CHAPITRE XXXVI
Le général Thierry. — Gouvernement du duc d'Aumale. — Le général la Moricière sur les frontières du Maroc. — Nuit du 1t au 12 novembre. — Reddition des frères d'Ahd-el-Kader. — Reddition de l'émir lui-même.
Avant d'aller plus loin, nous devons nous arrêter pour tracer en quelques lignes les contours d'une figure militaire, qui a son expression a part au milieu de tant d'intéressantes physionomies.
Aucune des grandes choses (|ui furent faites dans la province d'Oran n'aurait été possible sans l'activité sûre, prompte, secrète, fidèle et toujours éveillée du général Thierry, second modeste, mais essentiel, du brillant de la Moricière.
Les services de \'ictor Thierry datent de I80G. Il entra à celte époque à l'école militaire : en I S07 , nous le trouvons sous-lieutenant. En 1811), il est capitaine. En 18 il', au Kremlin, le plus étonnant des soldats du siècle le décore de sa propre main. Eu 1815, il est licencié comme tant d'autres. 11 reprend du service en 181!), et avance assez peu rapidement a cause de ses opinions. Il est chef de bataillon le 22 aoiit I8'i:i, et colonel seulement eu 18;i8. Mais, en I 8 1 1 , envoyé en Afrique, il révèle toutes ces (jualités, qui en font un militaire t\ceplionnel. 11 prend part avec gloire aiu expéditions de Mascara et de 'l'agdeinpt, mais c est Comme commandant de la subdivision d'Oran qu'il rend les plus signalés services. Pour coiiiprcndre ces derniers, il faut songer a la grande étendue de la province et au caractère du général en chef. Excellent pour l'ailion cl leiisenible, M. de la Aloricière ne s'occupe des détails que quand il y est forcé, et alors seulement, il y est vraiment supérieur. \ ictor Thierry fut son suppléant chacjue fois (|u'il s'éloigna .Mais (pie AL de la Moricière fût présent ou non, le général Thierry dirigeait le service de l'approvisionnemenl en vivres et en munitions. On était st'ir avec lui
que les postes les plus éloignés seraient approvisionnés en temps et lieu, (|u'une colonne si égarée qu'elle fût recevrait à l'heure utile son ravitaillement. ()r sur une étendue aussi vaste que celle de la province d'Oran, et oii la guerre se faisait par des colonnes détachées, souvent pour des mois entiers, rien n'était plus précieux. Jamais un seul instant \ . Thierry ne fut en défaut à cet égard. Il fit réellement des choses impossibles, et Bugeaud l'en complimenta en revenant de la bataille d'isly. Ajoutez à cela (|ue son administration, dans la subdivision d'Oran, fut toujours paternelle et éclairée. Jamais un acte de dureté, jamais un acte de prodigalité. On put, avec les économies faites sur les services qu'il dirigea, prendre de quoi bâtir des villages entiers. Les services du général Thierry ne se bornèrent pasà l'Algérie: nommé, en 1818, au commandement de Versailles, il fournil aux généraux de Paris les premiers secours en artillerie contre l'insurrection.
Une autre circonstance le rendit précieux ii Oran, c'est le sangfroid qui le distingua lors des nombreuses crises par lesquelles celte province fut bouleversée. Souvent on désespérait autour de lui. Mais, d'un calme inaltérable qui l'avait fait surnommer Face de Fer par le» Arabes, il envoyait des secours partout oii il en fallait, et, grâce a lui, jamais un échec ne devint un sinistre. C'est là un mérite tout à fait hors ligne et qu'apprécieront tous les connaisseurs.
Mais arrivons au gouvernement du duc d'Aumale.
Le jeune duc d'Aumale était arrivé sur le sol africain avec l'intention, la volonté et les moyens d'accomjilir des actes dignes de lui. 11 fallait l'aire à jamais de ce sol une terre française. Pour commencer, réduire l'émir était la chose indispensable. Par une abnéj;.Uion dont son prédécesseur n'eût pas été capable, il chargea de ce soin le général de la Moricière, auquel déjà une fois la gloire du succès avait été enlevée. Quant au duc, il se tint dans son rôle de gouverneur en s'occupant de la colonisation et du développement de la prospérité générale. Les chefs de plusieurs tribus, comme Ahmet-Tahar, l'un des héros de la grande kabylie, tinrent à lui faire leur soumission. Il la reçut et visita les divers points essentiels des possessions- Pendant ce temps-là , le général de la Moricière , après avoir mûri son plan, partit d'Oran le 19 novembre avec cinq mille âmes. H se proposait de renforcer avec ses troupes les garnisons de la frontière; puis, rendu sur les bords de la Moulouïa , il se promettait d'observer les mouvements des Marocains contre l'émir. D'après les prévisions de la Moricière, celui-ci devait trouver dans le fanatisme et la haine des Marocains un obstacle infranchissable. Alors il se rejetterait encore une fois sur notre territoire. Le général de la Moricière se proposait de disposer son monde de façon à ne pas lui permettre de gagner, comme à son habitude, le désert. Il le rejetterait, au contraire, vers la mer, et là, il n'aurait d'autre ressource que de périr ou de se rendre.
De son coté, Abdel-kader, jugeant la partie perdue, tenta les grands moyens. Il remit à d'autres temps sa vengeance, sur ceux qui avaient détruit les Hachem, et envoya à Abd-er-Uhaman son meilleur partisan, le dernier de ses kalifats, Bou-llamedi. Celui-ci partit le cœur serré, désespérant d'avance de sa mission. En effet, à peine fut-il en présence du schérilT, que, malgré la protection des marabouts marocains avec lesquels il était affilié de secte, il se vit jeté dans une obscure et étroite captivité.
Alors l'émir ne ménagea plus rien. Il résolut de se frayer par le fer et par la flamme un passage à travers les camps marocains, de frapper des coups terribles, de se manifester aux yeux des populations par des entreprises retentissantes.
H avait alors avec lui cinq cents cavaliers et quinze cents fantassins et, de position en position , il était revenu à 7,ais près de la ÏMoulonïa. Les contingents du -Alaroc le pressaient de plus en plus, et il connaissait la détermination des généraux français. Il réunit les siens, leur explique la situation, permet à ceux qui ont peur de l'abandonner. Tous se serrent autour de lui. .'^ùr de son monde, sa pensée conçoit un projet qui, s'il réussit, doit le sauver.
Deux camps marocains sont en face de lui. Il les surprendra, les détruira, voici comment.
Il ordonne aux siens de réunir le plus de chameaux et de bœufs qu'ils pourront. Ces animaux sont en luits de poix et chargés de fascines auxquelles on met le feu. Ces animaux, excités parla flamme et parla douleur, sont, durant une nuit aIVreuse, précipités sur les camps marocains ; et les soldats d'Abd-el-kadc r s'avancent derrière eux, prêts à massacrer les troupes d'Abd-er-liliamiin , qui, dans leur pensée, doivent s'enfuir en proie au plus inexprimable désordre.
Mais les préparatifs de l'émir ont été dénoncés par des traîtres. Prévenus à temps, les fils de l'empereur ont fait évacuer les deux camps, n'y laissant que très-peu de monde, avec l'ordre de jouer la surprise et l'elfroi.
En etlet, quan<l , enveloppés par le feu, poussant des hurlements de douleur, les brûlots vivants préparés par Alid-el Kader se précipitent sur les camps marocaiii-i , on entend relinlir des cris aftreui; on voit liiir des cavaliers et des fantassins dans toutes les directions. I es sold.its de l'émir se croient victorieux , ils rauias'ient toutes les ri( liesses laissées à dessein dans les lentes et s'élancent en avant. .Mors les fils de l'empereur de Maroc, postés pour les surprendre, forment
ABD-EL-KADER
autour d'eux un cercle immense et qui se resserre de plus en plus. Abd-el- Kader voit trop tard le pii'(;e où il était tombé; comme le sanpjlier blessé, il fait face à ses adversaires, coupe plusieurs fois leurs lignes, parvient ii leur échapper et à regagner encore une fois notre frontière. Mais ses deux cent cinquante meilleurs compagnons sont restés sur le champ de bataille.
D'un autre côté, sa deïra va tomber au pouvoir de l'ennemi , car elle ne peut suivre la rapidité de sa course. Il revient alors sur ses pas, livie un nouveau combat , qui permet aux siens d'échapper aux fers du Maroc, et entin , n'espérant plus rien de ce côté, il médite d'échapper aux colonnes françaises et de gagner le désert.
C'est ce que de la Moricière avait prévu. Tous ses lieutenants, Cavaignac, Renaut, Mac-Mahon sont aussitôt en campagne, chacun posté de la manière la plus favorable, chacun marchant de façon k rejeter l'émir sur le quartier général , ou à le détruire s'il veut résister. Les frères d'Abd-cl-Kader comprennent les premiers qu'il ne peut échapper. Ils viennent demander l'aman au général en chef. Mais laissons celui-ci raconter à sa façon celte dernière péripétie de la lutte de l'émir. IVous éluciderons ensuite quelques points de cette narration écrite au bivouac, au milieu de la fièvre causée par des événements qui se succèdent... et dont la Moricière rend compte au duc d'Aumale. Le rapport que l'on va lire prend les faits à partir du 18 décembre.
« Au bivouac de Sidi-Moliammed-el-Ouassini, 22 décembre, minuit.
• Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser le I 8 courant, j'ai pris plusieurs lois la plume pour vous donner de nos nouvelles, mais les événements se pressaient si rapidement que, la face des choses changeant à chaque instant, il m'était impossible de rien iormuler sur la situation. Vous allez en juger par ce qui va suivre. Je me borne à un résumé succinct, car je ne renonce point à l'espoir d'entretenir prochainement Votre Altesse Royale. Le 8 au soir arrivent à mon camp des émissaires de Sidi-Mustapha , frère de l'émir. La négociation avec ces personnages, fort heureusement conduite par le commandant Bazaine, touche à son terme. Dans la nuit du r.) au 20 il passe la frontière , et vient camper chez les Msirdas. J'en suis informé le 70 dans l'après-midi, et je l'envoie chercher par quatre cents chevaux sous les ordres du colonel Montauban. Le 21 il arrive à mon camp vers deux heures de l'après-midi, avec une suite d'environ cinquante personnes. La lettre d'aman que Votre Altesse Royale lui a adressée et la dépèche qu'elle m'écrivait le 10 courant venaient de m'arriver; je la lui remis, et il ne fut tout à fait rassuré qu'après l'avoir lue.
" Le 19 au matin, sur une demande instante du caïd d'Ouchda, campé chez les Beni-Snassen , j'envoie à Ouchda trente mulets chargés de cartouches, sous l'escorte de quarante spahis; la cavalerie va se former en bataille sur la frontière pour protéger ce mouvement. i\I. Schoiisbai, mon interprète, qui a de nombreuses relations à Ouchda, accompagne cet envoi, et me rapporte que c'est le l'O ou le 21 que les camps marocains doivent attaquer Abd-el-Kader.
» Pendant les journées du 10 et du 20 les camps des fils de l'empereur descendent la Moulouïa par la rive gauche, le caïd d'Ouchda s'avance jusqu'à Cheraâ; Abd-el-Kader vient camper à Aguiddim sur le rivage même de la mer.
» L'n ancien brigadier du 2" chasseurs d'Afrique qui servait dans les troupes marocaines, enlevé par l'émir dans le coup de main de la nuit du I 1 au 12, s'échappe de la deïra, au moment oii elle vient camper à Aguiddim, et nous donne des détails intéressants sur les embarras de la situation.
» Le bruit se répand que l'émir livrera encore un combat, après lequel il escortera la deïra jusque sur le territoire français, et qu'il se retirera dans le Sud avec tous ceux qui voudront l'y suivre, les lleni-bou-Z.eggen et les Hamyn-Gharabas sont en relations avec lui it promettent de faciliter l'exécution de ce projet.
» Le 20, le mauvais temps empêche les Marocains d'attaquer l'émir; mais on apprend à la deïra que le frère de l'émir a fait sa soumis- MOn. On voit la Moulouïa grossir et les contingents des camps marocains augmenter à chaque instant.
» Le 2 1, la rivière est rigoureusement guéabic; on commenre ii la passer pour venir dans la jilaine de Trifa. Un combat opiniâtre s'enj;agc, plus de la moitié des fantassins réguliers et la meilleur»' partie des cavaliers y sont tués; mais le passage de la deïra s'exécute sans que l<;s bagages soient pillés. Au moyen des postes de correspondance i|ui sont établis le Ion;; de la frontière, je suis informé de ces faits lieiidant qu'ils s'accomplissent.
» Le soir, à cinij heures, les fantassins et cavaliers réguliers sont dispersés ; la deïra a passé le Kiss et est entrée sur notre territoire, les Marocains cessent de la poursuivre. Abd-el-Kader, seul, à cheval,' 'it en tète de l'émigration , (|u'il dirige dans les sentiers des montagnes des Msirdas. Il demande le chemin à un des cavaliers de notre caïd (|ui allaient reconnaître les arrivants. Le fait m'est annoncé à neuf heures du soir, le 21. J'apprends en même temps que l'i'mir s'est enqiiis île la route qu'il peut suivre pour gagner les sources du Ki3s et les HeniSnassen.
» J'étais convaincu, et je ne me trompais pas, que la deïra venait
faire sa soumission ; mais l'émir, suivant le projet que l'on m'avait annoncé, cherchait à gagner le désert. J'ignorais le chiffre de ceux qui l'accompagnaient.
» A l'heure où j'avais été prévenu, il devait avoir gagné le pays des Beni-Snassen ; mais il s'agissait d'en sortir. Or la seule fraction assez bien disposée pour lui pour qu'il pût la traverser est précisément la plus rapprochée de notre territoire. Le col qui débouche dans la plaine par le pays de la fraction dont je viens de parler a son issue à environ une lieue et demie de la frontière. Je me décidai à faire garder ce passage. Et ce qui me détermina c'est que le frère du caïd d'Ouchda nous avait écrit, le soir même, pour nous engager à surveiller cette direction, par laquelle l'émir devait sans doute passer.
)) Mais il fallait prendre cette mesure sans donner l'éveil aux tribus qui sont campées sur la route.
» Dans ce but, deux détachements de vingt spahis choisis, revêtus de burnous blancs, commandés le premier par le lieutenant Bou- Krauïa, l'autre par le sous-lieutenant Brahim , furent chargés de cette mission.
Il Le premier se rendit au col même , et le deuxième avait une position intermédiaire entre ce point et notre camp. La cavalerie sella ses chevaux , et le reste de la colonne se tint aussi prêt à partir au premier ordre.
1) Enfin, pour être prêt à tout événement, après avoir calculé la marche probable de l'émir, je fis prendre les armes à deux heures du matin pour porter ma colonne sur la frontière; je ne craignis plus, à ce moment, que ma marche fût connue en temps utile par Abd-el-Kader.
» J'avais à peine fait une lieue et demie, que des cavaliers renvoyés par le lieutenant Bou-Krauïa me prévinrent qu'il était en présence d'Abd-el-Kader et qu'il était engagé. Le deuxième détachement s'était porté à son secours, et je fis de même, aussi vite que possible, ïvec toute la cavalerie. Il était environ trois heures du matin.
» Chemin faisant, je reçus les députés de la deïra, qui venaient se soumettre, et auxquels j'ai donné l'aman au grand trot, en les envoyant au camp pour y chercher des lettres. (Je l'avais laissé sous la garde de dix compagnies.)
)) Enfin, quelques instants après, je rencontrai le lieutenant Bou- Krauïa lui-même, qui revenait avec deux hommes des plus dévoués de l'émir, et qui étaient chargés de me dire qu'Abd-el-Kader, voyant qu'il ne pouvait déboucher dans la plaine et suivre son projet, demandait à se soumettre. Bou-Krauïa avait causé lui-même avec l'émir, qui lui avait remis une feuille de papier sur laquelle il avait apposé son cachet, et sur laquelle le vent, la pluie et la nuit l'avaient empêché de rien écrire. Il me demandait une lettre d'aman pour lui et ceux qui l'accompagnaient.
» Il m'était impossible d'écrire par la même raison qui s'était opposée à ce que l'émir pût le faire, et, de plus, je n'avais point mon cachet. Les hommes voulaient absolument quelque chose qui prouvât qu'ils m'avaient parlé : je leur remis mon sabre et le cachet du commandant Bazaine , en leur donnant verbalement la promesse d'aman la plus solennelle. Les deux envoyés de l'émir me demandèrent de les faire accompagner par Bou-Krauïa , que je fis partir avec quatre spahis.
» Tout cela se fit en marchant, car je voulais néanmoins arriver avant le jour au point de notre frontière le plus rapproché du col de Kerbous celui dont j'ai parlé plus haut).
» Parvenu à ce point vers cini) heures et demie, j'y restai jusqu'à onze heures et demie. Je ne recevais aucune réponse, mais j'étais bien convaincu ([ue la présence de ma cavalerie avait fait renoncer l'émir à traverser la plaine. A ce moment, j'ai dû prendre des dispositions différentes. Nos coureurs avaient rencontré et m'avaient amené plusieurs cavaliers réi;uliers (]ui erraient à l'aventure dans le pays, peut-être dans le dessein de rejoimlrc Abd-el-Kader; ce qui me le ferait croire, c'est ([u'il y avait parmi eux deux agas. Je sus par eux que la deïra, qui m'avait envoyé demander l'aman, mais qui ne l'avait pas encore reiu, élait fort inquiète chez les Msirdas, qui avaient commencé ii la troubler par des brigandages pendant la nuit précédente, et qui se disposaient à conliniier.
» J'envoyai alors le colonel Mnniauban, avec cinq cents chevaux, bivouaquer près de la deïra , je fis partir le- colonel Mac-Mahon pour aller camper sur les |iuits de Sidi-bJU-DjCnan , avec les zouaves et un bataillon du 0" de ligne, et, apri's être resté encore près de deux heures en observation, j'ai regagné mon camp avec le reste de mes troupes.
• Mon intention première était de faire venir la deïra près de la position r[u<^ j'occu|ie et de prendre des dispositions pour renvoyer ilans leur pays toutes les familles iinpiiil inles dont elle se compose; mais, en arrivant ici , j'ai trouvé non seulenicnl tous les olicis de la (1(1 ra, mais Ions ceux des troupes régulières qui n'avaient point été tués dans le combat du 2l,(|ui venaient me demander ce que je voulais faire d'eux et me prier de laisser à la deïra deux jours de repos sur place à causer de son extrême fatigue et des nombreux blessés (|ui l'enconibraient. J'ai dû me rendre à cette deniande, et j'irai moimême demain camper à la deïra avec deux cents chevaux et l'ia-
ABD-EL-KADER
fanlerie du colonel de Mac-Miihon. Je la dirisjcrai ensuite sur JN'emours.
» La venue de lous les hommes avec lesquels j'ai causé ce soir me mollirait l'ahandon dans lt(|uel était l'émir et me portait à croire à l'embarras très-réel dans lequel l'avaient mis nos quelques coups de fusil de cette nuit. J'avais commencé cette lettre sous cetie impression, lors([iie m'est revenu Hou-Krauïa et les deux émissaires d'Abdel-Kader. Il me rapporlait mon sabre et le cachet du commandant Bazaine , et en outre une lettre de l'émir qui est de l'écriture de Mustapha ben-Tami. Je vous adresse ci-joint copie de la traduction de celte lettre, ainsi que de la réponse que j'y ai faite. J'étais obligé de prendre des engagements > je les ai pris, et j'ai le ferme espoir que Votre Altesse Royale et le gouvernement les ratilieront , si l'émir se confie à ma parole.
• Bou-krauïa et ses deux compagnons sont reparti* ce soir; les quatre spahis étaient restés avec l'émir, qui avait été bien aise de garder ce renfort pour la sûreté de sa famille chez les [ieni-Snassen. J'ai donné à IJou-Krauia quatre autres spahis choisis, et avec ces huit hommes il sera aussi fort que tome l'escorle de celui contre lequel l'empire de Maroc se ruait avant-hier avec ses 38,000 hommes.
» Les principaux compagnons d infortune de l'émir sont aujourd'hui : iMustapha-ben-Tami, kalifi de Hlascara, son beau-frère; Abdel-Kader-bou-Klika, caïd de Tagdempt; Caddour-bel-Allal, neveu de Sidi-Enibarak. J'ai fait écrire aux deux premiers par leurs proches qui sont ici. Eutin, Si-Ahmedi-ï-akhal , caïd de Tlemcen , qui m'a beaucoup servi dans toutes ces affaires, a écrit à l'émir pour l'engager à avoir confiance dans la parole que je lui ai donnée au nom du gouvernement.
» Demain ou après-demain au plus tard, nous saurons à quoi nous en tenir.
i> J'ai oublié de dire que je ne déciderai rien, que provisoirement, relativement aux familles importantes de la deïra et aux chefs des troupes régulières, non plus qu'à leurs soldats.
u ^ cuillez excuser, monseigneur, le décousu de cette dépêche. Je ne veux pas retarder son départ, et je vous l'envoie telle qu'elle est. »
On voit par celte narration que toutes les précautions du général étaient prises. Ses négociateurs et ses émissaires suivaient l'émir de manière qu'il n'échappât en aucune façon. Mais ce que M. de la Moricière ne pouvait pas dire dans son rapport et ce qui se passa, nous allons le îaire connaître.
Voyant la position de l'émir, des juifs qui étaient depuis longtemps en relations avec lui résolurent d'en profiler. Us vinrent trouver le général, et offrirent de lui amener Abd-el-Kader pieds et poings liés. Le général, qui, dans une si suprême occurrence, ne devait rien négliger, sans accepter ni refuser, écouta leurs demandes et leurs conditions, et les remit à un autre jour. Les juifs prirent cette conduite pour un acquiescement, et se mirent en devoir de trahir Abd-el- Kador. Celui-ci, averti de leurs intrigues, ne voulut pas être livré comme une marchandise par d'ignobles trafiquants. 11 écrivit au général qu'il était prêt à se remettre en ses mains s'il voulait lui garantir la vie sauve et une retraite en Orient. De la !\Ioricière avait le choix, ou de prendre l'émir sans conditions à prix d'argent, ou de le recevoir volontairement. 11 lui parut plus grand de ne pas se servir des juifi et de siipuler au nom de la France. C'est alors qu'il adressa au duc d'Aumale le pusl-scriptum qui suit:
o Le 23, à neuf heures du matin.
» P. S. Je monte à cheval à l'instant pour me rendre, comme je vous l'annonçais, à la deïra. Le temps me manque pour joindre ici les copies de la lettre que j'ai reçue dr l'émir et de celle (|nc je lui ai répondiie. Il me sull.t de vous indi<|uer (|ue j'ai unii|iicnioiil promis et stipulé que l'cmir et sa famille seraient tous portés à Alexandrie ou a Siiiit-Jcaii-d'Acre. Ce sont les deux seuls IJeui que j'aie indiqués. C'étaient cenx qu'il désignait dans sa demande, que j'ai acceptée.
> Df. l.A MoRIClÈRG. »
Du moment oii il cul reçu l'assurance du général, Abd-cl-Kadcr, de son côté, n'eut plus aucune tergiversation; il se mit en marche, et trouva bientôt le colonel Moutauhan, qui bivouaquait à Sidi-Iîrahim. C'est dans ce heu, sur le théâtre même du massacre de septembre ISi.j, qu'il se rendit aux Français. 11 renouvela sa soumission entre lus mains de la i\loricière assisté de Caxaignac el tous les généraux et oflioieii sujiérieurs présents, puis entre celles du duc d'Aumale, qui rendit compte en France de ce grand événement de la manière q je nous transcrivons :
> MuNSiEin i.u. MiMsxr.E, )j Un grand événement vient de s'accomplir : Abd-el-Kader est «}.in« noire camp; batlu par les Kabyles du Maroc, chassé de la plaine de la Monloiiia par les troupes de Mouley Abd-er-Uhaman , abandonné p.r la plus grande partie des siens (|ui s'étaient réfugiés sur ii'itre t--rrilolre, il s était jeté d.iiis le pays des Ileni-Siiassen et cherchait il iirendre la route du Sud, que l'empereur du Maroc avait lais- .sée libre; mais, cerné de ce cote par notre cavalerie, il s'est conhé il
la générosité de la France, et s'est rendu sous la condition d'être envoyé à Alexandrie ou à Saint-Jean-d'Ace.
i> Ainsi que je l'ai déjà mandé à Votre Excellence, l'émir avait, grâce à un siratagènie aussi hardi qu'ingénieux, surpris, dans la nuit du 1 1 au 13, les camps marocain-!. Cette attaque, qui a coûté les plus grandes pertes au inaghzen de l'empereur, paraît avoir eu un succès complet; mais Abd-el Kader avait affaire à un rniiemi si nombreux, qu'il dut s'arrèler devant la multitude et la niasse compaite de ses adversaires plutôt que devant une défense qui parait avoir été à peu près nulle. Il rallia donc sa deïra et concentra toutes ses forces et tout son monde vers l'embouchure de la Moulouïa, entre la rive gauche de celle rivière et la mer.
» Les camps marocains continuèrent de resserrer le cercle qui l'enveloppait; le général de la Moricière avait envoyé au kaïd d'Oiichda trente mulets de cartouches, qui furent disiribuées aux Beni-Snassen; même envoi ax'ait été fait de Nemours par une balancelle au kaïd du llif ; des conlingenls kabyles grossissaient de toutes parts et constituaient pour l'émir un danger plus redoutable que tous les autres.
o Le mauvais temps retarda l'engagement de quelques jours, de même qu'il était à la deïra toute liberté d'action. Le 2 I , l.i Moulouïa était guéable ; les bagages et les familles des compagnons de l'émir commemèrent à la passer pour venir dans la plaine de Tnffi ; l'intention d'Abd-el-Kader était de les conduire jusque sur notre territoire, puis de se retirer xers le Sud avec ceux qui voudraient le suivre. La route avait été laissée libre par les Marocains ; cl les lieniben-Zigzou, les llamyu Gharabas, toujours en relation avec lui, lui promettaient de faciliter l'exécution de ce projet.
» Le commencement du passage de la rix'ière est le signal du combat, ([uc les Kabyles marocains, excités par l'appât du bulin, engagent avec furie ; mais les fantassins et les cavaliers réguliers de l'émir soutiennent jusqu'au bout leur vieille réputation , ils résistent tout le jour, pas un mulet, pas un bagage n'est enlexé. Le soir, ils ont perJu la moitié des leurs; le reste se disperse; la deïra tout entière a gHgné le territoire français; les Marocains cessent la poursuite.
o Abd-el-Kader, après avoir conduit lui-même l'émigration sur notre territoire, et l'avoir engagée dans le pays des Msirdas, la quille : un petit nombre des siens se décide à le suivre. II vivait chez une fraction des CeniSnassen, qui est restée fidèle à sa cause; c'est par là qu'il espère gagner le Sud. Mais le général de la IMoricière, informé de ce qui se passait, a deviné son projet.
Il Vingt saphis, commandés par un officier intelligent el sûr, le lieutenant Bou-Krauïa , avaient été le 21 au soir, dès les premières nouvelles, envoyés en observation au col de Kerbous; bientôt des coups de fusil signalent un engagement de ce côté : c'est Abd-el- Kader, qui rencontre nos saphis. Le général de la Moricière, qui dans la nuit avait fait prendre les armes à sa colonne, s'avance ripidement avec sa cavalerie. L'émir a pour lui l'obscurité, un paysd iVnile sillonné de sentiers inconnus de nos éclaireurs; la fuite lui était encore facile. Mais bientôt deux de ses cavaliers, amenés par Bou-K'"auïa lui-même, viennent annoncer au général qu'il est décidé à se rendre, el qu'il demande seulement à être conduit à Alexandrie ou h Saint- Jean-d'.^cre. La convention, immédiatement conclue de vive voix, est bientôt ratifiée par écrit par le général de la Moricière. Votre Excellence trouvera, dans le rapport de cet officier général , ([ne je lui envoie en entier, les détails dramati(|ncs de cette néjjocialiiui.
» Aiijoiird'lmi même, dans l'après-micli , Abd-el-Kader a été reçu au marabout de Sldi-Brahim par le colonel de iMontaiiban, ijui fut rejoint peu après par le général de la Moricière el par le général Cavaignac; Sidi Brihim, théâtre du dernier succès de l'éniir, et que la Providence semble avoir désigné pour être le tliàtre du dernier et du plus éclatant de ses revers, comme une sorte d'expiation du massacre de nos infortunés camarades.
)i Une heure après, Abd-el-Kader me fut amené à Nemours, oii j'étais arrivé le matin même, et je ratifiai la parole donnée par le général de la Moricière; j'ai le ferme espoir que le gouvernement du roi lui donnera sa sanction. J'annonçai à l'émir (|ue je le ferais eml>ai(|ner dès demain pour Oraii avec sa famille; il s'y est soumis, non sans émotion et sans quelque répugnance. C'est la dernière goutte du calice ! Il y restera (iiielqiies jours sous bonne garde pour y être rallié par quel(|ues-uns des siens et entre autres par ses frères, dont l'un, Sidi-Muslapha , à ([iii j'av lis envoyé l'aman, s'est rendu le 18 à la colonne <Im général de la Moriiière et a été piovisoin-nieiit conduit a Tlemcen. Cette réunion achevée, je les enverrai tous à Marseille ; ils y tecevroni le-i ordres du gouvernenieiit.
» Ainsi que le verra \ olre Excellence dans le rapport du général de la Moricière, pendant que l'émir taisait sa soumission les i liels de la deïra venaient demander l'aman. Cet aman fui accordé; la deïra est campée aujourd'hui à (|iialre lieues d'ici, sous la girde d'une colonne commandée par le ciilonel Mac-Malion.
u J'informerai prochiinemcnt Votre Excellence des mesures qui auront élé prises a l'égird de la ileira et dis Ulii ilas, qui sont X'enus isolément se rendre il iSemours. Aloii inlentiou e-vt de di-iioudie le plus tôt possible cette agglomération de population encore très ninnbrcuse, de faire diriger les diverses familles dont elle se compose sur
ABD-EL-KADER
\ei subdivisions auxquelles elles appartiennent. Toutes celles qui appartiennent aux provinces de l'Est seront dirigées surOnm, ainsi que les individus dont la présence parmi leurs frères pourrait devenir dangereuse.
i> Je laisse ici le général Cavaignac, qui reprend le commandement de la subdivision de Tiemcen; il sera chargé de l'exécution de ces mesures, qui sera prochainement suivie par le renvoi à leurs garnisons de la plus grande partie des troupes. Il observera également les prochains mouvements des camps marocains, qui auront sans doute été licenciés, \otre Excellence aura sans doute déjà remarqué qu'ils avaient cessé toute poursuite de la deïra dès qu'elle eut passé notre frontière.
)) Dû, sans nouveaux combats de notre part, à la puissance morale de la France, le résultat que nous avons obtenu aujourd'hui est immense; il était gcnérniement inespéré. Il est impossible de décrire la sensation profonde qu'il a produite chez les indigènes de cette région, et l'effet sera le même dans toute l'Algérie. C'est une véritable révolution.
» Je ne saurais trop féliciter M. le général de la Moricière de la part qu'il a prise à ce grave événement, e ne saurais trop louer la sagacité , la prudence et la décision dont il a fait preuve et qui ont tant influé sur l'heureuse issue de cette grave affaire.
)> J'appellerai aussi la bienveillance particulière de Votre Excellence et du gouvernement du roi sur les troupes et sur les officiers qui depuis deux ans font un si rude métier sur la frontière. Je solliciterai quelques faveurs bien méritées pour cette colonne qui vient de supporter, dans ces derniers temps, avec une rare ardeur, de grandes fatigues et de cruelles privations; c'est à si présence que nous devons ce qu'il y a eu de décisif dans les opérations des Marocains. Sans elle, Abd-el~Kader serait aujourd'hui ou vainqueur dans le Rif ou éloigné, mais encore puissant dans le Sud, et prêt à nous y susciter de nouveaux et graves embarras.
» Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de mon respectueux attachement.
» Le lieutenant général gouverneur général de l'Algérie,
» H. d'Orléans.
» Post-scriptum du 2 i au malin. — Je crois devoir mentionner ici une circonstance en apparence peu importante, mais très-significative aux yeux des indigènes. Abd-el-Kader vient de me remettre un cheval de soumission : c'est un acte de vasselage vis-à-vis de la France, c'est la consécration publique de son abdication. »
En effet, selon la parole du duc d'Aumale, le fils de Mahiddin avait abdiqué-
Abandonné des siens, trahi par la fortune au moment d'être vendu, si le général la Moricière eût voulu l'acheter, il n'implorait plus maintenant que la générosité de celte France dont il avait été quinze ans le plus rude adversaire!
Comme le disait le duc d'Aumale avec un rare bon sens politique, il y avait dans ce fait une révolution.
Cette révolution devait consister dans la soumission de la nationalité arabe.
Nous allons voir celte nationalité imiter l'exemple de l'émir. Désormais elle ne jctleia plus ([ue de rares éclairs. L'Algérie sera bien à nous. Cependant l'histoire d'Abd-sl-Kader, celle de l'armée d'Afrique ne sont pas finies.