‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 213 sur 219 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Chute de la dynastie d'Orléans — Tranquillité du pays. — La république en Algérie. — Départ des princes. — Changarnier et Cavaignac gouverneurs temporaires.

Il semble que les succès en Afrique aient porté malheur aux dynasties. Charles X prend Alger par la main du comte de Bourniont, et tombe; Louis-Philippe reçoit des mains de la Moricière Abd-el- Kader prisonnier, et voit son tronc s'évanouir en quelques heures aussi passagères qu'un songe! Mystère étrange, et qui dans d'autres temps eîlt frappé les peuples; rapprochement extraordinaire, et qui prouve que la grandeur de la France est indépendante de ses gouvernements! Après la chute de la dynastie de Bourbon, la conquête de l'Algérie succède à la jirisc d'Alger. Après le renversement de la dyn:istie d'Orléans, la vraie colonisation succède à la conquête. La domination française ne rétrograde pas, quelles que soient les révolutions de la métropole.

Il n'est pas de notre sujet de raconter les événements qui amenèrent la révolution de ISiS. Un obstacle maladroitement mis au droit de réunion fut le prétexte; la crédulité de la nation exagéra la j cause, qiii avait malheureusement une réalité considérable en bien des I points. On accusait la royauté de juillet de sacrifier la France à ses l intérêts, de tout laisser aller en corruption et en décadence, de ne rien vouloir faire pour l'émancipation du peuple; on la rendait soli- ! daire des résistances aveugles d'un ministère composé d'hommes ou I fort éloquents, ou fort habiles en petite administration, mais entièrement étrangers au grand esprit ]iolitiquc <|ui sauve et consolide les trônes. Il y eut une défection universelle. Personne ne prit le parti

du malheureux roi. La majorité de la chambre des députés, les pairs' les hauts administrateurs, les généraux, l'armée laissèrent faire. La réjublique s'établit après une lutte oîi des forces très-peu considérables furent engagées. Tout le monde la salua , les uns par enthousiasme, les autres par entraînement, beaucoup par effroi, et les difficultés ne commencèrent pour les républicains qu'après la victoire. Elles se montrèrent aussitôt partout, excepté en Afrique.

Ce pays fut privilégié.

Depuis la soumission d' Abd-el-Kader, qui avait été transféré en France au château de Pau , tout prospérait en Algérie. Le duc d'Aumale se préoccupait exclusivement de l'administration et de la colonisation, et pas le plus petit événement de guerre ne troubla ses ctr.irts.

Il venait de recevoir son frère de Joinville, exilé ou éloigné, disait-on, par le ministère, dont il n'approuvait pas les résistances, quand la nouvelle de la révolution, de la fuite du roi, de l'installat'on d'un gouvernement provisoire éclata dans Alger comme un coup de foudre en un ciel serein.

La situation de l'armée d'Afrique était difficile; celle de France ?vait accepté le nouveau gouvernement. Néanmoinsau premier moment les généraux présents à Alger et les officiers supérieurs se pressèrent autour des princes, leur offrant contre la révolution l'appui de leurs épées. Mais ces jeunes gens, que frappait une catastrophe si grande, si imprévue et pour eux mêmes si peu méritée, refusèrent avec noblesse, en répondant qu'avant d'être princes ils étaient citoyens, et que le premier devoir du citoyen est de ne pas se mettre en révolte contre le vœu de son pays. Us s'attachèrent à maintenir la tranquillité autour d'eux et à prévenir les effets fâcheux de toute effervescence. Ils ne cachèrent cependant rien de ce qui se passait en France. Mais telle était la soumission du pays, que nul parmi les Arabes ne songea à profiter du changement qui s'opérait dans la métropole pour renouveler la guerre.

Bientôt arriva un acte du gouvernement provisoire de Paris qui remplaçait le fils de Louis-Philippe comme gouverneur général. Pour présider à la direction de la conquête, les membres du gouvernement suscitaient le héros du méchouar de Tiemcen, alors simple général de brigade , et voici les termes dans lesquels ils l'annonçaient à l'Afrique :

« Soldats de l'armée d'Afrique!

Il Le gouvernement que la France vient de se donner porta, il y a un demi-siècle, sur la terre d'Afrique les couleurs sous lesquelles vous avez combattu il y a dix-huit ans.

• Vos luttes héroïques, vos travaux, votre infatigable persévérance, cette vertu militaire, en un mot, dont vous avez donné tant de preuves, le gouvernement républicain sait les apprécier, il saura les récompenser.

» Soldats ! la gloire que vous avez acquise en conquérant à la France la plus belle de ses propriétés nationales est un titre impérissable à la reconnaissance de la république.

» Le digne chef que le gouvernement provisoire a placé à votre tête a son entière confiance comme il a la vôtre.

i> C'est dans vos rangs (ju'il s'est illustré. En le suivant au chemin de l'honneur, vous vous montrerez fidèles à ce sentiment de la discipline qui n'a jamais abandonné le soldat français.

)i Les Membres du Gouvernement provisoire. »

Cet acte si vrai dans ses affirmations étant reçu, il n'y avait plus pour les princes de raison de prolonger leur séjour en Algérie. Après avoir pourvu à l'administration intérimaire en remettant son commandement au général Changarnier jusqu'à l'arrivée du général Cavaignac, le duc d'Aumale fit ses adieux à cette terre où la politique lui avait fait une royauté si courte. 11 invita tout le monde à la concorde. Ses derniers actes furent empreints du plus pur patriotisme et du désintéressement le plus noble.

« En présence des événements qui s'accomplissent en France et de leur influence possible sur la paix du monde, nous devons, dit-il à ceux qui l'entouraient, nous tenir prêts avant tout à assurer l'intégrité du territoire français en Afrique et à défendre un sol qui est aujourd'hui le sol national. «

11 engagea, en conséquence, les miliciens à s'exercer au tir, à chercher à se suffire à eux-mêmes. Il leur recommandait surtout de s'abstenir de toute dissension. « La population, ajouta-t-il, et l'armée doivent rester dans la plus étroite union pour sauvegarder les intérêts de la France. »

Enfin il prit congé de l'armée et des habitants de l'Algérie par une proclamation qui mérite un souvenir. La voici :

(( Habitants de l'Algérie !

» Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat, je suis resté i mon poste tant que. j'ai pu croire ma présence utile au pays.

» (^ette situation n'existe plus. M. le général Cavaignac est nommé gouverneur général de l'Algérie. Jusqu'à son arrivée à Alger, les fonctions de gouverneur général par intérim seront remplies par M. le général Changarnier.

> Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne; mais, du fond de

ABD-EL-KADEIÎ.

l'eiil, tous mes vœux seront pour votre prospéritt) et pour la gloire de la France, que j'aurais voulu servir plus longtemps. »

A la suite de cette proclamation les princes s'acheminèrent, suivis de ceux des officiers qui avaient le courage de l'amitié, vers le port, oii les attendait le vaisseau qui devait les conduire eu eïil. Sur leur passage, les colons se découvraient et criaient Vii^enl les princes ! — « Criez ]'we la France! » leur dit d'Aumale.

Ce fut son souhait suprême à un pays auquel lui et son frère n'avaient donné que du dévouement, et qui, les enveloppant dans le mallieur de la royauté , les rejetait pour obéir aux révolutions de la métropole.

Si nous racontons ces détails, c'est que, dans notre pensée, ils ont quelque chose de naïf et d'anti([ue. Sur cette terre lointaine , à quelques cents lieues de la France, nul ne se préoccupait d'intérêts ou d'ambitions; chacun se sacrifiait ou voulait se sacrifier à sa patrie. On a beaucoup raillé la lettre que le général intérimaire Changarnier écrivit an gouvernement provisoire , je n'y vois, quant à moi, que l'élan d'un cœur emporté trop loin par la passion de l'éclat; et si j'enregistre cette lettre, c'est pour l'admirer, et non pour en flétrir l'orgueil, certain que sur les champs de bataille Changarnier eût tenu ces promesses superbes ou fût mort héroïquement.

Voici ce qu'il écrivit après le départ du duc d'Aumale :

« Je prie le gouvernement républicain d'utiliser mon dévouement à la France.

i> Je sollicite le commandement de la frontière la plus menacée. L'habitude de manier les troupes, la confiance qu'elles m'accordent, une expérience éclairée par des études sérieuses, l'amour passionné de la gloire, la volonté et l'habitude de vaincre me permettront sans doute de remplir avec succès tous les devoirs qui pourront m'être imposés.

• Dans ce que j'ose dire de moi ne cherchez pas l'expression d'une vanité puérile, mais l'expression du désir ardent de dévouer toutes mes forces au salut de la république.

» CllANGAKMER. »

Quant au général Cavaignac, infiniment plus modeste, il ne fut pas moins antique. Nous avons déjà transcrit trop de pièces dans ce chapitre pour en transcrire encore, nous ne répéterons donc pas la proclamation du nouveau gouverneur.

On y remarquait des phrases comme celles-ci :

• Ma pensée est droite , mon intention est pure : ce que je crois bon, je vous le dirai ; ce que je croirai mauvais n'aura pas mon appui. La nation seule est puissante ; c'est à elle qu'on obéit, c'est » elle (|u'il est glorieux et doux d'obéir. »

Aux soldats il disait :

« La nation veut que vous soyez commandés avec fermeté, avec justice. A ceux à qui elle confie son pouvoir sur vous, elle ordonne de ne pas oublier que vous êtes ses enfants. Elle veut que vos chefs méritent votre confiance , elle leur défend de l'obtenir par la faiblesse et l'oubli des devoirs. Vous me trouverez tel que beaucoup de vous me connaissent , car je ne suis pas nouveau parmi vous. Quant à vous, vos devoirs se résument en un mot : Vohi'iss.ance ; l'obéissance non à la volonté d'un homme , mais à la loi militaire telle que la loi l'a faite. «

Chacune de ces phrases, chacun de ces mots peint l'homme.

Du reste, à l'en croire, ce n'était pas à lui le général que l'on déférait l'honneur de commander l'armée d'Afrique , c'était à l'ombre de son frère, le grand publiciste républicain (îodefroy Cavaignac. C'était cette ombre si chère qui l'avait désigné au choix de la république. Le héros de Tlemcen se trompait. Le doigt de la Providence, qui allait avoir à sauver notre pays, s'étendait sur lui. Elle avait trouvé en lui l'homme du sacrifice, le Décius du gouffre.

Page 1