CHAPITRE XXV
Le Maroc. — Abd-el-Kader et Abd-er-Rhaman. — La politique anglaise.
Abd-el
Oa ne saurait trop admirer, on n'a peut-être pas su assez craindre le génie
d'Abdel-Kader. Le fils de Lalla-Zohra n'a plus temporairement de ressources en Algérie. Nos colonnes mobiles lui ont tout pris, villes et tentes, ressources et influence. Les chefs nationaux, fatigués de ses continuelles défaites , ne veuliuit plus agir, ou n'agissent plus que lanijiiissamment en sa faveur. Beaucoup si' sont tournés du côté de la Frani'e. En vain il a cherché à se refaire une force aux extrémités du côté du désert. On l'y a poursuivi, on l'y a détruit. Il n'esl plus rieu qu'un j;rand nom. Alais tout cela peut changer si l'émir en a la vohuilé, et si le dieu de sa croyance vieul en aide à son patiiotisme et ii son ambition.
En elVet, rien de plus mobile (|ue le caracti're arabe. Un événement hciireiLX peut le soulever de nouveau contre la France. Par exemple la provime d't )ran conhne à un empire immense, en élat de mettre sur ])ied cent luille soldats; que ccl empire, au nom de la religion, au nom de la politique, se déclare pour la cause arabe en Algérie, ou (|ue cet empire prenne seulement, d'une manière décidée, une altitude hostile u la l'rance : aussitôt les tribus oranaises, celles de Titlery, celles des Kabylies, celles de Constantiue même, remuent, s'agiteni , se soulèvent peul-être. (^)ui atlirmerait ce (|u'il adviendra j de l'c nouveau soul('veni<nt.' .\bd-el-l\ader commence ii connaître la politique européiuine; il sait que la l'rance a des ennemis qui ne la voient pas s'agrandir sans jalousie. Or, l'empire dont nous venons de parler, se déclarant pour la cause arabe en Algérie, il doit, dans
la pensée profonde d'.\bd-el-l\ader, se produire deux faits : ou le Maroc, car c'est du Maroc qu'il s'agit, ou le Maroc sera vaiiupieur, et alors les Frainais perdant tout leur prestige, l'émir reijagnera le sien, ou le Maroc sera vaincu, et alors la France ira en avant dans sa conciuète; elle se fera de nouveaux ennemis en Afri(|ue, et ses ennemis d'Europe, de plus eu plus jalou\, lui déclareront la guerre. Alors elle sera forcée de dégarnir ses nouvelles possessions. De toutes façons donc la nationalité arabe sera sauvée.
liaiionnement puissant, et dont la loi;i<|ue devait échouer a la fois contre la fortune de nos armes et la faiblesse de notre diplomatie.
Outre ce raisonnement, Abd-el-Kader pouvait former un autre projet.
En ce temps-là, de violents dissentiments politiques et reliç.ieux agitaient les populations du Maroc. Quels que fussent les événements, victoire ou défaite, l'émir ne pouvait-il pas profiter de ces dissentiments pour se faire, à l'ouest de l'Africpie , une position (|ue sa
patrie lui refusait ?
L'ancien sultan de la plaine d'Egrhis y pensa; ce ■ fut même par là qu'il sem-
ble avoir commencé.
Depuis longtemps, il entretenait des relations avec le Maroc. Déjà cette puissance lui avait fourni, comme à un coreligionnaire, toutes sortes de secours et de ressources durant sa bonne comme durant sa ma\ivaise fortune.
Nos prisonniers, au temps oii il relevait 'l'agdempt, virent souvent arriver à sou camp des convois marocains, et c'est en vain (pie l'on a nié officiellement le fait.
« On a dit qu'Abd-el- Kader ne tirait de l'empire (le ^Liroc ni argent, ni poudre, ni elïels d'habillement, ni biscuit, ni armes, écrivait M. de France en l.S;!7 '.
Les renseignements recueillis à .Maroc sont contredits par les faits que Maurice cl moi avons vus de nos propres yeux. »
Le 7 aofit 1 830 , il est arrivé de ^laroc au camp d'Abd-el-lsader un convoi apportant des chemises, des calottes, des babouches, des culottes et des capotes pour six cents hommes.
Le 15 août, il est arrivé un convoi de (piinze chameaux chargés de poudre et de balles venant de Maroc.
« Lors<|ue le dernier convoi eut été déchargé, ajoute M. de France, Ben-Faka me fit appeler , et me dit en comptant les liallots (pie des esclaves emportaient dans les magasins: lîegardez si le sultan n'est ]>as grand! Sa puissance s'étend au loin. ,Sis alliés ne l'abandonnent pas. »
Ailleurs, le captif d'Abd-cl-kader dit encore que toutes les fois que les Arabes voyaient arriver au camp un convoi du Maroc, ils laissaient éclater leur allégresse, et rendaient au chef de la caravane les iiiêuies honneurs (pi'à l'émir.
Celui-ci pouvait donc, avec raison, espérer (|ue cette bonne alliance pourrait dcvciiir plus étroite , et se changer en un appui plus considérable et plus décisif.
11 ne se trompait pas.
Il se trompait d'autant moins, (|ue la politi(pie anglaise était fort opposée alors à celle de la France. Les Anglais, (|ui vendent des fusils à tout le monde, ne se coiitcul. lient pas d'en avoir vendu à l'émir. Il est positif ([ue leurs intrigues excitaient alors le Maroc à se mêler de la guerre des Arabes avec la France. La coii(|iiêtc était devenue nationale chez nous; l'Angleterre l'avait nécessairement prise eu haine.
Appuyé par le cabinet de Saint-James, le Maroc n'était pas une puissance à dédaigner. l'Iai oiis ici i|uel([iies détails sur cet empire. Les musulmans ira|)pellent pas, comme nous, .Maroc l'empire ([ui
' Second volume, page 13).
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Kader.
s'i'tcml sur la C()tc nord-ouest do l'Afrique; ils lui donnent le nom de liei,ul-moMla-Abd-ci-Rliaiiuin, c'est-à-dire pays du seii;neur Abderame. Cet empire se divise plutôt historiquement que politiciuement en deux royaumes , ceux de Fez et de Maroc. Le premier a pour capitale Fez, et pour villes principales Tanger, Tétouan, Larach, les deux Saleh, etc., etc. Les premières cites du second sont Maroc ou Maracli , Mop,ador, Agliader, Tarou-I)an, Tafileli, Dralia , Akkalia et ïartali. Moijador est la propriété personnelle de l'empereur, qui tire ses plus gros revenus des monopoles commerciaux et des douanes Celte ville, dans cette seule spécialité, rapporte "0(1,000 piastres à elle seule, et Tanger 400,000.
L'Atlas, que l'on y appelle Djebel-Dyris, avec ses ramifications, parcourt le Maroc du nord-est au sud-ouest. Ses coursd'eau les plus renommés sont la Malouia, qui se rend ii la Méditerranée après avoir reçu la Taffna et l'isly, le Sebou, la Morbeja , le Tensilï, qui aflluent à l'Océan; la Dralia, le Siz, qui se perdent l'un dans les sables, l'autre dans le lac du Siz.
Sous le rapport i;éo(;rapliii|ue , le Maroc se partage en trois régions, celle de l'Atlas, le i'iitïou massif méditerranéen. C'est là que s'élèvent Mcknès, Fez, Maroc, Ouezzan, Souïra ou Mogador, Mazagaii, Slà ou Saleh , et Rbàt ou Rabat. La troisième région est la région transat- Ianti([ue ou de Gezoula , (|ui comprend le pays des Sous , celui de l'Oued -JN'oun et le pays des Oasis.
Historiquement le L^Iaroc correspond à la Mauritanie Tingilane. La dynastie actuelle est une branche de la dynastie des sclieriffs, fondée par Mohammed-ben-Alimet au commencement du seizième siècle , et affermie en 167 8 par la bataille d'Al - Kasar, où périt Sébastien de Portugal.
Si cette puissance ne s'était pas montrée aussi terrible sur la mer que les corsaires d'Alger, elle n'en avait pas moins, comme ceux-ci , forcé l'Europe à un tribut. Tous les Etats européens, sauf la France, la Russie et la Prusse, lui payaient des présents annuels. L'Espagne payait 1,000 douros chaque année, et 12,000 aux changements de consul; l'Autriche donnait 10,000 sequins par an; la llollande, le Danemark , la Suède versaient au trésor du scherift' qui 15,000, qui 25,000, qui 20,000 douros annuels. Les Etats-Unis envoyaient environ pour 15,001) dollars de présents. La fière Angleterre avait à elle seule enrichi le Maroc de 2 millions en vingt ans. Seule, elle a, diton, continué à verser le tribut déguisé sous le nom de cadeaux ministériels.
Seize mille hommes soldés formaient la force régulière ou le maghzen de l'empereur de Maroc i|iiand Abd-el-Kader se tourna vers lui. ('c maghzen comprenait d'abord la garde des scherilïs, composée de quinze cents Omlaias ou Arabes choisis du désert, de quinze cents Abid-Rokaris, nègres renommés pour leur haute stature et leur force herculéenne, et combattant à pied , et deux mille cavaliers choisis avec soin ]iarmi les meilleures tribus nègres combattant à cheval. A cette garde s'agrégeait quatre mille réguliers de cavalerie et neuf mille réguliers d'infanterie. Les tribus fournissaient en outre au premier appel de nombreux contingents. Les places fortes, surtout les places maritimes, étaient abondamment pourvues d'une assez puissante artillerie et servies par des Tnpchis constamment exercés. On n'évaluait pas le nombre de ccux-ii à moins de deux mille.
Telle était la puissance du côté de la(|uclle l'ancien sultan de iMascara tournait maintenant ses esiurances.
Pour que ce dernier espoir ne le trompât point, il agit avec une suprême habileté.
S'adresser au divan du Maroc n'eût peut-être pas été prudent. Abdel-Kader n'était pas sans savoir (|u'iiii traité • fort imi)ortant liait les sclieriffs et la France. En elïet, il y en avait un qui disait : « En cas de rupture entre lempereur de l'rance et les régences d'Alger, Tunis cl Trijioli, l'empereur de Maroc ne donnera aucune aide ni assistance auxdiles régences en aiiniiie façon, et il ne permettra à aucun de ses sujets de sortir ni d'armer sous aucun pavillon, pour courir sur les Français; et si quel(|u'un desdits sujets venait à y manquer, l'empereur le châtiera et répondra des d<imiiiai;e causé par son sujet. » On avait souvent parlé de ce traité à l'émir pour s'excuser de ne point se déclarer ouvertement pour lui,
Abd-el-Kader ne s'adressa dmi<- pas directement au gouvernement marocain. Affilié k la principale des sectes religieuses (pii du ^laroc avaient retlué sur la province d'Oran , il alla chercher un refuge dans les massifs du Rilf. Son arrivée fut hientùl connue des montagnards. Les marabouts, les chefs de tribus le vinrent visiter. Il leur parla avec cette éloquence ([ui l'a rendu si fort contre ses ennemis. Il leur raconta la guerre de destruction que le général Rui;caiid faisait aux champs, aii\ hguiers, au\ oliviers, aux troupeaux, aux moissons. Rien sûr, les Français ne s'arrêteraient pas à la frontière oranaise; ils la passeraient bientôt, et le Rilï serait exjiosé à la même guerre que les ]>laines de Mascara et de Tlcmcen. Alors, il n'y aurait plus ni p:iiv, ni trêve pour l'islamisme; les cliréliens le chasseraient de l'Afrique. Ces discours cnnaiumèrcnt bientôt les sauvages RilTains. Us nourrirent l'émir, l'accablèrent de présents, s'offrirent eu foule pour marcher sous ses ordres.
' Celui de 17C7.
Les voyant ainsi disposés, Abd-el-Kader écrivit à Abd-er-Rliaman. Il lui représenta ijue les habitants du Riff n'avaient jamais bien été souinis aux empereurs; ([u'ils étaient les Kabyles du Maroc. 11 s'ofi'rit pour les dompter et pour les civiliser. Quant à lui, il promettait la plus entière docilité aux ordres du scheriff, et ne demandait pour récompense que le titre de kalifa.
Une circonstance particulière donnait à Abd-er-Rhaman lu droit de s'occuper des affaires d'Abd-el-Kader. L'empereur de Maroc, que l'on nous pardonne la comparaison, est le pape de l'Afrique musulmane, et dans l'islamisme la ])oliti(|ue et la religion sont intimement unies. La dynastie du sultan puise une autorité exclusive en son titre de scheriff ou de descendant de Mahomet. Ce n'est pas tout; dans les cérémonies annuelles du pèlerinage de la Mecque, c'est l'empereu* de Maroc qui représente l'Afrique. Ses drapeaux y sont portés comme étant ceux de l'islamisme africain.
La demande si habile de l'émir fut appuyée à Jlaroc par les agents de l'Angleterre. Abd-er-Rhaman s'y refusa longtenijis. 11 craignait de rompre avec la France ; il redoutait aussi , vu l'état des esprits dans son empire, d'y introduire un homme comme Abd-el- Kader, qui déjà, lors de la chute des beys, l'avait, par le fait, empêché de s'étendre sur la ])rovince d'Oran. Enfin les instances de l'Angleterre l'emportèrent. Il investit l'émir par les armes et les drapeaux d'usage. IMais Abd-el-Kader n'avait pas attendu. 11 s'était mis en possession du kalifat, il en exerçait toute l'autorité, et de là, il entretenait des correspondances avec ce qui lui restait de partisans en Algérie; il leur promettait une armée du Maroc. Cette armée était annoncée dans la Kabylie quand Bugeaud attaqua les Flissahs.
La situation, comme on voit, devenait grave pour la France. Le traité de IIC* était rompu. Nos envoyés réclamèrent près d'Abd-er- Rhaman. Mais la diplomatie maure, turque ou arabe, a toujours été la première diplomatie du monde. On répondit par des protestations d'amitié très-vive. On se rejeta sur la force des choses. On objecta en particulier que ce n'était pas le !\Iaroc qui avait le premier transgressé les x'icux arrangements. C'était la France qui , en s'avançant chaque jour davantage dans la province d'Oran, avait foulé la première sous ses pieds un territoire relevant de l'autorité des scheriffs. Lin nouveau traité devenait donc nécessaire, et pour conclure avec fruit ce traité nouveau , il fallait commencer par décider ce qui dans la province d'Oran devait appartenir au Maroc, et ce qui devait ap])artenir à la France.
Ab<l-er-Rhaman alla plus loin. Deux causes le portèrent en avant. La première fut l'envie d'être agréable à la démocratie religieuse de son empire; la seconde fut l'influence de l'Angleterre. Il s'imagina, sur (|uel([ues propos diploinati(|ues peu certains, que cette puissance interviendrait entre lui et les Français. En conséquence , il ordonna à une partie de ses contingents de se porter sur la frontière oranaise pour appuyer le traité de délimitation. Le général de la Moricière qui commandait la province de l'Ouest faisait alors construire sur cette frontière le fort de I.alla-Maghnia. 11 vint aussitôt camper, avec ce qu'il avait de troupes disponibles , en face île ces contingents , parmi lesquels Abd-el-Kader se montra également, entouré des hommes qu'il avait recrutés chez les Rilïains , et de ceux qui de divers points de l'Algérie commençaient à le venir rejoindre.
Il était évident (|u'une guerre allait commencer, si l'on ne frappait pas un coup terrible jiour l'arrêter au début. Tout était en question. Un demi -succès seulement, et l'émir, entraînant à sa suite une partie des Berbères du Riff, débauchant peut-être des bataillons du Maghzen des scheriffs, se précipitait de nouveau sur l'Algérie.
L'Angleterre n'en doutait pas; elle observait avec une joie mal dissimulée.