CHAPITRE XXXII
Persévérance d'Abd-el-Kader. — Ses entr<;prisps précipitées sur tous les points de l'Algérie. — AsseniHi'e kabyle défavorable ù ses prétention". — Combat de Ben-Ndhar. — Succès des généraux la Moricière et Cavaignacdans l'oiiest. — Prise des Ouled-Kiah — Le faux sultan Sidi-Fadel — Défection des Haclieni.
La faute (lu'avait commise le général Biigeaud se fit ressentir à toute l'annéequi suivit les événements de Suli-Brahim. D'autre part, jamais Abd-el-Kader ne montra |)lus d'activité, plus d'esprit d'entreprise et plus d'audace. Il semblait ([u'il ne connût ni les obstacles ni les distances.
Nous le voyons , chassé du Tell , traverser comme une flèche le pays des Flittas, et aller chercher des forces et des subsistances dans le siid-iiuest de la province d'Oran. Défait de ce côté, il continue à entretenir des intelliginres avec les tribus insoumises, et cel.i jusque dans la province <le Tillcry. l'andis que Jîou-Maz.i reparait du côté d'Orléansville et se fait battre le i'J janvier à Tcdjua ]iri's de 1 1 ni's, il se précipite à travers le Djeliel-Aïuour, entruinc avec lui (|iielques-uns des Ouled Naïl et d'autres mécontents. Les tribus du petit désert de la subdivision de Médéali sont surprises par lui. \e pouvant se défendre, elles s'abandonnent à ses séductions et le voilà de nouveau à la tète d'une [iclile armée, presque loulc de bonne cavalerie.
Avec cette force il couioit les ])lus grands projets et les exécute. Ses alfidés lui ont a|)pris (|ue la vallée de l'Isser est mal gardée; il s'y précipite, Ouel([ues heures lui suHisent pour y rcuiporlcr de nouveaui succès et gorger ses cavaliers de butin pris sur nos allies. Mais
le général Gentil était alors en observation sur l'Oued-Corso. Il est prévenu ipie des mouvements extr.iordinaires ont lieu parmi les Issers. On lui dit que lien-SiiIem, kalifa d'.\bd-el-Kader, est en armes, et on lui indique la place de son camp, à Chcrg-el-Tobboul sur l'Oued-Djemma. Le général Gentil masque aussitôt avec soin ses mouvements, et , de concert avec le colonel Blangini , réussit à surprendre de nuit les jirincipaux rassemblements. L'émir, mal servi par le courage des siens, n'a que le temps de fuir, laissant ses prises aux mains des nôtres et perdant jusqu'à cinq cents fusils avec les- <|iiels il se proposait d'armer ses amis de la Mitidja. D'autre part, le gouverneur général , aidé du général Bedeau, manoeuvre, suivi de iorces suffisantes, de manière à couper la retraite de l'ennemi à travers les tribus soumises. .Mais Abd-el-kader trompe ses prévisions; sa str.itégie défie les difficultés : il quitte les vallées accessibles et gravit les pentes ardues qui sont :iu sud du Djerdjerah , trouve un asile et des forces chez les Benï-/,ala , et là , entouré des Kabyles, il trône encore une fois comme le chef des croyants.
Les chefs de la Kabylie ne désiraient rien tant que l'indépendance; mais ils la voulaient complète. Un sultan, (jucl qu'il fût, arabe ou français, n'était point leur fait. L'émir, dans la grande assemblée de Bordj-el-lîogdni, tenue le 27 février, ne sut pas les convaincre. Il espérait tout mettre en feu. Il lui fallut ((uitter ce pays en fugitif. Désespéré, mais non vaincu, il ijuitta les montagnes avec la rap'îdité de l'éclair, et deux jours après son départ on le retrouve à cinquante lieues de là, enlevant la tribu des Douairs presque sous le canon d'un camp français, après avoir traversé la subdivision de Médéah et passé dans le rayon même du poste de Boghar. Mais ici encore son courage échoue devant la surprise et la discipline. A Ben-Nahar, dans le Djebel-Sahari , le ^ mars, le colonel Camoii l'investit. L'émir acculé se défend avec le fanatisme du désespoir. Cent dix de ses réeuliers et plusieurs chefs de distinction laissent leurs cadavres sur le champ du combat. Le général Yusuf, posté à Aïn-Oussera, se joint aussitôt au colonel victorieux. Les deux colonnes poursuivent l'émir l'épée dans les reins, le forcent à lever trois fois son camp en douze heures, ne lui laissent aucun relâche. Il s'échappe cependant, suivi seulement de ([uatorze c;ivaliers sur deux ou trois mille qui l'accompagnaient, et laissant entre nos mains un convoi de huit cents mulets. Nos officiers s'acharnent vainement sur ses traces. Monté sur un de ces chevaux auxipiels il dut tant de fois la vie, il défie la vengeance française, vengeance légitime cette fois encore, car il vient d'ordonner la mort de deux de ses prisonniers, le lieutenant Lacotte et l'interprète Lévy, et ce dernier a été clïectivcment assassiné. Les Ouled-Nayel, qui faisaient alors sa principale force, l'abandonnent. Les tribus de la lisière du Tell, qui avaient émigré dans le petit désert, rentrent sur notre territoire (13 mars).
Pendant ce temps l'on remportait d'autres succès dans l'ouest. Le général Cavaignac , chargé de surveiller l'émigration des tribus des extrémités de l'Oranais, leur donna , par la prise des Ouled-Hiah de l'ouest, une leçon capable de les dégoûter. Parti le 25 janvier de Lalla-Maghnia avec trois mille quatre cents hommes d'infanterie et une faible cavalerie, il revint vers cette place le il, conduisant devant lui une population qui ne couvrait pas moins de deux lieues de route. 11 y avait là des Ghossels, des Ouled-Riah, des .\chache, des Beni-Ouazan et des Djaounat. Dans cette expédition, qui fut conduite avec une rapidité et un succès inouïs, le général Cavaignac eut encore cette fois pour auxiliaire le colonel Chadeyson. De Lalla- Maghnia, il dirigea sur leurs territoires toutes les tribus arrêtées.
De son côté le général de la Moricière, quoique destitué de la gloire qu'il aurait pu acquérir, ne s'épargnait pas. Il opérait, lui aussi de manière à arrêter les émigrations, et y réussit en ramenant les Harars et une partie des Assesnas, qui s'étaient enfuis vers les Chott. Il obtint aussi la soumission des tribus voisines de Goudgilali. Mais c'était pour le général Cavaignac que se levait alors la lumière des combats.
Un chef nommé El-Sid-el-Fadel crut trouver dans la disposition où se trouvaient les esprits dans les environs de 'l'Iemcen une occasion de succès. Se donnant comme le scheik des scheiks annoncé par .Mahomet, il réussit bien vite au sein de son plus proche entourage; puis, encouragé par les groupes qui se riuiiirent à sa personne, iTsè proclama sultan de l'Iemcen, et adressa au général Cavaignac la proclamation (|ue voici :
« Mohammed- lieii-.Vbdallah au général Cavaignac.
» Louange au Dieu unique, personne ne lui est associé.
• Du serviteur de son Dieu, "Mohamnied-ben-Abdallah (Sidi-cl- Fadel) au chef français, salut sur quicon(|ue sent la vraie voie.
» Sachez (|ue Dieu m'a envoyé vers vous et vers tous ceux (|ui sont dans l'erreur sur la terre ; je vous dis (|iie Dieu a ordonné de dire : Il n'y a d autre Dieu ipie Dieu, et Mohammed est son prophète. N'admettez pas d'autre religion, parce que Dieu n'admet d'autre religion si ce n'est l'islamisme.
» Le 'Près- H a ut dit : Dieu n'admet que la religion musulmane. Si vous dites : Nous sommes dans le vrai et nous n'avons plus besoin de iMoliammed , le 'Près Haut a dit , et son dire est très-vrai , que le juif dise au chrétien qu'il est athée, et réciproipiement la vérité pour tous deux serait de témoigner en faveur du prophète Mohammed.
ABD-EL-KADER
» Cessez de comnieltie l'injustice et le désordre. Dieu ne l'aime pas. Sachez qu'il m'a envoyé pour (|ue vous vous soumettiez k moi. 11 a dit : Soumettez vous à moi et à mon envoyé.
» Vous savez qu'il doit venir un homme qui régnera à la fin des temps. Cet liomme, c'est moi, IMohammed, envoyé par Dieu et choisi parmi les plus saints de la suite du Prophète. Je suis l'image de celui qui est sorti du souffle de Dieu.
>i Je suis l'image de Notre-Seigneur Jésus, je suis Jésus ressuscité, ainsi que tout le monde le sait, croyant à Dieu et à son prophète. Si vous ne croyez pas les paroles (jue je vous annonce en son nom, vous vous repentirez, aussi sûr qu'il y a un Dieu au ciel, qui a le pouvoir de tout faire. »
Le général Cavaignac ne se repentit nullement d'avoir traité comme elle le méritait celte invitation à la soumission.
Sidi-el-l'"adel , entraînant les Ouled-Belaghr, les Fîeni-Metliar et beaucoup de cavaliers angads du Maroc, marcha sur Tlemcen , oii il avait promis d'entrer sans coup férir. Le général sortit au-devant de lui (le 21 mars) avec ses trois cents chevaux soutenus par trois bataillons d'infanterie que commandait le colonel Giignon. Arrivé au plateau de Terny, il se trouva face à face avec huit cents cavaliers et environ douze cents fantassins. Celte force lit d'abord bonne contenance. Elle était fanatisée et comptait sur la victoire, Mais Cavaignac, après s'être rendu compte du terrain, ])rend les dispositions les plus rapides. Le ciilonel Gagnon aborde l'ennemi avec un tel entr.iinement, ((ue, séparé de sa troupe, il est d'abord entouré, lui, cinq ou sixième. La cavalerie le dégage, et laridis qu'un détachement manœuvre de manière à couper la retraite aux Arabes, la cavalerie charge par trois fois la masse ennemie et la disperse. Quant à nos fantassins, ils viennent facilement à bout des cavaliers de Sidi-Fadel, dont ils repoussent toutes les attaques, et qu'ils forcent ii fuir en désordre. Sept drapeaux restent entre leurs mains, et l'on compte sur le terrain jusqu'à cent cadavres revêtus du haïk. L'insurrection est dissipée.
Mais arrêtée à Tlemcen, elle reparaît dans la Kabylie. Les kabyles ont repoussé Abd-el-Kader à Bordj-el-Iioghni ; ils se soulèvent, main tenant qu'il n'est plus lii , sous la conduite de leurs propres schérifs. Un instant le pays entre Collo et Philippeville est presque tout entier soulevé; mais ce soulèvement tourbillonne sur place, et nos établissements ne sont pas atta([ués.
Il n'en est point de même dans le Dalua, oii Bou-Maza résiste, par ses manieuvre? rapides, aux mouvements combinés des troupes des subdivisions de Mostagancm et d'Orléansville. Cependant, atteint au e.ommencemenl d'avril, cet autre Abd-el-Kadcr est blessé au b:as et perd son principal lieutenant.
Un autre partisan de l'émir, Iladj-el-Sghir, successeur d . ilifa Sidi-Embarek, se tenait en armes dans l'Ouarensenis. 11 n^ i liait comi)ter sur aucune tranquillité tant (]ue lui et Bou-Maza ne -i .iient pas réduits. Le duc d'An maie fut chargé de conduire contre . i- chef une opération d'ensemble, tandis que des efforts comhinés ser.i . iit dirigés dans le Dalira. L'une et l'autre de ces expéditions réussirent. Cependant le général Bugeaud jugea ii propos de revenir après le duc d'Aumale. Cette fois les montagnards, ainsi que ceux du Dahra , livrèrent leurs armes.
Un grand malheur frappait en ce temps-là Abd-el-Kader : nonseulement nous lui enlevions en le poursuivant à outrance tout appui de la part des Ouled-Naïl, mais encore nous les faisions rentrer dans la soumission, ainsi (|ue la ville de Boiiçada. Ce n'était pas tout, les principales tribus parmi celles i|ui composaient la deïra de l'émir, les lieni-.\mer et les llachem, faisaient défection : elles quittaient les drapeaux d'Abd-el-Kader, et de la MoulouVa, oii elles campaient, elles allaient s'établir, sous les auspices de l'empereur de Maroc, dans les environs de Fez. Le bruit de cette défection se répandit promptement dans toute l'Algérie. Les llachem étaient depuis seize ans attachés à la fortune de l'émir. Leur abandon le condamnait aux yeux des Arabes. A partir de ce moment on peut le regarder comme vaincu dans leur esprit.