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CHAPITRE XXXV

Intérim gouvernemental du général Bedeau. — Massacre des Hachcnis et des Beni-Hamers par les Marocains. — Gouvernement du duc d'Aumale. — Préliminaires de la reddition d'Ahd-el-hader.

Après un intérim d'un temps peu considérable et qui ne donn^ pis au général liedeau les occasions de montrer ses talents administratifs et de déployer ses solides qualités militaires, le jeune duc d'Aumale prit, en septembre 18 S 7 , le gouvernement de la colonie. Il débuta par une proclamation dans laquelle , tout en rendant justice au maréchal liugeaud, il reportait au roi Louis-l'hilippe l'honneur principal de ce qiii s'était fait en Algérie. C'était plus filial que vrai.

Yoici le langage ((u'il tint aux Arabes :

« Ue la part du duc d'Aumale , le fils du roi des Français, gouverneur général de l'Algérie, à tous les Arabes et Kabyles, ijrands et petits, salut.

» Le roi des Français, que Dieu bénisse ses desseins et lui donne la victoire, m'a confié le gouvernement du royaume d'Alger, depuis les frontières du Maroc jusqu'il celles de Tunis.

» Vous ave/, compris, ô musulmans, combien le bras de la France était puissant et redoutable et combien son gouvernement était juste et clément. Nous avez obéi à l'immuable volonté de Dieu, qui donne les emiiires à qui bon lui semble sur la terre.

)) Yous ave/, fait votre soumission au maréchal, et vous avez éprouvé la bonté de son gouvernement; vous vous souviendrez toujours qu'il honora les grands, qu'il protégea les faibles et qu'il fut équitable envers tous. Hien ne sera changé à ce qu'il avait fait et ce qu'il avait établi sera maintenu : car jamais il n'a fait que le bien et il n'a agi que par la volonté du roi des Français. C'est le roi des P'rançais qui lui s ordonné de se montrer grand et généreux après la victoire; c'est le roi qui a \ mlu que vos biens et votre religion fussent respectés et que vous fussiez gouvernés par les jirincipaux d'entre vous sous l'autorité bienfaisante de la France; c'est le roi, dont la bonté est inépuisable, qui a pardonné tant de fois aux insensés qui, poussés par de perfides conseils, ont trahi la parole qu'ils nous avaient jurée. Les insensés ont reconnu l'inanité de leurs eiforts et la main de Dieu les a frappés jusqui; sur la terre étrangère ou ils avaient cherché un refuge. Keiuerciez Dieu de ce ciu'il vous a donné les richesses et les jouissances de la paix en échange des maux inséparables de la guerre. »

Après cet éloge du maréchal Bugeaud et du roi, le jeune gouverneur jiarlait de lui-iiiêiue.

Il C'est, disait-il , pour vous donner encore un gage plus éclatant de ses bonnes intentions ii votre égard (jue le roi des Français m'a envoyé au milieu de vous, comme son représentant sur celte terre qu'il aime à l'n/al de. la Frann. .l'ai déjii vécu parmi vous, je connais vos lois et vos usages et tous mes actes tendront à augmenter votre prospérité et celle du pays.

f \ ous savez, que notre jiarôlc est aussi ferme que notre force est

irrésistible; vous avez éprouvé la puissance terrible de nos armes; vous avez apprécié et vous apprécierez chaque jour davantage les bienfaits de notre amitié; ceux d'entre vous qui sont restés fidèles à leurs serments ont jirospéré; ceux qui ont été parjures ont souffert tant de malheurs que le cœur en est profondément accablé. Vous connaissez la seule voie qui peut vous conduire au bonheur et UieU vous inspirera de la sagesse pour y persévérer. Salut! u

Il y avait beaucoup de vrai dans ce langage, mais si nous le retraçons, ce n'est pas à cause de sa valeur intrinsèque, c'est parce qu'il révélait aux Arabes un grand acte, un acte irrévocable delà France; la prise de possession de l'Algérie par la dynastie même qui régnait de l'autre côté de la Méditerranée. Cet acte eut sur les Arabes une influence décisive. Il les releva à leurs propres yeux; il leur fit accepter la conquête. Le fils du sultan des Français venant lui-même les gouverner, c'était bien autre chose que ce petit homme de Zaouïa, comme les indigènes de notre parti appelaient Abd-el-Kader.

Cependant, jamais celui-ci n'avait été plus prodigieux dans ses efforts.

Son quartier général était toujours à Aïn-Zolira. Trouvant des obstacles infranchissables du côté de l'Algérie que nos troupes gardaient avec un soin de tous les instants, il en revint aux projets qu'il avait nourris avant la bataille d'Isly et le Maroc fut de nouveau le but de son ambition. Cette ambition devait hâter sa perte.

D'une part, ses incursions continuelles sur le territoire des tribus marocaines força Abd-er-Rhaman à fortifier son camp de Thaza et à mettre plus de franchise dans le concours qu'il était tenu de prêter à la France ; d'un autre côté, le grand nombre des mécontents qui le rejoignaient contraignit les autorités françaises à arrêter complètement toute émigration. Il en résulta des mesures qui l'isolèrent de plus en plus. Enfin ses intrigues déterminèrent un événement dont la fatalité domina décidément sa fortune.

La fatalité, on le sait, a sur les Arabes un ascendant irrésistible.

Nos lecteurs se rappellent comment l'émir, en 18i5, avait entraîné avec lui sur les bords de la Moulouia les deux grandes tribus des 11achem et des Bcui-Amer. Là, après avoir, pendant de longs mois de misères, suivi la fortune du chef, ces tribus l'abandonnèrent et se mirent sous la protection de l'empereur de Maroc , qui les établit dans la province de Fez.

Elles y étaient depuis un an, quand la nouvelle des succès d' Abdel-Kader sur les frontières du Maroc leur parvint. On leur représentait le fils de Mahiddin comme étant de nouveau à la tête de forces considérables. 11 n'attendait, ajoutait-on, qu'une occasion favorable pour se venger d'une manière sanglante de ceux qui l'avaient abandonné.

L'ancien prestige aidant, les tribus émigrées crurent à ces récits. Elles écrivirent à l'émir qu'elles ne l'avaient quitté que sous le coup pressant de la famine et de la misère , mais qu'elles le considéraient toujours comme leur sultan, et que s'il voulait les admettre de nouveau dans sa deîra, elles étaient prêtes à le rejoindre. En même temps elles lui proposaient un plan d'attaque contre les Marocains. Elles se jetteraient sur ceux-ci en venant de Fez, tandis qu'Abd-el- Kadcr les investirait en venant de Thaza.

L'émir ne pouvait point ne pas accepter. Il donna rendez-vous aux émigrés dans une vallée entre Fez et Thaza. Ceux-ci lui firent dire de les attendre.

Mais leur messager rencontra en route un cavalier abid-bokari qui désertait. Ces deux hommes lièrent connaissance, et l'émissaire des liai hem, voyant les mauvaises dispositions du déserteur contre le gouvernement d'Abd-er-Rhaman , fut assez imprudent pour lui conter sa mission.

Aussitôt celui-ci conçoit le projet de tirer ])rofit de celle confidence. 11 attend la [nochaine halle et feint de s'endormir. Son eomjiagnon s'endort effeclivemciit, quant à lui, sans défiance. Aussitôt le Marocain le garrotte, appelle des gens d'un douair voisin, et sous la |)roincsse d'une riche récompense, le fait porter pieds et poings liés à Abd-er-Uhaman. Là on le met à nu, et l'on trouve sur lui la lettre des llachem et des Beni-Ainer.

Le fils de l'empereur est inimé.lialeinent averti. Il ordonne au kaïd Ferradj de se détacher du camp de Thaza avec trois mille hommes de ses meilleures troupes, d'arrêter l'émiijralion des tribus si elle était commencée, et de l'empêcher si elle devait efl'ectivemcnt avoir lieu.

Ferradj arrive sur les Beni-Amer au moment même oii, avec leurs troupeaux et leurs femmes, ils se mettaient eu marche. Il leur enjoint de rétrograder. Ils fondent sur lui en désespérés, et parviennent à se frayer un passage. Mais l'erradj , qui craint la vengeance d'Abd-er- Rhaman, dé](èclie aussitôt à franc étrier des coureurs aux diverses tribus marocaines, dont les malheureux émigrés ont à traverser le territoire. Il leur ordonne de courir sus aux Beni-Amer, et promet une grosse somme pour chaque tète qui sera rapportée.

Aussitôt, iiarlout sur le jiassagc des anciens amis d'Ab-el-Kader, c'est à ((ui se soulèvera. De leur côté, les Beni-Amers se défendonl et atta(|uenl au besoin. On les presse, on les cerne. Plus de (piiiize mille hommes de conliiigeiits divers sont réunis autour d'eux. Il s'engage à chaque marche un combat entre ces infortunés cl les Ma-

AKD-EL-KADER.

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rocains. A cha(|iif marche aussi ils espèiciit voir tourbillonner au loin la cavalerie d'Abii-el-Kader venant au-devant d'eux.

Mais l'émir n'arrive point, car au même moment Sidi-Mohammcd fait attaquer sa deïra.

Alors les hommes, les femmes, les enfants, poussés au désespoir, finissent par se jeter à corps perdu au milieu de leurs ennemis. Ceux qui n'ont pas d'armes se battent avec leurs ongles et leurs dents; mais chaque heure voit grossir le nombre des assaillants. Les Beni- Amers succombent; leurs ;;uerriers sontjiresque tous tués, et ce que les iMarocains saisissent de femmes, de vieillards et d'enfants, est partagé entre les vainqueurs comme un vil butin.

Pendant que Ferradj livrait ainsi la malheureuse tribu aux vengeances et à la cupidité des contingents marocains, il recevait de nombreuses troupes pour opérer contre les Hachem. Ceux-ci, moins considérables en forces que les Beni-Amer, avaient été avertis à temps. Kspérant échapper au lieutenant d'Abd-er-Rhaman,ils s'étaient réfugiés près d'une antique zaouïa qui jouissait du privilège d'asile. Mais Ferradj les investit malgré la sainteté du lieu, massacre les hommes , et distribue à ses troupes , comme esclaves, les femmes et les enfants, ainsi que l'on a fait des Béni -Amers.

Durant celte lutte d'une population à l'agonie, Abd-el-kader avait fait ce qu'il avait pu pour être au rendez-vous. Inquiet de ne pas recevoir de réponse, il était parti avec quinze cents cavaliers cliez les Ghiesta, qui lui donnèrent du renfort. De là il pénétra dans le Rif, mais des forces extrêmement considérables s'opposèrent à son passage. Il se replia alors de nouveau sur Aïn-Zohra. Ensuite il tenta plusieurs routes pour tourner la position de Taza et joindre ainsi les tribus en marche. Il ne réussit pas davantage. La nouvelle du massacre le trouva au milieu de ses tentatives. On rapporte que, malgré sa soumission à la Providence, son désespoir d'alors fut sans bornes. Il resta plusieurs jours dans sa tente, la tète couverte de son manteau, et refusant de parler à ses meilleurs amis.

En effet, cette catastrophe terrible, qui montre combien les peuples peuvent être le jouet de l'ambition des princes et jusqu'à quel point ils expient leurs folies, devait peser douloureusement sur son âme. Il était né chez les Hachcms; Allah , en abandonnant cette tribu, en la précipitant sous les coups de ses bourreaux, l'abandonnait donc aussi : il l'abandonnait d'une façon éclatante. Il le laissait comme un chef sans troupes, comme un patriarche sans famille. Toutes les tribus en jugèrent ainsi. Nous verrons que, le premier moment de douleur passé, l'émir se releva encore une fois.

Cependant les Marocains saisirent l'occasion qui se présentait d'en finir avec ses partisans. On promena par toutes les frontières et bien avant dans les terres des tètes sanglantes et des prisonniers chargés de chaînes, et ceux qui les conduisaient criaient tout haut : « ^ oyez ce qui arrive aux amis de cet insensé qui voudrait détrôner le schérilï des schériffs, le magnifique soleil de Fez, le tout-puissant Abder- Rhaman ! »

Les tribus émigrées, au moment de la destruction , comptaient encore deux mille deux cents tentes, c'est-à-dire environ quinze mille âmes. Cinquante de leurs guerriers seulement parvinrent sur notre territoire. Etant là, ils voulurent revoir la plaine d'Eghris. On les établit avec magnanimité aux environs d'Oran.

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