CHAPITRE XXVI
Négociations armées du s;énéral la Moricière et du général Bedcati. Tanger, Mogadur, Isly. — Le prince de Joinville.
Ouohda,
J'ai été républicain sous le régime monarchique , et mes opinions ont survécu à la chute de la république; cependant je ne puis me défendre d'un vif sentiment de douleur ([iiand je me triuive en face de certaines pages de la guerre d'Algérie, et (|ue de ces pages mon souvenir se r<port<^ naturellement à cette maison si triste de Clarcmonl. Oui>i ! tant de brillants lils n'ont pu retarder d'une heure la chute d'une dynastie! (,)uoi I tant de gloire acipiise, tant de services rendus jiar eux n'ont pas même sauvé de l'exil ces jeunes princes qui voulurent mêler leur sang au sani; plébéien île nos soldats; ces jeunes généraux i|ui, nés d'un roi , s'ideiitiliaicnl si bien avec la nation, (|ue l'armée caressait comme des idoles, et auxi|uels un si magniliqiie avi'iiir semblait réservé!
Après le duc d'Orléans, dont la mort fut le triste présage de la chute paternelle, après raristocrali(|uc conimandanl des troupes d'attai|ue de (^onslanlinc, après le rapide vainqueur d'.VÏu- Taggiiin, voici venir maintenant une autre figure princière, c'est celle du prince «le Joinville. (!clui-là aussi se montra à la hauteur de son rang. Rrave de sa personne comme ses frères, populaire coiniiu' eux depuis surtout ((u'il avait ramené en Fr<ince les cendres de jNapoléon,
ABD-EL-KADER
SI
le duc (le .ToiiiviUc possrdait de ]ilus que ses frères l'esprit poliliipie. \ iviiiit iivec des r;cns sérieux, — les marins le sont, — il avait appris de bonne iicure à réllécliir , et il rénOcliissait prématurément avec une sorte de saj;esse. 11 connaissait en outre très -bien son métier. La Providence le destinait, lui aussi, à être un des soutiens et un des ornements du nom français. Mais avant de dire ce qu'il fit, il est nécessaire de revenir au fort de Lalla-Mai;linia.
Le r/'néral de la 'Moricière, en voyant Abd-el-Kadcr p:!rmi les continijents marocains, sentait bniiillir son sani; de zouave; mais tous ceux qui l'ont connu ont pu le remari|uer, la ])étulancedu vaini|ueur définitif de l'émir caclie une prudence à toute épreuve, excepté à celle des manœuvres, que sa francliise ne saurait toujours deviner. Il n'aurait voulu, ni par une bravaile inutile, ni par une action d'éclat, eompromoltrc la France et enp.iijer la fjurrre. Il cainiiait sur 1 OuediMouïla, non loin de la frontière marocaine, et se contentait de négocier. .Mais le paclia Kl-Gennaoui repoussa |)ar son adroite diplomatie toutes les avances du général français, et se rjrossil clia([ue jour de nouveaux contin;;enls. Il fut même, à la fin de mai (iS'i'i), rejoint par un prince de la faiiiille impériale, Sidi el-Mahmoun-Ben- (llicrilT. Celui-ci vint camper à Ouclida. Sa présence enflamma les troupes marocaines déjà postées sur la frontière; elles sortirent de dessous leurs tentes, et vinrent inquiéter les travailleurs de Lalla- Majjlinia. Pour le coup, la Moricière n'y tint plus. Il quitta ses tentes à son tour. Les fusils partirent d'un côté, et répondirent de l'autre; mais les Marocains n'étaient ni assez forts ni assez habiles pour tenir contre nos tirailleurs. Knj;a|;é à onze heures, le combat était fini il midi; un peu plus tard, Sidi-el-Malinuiun rejoij;nait en désordre le camp dont il avait eu rim]irudcnce de sortir.
Quoi (lu'il en fût, la ;[uerre était déclarée. Le maréchal revenait de son expédition de Kabylie ; il était à IJellys, ipiand il apprit le combat d'Oiiclula. Il s'empressa de partir pour la province d'Oran. Des renforts vinrent avec lui; d'autres furent amenés de France.
On ne continua cependant pas tout de suite les hostilités. La i;uerre avec le Maroc, c'était l'inconnu. Alaljjré son appétit de i;loire et sa forfanterie ijasconne, le maiéchal liugeaiid ne voulait pas ]ircndre cet inconnu sur lui. 11 essaya de néijocier avec Gennaoui, et, se méfiant peut-être du général qui avait combattu déjà sans sou ordre, il chargea de ses pouvoirs le général Hedeau.
Peu de mots feront connaître cet oflicier.
Au passai;e du col de Moiizaia, sous le prince royal, Beilcui commandait le n*^ léger. Boitant d'une blessure (|u'il avait reçue (|uel- (|ues jours auparavant, le nez mutilé par une balle ((ui venait de l'atteiadrc, le visage inondé de sang, il était resté debout au milieu de ses intrépides tirailleurs, ([u'il animait du geste et de la voix. A diverses reprises, ipiand il les vit faiblir, il se mit à leur tète, et les reporta en avant. Les Arabes ayant abandonné leurs positions. Bedeau ne songea à lui que lorsqu'il fut sûr (ju'auciiii de ses soldats ne gisait plus ni blessé ni mort. Gomme un capitaine qui ne <[uitte que le dernier son vaisseau naufragé, il ne voulut abandonner que le dernier aussi le champ de sa victoire. On ne le pansa qu'après tous les autres.
Le général Bedeau était donc un officier solide dans toute la force du mot, à la fois très-ferme et très-prudent. 11 avait dans la iirovince d'Oran partagé les princii)aux travaux du général la Moricière.
Il arriva à l'entrevue convenue à mi-chemin entre les deux camps, avec quatre bataillons. Le pacha Gennaoui y vint, suivi d'environ (|uatre mille cavaliers et de six cents fantassins.
Les Marocains se crurent en force. S'agitant, tourliilloiinant, changeant de place malgré les ordres de Gennaoui, ils entourèrent bientôt nos bataillons. Ceux-ci ne sourcillèrent pas un seul instant, jus- (|u'à ce (|u'un grand nombre de coups de feu fussent diri!;és contre eux. Ils allaient répondre. Itedcau leur or<lonna seulement de mettre l'arme au bras, et romiiant la conférence, reprit le chemin de Lalla- Maglinia.
Celte contenance froide produisit le plus grand effet sur les Marocains ; mais au bruit du feu les contingents s'étaient réunis. D'un autre côté, deux ofliciers de Bedeau étaient partis à toute bride pour prévenir le maréchal. Celui-ci prit aussitôt ipiatre bataillons, dont les hommes ne portaient absolument (|ue leurs armes, et il se dirigea avec eux pour soutenir son négociateur ou le venger au besoin.
Il le rencontra impassible, ne répondant pas même au\ insultes des Marocains. Toute l'armée de ceux-ci le suivait, formant le demicercle autour des bataillons, et près de les déborder. D'un coup d'u'il Bugeaud voit la situation; rien de facile à trouer comme cet arc de cercle formé par des éparpillcmints de cavaliers. 1 1 n'y a (pi'à faire faire volte-lace aux bataillons que ramène Bedeau. Le dernier de ces bataillons se portera droit au cieur de la masse ennemie; les ailes feront nécessairement alors un mouvement en avant. Les autres bataillons disposés en échelons les recevront par un feu nourri, et la victoire est certaine. Aussitôt conçu , aussitôt accom|ili. La charce sonne, les lialaillons s'ébranlent; comme l'a prévu Bugeaud, l'arc est divisé en deux parts, <|ui sont trouées ii leur tour en vingt endroits. Alors on les poursuit, et une sorte de chasse s'organise, lillc dure trois heures.
Cette fois, il n'y avait plus guère à compter encore sur les négociations; mais tel'était en ce moment -là le système de paix à tout prix, suivi par le ministère de sept ans, que le maréchal Bugeaud, ayant reçu à cet égard de véritables injonctions, essaya de renouer les conférences. Après une correspondance inutile, échangée entre lui ettiennaoui, il lui envoya une sorte d'ultimatum, dans le(|uel il eut le tort de se préoccuper beaueciup trop évidemment de l'émir, ce qui devait intéresser plus vivement encore les .Marocains à la cause de celui-ci. (k-t ullimatuin était ainsi conçu :
n La France veut conserver la limite de la frontière qu'avaient les l'urcs et Abd-el-kader apri's eux. I^Ue ne veut rien de ce qui est à vous ; mais :
" A7/i,' rt'ul que t'(;u.s ne receviez plus Abd-el-Iûider \iout lui donner des secours, le raviver (piaiid il est prescpie mort, et le lancer sur nous. Cela n'est ])as de la bonne amitié, c'est de la guerre, et vous nous la faites ainsi depuis deuv ans.
» Klle veut aussi «[ue vous fassiez interner dans l'ouest de l'empire les chefs qui ont servi Abd-el-Kader; que vous fassiez disperser ses troupes régulières; que vous ne receviez plus les tribus (pii émigrent de notre territoire, et (pie vous renvoyiez immédiatement chez elles celles qui se sont réfugiées chez vous. Wous nous obligeons aux mêmes procédés à votre'égard, si l'occasion se pn'sente. N oilà ce(pii s'appelle observer les règles de bonne amitié entre deux nations. A ces conditions, nous serons vos amis; nous favoriserons votre commerce, et le gouvernement d'Abd-er-Uhaman , autant qu'il sera en notre ])ouvoir. Si vous voulez faire le contraire, nous serons vos ennemis. >
Cet ultimatum n'était pas habile; on y posait trop l'émir en cause de la guerre , en objet du litige.
Pendant ce temps Alid-el-kader ne restait pas inactif. Ne voulant pas sembler être un embarras pour les généraux marocains, il entraîna avec lui ce iju'il put de contingents, et courut la campagne sur la frontière, châtiant cette tribu, soulevant celle-là, faisant parler de lui au loin.
D'un autre côté, Gennaoui ne répondit pas à l'ultimatum du maréchal. Celui-ci marcha sur Ondula, s'en empara sans brûler une amorce, tandis que le général la Moricière se mettait en mesure de maintenir Abd-el-Kader, et de l'empêcher de pénétrer dans l'intérieur de la province d'Oran, où tous les postes étaient sous les armes.
L'émir, ainsi maintenu, se replia sur les forces marocaines, qui s'étaient reformées pendant les négociations. Gennaoui venait d'être remi)lacc par un ami personnel d'Ad-el-Kader, le kaïd Sidi-Uamida, sous les ordres supérieurs de Sidi-el-Mahmoun. L'ayant apjiris, Bugeaud marcha sur la haute Mouila, tant pour se rapprocher de l'armée ennemie que pour offrir un point d'ajipui à des tribus que l'emir avait entraînées, et ([ui demandaient ii revenir en Algérie. Les contingents du :\laroc répondirent à ce mouvement par un autre mouvement en avant. Bientôt les deux armées furent à la distance de deux portées de canon.
Bugeaud n'était pas venu dans l'intention d'attaquer le premier, il attendit les tribus. Celles-ci venaient d'être arrêtées par ordre de Sidi-el-Mahmoun; le général fran(:ais, jugeant dès lors inutile d'aller en avant, se retira.
11 y avait dans cette contre-marche un double piège: un piege politi(|uc et un piège militaire. Le piège politiipie était de mi;ttre pour la troisième fois' les Marocains dans leur tort en leur (ifirant une atta(pie facile. Le piège militaire consistait à les attirer à une affaire sérieuse par la facilité de cette attaque. Us ne mamiuèrent pas de tomber dans l'un et dans l'autre. De même (|u'après la eontérence avec Bedeau ils suivirent le maréchal , entourant son arrière-garde d'un long arc de cercle. Les !■' tançais faisaient-ils figure de se retourner, les'troupes de Sidi-Mahmoi'in en faisaient autant. Abd-el-Isader marchait parmi elU>s, les animant de la voix et de l'exemple. (^)uan(l il lis vit en bonne position, Bugeaud ordonna la volle-tace i|ui lui avait déjà réussi. F.n un instant tout fut balayé. Le maréchal arrêta la poursuite. La frontière oranaise n'était pas alors le seul théâtre de la guerre et des négociations avec le Maroc, et c'est ici que nous retrouvons h'rancois de Joinville.
Il fallait avant tout arrivera une satisfaction, l'honneur de la I- rancc y était intéressé. On ne pouvait guère espérer forcer l'empereur à la donner si l'on n'employait que des troupes de terre. Le duc de Jouiville fut envoyé avec une escadre pour appuyer i>ar sa présence, et au besoin par ses canons, les réclamations finales, ipie notre envoyé, M. de ^vons, était chargé de présenter à Abd-er-Uhaman.
La position de celui-ci devenait extrêmement dillicile. La plus grande fermentation ri'gnait dans les ports. Les populations voiilau-nt la (.lierre; elles insultaient les Kuropéens en attendant ipi elles les attaquassent. Pour gagner au moins du temps, Abd er-llliaman promit la punition des chefs de la frontière si la France, de son cote, voulait punir le maréchal Bujjeaud. La condition riait inadmissilile. Le prince de Joinville veut en conséquence jeter l'ancre devant I aiiger. Il ne pouvait rien entreineiidre contre cette place tant que les Français qui habitaient la ville s'y trouveraienl. Le gouverneur voulait s'en taire des otages. On eut toutes Us |uiiies du monde a Il'S lui enlever. Les consuls étrangers quitlèrent également Tanuçr. Ceux
qui sif'geaieiit dans les autres ports furent aussi recueillis par le prince.
Celte précaution prise contre le fanatisme musulman, notre envoyé, M. de Nyons, transmit au paclia de Laracli, pour être porté à l'empereur, l'ultimatum de la France. La réponse ne se lit pas attendre; elle était conçue dans les mêmes termes vaijues (|ue le^ précédentes, et demandait toujours, en retour de la punition des kaïds de la frontière, celle du ijénéral Bup,eaud. (juant à Abd-el-Kader, elle ne s'opposait pas à ce que les F"rançais le prissent, s'ils pouvaient; mais elle ne promettait rien. On apprit en même temps que les troupes de la fronlièrs oranaise allaient toujours en augmentant. Le fils de l'empereur lui - même était parti pour aller les encourager. De plus, l'attitude de l'Angleterre n'avait aucune franchise. Il était urgent de se décider. On était au 4 aoîit, et la première attaque des Marocains datait du 0 mai. Le duc de JoinviUe avait assez fait preuve de prudence, il fit preuve de décision, et, comme le général Bugeaud, il n'attendit pas l'insulte pour y répondre.
Tanger est l'ancienne Tingis des Romains, elle est peu peuplée, mais bien fortifiée , et c'est là que résident les consuls européens. Quant à la force de ses ouvrages de défense, les >larocains apprirent bientôt ce qu'ils valaient. ()ue l'on se figure, sur le pencliant d'une montagne nue, une enceinte flanq\iée de tours rondes et carrées, soutenue par des ouvrages de dilTérents temps et de différents systèmes. Ces ouvrages sont surtout accumulés du côté du port. Là s'élèvent deux étages de batteries composées de soixante pièces de gros calibre et de huit mortiers battant sur le port. D'autres batteries flan(|Ment à droite et à gauche le débarcadère. La baie est battue par six batteries rasantes en maçonnerie et fermées à la gorge. En tout, cent cinquante bouches à feu forment l'artillerie maritime de la place.
Le prince de Joinville vint, le fi août, mouiller dans la rade, qui est aussi vaste et aisée que le port est étroit, peu profond et incommode.
A deux heures du matin, le branU -bas de combat retentit dans le silence des flots encore endormis. Une heure après, l'escadre se rangea dans l'ordre qui lui avait été assigné. Le Sulfren, qui portait le jeuiu' amiral, était au poste le plus rapproché des batteries ennemies. Le Jcrniiuipes, sur la même ligne, faisait également face. En arrière, le Trilon devait battre les portes de la ville. La Belle Poule et Us bricks le Cassard et l'Argus étaient opposés aux forts de la côte. Derrière cette belle ligne de bâtiments à voiles, s'étendait la ligiu' des bâtiments à vapeur, comme le Véloce et le G«.s'send(, prêts à porter secours à la première ou à l'aider dans ses mouvements.
Hors de la portée du feu, dans la rade, une division espagnole, un vaisseau anglais, de petits bâtiments de guerre suédois, sardes, américains, se disposèrent en même temps de façon à bien voir.
Joinville fit les choses comme à Fontenoy. Il attendit ([ue les Marocains tirassent les premiers, et pour les y exciter, (|uand tout fut bien prêt, à neuf heures, par ses ordres, un coup de canon d'honneur éclata majestueusement. En même temps, à la tête de tous les mâts, le pavillon français fut hissé, et tous les vaisseaux lâchèrent leurs tonnantes bordées.
Les canonniers-bombardicrs marocains étaient à leurs pièces; ils ripostèrent avec vivacité et avec adresse. Le feu dura une heure. Un nuage épais de fumée enveloppait le port et la rade; mais il était facile, aux éclairs qui traversaient cette nuit, de voir que progressivement le feu des Français prenait le dessus. Bientôt celui dés Marocains eut moins d'ensemble et moins d'éclat, puis ne retentit plus que sur qiKhpie points. L'amiral fit alors taire momentanément ses canons. Le niia!;e de fumée et de poudre devint moins considérable. On put rectifier le tir, et s'assurer du mal fait à l'ennemi; ce mal était immense. Des forts et des batteries de l'enceinte et des ouvrages^ (|ui bordent la ville, il ne restait plus (|ue des décombres, liientôt ce <|iii demeurait des batteries de la côte, fit ce silence qui annonce la défaite ou demande la grâce. Les vaisseaux français se turent à leur tour.
Alors la population croit à un débar(|iicment. Des replis du terrain sortent des nuées de Kabyles (jui se massent sur le rivage. On les balaye avec de la mitraille.
(^ette terrible besogne de guerre ncenmplie, nos vaisseaux, comme s'ils eussent assisté à un simple exercice, se rallient avec autant de majesté que je matin ils s'étaient mis en ligne, et reprennent leur mouillag'c. F.spagnols, Sardes, Américains, Suédois, battaient des inaiiis à riialiileté de nos maineuvres, au sang-froid de nos ofliciers. Les marins du vaisseau anglais avaieni, au contraire, dissimulé jusqu'à leur curiosité. On eût dit ([u'ils ne donnaient aiiciiiie attention au lioriibanlriuent du principal port de leiirallii'. Nos pertes étaient peu coiiMiiciables; cependant le vaisseau amiral, le plus exposé de tous, avait reçu qiiaranle-neuf boulets dans sa co(|ue.
Le prince se dirigea aussitôt ajires sur un autre point de l'empire de Maroc, Mogador devait subir le sort de langer; mais, avant que nous racontions la destruclion de ses ouvraf;es (le guerre, il est nécessaire, pour se maintenir dans la chronoiôgic , de rcMiiir sur les frontières marocaines.
Yoici assurément, sur les rives de l'Oued-Derfou, la plus char-
mante illumination qui se soit jamais vue dans ces contrées sauvages. De riants jardins anglais, faits du matin, s'étendent sur les deux rives du pittoresque ruisseau. Dans les allées, ce ne sont que brillants uniformes et vives causeries de combats. Aux branches des arbres sont suspendus tous les feux que l'artifice du soldat a pu s'imaginer. Sur des tables, le punch à la flamme bleue vacille, se rallume colore tout autour de lui d'une façon étrange. C'est la fête avant le combat.
Mêlé à ses officiers, les animant, les éclairant de sa parole , Bugeaud est là qui explique à tous son plan du lendemain. On l'entoure, on l'applaudit, on lui jure de vaincre.
Au loin, le camp français, composé d'une multitude de petites tentes, après avoir longtemps contemplé cette fête, commence à s'endormir.
Puis bientôt les feux et les flammes des jardins s'éteignent. Il ne reste plus d'éveillé i[ue les grand'gardes et le général, qui écrit en France pour y annoncer d'avance la victoire.
En eflet, une grande victoire allait consacrer notre conquête de l'Algérie, et en imposer pour longtemps à toutes les jalousies. Cette victoire était bien désirable. Jusqu'ici, dans les diverses rencontres, les Marocains ne se regardaient pas comme battus, parce qu'ils avaient fui à temps, et <iu'ils avaient perdu peu de monde. Leurs rassemblements ne se composaient plus de dix mille, mais de vingtcinq mille hommes. Us avaient au milieu d'eux un prince impérial. Ils ne prenaient même plus la peine de négocier, et posaient, eux aussi, leur ullimattim, qui était l'évacuation de I.alla-iMaglmia. Dans leur camp, c'était un entliousiasme ])lus grand encore que dans le cam]i français. Les marabouts racontaient la bataille d'AI-Kasar, les champs blanchis par les ossements des soldats de Sébastien de Portugal. On voyait déjà la faible armée du maréchal dispersée, et jonchant de ses débris la frontière qu'elle avait osé franchir. De ce succès on courait à d'autres succès. On reprenait Mascara, Oran, et bientôt le drapeau des schérift's flottait sur Al-I)jezaïr, sur Alijcr.
D'un autre côté, Abd-el-Kader mettait à profit chacune des journées que nous jierdions à attendre. Si l'on tardait plus longtemps à prendre un parti, on pouvait craindre une révolte sur nos derrières. iMais comment obtenir un engagement décisif avec des ennemis qui n'atlaiiiieiil qu'à coup sûr?
Bien que les chaleurs fussent considérables, le général Bugeaud, après avoir reçu de la cavalerie légère de France, (juitta ses bivouacs le 13, le lendemain de la fête dont nous avons parlé; mais, afin que les iMarocains ne pussent avoir soupçon de ses intentions de leur livrer combat, il feignit un grand fourrage, à la faveur duquel il masqua ses mouvements. Le soir venu, on campa pour quelques heures, dans l'ordre même de la marche, en silence, et sans qu'aucun feu trahit la présence des soldats. Puis, aux premières lueurs avantcoiirrières de l'aube, on reprit la direction du camp marocain.
Après avoir traversé une première fois l'Oiied-lsly, sur les huit heures du malin, on arriva sur des hauteurs que l'on appelle de Djarfel-Akdar. De là, l'on aperçut les tentes marocaines et leurs pavillons. En avant, d'innombrables cavaliers se disjiosaient à atla(|uer l'armée assaillante lorscpi'elle aurait à franchir pour la seconde fois les sinuosités de risly. Au milieu, dans une partie plus élevée, et commandant aux masses marocaines, on jiouvait remar<|uer le (|uartier ijénéral du prince impérial, ses drapeaux, et ce fameux parasol, imité des rois hindous, sous lesquels s'abritent les sultans.
A cette vue, nos .soldats ne purent retenir leur joie et leur enthousiasme; ils jetaient en l'air le bâton qui leur sert à la marche et pour tendre les toiles de leurs tentes.
Bugeaud forma aussitôt l.icilement son ordre de bataille, pour lequel il avait pris préalablement toutes les disjiositioiis.
C'était, dit-il lui-même dans ses iiiémoiies, un ijraiid losange fait •ivec des colonnes à denii-dislance par bataillon, et prêtes à former le carré. Derrière le balailhui de direction se trouvaient deux bataillons en réserve et ne faisant pas irirlie du système, c'est-à-dire pouvanl être détaches suivant les circonstances.
L'artillerie était <livisi''e sur les quatre faces, vis-à-vis des intervalles (les bataillons, ({ui étaient de cent vingt pas. L'ambulance, les bagages, les troupeaux étaient au centre, ainsi (|ue la cavalerie, formée en deux (olonnes sur cliaipie côté du convoi. On devait marchera l'ennemi par un des angles loriuc ])ar un bataillon (|iii serait celui de direction.
Bugeaud avait choisi celti^ disposition en losange comme ]>liis avantageuse qu'un carré, parce que, (l.ins un tel ordre, cha(|ue bataillon est indépendant de son voisin , (|ii'il proté'ijc , et dont il reçoit protection ))ar le croisement des feux. De plus, en cas d'échec éprouvé par un bataillon, l'autre n'est ]).is nécessairement compromis. Il a sa force en lui-même. Enfin la cavalerie lient sortir et rentrer par intervalles sans rien rlian!;er au sysli'iiie.
Le poini 011 l'on voyait l'élal major impérial, fut celui (pie Bugeaud donna à son bataillon de ilirci lion. \rri\é là on devait conversera droite et se porter sur les camps. Le général de la Moricière commaii- (lail en second sous les ordres du luaréclial. L'avant-garde, ou tête de culmine (lu centre, était aux ordres de (!avaigiiae; le général Bedeau commandait la droite, le colonel Pélissier la gauche, le colonel
ABD-EL-KADER
Gachot l'arrière i;arde. Le colonel Tartas coiiiinaiulait en chef la cavalerie, composée de dix-neuf escadrons, et av.iil avec lui les colonels Jusuf et Morris. In simple mais forl intellitjcnl capitaine, M. Bonamy, dirigeait seize pièces d'artillerie.
Après cinq ou six minutes de halte, les ordres <ln maréchal sont exécutés. Les fanfares d'une musi(|ue joyeuse et i;uerrière retentissent, et l'ordre de combat descend vers les gués de l'isly ))our les traverser. Les cavaliers Marocains sont là en force; mais, après avoir perdu beaucoup de monde, ils se retirent devant le feu des tirailleurs français, qui s'rlablissent sous un plateau iuimrdialenieut iiuérieur à l'éuiinence d'où le fils d'Ahd-cr-Hlianian ordonnait les ninuvenients de son armée. Celte éminence est à la portée de notre artillerie, qui y lance de nombreux boulets, et jette le plus grand trnuhie dans l'état-major impérial.
Tandis que l'on était occiqié à voir cette fourmilière aller et venir en mille sons, les cavaliers im])ériaux accomplissaient de leur côté le plan arrêté par leurs chefs. Il était bien simple, et pouvait réussir avec une inlanterie moins solide; le terrain en favorisait l'exécution. Il consistait à attendre (|ue les Français fussent eni;ai;és au passaije. Alors d'innombrables masses de cavaliers, formées dans les collines, devaient déboucher au grand p,alop de leurs chevaux par la droite et par la ijauelie de l'armée assaillante, et l'envelopper, tandis c|ue toutes les forces centrales, demeurées avec le fils de l'empereur, préserveraient sa tète de colonne.
Malheureusement pour les Marocains, les tirailleurs français, disposés avec une p,rande intciliijence , ne se replient pas même sur les colonnes. Ils attendent de pied ferme la charge des masses ennemies. Leur feu, éclatant avec ensemble, est soutenu par l'artillerie placée aux angles morts des bataillons et vomissant la mitraille. Déchirées, ébranlées, à peine maîtresses de leurs chevaux, qui se cabrent, (|ui se retournent, les masses ennemies s'arrêtent devant ce feu terrible, tourbillonnent, sont indécises. L'artillerie les iiresse. Elles font [léniblement leur retraite sous nos boulets et sous nos balles.
C'est le moment d'enlever l'affaire, comme on dit au bivouac, liugeaud le comprend. Il ne craint plus pour ses flancs. Ordre est donné à la tête de colonne d'aller en avant. Elle atteint bientôt l'éminence oii se tenait d'abord le fils de l'empereur. On commence alors le mouvement de conversion x'ers les camps. C'est la cavalerie qui doit aborder ceux-ci.
A la tête de six escadrons de spahis, soutenus de très-près par trois escadrons de chasseurs du 4', le colonel Jusuf, sans se laisser intimider par les batteries qui défendent les abords des tentes, et sabrant bon nombre de cavaliers ijui lui disputent faiblement le passage, tombe sur cet immense camp , absolument comme il est entré dans la smala d' \ bd-el-Kader. IMais là une résistance opiniâtre s'est organisée. L'infanterie et les cauonniers marocains défendent en désespérés leurs bagages et leurs tentes; au même moment la cavalerie d'Abd-er-Uhaman , qui s'est ralliée, essaye de renouveler l'alt.uiue dont elle a en si peu à se glorifier.
Les spahis et les chasseurs, sur ce premier point, finissent piir triompher de la résistance des défenseurs du camp. Quand notre infanterie y arrive, il est couvert de cadavres; mais les M.iroeains l'abandonnent en fuyant, laissant aux mains de nos soldats artillerie, munitions, provisions, tentes, boutiiiues de marchands, en un mol tout l'attirail des armées orientales.
Mais, sur le second point, un épisode d'audace faillit compromellrL le succès.
Voyant une grosse masse de cavalerie réunie de ncuiveau sur noire aile droite, le colonel Morris, qui commande (dusieurs escadrons non engagés, conçoit la résolution de briser la charge de celle masse eu l'attaquant par sou flanc droit. Il passe l'isly. La masse ennemie , 'cpoussée comme la première fois par le feu de l'infautcrie , tourne alors tous ses elloris contre les escadrons du colonel Morris. (.'eluici, attaijué, entouré par des forées dix fois supérieures, tient tête av( e une fermeté héroïque; mais il est évideni (|ue si ilii secours ne lui vient pas, il y aura là un grave échec. Le général Bedeau précipite «le ce côté trois de ses meilleurs bataillons d'infanterie. Le colonel Morris reprend l'olïeusive à la faveur de rattai|ni' que ces dernier.^ font sur le flanc des Marocains, et chasse tout devant lui avec nue impétuosité irrésistible. Trois cents Abid liokari ou Berbi'res lai;. sent leurs cadavres sur le champ du «ambat.
Cependant, malgré la prise du camp, tout n'était pas fini. A l'appel des otfii'iers impériaux, les fuyards se ralliaient sur la rive gauche de l'isly. Ils étaient encore au moins vingt mille, et pouvaient, avec de la décision, disputer aux Français la possession du eaiu]). Le maréchal Biigeaud ne leur donne pas le temps do préparer leur retour offensif. Infanterie, cavalerie, artillerie passent la rivière. La mitraille tonne de nouveau sur les niasses ennemies. (^)uaiul elles sont de noux'eau aussi ébranlées, les spahis et les hussards |ionrsuix"ciit leur succès. Ils chassent l'ennemi devant eux durant une lieue.
Le soleil d'.Xfrique était alors à son zénitli. La dialeur du combat avait seule jus(|u'alors protégé nos soldats contre ses rayons brûlants. La déroute des descendants des vainqueurs d'.\l-Kasar était complète. Il n'y avait même plus rien à leur prendre. Suivant les expressions du maréchal, tout était pris, drape.iux , bagages, artillerie. Le
signe du ralliement put sonner à tous les clairons; et les troupes victorieuses s'installèrent dans le camp des vaincus, qui se retirèrent, les uns par la route de Thaza, les autres par les vallées qui conduisent aux montagnes des Beni-Sassassen. Les bulletins évaluèrent leurs pertes en morts à quinze cents et en blessés à deux mille, et ne portèrent les nôtres (|u'à vingt-sept tués et une centaine de blessés.
Comme tout le monde avait fait son devoir, tout le monde fut pour ainsi dire cité à l'ordre du jour; nous retrouvons-là les noms de la ^lorieière, liedeau, Cavaignae, l'élissier, Jusuf, Cachot, Tartas, Alorris, Cassaignolles, Chadeysson, \Valsin-Esterhazy, Uc Cotte, d'.MIonville , Courby de (jognord, et d une foule d'autres.
Plusieurs simples soldats avaient pris des drapeaux. Tels furent le spahis Coiirvoisier, les chasseurs Darguet, 'riinctdebat, Lallemaud, llugues '. Beaucoup de ^Marocains aussi avaient été braves. Un grand nombre était venu se faire tuer au pied même de nos colonnes. Jlais, comme en Egypte sous Bonaparte, toiiles ces masses tourbillonnantes, qui donnèrent pend.mt plusieurs heures, sous les ordres du fils d'Abder-Uhaman, ne purent rien contre les bataillons européens hérissés de fer, dont les hommes semblent soudés l'un à l'autre, et du sein desquels s'échappent les balles et la mitraille.
Le lendemain même de celte grande journée, un autre coup terrible fut porté à l'empereur du Alaroc.
Le prince de Joiiiville avait ra|iidcment fait voile de Tanger à Alogador. Il voulait, par la précipitation de ses attaques, frapper vivement l'esprit des populations, et faciliter ainsi au divan du schérilT une soumission que l'opinion publi«|ue marocaine les empêchait de faire.
Mogador, comme nous l'avons dit, était véritablement la principale ville de commerce de l'empire. Celte ville n'est pas, comme Tanger, située sur la Méditerranée. Elle a, sur l'Océan, par 11" 36' de longitude ouest et 32" 32' de latitude nord, un port des plus siirs, lequel est formé par une petite île. Son admirable situation lui a fait donner par les Marocains le nom de Souérah, comme on dirait en latin iiirlura. Quant à sa force militaire, assez faible du côté de la terre, elle est considérable du côté de l'Océan. Là sont des ouvrages multipliés, assez bien entendus, et qu'une artillerie de cent cin(|uanle pièces défend contre les attaques eMérieures. L'île <[ui sert de port est surtout formidablement protégée.
Dans l'intention du prince de Joinville, l'expédition contre Mogador devait précéder la bataille d'Isly, cl peut-être la rendre inutile; mais l'escadre ne put atti(|uer le 11 août, jour de son arrivée. Jamais temps plus affreux ne s'opposa à une entreprise de la France. Enfin, après (|ualre jours passés à lullcr eonlre la lempête, une faible brise succéda à la violence des vents du sud. ( )n attaqua, et en quel- (|ues heures le jeune amiral fut vainc|ueur comme à Tanger.
^ oici le rapport (|u'il fit. Si jamais bulletin put être accusé d'immodestie, ce ne fut jamais, certes, celui-là; mais en même temps rien de plus concis, de plus énergique. Chaque mot porte.
« Bateau à vapeur te Pluton, Mogador, 17 ooùt.
» Je suis arrivé devant Mogador le 1 1 . Le temps était très-mauvais, et pendant plusieurs jours nous sommes restés devant la ville sans même pouvoir eoinmuniiiuer entre nous. Malgré des bouées de deux cents brasses de chaîne, nas ancres cassaient comme du verre.
» Enfin, le 15, le temps s'étant embelli, j'en ai profilé pnur attaquer la rille.
» Les vaisseaux le Jemniapes et le Tritim sont allés s'cmbosser devant les batteries de l'ouest, avec ordre de les battre, et île prendre à revers les batteries de la marine. Le Sujjren et la Ile.lle-Vnule sont venus prendre poste dans dans la passif du nord. Il était une heure de l'après-midi lorsipie notre mouvement a eonimeneé.
» Aussitôt (|ue les Arabes ont vu les vaisseaux se ilirigcr vers la ville, ils ont coiumcncé le feu de toutes leurs batteries. INous avons attendu ]>our ri'pondre ([ue chacun eut pris son posle. A (|ualre heures et demie le feu a eommi'iieé à se ralentir. Les bricks /<• Vasmrd, le Vulaije et l'Anjus sont alors entrés dans le port, et se sont embossés pri's des batteries de l'île, avec les(|uelles ils ont eii|;agé nue lulle animi'c.
» Enfin, à cinq heures et demie, les bateaux ,\ vapeur, portant ciuii cents hommes de débarquement, ont donné dans la passe, soiil venus ])rendre posle dans les créneaux de la ligne des bricks, cl le débaii|ueiuenl sur l'île s'est immédiatemenl elïectué.
» L'île a élé défendue avec le courage du désespoir p.ir trois cent vingt hommes, I\Liures ou Kabyles, (pii eu faisaient la g.irnison. In grand nombre a été tué. Cent vingt (l'entre eux, renfermés dans une mosquée, oui fini par se rendre.
1) L'île prise, il ne nous restait plus i|u'à détruire li's batteries de la côle qui regardeiil la ville. INotie canon les avait déjà bien endommagées; il fallait les mettre coiupU'teînent hoi's de service. I )> Hier donc, sous les feux croisés de trois bateaux à vapeur et d(' ■ deux bricks, cini| cents hommes ont débarqué. Ils n'ont point ren-
l'aris.
Ces drapeaux , la tenle et le parasol du fils de l'empereur furent envoyés il
ABD-KL-KADEH.
contré de résistiince. Nous avons encloué et jetd à la merles canons; nous en avons emporté quelques-uns. Les map,asins à poudre ont été noyés; enfin nous avons emmené et défoncé toutes les barques qui se trouvaient dans le port.
» Je crois que nous aurions pu, à ce moment, pénétrer sans danger dans l'intérieur de la ville; mais ce n'aurait été qu'une promenade sans but et sans autre résultat qu'un inutile pillaye. Je m'en suis donc abstenu, et j'ai ramené les Iroujies sur l'île et les équipages à bord de leurs navires.
1 Je m'occupe d'installer sur l'ile une garnison de cinq cents hommes.
» L'occupation de l'île sans le blocus du port serait une mesure incomplète.
» Je me conforme donc à vos ordres en fermant le port de Mogador.
» La ville est, au moment où je vous écris, en feu, pillée et dévastée par les Kabyles de l'intérieur, (|ui , après avoir chassé la garnison impériale, en ont pris possession.
» Nous venons de recueillir le consul anglais, sa famille, et quelques Européens.
» Je ne veux pas terminer sans vous dire combien j ai à me louer de tous ceux que j'ai eus sous mes ordres dans la campagne que nous venons de faire.
)> J'out le monde a servi avec un zèle qui ne se puise que dans l'amour ardent du pays, de son honneur et de ses intérêts, et dans un dévouement absolu au service du roi.
» François d'Orléass. »
Certes, on ne peut pas parler plus modestement d'un grand avantage remporté; mais ce que le jeune amiral ne dit point, c'est la part personnelle qu'il prit à plusieurs épisodesdu combat. Il avait, comme général, les grandes traditions. 11 eût rougi de frapper un ennemi. — A l'attaque de l'ile on le vit marcher sans armes 'n la tète des colonnes, tandis qu'à ses côtés tombaient, blessés ou tués, les marins de l'escadre.
Voilà bien de l'honneur, et cependant nous touchons à l'une des pages les moins heureuses du règne de Louis-Philippe. Après la gloire , vient la faiblesse.
Sans doute, à la suite de victoires si promptes, si rapprochées, si retentissantes, on était en droit de croire que le Maroc allait céder à toutes nos demandes, qu'il viendrait de lui-même au-devant de nos injonctions, et qu'il prendrait l'engagement, par tous les moyens, d'empêcher Abd-el-kader de nous nuire.
On serait promptement arrivé à un résultat semblable en laissant la négociation aux mains du prince de Joinville et du maréchal Bugeaud , que la malencontreuse expérience de son traité de la Tafiiia avait corrigé des deuii-mesures diplomatiques.
Déj.à même on était en voie d'oblenir une satisfaction des jilus complètes; sous l'intimidation du canon français, l'empereur de Maroc faisait les premiers pas; presse d'en hnir, il précipitait les négociations ((u'il av.iit si longtemps relardées; mais, tout à coup, les diplomates de cabinet succédèrent aux diplomates armés. Le duc de Gliicksberg et ^L de Nyons furent chargés de terminer l'œuvre commencée.
Le secret de ce changement était que l'Angleterre, profondément jalouse de nos succès, vivement intéressée à les diminuer, avait obtenu du ministère d'alors rengagement de ne faire sur aucun point de l'i'mpire de i\Iaroc rien qui resseuTbIàt à une occupation ou a un conimenccnient de conquête. Conséqiiemment , le premier moment de terreur passé, les Marocains devaient considérer leurs défaites comme de simples accidents. Nos négociateurs se trouvaient, d'autre part, (bqiourvNs de toute espèce de point d'apjmi , puis(|u<: Abd-crl'ihamaM n'était saisissable que par ses possessions. Ainsi désarmés d'avance, MM. de (jliicksberg et <le Nyons adoptèrent, le 10 seplembre, la convention coiniue sous le nom de convention de J'aupcr, et (|ui fut ratihée le 7 octobre.
l'arce traité, l'on ne demandait pas même aux .Marocains d'indemnité de guerre. La France, disait-on, était assez, riche pour payer sa gloire.
La convention de 'l'anijer devint ensuite le traité des linilles, ipii fut négocié par le général comte de la lîue et |iar Sidi-Ahmidi lien- Ali-el-Sadjaï, et échangé le 1) de l\abia-el-Aou(l de l'an r.'lil de rilégyre, IS mars l,S4 5.
Sans entrer dans les détails de la délimitation qui fiit faite, nous nous bornerons à dire (|ue celte délimitation était déclarée être la iiiéine (|ui avait existé entre la 'l'uniuie et le lALiroe. On la relata minulieusemenl par noms de tribus et de kessours'; mais la partie la plus importaïue était celle qui concernait les réfugiés. La voici :
" Article 7. — Tout individu quise réfugiera d'un ICtatdans l'autre, ne sera pas rendu au gouvcinement (|u'il aura quitté, Jiar celui près tluquel il se sera réfugié, tant (|u'il voudra y rester.
» .S'il voulait, au contraire, retournersur le territoire de son gouvcrncincnt, les autorités du lieu oii il se sera réfugié ne pourront apportir la moindre entrave à son départ. S'il veut rester, il se conloriiiera
' Villages du désert.
aux lois du pays, et il trouvera protection et garantie pour sa personne et ses biens; par cette clause, les deux souverains du Maroc et de la France ont voulu se donner une marque de leur mutuelle considération.
» Il est bien entendu que le présent article ne concerne en rien les tribus.
» 11 est notoire aussi que El-Hadj-Abd-el-Kader et tous ses partisans ne jouiront pas du bénéfice de cette convention , attendu que ce serait porter atteinte à l'article 4 du traité du 10 septembre 1814, tandis que l'intention formelle des hautes parties contractantes est de continuer à donner force et vigueur à cette stipulation émanée de la volonté de leurs souverains, et dont l'accomplissement affermira l'amitié et assurera pour toujours la paix et les bons rapports entre les deux Etats. »
Le traité des limites mettait donc seulement Abd-el-Kader hors du droit international, mais ne stipulait rien de positif k son égard.