‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 206 sur 219 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Insurrection dans la province d'Oran. — Le colonel Walsin-Esthorazy. — Expédition du général de la Moriciére pour venger les braves de S di-Hiahini. — Combat d'Aïn-Kebira. — Èrhei-s du Bou-Maza. — Retour du maréchjl Bugeaud.

On rapporte qu'après ses inutiles assauts de Sidi-Krahim, Abd-el- Kader fut saisi d'un découragement profond. Quelle esjiérance y avait-il pour lui de chasser les FraïuNiis de tant de places si bien fortifiées, dans lesquelles ils tenaient garnison, lorsque leur courage transformait en forteresse iin|)renable un vieux marabout défendu par une poignée d'hommes? iMais le prophète a dit : « l'ii ne t'arrêteras (|u'avec la victoire. » Abd-el-Kader était encore une fois lancé dans les attaques, il ne pouvait reculer. D'un autre céilé.les tribus se déclaraient peu à peu pour lui. On les voyait sur les frontières marocaines plier leurs tentes, ramasser leurs bagages, pousser devant elles leurs troupeaux, et se diriger vers l'ouest, disant sur leur passaj;e (fu'elles allaient chercher une terre libre, oii les femmes et les enfants ne fussenl jias exposés au massacre. Cette émiijralion avait r[uelque chose de sombre el d'eiïrayant. Llle gagnait avec une étrange rapidité. L'émir protégeait ce mouvement avec une petite armée d'environ mille cavaliers et douze cents fantassins. Les plus braves venaient le joindre souvent de très-loin, et de nouveaiiv lieutenants allaient jioiir lui prêcher la guerre souvent à la portée même du feu de nos colonnes. Des aumônes abondantes lui arrivaient du !\!aroc et de l'Algérie. Ses soldats vivaient pour ainsi dire de rien. Sa doua, campée au loin, à Sebka , se grossissait chaque jour : elle jiouvait alors contenir ciii([ ou six mille àines.

De l'ouest, le mouvement gagnait avec rapidité. Il fallait l'arrêter, ou se voir aux prises avec une insurreelion générale.

Tous les chefs de colonne montrèrent en ce moment une énergie à la hauteur des circonstances. Cavaignac, en attendant de nouvelles forces pour prendre largement l'offensive, maintint toutes les tribus autour de TIeineen. Le colonel \Valsin-Eslerhazy, successeur de .Mustapha-ben-Isinai'l , à la tète du niagzen d'Oran, se dislingua eu arrêtant par un cou]) hardi l'émigration des (^nled-Kalla et des Ouled- /.air. Il se rendit jiaiiui eux, suivi d'une jietite troupe de Douairs et de Smélas. Les chefs des tribus reliisant d'obéir à ses injonctions, il en tua deux de sa main. Les tribus rétrogradèrent.

D'un autre côté, avec une intelli|;ence et une activité remarquables, Bou-\Liza opérait dans la subdivision de -Most.igaiiem. Là, le gi'iiéial le Pays de liourjolly s'élanl porté chez les Flittas, pour y jiunir quelques brigandages, trouva celle populeuse tribu en pleine insurrection. Dès le 21 septembre, date piobablement fixée [lour l'insurrection ginérale, il fut attaqué, serré de près, et obligé de livrer les plus rudes combats d'arrièie-[;.irdc. A Touïza, par exemiile, chez les Béni Dargouïa, le lieulenaiil-colonel Berthierun de ces officiers d'élite qui ne se remplacent pas et que tout le monde pleure, trouva la mort dans la plus chaude affaire de celle campagne p.irticiilière. Autour de son corps, une lulle acharnée s'engagea. Les Kabyles y eurent le dessous; et la colonne put gagner Bel-Acel, où clic se fortifia.

Là, une audace irréfléchie, mais heureuse, fit tout changer de face. Le colonel 'Parlas, commaiidanl la cavalerie de l.i brigade, batlait la rive gauche de la Mina pour y maintenir l'ordre. Il apprend qiK^ Bou-Maza est dans le voisinage. Ce rapide chef d'avenliires, avec son drapeau rouge, ses douze cents cavaliers et une iiombieuse infanterie, s'est précipité sur une tribu à nous, celle d'I'.l Laribi. Il l'a pillée; il a incendié les maisons de ses chefs. On avertit le colonel l'artas (|iie la petite année du seliériiVsc retire ployant sous le bulin. Aussitôt le cohuiel, qui n'a avec lui que deux cent cin(|u.inte chasseurs, se met à In poursuile de l'ennemi, l'atleint, le charge, comme s'il eût en derrière lui deux mille hommes. Les cavaliers du Bou- Maza, malgn- les imprécations de leurs chefs, se débandent pour sauver le fruit de leur razzia. Ils laissent les fantassins aux prises avec nos cavaliers, qui en ont bon marché.

Dans le raxnn de Mascara, le général Géry comprima aussi avec énergie l'insurrection.

Tous les malheurs étaient réservés à la subdivision de Tlemcen, (pii, nous le répétons, ;ivait été beaucoup trop peu garnie de troupes. A son extrémilé sud se trouve le poste de Sebdou. Ce poste a pour chef le coinmandani Billot, (^e brave soldat se laisse, avec le lieutenant Dombasie, et iiualrc ordonnances, attirer dans un guet-apens dressé par un nouveau kalif.i d' \ lui cl-kader, nommé Bou-Giierrcra. iMais l'assassinat de nos malheureux olliciers ne ])rodiiit pas au lieutenant de l'émir le gain (|u'il en attendait. La garnison de Sebdou, enflammée d'indignation, ivre de vengeance, résiste à toutes les attaques ; mais les tribus des environs émigrent vers le Maroc.

co

ABDEL KADER

Tout cela, qu'on le remarque bien, se passait presque à la fois. L'insurrection débordait même jusque sur la province d'Alijer, où le colonel Saint- Arnaud, qui commandait à Orlcansvillc, délit, avec peu de troupes, les lieni-Ouraghr révoltés au nombre d'environ trois mille.

A la rapidité des Arabes, le ijouverneur ijénéral par intérim, de la Moricière, répondit par une rapidité presque sans exemple dans les annales de la guerre. En quelques jours, il se porte au secours de la subdivision de Tlemcen, rejoint le ijéncral Cavai;;uac au défilé de lîab-ïaza entre le district de Lalla-Magliiiia et celui de Djcmmà- Ghazouat, ravitaille, relève des postes, en débloque d'autres, et, le 6 octobre, se trouve en force devant Abd-el-Kader. Une semaine s'était à peine écoulée depuis les derniers événements.

L'émir campait alors de sa personne à Ain-Kebira avec environ trois mille cavaliers. Il activait les mouvements insurrectionnels des Ghossels et des Traras et appelait à lui les populations pour la défense du col d'AVn-kebira, par lequel il fallait nécessairement passer pour attaquer et forcer à la soumission les tribus réfuijiées dans le système montaijneux compris entre Lalla-iMaijlinia, Djemmâ Ghazouat et remboiicliure de la Tafna.

Le général la Aloricièie avait avec lui quatre mille cinq cents fantassins, quel(|iies escadrons de cavalerie et dix pièces de canon. Il se trouva dans les environs du col, a l'Oued-Talala, le l-i octobre, et reconnut la position de l'ennemi. Elle était formidable. Des milliers de Kabyles couvraient toutes les hauteurs. I.a cavalerie d'Abdel-kader se déployait à gauche du col.

Toutefois on pouvait aborder la position, à droite par un sentier couvert, à gauche par des pentes escarpées, et exposées au feu de l'ennemi; mais, si l'on se divisait ainsi, en deux colonnes, on laissait entre soi un mamelon garni de nombreux fantassins.

Le général <le la Moricière avait trop d'habileté pour commettre cette faute ou pour attaipier d'un seul côté, et exposer ainsi l'un de ses flancs. Il fit trois colonnes. Celle «[ui devait gravir les hauteur» de gauche, sous le feu de l'ennemi, fut naturellement donnéeà Cavaignac; le colonel Gaeliot eut le commandement de celle de droite, qui marchait jiresque à couvert. Quant au général en chef, il devait conduire la colonne de réserve chargée d'emporter le mamelon du centre. Cavaignac enleva littéralement sa colonne, qui se composait du W de ligne. Hapidement portée sur les hauteurs, elle culbuta reimemi. Les deux autres colonnes réussirent éi;aleiuent. Ab-el- Kader, qui se réservait pour tomber sur nos troupes, si elles éprouvaient un moment d'échec, ne jugea pas à projios d'engager sa cavalerie. Il se retira poursuivi par les huées des insurges, qui ne comprenaient rien à sa stratégie expectante.

Vainqueur, le général de la Moricière accomplit alors avec une impétuosité irrésistible un plan aussi ingénieux (|ue fécond. C'était de tourner par l'ouest toutes les tribus qui se dirigeaient vers le Maroc et de les ramener vers la mer, oii elles seraient lorcées de se précipiter si mieux elles n'aimaient se rendre aux Français.

Tous les ennemis que l'on rencontra furent ou balayés, ou poussée en avant. Ou franchit, toujours battant, d'aflVcux défilés, et l'on finit par atteindre le but proposé. Les Traras, les Ghossels, plusieurs fractions des Beui-Amer, acculés à la IMéditerranée , vinrent demander l'aman. En le leur refusant, le général pouvait venger par des flots de sang la trahison de Sidi-lirahim. Il lui suflisiit de pousser ses soldats en avant. Il jnéféra montrer la France sous le jour de la plus grande magnanimité. Il reçut la soumission des rebelles.

Pendant ce temps, le Hou-Maza , toujours entreprenant, venait se faire battre jusque sous les murs de IMostaganem par le lieutenantcolonel Mellinet.

L'insurrection se calmait donc ou était progressivement vaincue. Le gouverneur général par intérim était au moment d'acipiérir une grande gloire. Mais Bugeaud, dès les prcmii'res nouvelles des désastres, avait su habilement se poser en homme complètement nécessaire. L'opinion s'était retirée de lui après le massacre des tJuled- Riah. Elle lui revint <|uaud on vit Abd-cl-kader sembler ]irofiler de son départ pour rentrer eu Algérie. Lirs journaux du temps ont retenti des débals (|ui s'élevèrent alois, et auxipieU le vainqueur d'Isly se mt^la par l;i plume. Le ijouveriiemeut général lui fut rendu avec des pouvoirs plus considérables (|ue d'abord. On renforça aussi l'armée de douze mille lioinmes.

Il se trouva, de cette façon, que Kugeaud put recueillir la moisson préparée par de la Moricière, tandis i|ue celui-ci avait hérité des conséquences funestes de la terrible guerre faite par son prédécesseur.

Page 1