CHAPITRE XXVIII
El-Bou-Maza. — Insurrection du Dahara. — Exécution des Oiiled-Itiah. — Le colonel Pélissier.
L'Afrique a toujours été la terre des prophètes. Abd-el-Kader, nous l'avons vu, avait fait aux ]i:ophètes une guerre terrible. Main ■ tenant que l'Algérie lui refuse la terre et l'eau, d'autres vont essayer de remplir la i>lace qu'il a forcément ([uittée.
Au moment où l'on croit que l'on va respirer, voici que retentit soudainement parmi les tribus de la côte ce cri singulier : Le Bou- Maza !
Les chefs abandonnaient la UiMioualité après quinze ans de lutte, La démocratie arabe ne s'abandonnait pas. Le iieuple lui-même venait à son propre secours, et c'était de ses entrailles (pic sortait cet inspiré, dont les troupeaux eux-mêmes, disait-on, reconnaissaient la ]uiissance, et qui avait eu d'abord pour toute servante une simple chèvre, dont le lait intarissable aurait suffi à nourrir des tribus entières et des milliers de guerriers.
On racontait (|ue le père de la chèvre, jeune, beau, brillant, mar- (|uéau front d'une étoile, élo(pient, avait d'abord paru chez les Ouled- Jouness. 11 s'était fait reconnaître d'abord de ses voisins les plus proches; puis, en i|uel(pies semaines, il avait eu une nombreuse suite avec des ny.uliers et des irréguliers, un chaoueli, un secrétaire, un kasnadar. Son drapeau était rouge. Sa main avait le pouvoir d'écapter les balles, et dans la bataille, tandis que les fusils de ses ennemis le rafraîehissaieiil d'une eau limjjide, lui jiossédait une forteresse vivante dans son cheval, dont tous les crins lançaient la mort comme ceux des coursiers prophétiipies.
Ce qu'il y avait de certain, c'est ([ue ce nouvel aventurier était hardi, entreprenant, et, moitié terreur, moitié persuasion, entraînait beaucoup de monde avec lui. La crédulité de» Arabes le favorisait partout où il n'était pas, et son courage le servait, ainsi que la fortune, partout où il se montrait.
Le Hou-.AIaza savait du reste choisir son terrain. Il souleva d'abord une partie des tribus de l'Ouarenseris, ((ui avaient tant de vieux griefs à venger; puis celles du Dahra, c'est-à-dire du Nord. On donnait particulièrement ce nom à celte autre Kabylie, qui s'étend entre la Méditerranée et le Chelifl', depuis 'l'enez jus(|u'à l'embouchure du fleuve, sur une largeur d'environ ein(|uante lieues et sur une profondeur de vingt au plus. Habité par des Kabyles moitié cultivateurs, moitié vivant d'excursions au dehors, ou faisant le commerce d'objets volés, ce pays est un des plus riches delà province d'Alger et de la province d'Oran, sur lesquelles il est comme k cheval. Si's montagnes, ([iioique moins difficiles que celles de la Kabylie [iroprement dite, ont aussi leurs labyrinthes; mais, grâce à la position des trois villes de Tenez, ."Mostaganem et Oriéansville, on est plus à portée d'y combiner de fructueuses opérations.
Dès c(ue l'on eut annoncé l'apparition du liou-Maza dans le Dalira, Uois colonnes y débouchèrent sous les ordres des colonels Pélissier, Saint-Arnaud et Ladmiraiit. Elles reçurent de iiroiuples soumissions. Il est vrai qu'elles sévissaient avec une rigueur souvent bien cruelle. L'infortunée tribu des Ouled-Hiah en est une de ces preuves si tristes, ([ue la pluuic de l'écrivain a peine à en retracer les douloureux épisodes.
Les Oiiled-i'iiah , au moment oii les eolouiies françaises, suivant une éncrgii|ue expression du temps, travaillent dans k' D.ilira, habitent la partie la plus tourmentée du pays (ils sont maintenant à peu près rayés de la carte des tribus). De leurs hahitatiinis , situées dans de véritables labyrinthes où jamais l'enneuii n'est parvenu, ils bravent les l'rançais. Ceux-ci pénétreraient-ils chez eux, qu'une ressource leur reste : ils ont cet asile iiu|iénélrable (|ue l'on iiomiue les grottes d'I'.LKantara, et auxquelles s'attache, dans toute l'Algérie, le renom d'inipenétraliilité.
Le kantara, dont le nom signifie le pont, est un vaste massif qui joint deux mamelons situés sur les bords de l'Oued-Kreschich. Là siuit les vastes grottes ipie l'on appelle l)har-el-l'resehieh. LesOiileil- Uiali y croyaient avoir mis eu sûreté leurs femmes, leurs enranls et leurs richesses. Serrés de près par le colonel Pélissier, qui arrivait de faire une razzia sur les liciii-'/.enlés, et avec lecpiel devait se joindre le colonel Saint-Arnaud, accourant par l'est, ils vinrent aussi se masser dans ces grottes.
Soixante d'entre eux s'étaient postés en a\aut pour les avertir de l'jirrivée des Français. Di's (|ue eeux-ci furent en \ ue , les Kabyles vinrent avec résolution tirailler eonlre notre avant-garde. Leur l'eu éclata si vif, si aiiilacieiix , (pi'iine partie du goiiiu arabe qui suivait la colonne rabaudiuina avec terreur. Cependant , après les premières iialles échangées, les guerriers Ouled-IUiia s'enfiiiniil pciiir rejoindre leurs frères en défense et en martyre.
Il n'y avait aux grottes ipie deux enirécs sll|lerpo^ées oii conduit un sentier encaissé. I ne eoiupagiiie de grenadiers reçut ordre de suivre cette route diflieile, el d'arrivi'r ic plus pri^s possible delà iitiaili' (les Kabyles; mais ceux-ci fusillaient, avec certitude de les
tuer, les liommes ciii;ap,cs dans celte espèce de ravin. 11 fallut renoncer à une attaque de front.
On songea à un investissement La famine aurait peut-être contraint les Oulcd-Rliia de faire leur soumission; mais le colonel Pélissier était pressé d'aller joindre son collèi^ue. D'un autre côté, il n'avait pas assez de monde pour camper a demeure dans ces montagnes, oii une insurrection ])0uvait anéantir sa colonne; enfin un siéije n'était pas conforme à ses instructions. Il avait ordre, à tout prix, de détruire le ])reslii;e attaché aux retraites du Kanlara.
Une idée infernale, imilée, mallieureusement, au choix, ou de nos guerres civiles ou des guerres des Espagnols en Amérique, avait été indiquée comme moyen extrême par le gouverneur général. On devait effrayer les Kabyles en les menaçant de les étouffer dans leurs grottes par la fumée et par le feu. On pensait que devant une pareille menace toute résistance cesserait.
— Ah çà : lui cria Bazin , est-ce que le conscrit aurait la prétention de passer devant son ancien 1 fais place, et vivement 1
Après avoir, non sans heaucou]» de peine, réussi à se mettre en communication avec les défenseurs des cavernes, ou leur fil eu effet la menace conseillée par le maréchal Bugeaud. Ils la dédaiguèiciil; un de nos parlementaires fut même tué jiar eux.
On jpassa aussitiil à un coiiimcncement d'exécution, pensant que leur dédain ne |irovenail ([lie de la certitude oii ils étaient du peu de fondement d'une menace ]iareillc. IJes amas de liois, de jiailic sèche, furent jetés du haut du Kantara au-devant des grottes. Les Kahyles les enlevaient à mesure (|u'ils étaient lancés; mais la fusillade de nos tirailleurs les ayant refoulés dans les grottes, les fascines jinircut ]iar faire un vaste monceau, auquel il n'y avait plus qu'à mettre le feu.
De quels événements les cavernes du Dahr furent-elles alors le théâtre, personne ne l'a su jamais. Sans doute les marahouts et les chefs s'ojiposèrent à main année à la sortie de la masse, et la forcèrent à attendre rixécution d<' la ineuace faite par le colonel fraiii ais. l'cut-ètre un affreux comhat s'cngagea-l-il au sein de ces antres mystérieux.
Quoi qu'il en soit, la plus grande iiKlécision régnait parmi nos officiers et nos sous-officiers. (>ela n'est ])as possible, disait-on. Il laul qu'ils aient (|iielque part une issue (|ue nous ne connaissons pas. Ce raisonnement, dont nous garantissons l'aiillicnticilé , provoqua cette réponse : S'il existe une issue autre que celles ijui sont investies, on le verra bien.
Aussitcit des matières enriammées sont lancées sur les monceaux de bois et de paille entassés. Comme s'il n'eût point voulu s'associer aux horreurs de ce bûchir hiiiiiain (|ue la conquête française, conquête essentiellement civilisatrice, élevait à la i.alinnalilé arabe, le feu refusa longtemps d'embraser les ma.sses combusliblcs jetées ])ar nos soldats il l'entrée des cavernes. (,)uelques Arabes s'échappèrent, et allèrent non loin de lii puiser de l'eau. On espéra que d'autres
les suivraient, que la soumission aurait lieu. Espérance vaine. Au moment oii le soleil commençait à quitter son zénith, un vent s'éleva, qui porta directement sur les ouvertures du Dhar. La flamme commença à tourbillonner, à s'élever, à lécher les parois du massif, puis à s'engoutïrer dans les cavernes avec des masses de fumée poussées par le vent. Alors nos soldats descendirent. lieaucoiip croyaient que les Arabes avaient fui par quelque issue secrète, ou que du moins ils avaient trouvé un réduit où la flamme ne pouvait arriver. Ce qui encouragea cette dernière idée, c'est que vers minuit le bruit des coups de feu arriva distinctement à l'oreille des troupes. Alors on jeta de nouveau des matières combustibles dans l'ouverture des grottes. Les détonations cessèrent, et il y eut parmi nos soldats un moment d'eff'roi dont aucune langue ne saurait rendre la triste profondeur.
Les Ouled-liiah ne s'étaient-ils donc point enfuis, s'étaient-ils héroïquement laissé brûler ou asphyxier! Cette angoisse dura jusqu'au matin.
Aux premières lueurs du jour , une compagnie formée moitié d'hommes du génie, moitié d'artilleurs, eut ordre de pénétrer dans les grottes. Un silence lugubre, entrecoupé de râlements lointains, y régnait. A l'entrée, des animaux, dont on avait enveloppé la tête pour les empêcher de voir et de mugir, étaient étendus à moitié calcinés. Puis, c'étaient des groupes effrayants (pie la mort avait saisis. Ici une mère avait été asphyxiée au moment où elle défendait son enfant contre la rage d'un taureau dont elle tenait encore les cornes, et (|ue l'incendie avait étouffé en même temps. Ailleurs des cadavres nus rendaient le sang par la bouche , et par leurs attitudes témoignaient des convulsions des vivants. Ici deux époux ou deux amants se tenaient corps a corps, et l'asphyxie avait resserré les liens formés par leurs bras enlacés. Des nouveau-nés gisaient parmi les caisses et les provisions; d'autres étaient cachés dans les vêtements de leurs mères. Enfin , ç,à et la, des masses de chair informes, piétinées durant les luttes intérieures, formaient comme une sorte de bouillie hiiiuaine.
(^)uand on vint redire au colonel toutes les horreurs de ce spectacle, il n'en voulut rien croire. Il envoya son état major s'assurer des faits. Ce fut bien plus affreux alors, car on vida les cavernes des cadavres et du butin qu'elles contenaient. Il y avait plus de six cents morts.
La consternation la plus grande régna alors dans la colonne; on a dit que des soldats ne rougirent pas de profiter des dépouilles des martyrs du Darh-el-Freschich , nous ne le croyons i>as.
Quoi qu'il en soit, il en demeura au colonel Pélissier un surnom terrible. Il est certain cependant qu'il était loin de s'attendre en ordonnant l'incendie à un aussi affreux résultat.
Avec un héroïsme inouï, le gouverneur général prit sur lui , devant l'opinion publique soulevée , la responsabilité du commandement.