‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 205 sur 219 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Les deux systèmes de colonisatiOD. — Intérim du général de la Moricièrc. — Le général Cavaipn.ir dans les subdivisions de Tlemccn. — Surprise du lieutenant Marin. — Sidi-Brahim. — Le colonel Montognac. — Le capitaine Duteitrc. — Le capitaine Géraud. — Le lieutenant Chappedelaine.

Apris les Oiiled l!iah, Sidi-Iirahim ! — Ou dit qu'il y a pour les nations et pour les individus des crimes heureux; nous ne le croyons pas, et ('onfiicius a bien raison dans son proverbe : Le châtiment suit la faute comme l'oiubri' suit le corps.

D'un bout à l'autre de l'Algérie, l'affreux bûcher du Dalir-el- Freschicli fut bientôt connu. Si cet épouvantable loisodc avait soulevé en l'^raiice Ions les cceurs, parmi les Arabes il u^-'ait indigner tous les courages.

Aussi la guerre change-l-ellc subitement d'aspect ; pendant i,'eli|ue temps ce ne va plus être ipic surprises, que massacres. Les mu^ siilmans ne respecteront plus mêmes les prisonniers, et par la tolérance \ bd-el~Kader, manquant cette fois de vues politiqucs,s'associera à cette cniaiilé.

iMais, avant d'aborder la nouvelle ph.ise oii va entrer la lutte (|ue nous résumons, un mot sur une autre lutte, à la suite de la(|uelle le maréchal Bugeaud abaiidoiiiia moiiu'ntaïu'ment le gouvernement géni'ial.

L'opinion publique en h'rance est généreuse. L'exécution des Oulicl liiali donna naissance auv plus fâcheuses exagérations. Les razzias faites par ordre du i;énéral l>iij;eaiid, ce système de guerre liermancnt, cette course continuilie de nos soldats a travers le pays, le ])eu de résultats apparents qui eu ])rovenait, formèrent insensiblement contre le vaini|iieur d'Isly une véritable coalition de ijriefs dont beaucoup étaient fondes. Le gouvirnement lui-même prit parti. Il pensa ipie tout le jiouvoir ne devait pas être ixchisivcmriit concentré entre des mains militaires. Pressé par l'iqiinioii, il rendit rordoiiiianre du I.') a\ ril IS'ib pour la reconslihilion de l'administration civile eu AI ;érie. Le maréchal exécuta l'ordonnance, mais sans dissimuler suu luécuutentement.

ABO-EL KADEH.

D'un aulrc côté , l'on avait tant de fois écrit dans les bulletins qno la conquête était faite, qu'elle était achevée, qu'Abd-el-Kadcr était impuissant, on avait tant de fois proclamé la soumission des Arabes, i|ue l'on se préoccupait fort de tous les moyens de profiter des avant.T[;cs remporlés.

iSur un seul point, tout le monde éuit d'accord: il fallait coloniser; mais comment :' J'elle étnit la grande (|uestion, pour ainsi dire unanimement controversée, tant les systèmes maïKpuiitnt peu. Le maréchal liuijeaud avait le sien. 11 voulait que la colonisation militaire précédât la colonisation civile. Il établissait de petites fermes qu'il doiniait à des soldats ou ii des sous-oflicicrs, avec un petit capital fourni par l'Ktat. Ces fermes, groupées les unes près des autres, formaient autant de postes qui soulageaient d'autant l'armée, et, en les

Le général Bedeau.

multipliant, le maréchal ne désespérait pas de rendre un jour la défense <le l'Algérie indépendante des secours de la France. Une lois la colonisation militaire solidement établie, la sécurité se ferait, et la colonisation civile viendrait de soi-même.

l'.n face de ce système , auquel le maréchal donna un commencement d'exécution, se dressaient une foule d'autres plans. Mais parmi ces derniers, il y en avait un (|ui, tout de suite, s'était emparé de la faveur publiiiue. Le brillant général de la Moricière le développait avec sa chaude et vive élo(iuence.

Dans le systinie du général de la Moricière, il fallait faire plus (|ue coloniser, il fallait civiliser. Pour civiliser, il était nécessaire de faire appel au grand instrument de la civilisation nu)derne : il fallait invocpier et aiipliquer la puissance du capital. La grande spéculation deviit être conviée à s'emparer des terres disponibles de l'Algérie. INul doute i|ue si le gouvernement lui assurait un minimum d'intérêt, elle ne se pressât bientôt pour obtenir des concessions. (Jes concessions, pour les faire valoir, elle appellerait nécessairement des bras, des bras vigoureux, i» la suite des(|uels viendraient tous les arls et toiiles les iiulustries de l'Europe. La civilisation se développer.iit rapide, enUaiuaiite, pliine de rayons. Les Arabes viendraient forcément ii elle, tandis qu'ils trditeriiient toujours en ennemie la froide et précautionneuse colonisation militaire.

Ce système, nous le répétons, séduisait beaucoup de monde; mais il était basé sur une question préjudicielle : appeler le capital.

Appeler le capital (jnelque part n'est pas choses facile. Il faul lui oITrir de grands avantages et une grande séc\irité.

Les grands avantages, le général de la Moricière les trouvait dans des terres considérables, concédées au plus bas prix, et (|ui, avec une mise de fonds relativement jieu élevée, donneraient les produits les plus riches et des produits croissant d'année en année. La sécnrilé, il la pronullait par l'applic.ition d'un autre systinie de i;ouvernenient : ce systi'ine, depuis longtem]is conçu par le général de la Moricière, comme nous l'avons vu lors de la création des bureaux arabes, était l'assimilation réciproque des deux nations. Faire cesser

l'antagonisme, voilà quel était, suivant lui, le problème à résoudre. Il le résolvait ]iar l'assimilation et la civilisation.

Le maréchal liugeaud , moitié pour faire triompher ses idées, moitié aussi par contrainte, quitta l'Algérie le 4 septembre, après avoir reçu ipichpies soumissions nouvelles des Kabyles. Une ordonnance investit .M. de la iMoricière du gouvernement général.

Malheureusement pour lui, AI. de la Aloricière allait |iassagèrement hériter des résultats île toutes les fautes personnelles de son prédécesseur, et de toutes les fautes commises sous son prédécesseur par le gouvernement. Il all.iit hériter des résultats du système de guerre du maréchal, et du systiinc de paix du ministère français.

Le premier avait préparé dans un temps donné les plus terribles représailles; le second avait permis ii Abd-el-kader de se refaire une smalah, une deïra, une petite armée.

Cependant, les premiers jours qui suivirent le départ du maréchal furent heureux. Ouehpies révoltes partielles furent apaisées, liou- Maza fut obligé de se rejeter dans les pentes nord-ouest du Jurjura, où d'abord il ne trouva pas d'appui. Un autre faux prophète, Alohammed-ben-Ahmet, eut tout juste la puissance de se faire condamner à mort.

Mais bientôt tout changea inopinément de face; de la province d'Alger, Bou-Maza, déployant une prodigieuse activité, alla se faire des partisans dans la province d'Oran. ÏNous le verrons bientôt lutter jusque sous les murs de Mostaganem. La chronologie nous force à ne pas l'y suivre encore.

Après le traité des limites, on avait imprudemment retiré le corps d'observation des frontières du Maroc. Lii, dans des contrées non encore parcourues de nos troupes, à l'abri derrière des solitudes, Abdel-Kader s'était lentement reformé. Comme nous l'avons dit, le bruit des cruautés employées contre les Ouled-Uiah vint rajeunir ses entreprises des couleurs de la vengeance, couleurs toujours chères à J'Arabe. Il se prépara il tout employer.

Le général Changarnier.

Une occasion devait lui être nécessairement offerte, cl voici pourquoi.

On avait, il est vrai, choisi le général le plus solide de l'armée pour commander la subdivision de l'iemccn, qui confine à l'ouest au -Maroc, et au sud aux Chott; mais on avait commis la faute de disséminer les forces de la subdivision dans un trop grand nombre de petits postes. (^)uelles (|iie fussent les instructions données aux chefs de ces postes, défendus par de |ietites garnisons, il était évident que l'un ou l'autre de ces chefs sortirait un jour ou un autre, si on lui en ollrail le prétexte. Le reste n'était qu'une question de surprise. Abd-eLKader et les siens, par son ordre, n'attendaient i|ii'une occasion.

A coup sûr, le général Cavaignac était trop prudent pour la leur diinner. Il observait de son côté, avec une grande attention, tous les mouvements de nos ennemis. Il ne lui fut pas difficile de voir à divers symptômes qu'une révolte se préparait. Ainsi, Muley-Scheik,

ABU EL-KADEH.

lieutenant du kalifa d'Abd-el-Kader, Sidi-Mohammed-ben-Abdallah, avait i-to vu dans le pays des Tiaras, où il fomentait des agitations. Diverses tribus se mettaient en marche pour aller rejoindre l'émir sur la frontière; d'autres, particulièrement les Ghossels, voisins des Traras se préparaient à se soulever. Le (jénéral se mit en devoir de briser l'insurrection en deux parts. Pour cela, il prit position entre les deux peuplades que nous venons de nommer. 11 avait avec lui treize cent cinquante bommes et deux cent cinquante chevaux. Cette petite force suffit à sa décision et à son habileté pour remporter de brillants avanlaf;cs. Si fortes que fussent les positions oii se cantonnèrent les rebelles, il les en dëlofjea en leur faisant éprouver de grandes perles. Mais, ainsi ([u'il le reconnut lui-même avec cette abnégation et cette modestie qui l'ont toujours placé hors ligne comme homme et comme citoyen, ces avantages furent des succès militaires complets, mais non des succès politiques. Fanatises dans la résistance par l'annonce qu'Abd-el-Kader rentrait sur le territoire algérien, les insurgés, battus ici, allèrent se reformer chez les Heni-Menir cl les Beni-Khalcd. Le colonel Chadeyson donna dans celte expédition les plus grandes preuves d'intelligence et de ))ravoiire; mais l'arnu'e et le général eurent la douleur de perdre un brave entre les plus braves, le commindanl Peyraguey, ancien vieux sergent de l'ile d'Elhe, et alors commandant des zouaves. Depuis quatorze ans, il combattait avec le héros du méehoiiar de Tlemeen. Il mourut en portant , hors de son tour, secours à une redoute attaquée. 'J'outc sa vie il avait agi de la sorte, c'est-à-dire fait plus que son devoir.

Le général Cavaignac devait avoir cou]) sur coup deux autres grandes douleurs.

A peine venait-il de remporter les avantages dont nous avons parlé, que sentant le besoin de fortifier le poste d'Ain-Temouscben, au nord de'J'Iemccn, entre cette ville cl la mer, il y dirigea un lieutenant, suivi de deux cents hotnmes. La route ne devait pas offrir de difficultés.

Déjà le malheureux lieutenant était presque en vue du poste, sa troupe arrivait au marabout de Sidi Mouea , à une licure de marelie de Temouschen, qviand on lui signala de nombreux contingents arabes. Le lieulenanl reconnut à leur tète, des cavaliers du Magzen d'Oran; mais ces mallieureux passaient du côté de l'émir, et ils formaient l'avant-garde d'une nomiireuse émigralion de tribus. Ils se portèrent sur le petit bataillon français avec de grandes <lémonstrations d'amitié; mais quand le gros des Arabes arriva, le lieutenant, qui ne s'était pas même mis en défense, fut aussitôt désarmé avec sa troupe. On conduisit ces deux cents soldats à Abd-el-Kadcr. Deux cents Français prisonniers, prisonniers sans qu'ils eussent tiré un seul coup de fusil, c'était un triomphe immense. L'émir l'attribua ii la protection de IMabomet, et le renom de la France, pendant un instant, ne fut plus celui de l'invincibilité,

Sidi-Brahim, malgré sou héroïsme, devait affaiblir encore ce renom.

Le lieutenant- colonel de Monlagnac commandait le poste de Djemmà-Gliazouat, sur la côte, à (luelqucs lieues du cap Milonia et du Maroc.

Au moment même oii le général Cavaignac opérait contre les Ghossels et les Traras, on vint apprendre à M. de Montagnae (|ue le ehigi' ou chcik lien-Abd-den-Uossels s'était porté chez ces <leriii< is jiour le compte d'Ab(l-<l-l\ader, que bientôt il ferait sa jonction avec l'émir. Les Souhalia, tribu de la côte, (|ui lui donnaient cet avis, demandaient sccoiir» pour eux-mêmes, et ajoutaient (|u'avec de la rapidité il serait possible de battre le chigr, el peut être de s'emp.irer d'Ab-el-kader. Ces renseignements étaient ou fauv ou perfides, car l'émir en ce moment disposait de toutes les forces d'une insurrection prèle ;» entrer en campagne.

Montagnae se laissa tenter. C'était lui qui, sous le général Baraguey-d'llilliers, avait le plus contribué il détruire lé fameu\ Zi- 7-er(loui;. La gloire de détruire Abd-el-Kader le serra au eteur. Laissant le commaiidernint île I )jeinrMà-Ghazoiuit au capitaine ColTyn, il partit le 21 septembre IS15 sur le soir.

La petite colonne de l'ovenlureux officier était ainsi composée :

Trois relit quarante-six hommes du S' bataillon d'Orléans, et neuf officiers; soivinle-deiix hommes du '.« hussards, et trois officiers; un iiiti'ipri'tc, un docteur, deux boinmes du train.

l'.nlre la cavalerie, les officiers et les bagages, on pouvait compter i|uatre-viiii;ts chevaux et mulets. I.esgilicrnes étaient approvisionnées il soixante cartouches. Il n'y avait jias de réserve. Le colonel se maintint il'abord avec soin en communication avec le poste. Il était, le 22 septembre, ii khaïuis, d'oii il écrivit une première fois au capitaine Oiffyn. <;eliii-ci lui répondit en lui ajipreiiant que le général Cav.iig^nac venait d'envoyer demander du renfort ii Djemmà -Ghazonat. Cette circonstance aurait dû éclairer le brave Montai;nac. Elle [lorla quelque peu de lumière dans son esprit, mais il combattit celte lueur au moyen de raisons d'honneur. \ oici sa seconde el dernière lettre au capitaine Coffyn :

« MoiN CIIIÎB CAPITAINE,

» Envoyez tout ce que le colonel de Barrai vous demande.

" Je ne puis donner les hommes du bataillon de M. Froment- Coste.

• Nous sommes entourés de goums considérables, composés de gens du Maroc. Nous avons eu quelques coups de fusil avec eux.

• Abd-el-Kader arrive ce soir à Sidi-Bou-Djenara.

• Je ne puis rejoindre Djcmmà-Gazbouat sans m'exposer à une déroute complète.

» Je vais me tenir sur la ligne oii je suis établi.

» Envoyez-moi demain des vivres pour deux jours, et de toute nature, par les Soubalias, au bivouac, sur l'Oued-Taouli.

Il l'aites toujours de même; tenez -moi au courant de tout. 11 faut huit mulets pour les vivres.

» Tout à vous , De Montagnac. »

Après avoir écrit cette lettre, le colonel reçut de nouveaux renseignements, non moins faux que les premiers, et qui le décidèrent à ab.iiiilonner son bivoiiao de l'Oued-Taouli, et à porter son camp sur le ruisseau de Sidi- Brahim. Là on vint encore l'avertir perfidement (|u'Abd-el-Kader s'avançait, suivi d'une faible escorte, et ignorant absolument qu'il y eût des Français sur son passage.

De Montagnae (piitte aussitôt le camp, et le laisse à la garde du commandant Froment-Coste. Oiiant à lui, il marcbe avec trois compagnies du S'' chasseurs et les soixante hussards du 2" Il est à peine à trois quarts de lieue <lu camp, que l'on voit blanchir au loin les burnous des Arabes. On se hâte pour les joindre. Ils sont en effet en assez petit nombre. Deux pelotons de hussards, ayant à leur tète le commandant Courliy de Cognord, les chargent avec succès. !Mais aussitôt qu'ils sont engagés, une véritable armée de cavaliers paraît sur la gauche. Elle écrase notre poignée de cavaliers. Cognord tombe démonté et blessé. Le capitaine Gcnlil-Saint-Alphonse , qui commande après lui , a la tête brisée d'un coup de pistolet, et le chef arabe qui le frappe lui crie le nom de l'émir. C'était Abd-el Kader lui-même qui venait venger les Ouled-liiah.

Que faire contre une pareille surprise:' .Montagnae n'a pas un seul instant la pensée de se rendre. • Défendons-nous, enfants! » s'écrietil. En même temps il charge avec ce qui lui reste de hussards sur les masses ennemies; mais les Arabes ne lui Lussent pas le temps d'arriver jusqu'à eux. Une balle mortelle l'arrête. On l'assoit sur un tertre. Là, sentant la mort venir, il communique à sa troupe le courage surhumain qui l'inspiie. Il la forme en carré, et envoie prévenir par le maréchal des logis Barbie la réserve laissée au camp.

Le carré qu'il a formé se défend; mais trois ou (piatre mille Arabes l'entourent, le harcèlent, le fusillent. Les hommes tombent un à un. Ceux (|ui restent resserrent silencieusement leurs rangs. Le colonel, en mourant, applaudit à leur héroïsme, mais cherche encore à les sauver. « Ne vous occupez pas de moi, leur dit-il, abandonnez la partie, allez là-bas. >< Et il leur montrait le marabout de Sidi-Brahim. Mais l'héroKiue carré veut mourir autour de son chef. Trois longues heures il repousse les charges des Arabes. Les mains s'engourdissent, les cartouches commencent à manquer. La cavalerie de l'émir précipite ses attaques, l'.iifiii, encouragée par le silence de ces soldats dont les fusils deviennent inutiles, elle s'avance à bout portant, et la petite forteresse vivante s'écroule, ensevelissant encore plus d'un musulman sous ses débris.

l'endaiil ce temps, le commandant Fromcnt-Cosle, qui est sorti au premier avis, emmenant la 12* conipai;nie el une section de carabiniers de son bataillon, a été, lui aussi, entouré par les troiijics de l'émir. Elles l'ont empêché de faire sa jonction avec le carré du colonel, et, ainsi isolé, il a été littéralement haché par l'ennemi.

A quoi lient le destin des hommes! Si l'ordre du général Cavaignac eût été exécuté, Fromenl-Cosle el son bataillon auraient échappé au massacre.

De la colonne de M. de Montagnae il ne demeurait plus à la fin que qiiatre-vingl-lrois hommes , eomiuandés par le capitaine de Géraux el par le lieiiliuiaiil Chappcdelaine.

De Géraux exécute la dernière volonté du colonel , il bat en retraite vers le marabout de Sidi-Brahim. Sa retraite s'accomplit en bel ordre, mais il perd cinq soldats.

L ne fois retranchés dans le maraboiil, un espoir reste à nos braves. La colonne de M. de Barrai opi're à qiielc|iies lieues : elle a peut-être entendu la fusillade. On iniprovis<> un drapeau, (|iie l'on plante au haut de l'édifice malgré une grêle de balles; puis on se range de maniire à soutenir un assaut, car pour un siéije il n'y faiil pas songer. On ii'a plus (|iic quatre paquets de earlouehes. Les vivres sont resli'S aux bagages.

D'un autre côté, .Abd-el-Kader a perdu beaucoup de monde. On miiimure auloiir de lui. Il a promis une facile victoire, el depuis le malin les Fiançais disputent le triomphe. L'émir, pour en finir, offre une eapllulatiiin,

Di' (iéraiix la refuse, n Niuis sommes décidés à faire comme le colonel, ré])on(l-il à l'envoyé di' l'émir. Nous attendons lassaiil. Faites vile, el faites bien, car ])as un de nous ne se rendra."

.\bd-el-Kader insiste. Pour vaincre cette résistance qui l'arrête et ([ui eomi>romet son prestige, <|ui peut cciin)iidnietli'e aussi le succea de sa réiiiqiarition , il conçoit une idée dont la barbarie pèsera lonj}-

AbU-EL-KADER.

temps sur sa mémoire. Avisant parmi les Français qui n'ont pas réussi à se fiiirc tiur, et que les Arabes tioiinoiit prisonniers, un capitaine à la mine haute et lière, Il l'inlerpelle, el le charge d'ohteniila reddition du marabout. • Tu mourras , lui dil-il, s'ils ne se rendent pas. >>

Dulerlre, c'est le nom de ce brave, s'avance près du marabout. « Ayez soin de ne pas vous rendre, vous autres, cric-t-il héroïquement à Géraux , vous voyez le métier que l'on fait faire aux prisonniers, n — (,>ue leur as-tu dit? Oue t'ont-ils répondu;' lui demande l'émir à son retour. — Je leur ai dit de coinl>atlre, et ils combattront. »

A toutes les époques, chez les peuples les plus barbares, on eût pardonné à un tel héroïsme. Abd-el-Kadcr, poussé peut-èlie par les siens, ne pardonna pas. Dutertre paya de sa tète une action sublime.

Cependant les Arabes se pressent et tourbillonnent autour du marabout. Ils l'attaquent par deux fois avec une sorte de ra(;e. Deux fois ils échouent contre le courage et le sang-froid de cette petite troupe qui leur fait face sur les (juatre côtés de l'édilïce. La nuit vient donner (pielque répit à nos braves, ils en profitent pour faire des préparatifs de défense. Ils creusent aux murs des meurtrières, et coupent en (|uatre, et même en six, leurs dernières balles. Dès le matin du lendemain , nouvelle attacpie de la ]iart des Arabes, nouvel insuccès. Pendant trente-six heures, les baïonnettes françaises font merveille. L'émir renonce alors à l'emploi de la force. Après avoir pnco.sidtour du marabout trois corps, chacun de cent cinquante cavaliers environ, il se retire avec sa ])etite armée.

La sanglante aurore du troisième jour se levail. Uien ne semblait plus imiiossible ii ces hommes (|ui, (lepuis trois jours, luttaient un contre cpiarante. Ils avaient repoussé une armée; ils avaient résiste à la faim , a la soif: que no feraient-ils pas encore?

Sur l'ordre de Géraux : les voilà qui s'élancent inopinément liors de leur glorieuse ' citadelle, qui eidèvent un des postes d'<d)servalion, et ipii, se formant en carre de tirailleurs, effrayent et maintiennent au loin l'ennemi.

Ils atteignent ainsi un ravin qui leur promet de la fraîcheur et un pende repos; mais, comme ces nuées de vautours qui s'attaquent aux cadavres, les kabyles sortent des villages environnants, et les heureux défenseurs du marabout ristpient de trouver leur tombeau là où ils espéraient trouver la délivrance, ils font un dernier effort, franchissent encore une fois celle nouvelle ligne d'ennemis acharnés, et se rallient à l'ombre d'un champ de figuiers. Là, ils se comptent. Ils ne sont plus que quarante, parmi lesquels Chappeilelaine. \ oyant ce petit nombre, inaccessibles à la pitié comme à l'admiration, excités, an contraire, par cette résistance inouïe, les Kabyles reviennent à la cliarije avec ces cris rauques qui ressemblent à ceux des oiseaux de ]U'oie. l\os braves n'ont plus une seule cartouche, ils s'embrassent en se disant un dernier et sublime adieu, sous les regards de ce ciel qui ne vient jias à leur secours; puis, jetant ces fusils (|ue leurs bras ne peuvent plus supporter, ils se précipitent sur les ennemis, sans ordre de combat, la oii ils peuvent frapper, la baïonnetle au poing. C'est ici que de Géraux tombe, avec vingt-cinq de ces derniers quarante. Les autres s'échappent, traqués comme des bêtes fauves el se retournant comme des lions blessés.

Pendant ce temi>s, les communications avec Djemnià-fiiiazouat avaient cessé. Le capitaine Kolïyn atteinlait vainement des ordres, et vainement aussi envoyait chercher des renseignements. Les rumeurs les plus tristes commençaient à circuler. Ce (pli était resté de garnison demandail à sortir; mais l'étal de la contrée et la faiblesse numéricjue du corps ne pouvaient le permettre. La plus cruelle incertitude régnait; les récits des habitants du pays augmentaient à chaipie instant les douleurs du doute affreux qui commençait à saisir tous les cœurs. Dans la soirée du 21 enhn, l'on vit arriver un hussard du 2', mourant de fatigue et de faim, la tète égarée, les habits eu lambeaux, les (jenoux meurtris. Il raconta une partie du désastre. Le lendemain au matin, un carabinier, nommé iiapin, se niontra.il avait assisté à la surprise, au massacre, el avait réussi à regagner la garnison en marchani de nuit. Sa narration fut confirmée par un Kabyle, du nom d'KI-Dervich , ipii annonça <|ue l'émir, vaiiupicur, s'approchait pour attaquer la ville. On se mit en élal de défense, prêt à faire comme à Sidi-lirahim.

le '2I'> au matin une vive fusillade se fait entendre. On aperçoit au loin des hommes qui fuient vers Ghazouat. Le capitaine Corsy, du 'i" chasseurs, sort de la place. 11 voit déboucher, près du village de l'Ouled- Ziri, plusieurs hommes sans armes, poursuivis par des Kabyles, il se liàte de leur porter secours, et arrive assez à temps pour en sauver douze , et ramasser huit cadavres. C'était tout ce qui restait de la colonne de M. de Montagnac.

\insi, à cette grandi' mais liéiiïïiiiie, mais sublime cataslro|)he , il n'y avait que quatorze survivants; leurs noms méritent d'être connus. C'étaient les hussards Davanne et ISatalie; le caporal de chasseurs Lavaissière ; les carabiniers Léger, l'Apparat, iMichel Siel, Siès lilaiic, Antoine, Armand, Dellïeu, lïapiii, et les chasseurs I.ani'iois et Uaimond.

Tous les officiers, de Montagnac, Froment-Coste, Gcntil-Saint-

' S8 septembre.

Alphonse, Klein, nutertrc, Ghargèrc, Burgard, de Raymond, Thomas, de Géraud, (Miappcdelaine, étaient tués. Un seul, de Cognord, était fait prisonnier. L'incertitude régnait sur le sort du lieutenant Larrazé. l.e docteur Uozai;uctte et l'interprèle Lévy devaient subir la même mort que les chefs.

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