CHAPITRE XXVII
Continuation de la guerre. — Plans d' Abd-el-Kader — Expéditions partielles do Kabylie. — Le général Comman — Le commandant Charras. — Expédition du général Bedeau dans l'Aurès.
Ainsi la conquête de l'Algérie était une sorte de Iraxail de Pénélope. Toujours les traités venaient détruire l'ouvrage des armes. Malgré tant de victoires, Abd-el-Kader restait debout. Il y a plus, son prestige était plus grand que jamais. Ce n'était plus maintenant seulement le défenseur de la nationalité arabe en Algérie, il représentait, pour les po|)ulations africaines, d<'puis l'Océan jusqu'à Tunis, la résistance aux infidèles. Si son intluencc s'arrêtait à Tunis, cela tenait aux bous rajiporls que la France avait soin d'entretenir avec le bey, et qu'elle continua en le prenant sous sa protection d'une manière formelle pendant les années qui suivirent. Nul doute, comme l'affirme le prince de Joinville dans son remar(|uable ouvrage sur la flotte française, que si on eût laissé la Porte Ottomane maitresse de remplacer cet allié, elle ne lui eût substitué un remplaçant auprès duquel Abd-el-Kader aurait trouvé la même sympathie que dans le I\Iaroc. Il fallut les fréquentes apparitions de nos marins devant Tunis, et pour maintenir le bey, et pour entpêcher l'influence des partisans d'Abd-el-Kader de s'étendre de la province de C'onstantine à l'État voisin.
Du reste, pendant les négociations qui suivirent la convention de Tanger, l'opinion fut très-peu fixée sur la situation oii se trouvait l'émir.
Selon les uns, il était comiilétement abattu, et à jamais mis dans l'impossibililé de rien entreprendre. Selon les autres, les ]iopulations de Maroc se déclaraient pour lui, et peu s'en fallait qu'il ne substituât sa dynastie à celle d' Ab-er-ISIiaman.
Selon ceux-ci, Abd-el-Kader, sommé de venir habiter Fez,, oii des terres lui av.iient été offertes pour y vivre en simple particulier, s'était soustrait ]iar un refusa celte olfrc impériale. Alors il se serait rejeté dans le désert marocain, oii sa deïra n'aurait ]ioinl voulu le suivre.
Selon ceux-là, l'empereur de Maroc lui-même, à l'occasion des fêtes du lieïram, avait annoncé à ses grands réunis que l'émir s'était retiré dans les montagnes du Kif, en une ])etite ville appelée EIKalaia, et que là, croyant pouvoir braver toute espèce d'autorité, il prêchait contre le scliérilï lui-même une guerre impie, à laqui'lle il ne craii;nail pas de donner le nom de sainte. A la suite de cette communication si grave, ajoulait-on, les grands s'étaient empressés de demander que l'aiulacieux lût mis hors la loi.
Ceux qui répandaient ce dernier bruit étaient le mieux informés. ,\près la bataille d'Isly, ,\b-el Kader avait elïecli\emenl trouvé un asile à El-Kalaïa; mais l'empereur fil marcher contre les mcuitagnards, dont cette ville est le marché, Irois corps (l'armée dilïérents. 1,'éuiir ne voulut pas abuser de la iji'nérosité de ses hôtes; il i|uitta El-lsalaïa, et envoya un de ses frères porter des paroles d'amilié au schérilT. Sidi- Saïd, c'était le nom de son envoyé, priuuit à l'empereur de Maroc qu' \l>(l-el Kader ne troublerait point ses Etats. Il le remercia de ce (|ui avait été fail pour lui, et l'assura qu'il saurait se suffire à luimême.
En ell'et, le vaincu de tant de combats Irtuiva encore sur les limites du désert des tribus qui lui fournirent des secours cl des hommes. Les llamian-Oharabas, en particulier, le suivirent jus(|ue dans les Chotly on aiipelle ainsi les dépressions de territoire qui s'étendent au sud de la ]irovince d'Oran. De là , il nouait des relations avec les tribus de l'intérieur, et formait les plans les plus gigantes(|ues. Nous verrons bieulôt commeiit il essaya de les réaliser.
La rapidité avec laquelle les événeiuent^ du ,'Maroc avaient forcé le maréchal liugeaud à i|uitter la kahjlie était cause que la ]iacificatinn opérée à la suite du combal d'Oiiarcz-Eddin ne présenta, au bout de quelques mois, rien de sérieux. Les chefs de la [irécédente insurrection, Hcl-Kassem et lien-Salem, reconimcneèrent leurs agitations dès ([U'ils virent les Français occupés sur la frontière de l'ouest.
ABU EL-KADEH.
D'importantes tribus de la côte, entre autres les Fliça ou Flissas-el- Haliar, tinrent des djemniaà', dans lescpiels la ([uestion de la résistance fut controversée comme avant 1 1 journée de l'Iiaourjja.
Le maréchal avait laissé à Dellys un tros-liravc f;énéral, qui, après avoir vainement sommé les rassemblements de se dissiper, crut devoir agir contre eux, afin de ne pas donner à une insurrection le temps de se former dans un moment où, par suite des événements du Maroc, la situation des Français était si difficile. Il sortit donc avec décision de Dellys avec une colonne assez faible mais décidée comme lui.
Le général Comman, en poussant ainsi dans le pays des Flissas-cl- Baliar, ne croyait y rencontrer que les forces mêmes de la tribu; mais six mille kabyles de plusieurs autres tribus s'étaient retranchés dans une position formidable. (^)iioi(|u'il n'eût avec lui (pu; quinze cents hommes, le général Comman n'hésita pas à les faire allaqucr de front par deux bataillons du .Vi" de ligne, tandis que deux bataillons du .^S" tourneraient la position. Les premiers réussirenl, grâce à leur audacieuse énergie. Ils emportèrent les positions kabyles; mais ceuxci revinrent les y attaquer. La colonne, chargée de tourner l'ennemi, ayant été arrêtée par des obstacles de terrain, eut h faire un long circuit pendant lequel il lui fallut combattre pied à pied. Elle arriva enfin au point de ralliement à temps pour secourir les bataillons d'attaque, qui, depuis plusieurs heures, luttaient contre des assaillants dix fois supérieurs en nombre.
(.'e combat fut un des |)lus sanglants de la guerre d' \frique. Nous y eûmes cent cinquante blessés dont dix-sept ofliciers, ce qui annonce un engagement véritablement sérieux. !Nos morts s'élevèrent au nombre de vingt-six. Les Kabyles eurent une perte douze fois aussi considérable.
.Alalgré la grandeur de ce succès, le maréchal-gouverneur, qui arrivait en ce moment de l'Isly, ne voulut jias croire à sa durée. Il pensa qu'il fallait frapper un nouveau coup, et en effet il y avait à cela <(uel(|uc nécessité. Les rassemblements kabyles s'étaient de nouveau fortifiés, non loin du lieu oii le général Coiuman les avait b.ittus, sur es crêtes rocheuses et boisées qui dominent le village d'Abizar, dans l'aghalick de Taourgha. Ils étaient moins consid('r,ibles que la première fois; mais les positions dans leijquelles ils avaient résolu de tenir tête aux Français rçprésentaieul une sorte de chaos au sein duquel il était impossible de conduire stralégiqucmeul une attaque régulière. Mais si quelque chose distingue le maréchal liugcaud, c'est la facilité avec la(|uelle il trouvait des combinaisons nouvelles pour tous les terrains. Les Kabyles furent débusqués cette fois encore. Le combat dura deux heuresavecde telles péripéties et sur une si grande étendue, qu'il fallut toute la journée pour rallier les vainqueurs.
A la suite de cette défaite, les Flissas-el-Itahar elles lieni-Djenail, qui comptaient, les uns douze cents fusils, les autres quinze cents, firent leur soumission, et une insurrection qui aurait pu s'étendre fut écrasée dans son germe.
Mais les Kabyles n'eu montrèrent pas moins de trcs-profoiuls ressentiments, et dont l'expression vint jusqu'aux oreilles de l'émir. 11 résolut de se rendre en Kabylie; mais ([uelle route suivre? En se rendant des Chott à Aïn-Madhy, cl en remontant de là vers le Nord, on échappait il la surveillance des Français, et une fois arrivé au grand Atlas, on pouvait espérer, de montagne en montagne, ganner le bassin de l'Adouze. Pour accomplir ce projet, l'émir demanda vainement l'alliance de Tcdjeny, chef d'Aïn-Mailhj. l'Iusicurs scheiks des montagnes de l'Atlas, entre autres Djelhoul-ben- Thayeub, eiief des Djebel-el-Amoun , lui firent également dire qu'ils s'opposeraient h son passage. Il se trouva donc forcé d'ajourner ses projets.
D'autre part, l'attitude de notre armée ne permettait guère d'entreprises sérieuses .1 ses piirtisans. Cependant, ils en tentèrent plusieurs. A Tenez, un camp de travailleurs fut pris et pillé. Le colonel Saint-Arnaud vengea cette attaque par une expédition sur les Beni- Mcnna, qui furent en partie désarnu's. l!en-,Salem et El-I\assem ou Kassi essuyèrent aussi de nouvelles agitations. Le général Gentil les maintint en s'élablissant ii Ain-el-A rbah. Une secte religieuse dont nous avons déjà parlé , les Derkaoua , répandue sur l(uile la province d'Oran, et affiliée aux sectes du Maroc, alta(pia le poste de Sidi-bel-Alil>és. Le général île la Moricière, ipii venait d'avoir une sorte de triomphe ii Oran, s'établit dans le pays attaqué, làilin, à l'extrémité sud de la province d'Oran, entre les Chott et hs pays habités, une colonne mobile, conduite par le cmuniaiulant Charras, en finit avec les khallafas de la .lacouhi.i. Cette popuhilion formait une espèce de smalah aux chefs ennemis des Flitlas. I.e commandant Charras, un de ces hommi'S cpii ont tout ii coup surgi de nos guerres d'Afri(|ue, par uiu' marche aussi audacieuse ipiliabile jiarvinl à les surprendre et à les désarmer.
Pendant C(> temps, dans la province de Constantine, eut lieu une éclatante eipédition du géiu'ral lieileau dans les monts Aurès. La pa cificatiou de ces montagnes fut alors achevée.
Tout annonçait au loin la quiétude el la IraïujuiUilé, {[uaud de terribles évcnemenls de (jucrrc éclatèrcnl encore une fois.
' Assemblées politiques.