CHAPITRE XXXI
Fin ilo I84!i. — Hésitations du maréchal Bugrauil ; désastre de Sétif.
Arrivé à Ah;er le I :l octobre, le maréchal Itugcaud ne perdit pas un seul instant pour arracher à son lieutenant la gloire de la pacification. Il se dirigea Iciut aussitôt vers l'ouest avec une colonne de deux mille hommes.
La proi-lamalion iju'il adressa aux Arabes el aux Kalijles aiiiiuuçait
une nouvelle phase guerroyante et administrative. 11 est nécessaire de la mettre sous les yeux de nos lecteurs.
• Arabes et Kadvi.es,
» Il semble que le démon de la folie se soit emparé des esprits d'une partie d'entre vous. Poussés par les instigations incessantes d'un chef dont l'ambition ne respecte ni votre repos, ni voire fortune, ni votre existence mèuie, bon nombre de tribus se sont mises en révolte contre l'autorité du roi des Français, sans avoir aucun espoir raisonnable d'atteindre leur but.
)) Pensent-elles que la France, qui compte des millions de guerriers, leur abandonnerait la victoire, lors même i|ue, par impossible, elles obtiendraient un grand succès sur ceux (pii sont actuellement eu Algérie ?
• Grande erreur de leur part!
» Des armées plus formidables i[ue les premières arriveraient bientôt, et il ne pourrait , finalement, résulter de la lutte, ipie la destruction totale de la race arabe.
» Nous, qui ne voulons pas la détruire, nous, qui voulons, au contraire, augmenter sa prospérité sans changer sa religion, nous vous devons des avertissements paternels.
» Fermez enfin l'oreille à cet ambitieux imposteur qui se dit votre sultan, et qui s'inquiète fort peu de vous sacrifier, dans le fol espoir de satisfaire ses vues ambitieuses.
» Il a été vaincu et chassé quand il avait une armée régulière, quand il disposait de tout le pays, ([uand nous ne possédions que quelques villes de la côte.
» <Jue pourrait-il donc faire aujourd'hui?
• lîieu, absolument rien, que (|ucl(|ucs razzias; quel(|ues coups de main sans portée, qui, en se prolongeant, achèveront votre ruine qu'il a déjà si bien commencée.
>) Il vous enflamme au nom de la religion; mais en quoi, oii , et comment avez-vous été troublés par nous dans votre culte'
» Avons-nous essayé de xous le faire abandonner? Won. Partout, au contraire , nous avons relevé et restauré vos mosquées et vos marabouts, et nous vous avons protégés d.ins la pratique de vos croyances.
1) Jusque dans nos camps, le canon annonçait tous les jours, pendant le rhamadan, la cessation du jeûne.
» Comment nous avons-vous traités après la victoire? Ne vous avons- nous pas rendu vos femmes, vos enfants, vos vieillards, et souvent une partie de vos troupeaux?
• N'avez-vous pas reçu de nous des grains pour ensemencer vos terres ou pour vivre, quand, par suite des maux de la guerre, vous étiez dans un dénûmeut absolu ?
o IMus tard, nous vous avons administrés avec autant de bonté et de douceur que nous administrons les Français. Si vous ne le reconnaissez pas, si vous préférez à ce gouvernement paternel le gouvernement tyrannique et cruel d'Abd-cl-Kader, c'est la lumière de Dieu qui vous a abandonnés. Vous ne pourrez vous plaindre qu'a vousmêmes des maux ([uc vous aurez provoqués... J'arrive avec une seconde armée. Je ne laisserai pas le plus petit coin des contrées rebelles sans le parcourir; je poursuivrai partout les tribus révoltées, et si elles persistent à ne pas revenir soumises sur le territoire, je les bannirai pour toujours de l'Algérie , et je mettrai d'autres populations à leur [ilace. "
Ce langage était habile et ferme. L'exécution ne fut point ii la même hauteur.
L'amour- propre du gouverneur général paraît eu avoir été la cause.
En effet, ])our terrifier l'insurrection, pour forcer l'émir, pour arrêter l'émigralion , il y avait un plan bien simple à suivre, c'était de se porter imniédiateiucut avec des forces suflisantes dans la subdivision de Tlemcen, et d'achever là l'œuvre du général de l.amoricière.
Bugeaud ne put se résoudre à suivre la ligne si bien tracée par son lieutenant. Sous prétexte de ne laisser dans l'intérieur aucune prise à l'insuireclion , il néi;lige eomplélement l'ouest, et au lieu de se transporter pour en finir aux frontières du Maroc, il laisse la guerre se développer de ce côté. (,)iiaut à lui, il ne réunira toutes ses forces contre Ab-cl-Kader que lorsi|u'il n'aura plus rien à craindre des tribus.
Ce plan ne répondait en rien à la hardiesse accoutumie des mou vements du gouverneur général. Il cachait ou la pensée de ménager l'émir ou la jalousie d'un chef qui veut faire autrement que son subalterne. I.a guerre en fut piolongé<> de plus d'un an , el tout languit.
Nous n'avons plus, en effet, » signaler pour la lin de l'année IS'ii que les deux expéditions du maréchal contre les l' lillas cl dans l'Ouarensenis. Elles n'eurent aucun résultat bien reiuarc|iial)le. l.es l'TiKas échappiTent en partie cl ])urcnl joindre leurs forces à celles de l'emir. Alors seulement le maréchal se mit 11 la pcnirsuite de notre inlatigable ennemi.
On était eu décembre. La province de Constantine, pendant que Bugeaud opérait maintenant sans éclat dans l'ouest, eut aussi sa catastr.iphc.
ABD-EL-KADER
Cette province recevait tous les contre-coups des succès et des insuccès de nos troupes dans la province du centre et dans celle de l'ouest. Une révolte y t'clate dans le Hodna. Prèchée par le fanatique et courageux Si-Saad, elle ne tarda pas à i;ai;ner une partie de ce licleznia où nous avons vu naijuères opérer le duc d'Auniale. Le général Lev.isstur commandait par intérim; il prend avec lui deux mille baïonnettes et deux cent cinquante chevaux, et le voilà parti. Il a d'abord de grands succès, comme toujours, avec les colonels llerbillon et de Bouscarens et le clicf de bataillon de Liniers; il bat les insurgés dans le Djebel-P'ougal, et enlève aux Oiiled-lienacem et aux Oulcd-Abd-el-lN'our du blé de <|uoi charger deux mille mulets. Mais bientôt la fortune change sous l'empire des éléments.
Le cénéral I.evasseur avait au cœur la pensée de ne rentrer à Constantine qu'avec les soumissions des principales tribus du massif et qu'après une victoire complète sur Si-Saad. H reiut , en eflèt, les assurances pacifiques des Saharis, des Ouled-Saanoun et des llal- Bou-Thaleb. Il battit deux fois SiSaad à Koum-liou- Thaleb et à Ras-oued-Sisly, où il lui prit son drapeau. Les Monassa et les Ouled- Adjaïz vinrent aussi lui demander l'aman.
.lusque-lii, malgré la saison, le ciel s'était maintenu assez beau. Mais, le 2 janvier, une tempête neigeuse se développa dans les montagnes. La neige tomba tout le jour et toute la nuit. Le général I.evasseur profita d'une bonace pour quitter la montagne et redescendre dans la plaine. Il n'avait pour gagner celle-ci qu'un défilé de 1,500 mètres à traverser. Il se mit en marche dès sept heures du matin.
Déjà la moitié du convoi , la cavalerie et le bataillon d'avant-garde était hors du défilé, quand vers dix heures des rafales de neige, poussées par lyi vent glacial, obscurcirent l'horizon. On n'y voyait plus à une distance de vingt-cinq pas.
Rétrograder ou s'arrêter était également impossible; le général fit continuer le passage et se dirigea vers Sétif, dont il n'était séparé (|ue par une distance de quinze lieues.
Alors commença une véritable petite retraite de Moscou, moins les ennemis. Les soldats, français et indigènes, tombaient engourdis par le froid. Nos fantassins surtout jonchaient la roule de leurs cadavres; ils s'asseyaient, disaient-ils, pour prendre quel(|ue repos; les elTorts des officiers étaient impuissants à les ranimer. .Après l'engourdissement, la mort les saisissait. ,Si une troupe ennemie les eût suivis, peut être l'action du combcit les eût-elle soutenus. Mais, émus de liitié à la vue de ces soldats dont les corps marquaient sur la neige le chemin de la colonne, les Arabes cherchaient à leur porter des secours. Ceci dura neuf longues heures, au bout desquelles le général Levasseur toucha enfin Sétif. Les habitants sortirent au-devant des débris qu'il ramenait. Ln ofl'icier, suivi d'un détachement, fut envoyé pour relever les morts. On en compta soixante-quatorze. Heaucoup des hommes (|ui avaient pu gagner la ville ou de ceux que l'on avait rap))ortés à moitié gelés, moururent à l'hôpital. (^)uel(iues relations estiment à ciiKj cents le nombre des soldats de la colonne (|ue les médecins curent à traiter.
Cette catastropbe acheva de jeter une teinte lugulire sur les événements de 1845 en Algérie. Jamais il n'y eut plus de dégoût de la colonisation qu'en ce temps-là. Cependant l'adresse des députés au commencement de 181G félicita le gouvernement de ses succès en Afrique.