mille le nombre de gens en armes (pie contenaient les montagnes. l'our montrer leur décision les Kabyles épargnaient au général français la peine de mettre à exécution les termes de ses lettres. Ils brûlaient çà et là ce (|u'ils ne pouvaient cacher.

Bugeaud établit à Bordj-Henaiel, non loin de l'isser, dans une position autrefois occupée par les ïurcs, un très-fort camp retranché qu'il fit soigneusement garder; puis il alla se ravitailler à Del lys, qu'il avait fait préalablemeiil iiccu)ier pour en imposer aux tribus dont cette ville était le |)riiicipal marché. De Dcllys, il revint sur ses pas, remontant l'Oued-Nissa pour s'établir au camp de Bordj, et attendre là que la première ftiriC des enueuiis fût tombée.

Les Kabyles ne lui laissèrent pas le temps d'accomplir son projet. Ils se mirent en mesure de l'attaquer au passage de la rivière dont nous venons de parler. Ses habiles dispositions paralysèrent bien vite leur élan. On les débusqua en détail de toutes leurs positions. Ils se rejetèrent alors dans la vallée de Taourgha, au nombre de huit ou dix mille, et se fortifièrent dans quatre villages appartenant aux \mraouas. (Jini] bataillons et le gouiii des Arabes alliés (|ue commandait le lieutenant-colonel Damnas furent lancés sur eux. Llne couipagnie de voltigeurs, embarrassée dans un chemin diflicile, laillit périr. Le plus fort du combat s'eiigatiea autour d'elle. 11 fut proniplement funeste aux Kabyles. En ipielques heures le rassemblenienl était dispersé sans que nous eussions perdu plus de trois hommes L'ennemi en laissait près de cinq cents dans les ravins et dans les villages où il s'élait défendu.

(7esl à ce propos que le général Bui;eaud écrix-ait ce principe militaire digne d'être retenu, il disait : \ oilii une preuve de plus, que p.issé un certain (hilïri' relatif, il ne faut pas se laisser arrêter par la force numéri(pie de masses sans orgaiiisalion l't sans disiipliiie, ([uelque braves <|ue soient les hommes qui les composent iudiviiluelleiucnl.

i>es tribus ipii avaient donné dans l'afl'aire de Taourgha étaient étrangères aux Flissahs. Ceux-ci essayèrent d'arrêter par des négociations le général prêt ii pénétrer sur leur territoire; mais ces négociatiiius n'avaient p(iur but que de donner le temps à Sidi-el-Djoudi de réunir ses coutingints. De son côlé, Bugeaud attendait le général Gentil avec une colonne. (^)uaiid celui-ci l'eut rejoint, il se mit en mesure pour frapper un coup i|ui déridât la souiuission du pays.

Les tribus lui prêtircut pour ainsi dire le tl.me en se rassemblant dans des pnqiorlions tout à fait démesurées. Dès (|iTil eut vu les <lispositions de ces niasses inimeiises, éparpillées sur les montagnes, liugeaud n'eut jias de peine à coiice\oir le plan qui devait lui donner la victoire. Il fallait simplement s'emparer de la ligne dominante, couper ainsi l'ennemi en deu\, et le balayer à droite el à gauche, en

ABD-EL-KADER

le rejetant sur des corps postés pour le recevoir. Ce plan si simple lut excciitë avec le courage et l'cnliMin oiilinaires à nos troupes.

Les dix-neuffriLCli lins des Flissaliscour(iniiiLii'nl,siir une assez grande piofondeur, une loniiue ligne de crêtes pr()l('i;<'i's par un ravin profond , cl forliti('cs cà cl là dans les endroits n<ni abrupts par des rcdans en pieri-cs sèclies. De nonilirciix villages, disscniincs c.à cl là, formaient comme autant de forts détaclics.

Attaquer cette longue ligne en face eût ctc une courageuse folie; mais avec de la promptitude, on pouvait, |iour accomplir le plan du général, tourner la position, i;ravir les crêtes supérieures à celles i|u'occup.iient les Kabyles, et tomber de là sur elle de façon à les couper. Si les Kabyles, cpie l'on passât à leur droite ou à leur gauche, voulaient s'y opposer, on ne devait avoir à leur livrer i|u'un combat de tète de colonne à cause du ravin dont nous avons parlé.

Le général lit partir les troupes d'attaciue ;i trois heures du matin, alors ([ue les Kabyles, fatigués d'une longue veille , coûimcnçaicnt précisément à reposer. Le général Korte, commandant nue colonne spéciale, eut ordre de menacer la droite de l'cinienii, et de se poster sur l'Oued-Kesseub ou Ksab, petite rivière vers laciuelle Bugeaud se proposait de précipiter l'ennemi du haut de sa ligne

Le mouvement d'attaque fut très-bien exécuté. L'avant-garde avait à passer devant le village d'Ouarcz-Eddin ; elle remporta dans le premier sommeil des habitants, dont une partie fut massacrée, puis, exaltée par ce succès, elle se laissa entraîner un ]ieu trop avant. La colonne, guidée par le général lui-même, ne la rejoignit que quand ses éclaireurs ax'aient déjii subi des perles assez sensibles. Cette colonne rétablit promptement le combat, et de crête en crête arriva bientôt à dominer la position des Kabyles. Aussitôt fut exécuté le mouvement projeté par le général.

Les troupes d'attaque fondent comme des oiseaux de proie sur la ligne kabyle, la coupent à son point culminant, et poussent surtout la partie qu'elles ont à leur gauche vers le lit de l'Oued-Kesseub. Cette partie cède elle-même au mouvement. Elle s'effraye, et se précipite vers l'endroit oit Bugeaud a prescrit au général korte de se trouver; mais des accidents de terrain ont empêché celui-ci d'y parvenir à temps, si bien que les fuyards vont se rallier au delà de la rivière. IJ'une autre part, les Kabyles restés sur les crêtes inférieures, voyant descendre les Français, s'empressent d'abandonner des positions qui leur deviennent inutiles. Ils se jettent en masse audevant des assaillants pour les arrêter. On les maintient avec peine, et cent petits combats s'engagent à la fois. Croyant à un avantage, le général en chef ordonne à l'un de ses lieutenants, le général (ieiilil, d'opérer une diversion décisive en allant incendier ii la base des crêtes plusieurs villages qui doivent être abandonnés. Les Kabyles, qui voient les forces du général Gentil quitter le théâtre du combat, s'imaginent (|ue les Français battent en retraite. Ils s'i'uhardissent à nue nouvelle attaque d'ensemble. Bugeaud ordonne qu'on les atteiule du ])lus près que l'on pourra. (>uand ils sont à la portée de la biiionuette, le cri: l:n avant! retentiL de notre côté. Aussitôt la masse kabjle, chargée avec furie, se débande de nouveau. Ou la poursuit, on l'écrase en détail.

.Mais il y a déjà bien des heures que ce va-et-vient d'attaques continue. Le général rappelle ses troupes pour aller camper en arrière, près de la fontaine de Sidi-Ali. Au même nu)ment , un contingent de Kabyles sur lequel on ne compte pas, et (|ui vient d'arriver par le nord, rengage le combat tandis i]ue tinis les montagnards (|ui ont pu se rallier tentent sur notre droite un assaut désespéré. C'est comme une nouvelle bataille qui recommenie. Elle est encore heureuse ])Our nous. Notrearlillerie qui tonne achève la victoire, et balaye au loin les plateaux et les crêtes. 11 est cinq heures du soir. Depuis (|ualorze heures, personne n'a pris de repos; mais (|ui pourrait en lériamer? Le i;énéral lui-même donne l'exemple. « Debmit sur un petit plateau découvert, il dirigeait lui-même le combat, dit un témoin oculaire ', et animait du geste et de la voix l'ardeur des soldats. Lue grêle de balles tourbillonnait autour de lui , sans i|u'il |)arùt s'en apercevoir. Les pentes et les ravins étaient jon<'hés d(' débris d'hommes; nos obusiers faisaient d'affreuses trouéc's <lans les masses ennemies; une vapeur de sang s'élevait des broussailles, et des cris sauvages répondaient aux décharges de nos braves soldats ; c'était une lutte à bout portant, sans merci, entre des assaillants désespérés <■( des vainipieurs qu'exaltait la présence et l'exemple d'un chef intrépide. Le maréchal était admirable dans ce moment suprènu'. •

Lue heure après, le feu de notre artilleri<> s'apaisa. Les Kabyles se retirèrent , emportant leurs morts l<iitemei\t, ave<- un<' sorte de solennité. Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu pour conserver à leurs montagnes le renom d'invincibilité. La discipline avait vaincu le luiiubre. Douze cents montagnarils étaient morts en défendant le sol lie la patrie. Nous n'eûmes que cent cin(|uante tués ou blessés. Nos soldais baptisèrent leur sanglante victoire du in)m d'Ouarez-Eddin.

On était alors au 17 nuii. \.v lendemain se passa sans combats; mais voyant (pie les tribus vaincues ne venaient pas faire leur sonmission, le général crut d<'Voir appuyer siui succi's de la vi'ille par lies cxérulions que l'histoire est obligée ili' (oml.irnner. Il lit brûler

' Léon Galihert , L A fri(jue française.

tout autour de lui les villages abandonnés. Quelques montagnards essayèrent aussitôt un retour offensif qui fut chèrement expié par en\.

Enfin, le ïO mai , ne complant plus sur la protection d'Allah, les vaincus s'inclini'rcnl. Le his ilii chef des Flissah , le jeune Ben-Xamouii , accompagné rie plusieurs kaVds, se présenta aux avant-postes français. Le colonel Daumas, |)révenu par des émissaires, l'y attendait. Il l'introduisit pris du général. Un des secrétaires de celui-ci a raconté comme il suit ce (|ui se passa alors' :

• Oue veux-tu :' dit le maréchal au jeune chef.

— La tin des maux (|ue tu nous as causés.

— >!'apportes-tu la soumission des tribus ([ui combattaient?

— Elles demanilent la paix.

— Elles ne robtiendront (|u'a la condition d'une soumission complète et sans délai, l'ounpioi , ajirès ma victoire de Taourgha, vous êtes-vous obstinés à lutter contre moi? Je vous avais invités, dans votre intérêt, à chasser de votre pays Ben-Salem , le partisan d'Abdel-Kader, (|ue j'ai juré de poursuivre jusqu'à la dernière extrémité. Je vous offrais l'alliance et la juotection de la France, pour prix d'une loyale souiuissinn à son autorité; iiourquoi avez-\ous préféré les maux de la guerre à mes bonnes intentions?

— La paix, répoiulit Ben-Z.anioun , était pour vous et pour nous le parti le i)lus avantageux, et je la désirais moi-même sincèrement; car la victoire est partout avec toi, et nous savions que rien ne peut le résister. Mais il y a, dans les montagnes, des marabouts, dont l'influence domine plus sûrement le peuple que la voix de ses chefs. Nos alliés du Djerdjerali sont aussi des hommes sauvages qui ne connaissent que la guerre et ([ui méprisent la mort; ils nous menaçaient du pillage si nous laissions les Français jiénétrer sur notre territoire. Nos femmes elles-mêmes nous reprochaient la faiblesse de nous soumettre avant d'avoir été vaincus. Aujourd'hui même, après la grande journée de la poudre, qui nous a coûté tant de pertes, nous ne sommes pas sans ressources contre toi. Toutes les montagnes d'alentour sont remplies de guerriers, (|ui ne se rendraient pas si je les appelais à verser tout le sang qui nous reste pour le salut de notre indépendance. Mais Ben-Salem, (|ui nous avait fait croire qu'Abd-el-Kader viendrait à notre secours avec une grande année, Ben-Salem nous a lâchement abandonnés au commencement de la bataille. Ouaiid il a su que tu conduisais toi-même les Français à l'assaut de nos crêtes, que nous jugions inaccessibles , il a fui avec ses trésors. Maintenant les Flissahs le méprisent et le maudissent; il ne trouvera plus d'asile dans leur pays. Tu es le plus fort; Dieu l'a voulu ainsi ; accepte donc notre soumission.

— Je suis le plus fort, mais vous êtes tous de nobles et courageux adversaires, répondit le maréchal, et celle journée de poudre doit cilucnter entre nous une estime réciproque : la paix n'en sera que plus solide. Voici mes conditions : 'Lu renverras sur-le-champ tous les alliés dans leur pays ; tu recevras de moi rinvesliture en qualité lie kali a de la France; tu l'engageras à faire payer régulièrement l'impôt; lu ouvriras ton territoire aux échanges du commerce, et tu en protégeras la sécurité.

— Je ferai tout cela, u reprit Ben-Xamoun...

D'autres historiens alfirinent, au contraire, que ce ne fut pas le maréchal, très-mauvais iié|;ocialcur, qui lit ses conditions. Ben-Zamouu lui aurait demandé avant tout ipie les razzias cessassent, (|ue les incendies s'éteignissent, et (|ue les troupes françaises redescendissent dans la plaine. A ce prix, il promit la soumission de sa tribu, dont il représentait déjà cin([ fractions considérables. Bugeaud était pressé d'en hnir. On recevait île la ])rovince d'Oran des nouvelles qui prouvaient (|ue le génie d'.Vbd-el-Kader, toujours actif, survivait à tons les échecs. D'un autre côté , nos troupes ne pouvaient poursuivre leurssuccîsdans la Kabylie cpi'cn pénétrant de jdus en plus dans les montagnes. D'autres tribus que les Flissahs seraient entrées en lice. Le général se décida à investir Ben-Zamoun au milieu île la |)ompe ordinaire. Le HO mai il rentra à Alger. Fier de son expédition, voici re qu'il en écrivait au ministre français :

« Les résultats de cctli' courte campagne, disait-il , sont d'avoir étendu de plus di' vingt lieues le rayon d'Alger dans l'Est; d'avoir ajouté à notre doniination un territoire fertile et très-peuplé qui sera un nouvel aliment pour noire commerce cl pour les revenus coloniaux; d'y avoir i'oni|uis île vastes et bonnes terres pour la colonisation européenne; enfin, d'y avoir détruit l'influence d'un lieutenant d'Abd cl-lsader. »

Inutile d'ajouter que, selon sa coutume, Bugeaud nommait tous les braves dont il avait eu le plus à se louer, soit à 'raourijha , soit à .Ouarez-Eddin. 'J'els étaient les généraux Gentil, Korte; les cohun-ls (Miarron , de Sclimilt, l'ugnaiit elGacliot; les lieutenants-colonels Daumas, l'élissier, ileChasseloup-Laubat, Forey, et une foule d'autres olficiers, de sous-offuiers cl de soldats, comme l'ellé, Corréard , Jac- (|uin, Bess, Féry, I.éautey. de la Noue, Ducassc, Paër, Fraîche, Banipoii, Merlet, Marion, Guiehard, Kolian, etc., etc., etc.

Il y a certes bcaui oui) ''"^ '<'* noms qui mériteraient une étude particulière. IVoiis ne nous arrêterons qu'à un seul, lci|iiel est inlimemenl lie à l'histoire de l'armée d' \frique; c'est celui de Daumas.

P. Christian, Souvenirs du marcvluil llii;ienuJ.

ABD-EL-KADER

Il y II deux manièies de coii((ui'rir, l'uiic par les armes, l'autre par radiiiiiiistralioii ; il y en a luèine une troisième, par lu plume. Certains écrivains font quelquefois plus pour la popularité d'une conquête que les meilleurs soldats, (^uand ces trois manières de conquérir se résument a un degré quelconque dans uu homme, qu'il soit ou non votre ennemi politique, il lui faut rendre hommaije. C'est ce que nous faisons pour M. Daumas, quoique la proscription n'ait point frappe sur lui.

A lire ses brillants ouvrages sur les clievaux du Sahara , sur la Kahylie, on serait tenté de croire que Daumas est sorti le premier de quelque savante école. 11 n'en est rien. Fils de général , il s'enrôle en 1822 au 2"^ chasseurs, passe laborieusement par tous les grades sans exception. ]Nous le trouvons sous- lieutenant en 1S2T. Son élévation comme officier n'est pas moins laborieuse; en 18;i.>, il commence à rendre des services à l'armée d'Afrique. 11 est capitaine instructeur au 2*^ de chasseurs. Comme tel il prend parla diverses campagnes importantes; chef d'escadron , lieutenant-colonel au corps de cavalerie indii;ène, il commence alors ses études de mœurs, de langue arabe et des intérêts spéciaux de l'armée et de la colonie d'Africiue. Imitant la ÏMoricière , Pélissier l'annaliste et quelques autres, il se met eu mesure d'être doublement utile à son jiays en devenant l'intermédiaire de nos relations avec les indigènes. De IS^iî à ISi'J, pendant la paix qui suivit le traité de la Tafna, on lui confia les fonctions délicates et difficiles de consul au]irès d'Abd-cl-Kader à Mascara. A la rupture du traité, il est directeur des afl'aires arabes dans la province d'Oran. Le général liugeaud, en 18 H , le choisit comme direcleur central de ces mêmes affaires pour toute la conquête. C'est alors qu'il organise de nouveau les bureaux arabes, dont l'institution avait été trop négligée. Travailleur infatigable, il recueille les renseignements nécessaires à une foule d'expéditions; il dresse des itinéraires que le général Hugeaud proclame admirables. Il fonde l'administration de la provini'e de Tittery contée au duc d'Aumale. 11 recueille une foule de renseignements précieux pour l'avenir de notre conquête , et (|ui serviront plus tard à la populariser, lînhn, malgré tant de labeurs, il prend part il toutes les campagnes (|ui sont il sa portée.

Ou voit que nous aurions manqué à nos devoirs d'historien en ne rendant point, en passant, hommage ii une vie si bien employée. Nous retrouverons plus tard et dans de plus hautes position l'écrivain brillant, l'administrateur habile, sous les aus])ices duquel le régime économi(|ue de l'Algérie a été assimilé en partie à celui de la France. Il nous suffira de n'avoir ])as été arrêté, pour être juste envers lui , par l'homme politique. Nous revenons aux événements.

De ijrandes rumeurs, comme nous l'avons dit, se faisaient alors à l'extrémité de la province d'Oran. La guerre avec le .^laroc allait s'engager par le fait d'Abd-el-Kader. En attendant, nous étendions notre conquête et notre iniluencc sur tous les points. Une colonne dirii'ée par le général Alarey faisait reconnaître la France par les tribus du petit désert. Le célèbre marabout, le grand ennemi d'Abd-el-Kader, Tedjini, chef d'Aïn-Maadhi , nous envoyait sa soumission. Puis avait lieu la première e\péditioii de Lai;houat ou El-Aghouat. Le kalifa Ahmet-ben Salem y recevait de nous l'investiture. Quand le général IVlarey revint sur ses pas, il s'était avancé jusqu'à cent vingt liCues au sud d'Alger.

On nous permettra maintenant de nous interrompre quelques minutes pour ]iarler plus spécialement de nos soldats; la guerre d'Afrique allait entrer dans une nouvelle phase.

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