‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 214 sur 219 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Les généraux d'Afrique à Paris. — Bataille de juin. — Mort de Négrier, de Duvivier, de Damesme, de Bourgond, de Bréa. — Cavaignac chef du pouvoir exécutif.

Quand, en 1792, la France, pour la première fois, s'érigea en réjmblique, elle eut à combattre rpjuro|ie entière. On pouvait croire qu'en 1818 les coalitions de l'Europe se renouvelleraient contre ce que les souverains n'avaient pas voulu souffrir dans d'autres temi)s. D'un autre coté on pouvait regarder l'Algérie comme pacifiée, et croire qu'il n'y avait plus de gloire à y acquérir. Les hommes que nous avons vus à Constantine, à Oran, à Tlemcen, cherchent en conséquence à se rapprocher du théâtre probable des événements. ]'"atalité cruelle ! celte ambition de bien faire ni' doit les rajqirocher (|uc de la tombe ou de la chute. Il ne leur est donné de servir leur pays que contre leur ])ays lui-même.

Quoique habitant l'Afrique depuis quinze ans, le général Cavaignac comprit le premier la portée des événements intérieurs de la France. Il pensa (|ii'il n'y avait nul avenir pour la nouvelle république .si le peuple et l'armée, sortie du peuple, n'étaient pas intimement unis.

-Or un parti considérable à Paris après 1818 se défiait de l'armée.

L'attitude des soldats, pendant et après les journées de février, ne dissipait point ces défiances. Heaucoup de généraux furent frappés, malgré leur soumission, dans le cours de leur carrière. Une sorte de proscriiition malentendue pesa sur les troupes. Elles furent un instant comme exilées de l'aris.

De l'Afrique, le général Cavaignac comprit la faute. Il la représenta au gouvernement provisoire, dont plusieurs des membres furent froissés de celle franchise. On s'étonna de ce (|u'un homme que la république venait de tirer d'une sorte d'obscurité pour le mettre a la tête de l'Algérie osât blâmer le gouvernement auquel il devait sa nouvelle positi 'n. 11 lui fut répondu avec dureté (jue l'on bornait ses services au gouvernement de l'Algérie, dont il menaçait de quitter la direction si justice n'était rendue à ses collègues.

Celle attitude du général Cavaignac, qui a été qualifiée de hautaine par beaucoup d'historiens, était une prévision de l'avenir.

Elle frappa d'ailleurs la partie modérée du gouvernement provisoire, et, après quelques semaines de disgrâce, le défenseur officieux de l'armée fut appelé au ministère de la guerre. Tous ses compagnons d'armes reparurent avec lui. Comme lui aussi, la bataille de juin les trouva à leur poste.

On a accusé le général Cavaignac d'avoir provoqué cette bataille, ou du moins de l'avoir laissée s'engager afin d'y être vainqueur et d'y recueillir le pouvoir avec le succès. Jamais calomnie ne fut plus démentie par la vie entière d'un homme. Chercher et ramasser dans le sang une dignité suprême ! mais c'eût été là un crime odieux, irrémissible. La lutte de juin s'explique d'ailleurs naturellement par les faits.

Bien qu'elle se fût élevée sans résistance, la république n'avait satisfait qu'un petit nombre de gens convaincus. Personne en juin n'était content, ni la bourgeoisie, ni le peuple : la bourgeoisie, à cause des agitations inséparables d'un ordre de choses qui commence; le peuple, à cause du manque de travail. On s'accusait mutuellement. Les systèmes socialistes entretenaient la désunion. On avait été vingt fois sur le point d'en venir aux mains, la dissolution des ateliers nationaux fut la goutte amère qui fit déborder le vase déjà jempli de ressentiments. Les partis monarchiques ne furent pas non plus étrangers à la prise d'armes. L'histoire le sait et le dira dans un temps où les esprits seront plus calmes.

Quoi qu'il en soit, dans celte lutte terrible, l'armée d'Afri([ue montra tout son patriotisme. Elle n'avait que conquis l'Afrique, elle conquit l'estime du monde entier en se mettant entre la républi<]ue qui fut sauvée par elle et une insurrection qui n'avait ni but ni guides. Son sang le plus pur coula dans cette bataille de trois jours, la plus importante et la plus disputée des temps modernes. Nous la résumerons brièvement comme rentrant dans notre sujet.

Dès les préliminaires de la lutte , l'Assemblée nationale et la Commission executive, qui formaient alors le gouvernement, reconnurent Eugène Cavaignac comme l'homme de la situation; et la résolution suivante fut prise.

« Par ordre du président de l'Assemblée nationale et de la Commission du pouvoir executif, le général Cavaignac, ministre de la guerre, prend le commandement de toutes les troupes, garde nationale, garde mobile et armée.

» Unité de commandement!

» (obéissance!

» Là sera la force, comme là est le droit.

» SK^AI>D, président de l'Assemblée nationale ; » Araco, Marie, Garnikr-Pagès, Lamartise, Ledrl-Koi.lin. •

Comme ministre de la guerre, le général avait déjà avec ses collègues pourvu au plus pressé. Il ne recula ni devant la responsabilité du pouvoir suprême, ni devant celle d'un combat gigantesque.

L'insurrection s'étendait sur la rive droite depuis le fauboun; Poissonnière jusqu'à la Seine, embrassant ainsi le faubourg Saint-Martin, le faubourg du Temple et le faubourg Saint- Antoine; sur la rive gauche, elle occupait le faubourg Saint-Marceau, Sanit-\ ictor et le bas du quartier Saint-Jacques; ces deux positions étaient reliées entre elles par l'occupation de ]ilusieurs points, tels ([ue l'église Saint- Gervais, une partie du (|uarlicr du Temple, les abords de Notre- Dame et le pont Saint-Michel. L'église Saint-Séverin servait de quartier général elle faubourg Sainl-Anloine de place d'armes. Partout oii ils avaient pu, les insurgés, pour se tenir en eoiumuiiication avec le dehors, s'étaient emparés des barrières, d'oii ils avaient des positions dominantes et véritablement formidables. L'insurrection était ainsi à peu près mnitressc de l'immense demi-cercle est, et sud et sud-ouest qui forme la moitié de l'aris L'ordre d'alla([ue de la révolte était d'avancer vers le centre en faisant de chaque maison une forteresse, et d'entourer, s'il se pouvait, l'hùtel de ville, où l'on créerait un nouveau gouvernement. Des milliers de barricades s'élevaient sur tous les points occupés. Il y en avait qui, construilcs dans leS' règles de l'art, formaient de véritables ouvrages militaires. Les armes, les munitions, le courage ne manijuaient nulle part. On était d'autant plus sûr de vaincre que toutes les insurrections depuis 17 89 avaient été victorieuses.

Le plan du général dictateur fut aussi habilement conçu (|ue le-

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iiacement et vigoureusement exécuté. 11 consistait à attaquer corps à corps l'insurieclion au centre et de l'arrêter aux deux extrémités pour l'empèclier de s'étendre. Trois généraux, Bedeau, la Moricière et Damesme furent chargés de diriger les trois principales attaques.

La Moricière eut promptement arrêté l'insurrection à son extrémité nord en l'empêchant de s'étendre du faubourg Saint-Denis sur les boulevards, et il s'efforça, toujours luttant, de la comprimer depuis ce point jusqu'au faubourg Saint-Antoine.

Le général liedeau prit le centre corps à corps, il eut bientôt dégagé les quais Saint-Michel, du Petit-Pont et l'entrée des rues Saint-Jacques et de la Harpe.

Appuyant ses opérations, le général Damesme attaquait l'aile sud de l'insurrection ; il cherchait à la détacher du centre en emportant les barricades de la place Cambrai et les abords du Panthéon.

Le général Bedeau paya le premier sa dette. Il fut blessé et remplacé par le général Duvivier. Celui-ci, quoique pressé par les principales forces des insurgés, réussit, à force de courage, de persévérance, à faire un peu de vide autour de l'hôtel de ville. 11 venait d'emporter de nombreuses barricades, de repousser de nombreuses attaques, quand il fut frappé d'une balle en allant faire une reconnaissance. Le général Pcrrot le remplaça, et, poussant de grands coups vers le nord, parvint à opérer sa jonction avec le général de la Moricière, qui avait emporté successivement le faubourg du Temple, les boulevards de la Bastille et commençait à assiéger le faubourg Saint- Antoine. Malheureusement, par défaut de soins, la blessure de Duvivier devint mortelle. Un mot sur ce brave général, et nous retournerons au combat de juin.

Depuis sept ans Duvivier n'était plus en Afrique, où nous l'avons vu si héroïque lors de la retraite de 1831 , si administrateur à Bougie et à Guelma, si hardi à Constantine, à Blidah et à IMédéah. Un instant on l'avait désigné pour commander en chef une expédition à Madagascar. Mais il fit une condition de combattre seul et sans l'Angleterre. L'expédition n'eut pas lieu.

Alors toute sa vie devint une vie de travail studieux. Il se remit à l'étude de l'arjbe et du grec, fréquenta la société de nos plus célèbres érudits. 11 avait conçu le projet de parcourir le Maroc, où il supposait avec beaucoup de savants qu'il serait possible de retrouver, dans d'antiques mosquées, les manuscrits perdus d'Aristote et d'autres écrivains du monde ancien. Rien n'égalait la pureté et la sobrié(é de ses mœurs. Que de fois il passa les nuits couché sur une simple peau de tigre! 'Joule son existence répondait à cette dureté pour luimême. Ce studieux anachorète des camps vivait comme au désert, dit M. \'illemain dans ses notes sur Montesquieu, de dattes et de riz.

A l'apparition de la République, son imagination s'enflamma. Il offrit ses services au gouvernement provisoire; se rappelant le parti qu'il avait tiré des enfants de Paris dans les gorges de l'Aoura, il proposa d'organiser en bataillons de volontaires toute la jeunesse disponible de la capitale, sous le nom de gardes mobiles. Celte organisation , faite en une seule nuit , réussit au delà de toute espérance. La place fut désencombrée comme par enchantement d'une foule de jeunes gens oisifs ou sans travail, et les gardes mobiles furent le Jtrincipal instrument du salut de la républi(|ue. On les vit jiartout aux premiers rangs, aux postes dilTicile* pendant l'insurrection. Ils attaquaient les barricades comme s'ils n'eussent pas connu le danrer d'un tel assaut; ils allaient au feu comme ils étaient allés au jeu autrefois.

L)uvivier, (pii les avait oivjanisés, ne les commandait cependant pas alors. Cent quatre-vingt-neuf mille suffrages l'avaient appelé à représenter le déparlement de la Seine. Mais au premier mot il courut à l'hôtel de ville, oit il devait trouver le coup mortel.

Duvivier était, sous beaucoup de rapports, un des hommes les plus coiuplets de larmée d'Afrique. Il n'avait pas seulement les qualités du soldat, il possédait celles du général et de l'administrateur. Son esprit ne s'occupait que de grandes choses, soit dans l'ordre militaire, soit dans l'ordre pratique, ou dans la science. Son Essai sur la défense des Etals, publii- en 18:!(i, est iileiii d'observations qui eu font un écrit tout à frtit hors ligne. Tout lui juésageait un grand avenir quand il mourut. Il était âgé de cinquante-cin(| ans. Il appartenait à l'armée depuis I8IV; épo(|uc de son entrée à l'Ecole polytechnique, oii on l'avait admis à l'âge de seize ans. Sa première arme fut le génie, qu'il quitti pour organiser les zouaves en 1S3I.

Au physique, Duvivier était le guerrier dans toute la force du terme, front haut et large, yeux brillants et lançant l'éclair, tous les traits marqués au sceau du commandement. Il ne lui manqua que l'occasion jiour être un vrai grand homme.

L'Assemblée constituante, quelques jours après sa mort, déclara, à l'unanimité, qu'il avait bien mérité de la patrie '.

Pendant que Duvivier mettait le sceau à ses services, Damesme pouiiuivait les siens. Il révélait tout à coup les plus héroïiiucs qualités. Il était aux prises avec d'indomptables ouvrages de défense et descrpurs jilus indompt ibles encore, et n'avançait qu'a pas lents. 11 fut blessé a l'altatiuc de Siint-Sévcrin, et laissa le conim.indcment au lieutenant-colonel Thomas. Sa blessure aussi devait être mortelle.

' Sur la iiroposition Ue M. Dcgousée. Le décret comprenait aussi lo colonel tl.aiboniicl.

Damesme avait conquis ses principaux grades en Afrique, où il se distingua surtout comme chef de bataillon à l'Ouarenseris. Homme à la fois énergique et bienveillant, il était, à la tête de la garde mobile, le digne successeur de Duvivier. On ne peut pas en faire de plus bel éloge.

IMais, il faut être juste , tout le monde alors était héroïque , il n'y avait pas que les généraux et les soldats qui combattaient. Une foule de représentants du peuple animaient les troupes de leur présence. Arago, Recurt, Bixio, qui fut blessé ; Dornès, qui fut frappé à mort ; Duclerc , Havin, si conciliant et si courageux; Lasteyrie, Louis Ferrée, Larabit , E. Lenglet , F. Degeorges , et cent autres , étaient aux points les plus menacés. Un martyr de la religion , le vénérable archevêque de Paris, tombait en voulant réconcilier ce peuple qui s'entr'égorgeait. 11 y avait partout une grandeur triste et solennelle. Personne ne marchandait sa vie, ni là ni ici. On mourait pour sa cause avec un dévouement inouï; mais nous ne faisons que l'histoire de l'armée d'Afrique.

Le général de Bourgon , qui fut frappé h la barricade de la Chapelle-Saint-Denis, était aussi un soldat d'Algérie : mais, avant d'avoir servi là, il avait défendu la France comme volontaire à Reims et à Montmirail; il s'était distingué, en qualité de capitaine de dragons, à Ligny. En Afrique, il prit part, comme colonel, à toute la gloire que conquit le 4" régiment de chasseurs, et mérita d'être promu au grade de général de brigade en 1815. La révolution le mit en disponibilité; mais le !0 juin il prit lui-même le fusil pour défendre l'ordre. Un représentant le rencontra portant le mousquet, et lui demanda où il allait ainsi : n Vous le voyez, lui répondit de Bourgon, on m'a ôté l'épée du commandement , j'ai pris le fusil du soldat. » Le lendemain on lui rendait son épée de général , et le surlendemain il était frappé à mort.

C'était aussi un des meilleurs généraux d'Afrique, ce Négrier auquel on ne peut reprocher que la dureté de son gouvernement à Constantine. Lui aussi fut frappé à mort en faisant son devoir à la fois comme général et comme questeur de l'Assemblée nationale.

Nommerons -nous aussi le brave Regnault, tombé également victime de cet affreux malentendu de trois jours, et cet infortuné général de Bréa, dont raconter la mort coûterait trop à notre patriotisme, et les généraux Lafontaiiie, Korte et tant d'autres qui furent blessés?

C'est grâce à leur héroïsme et à celui de la représentation nationale que la paix se fit enfin au bout de trois grands jours par la reddition du faubourg Saint-Antoine.

Grand, prévoyant, impassible durant la lutte, ayant juré de mourir ou de sauver la république, Cavaignac laissa déborder son cœur après la victoire. Il avait supplié les insurgés de revenir à la voix de la raison. Il ordonna après la victoire qu'ils fussent épargnés. Nous n'en voulons pour témoignage que cette proclamation :

« CiToreNs , Soldats ,

ï La cause sacrée de la république a triomphé. Votre dévouement, votre courage inébranlable ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs. Au nom de la patrie, au nom de l'humanité tout entière, soyez remerciés de vos efforts , soyez bénis pour ce triomphe nécessaire.

» Ce matin encore l'émotion de la lutte était légitime, inévitable. Maintenant, soyez aussi grands dans le calme que vous venez de l'être dans le combat. Dans Paris, je vois des vainqueurs, des vaincus, que mon nom reste maudit si je consentais à y voir des victimes ! La justice aura son cours, qu'elle agisse; c'est votre pensée, c'est la mienne.

» Prêt k rentrer au rang de simple citoyen, je reporterai autour de vous ce souvenir civique : de n'avoir, dans ces graves épreuves, repris à la liberté que ce que le salut de la république lui demandait lui-même, et de léguer un exemple à quiconque pourra être à son tour appelé à remplir d'aussi grands devoirs. »

On a dit qu'il ne tint pas les promesses de cette proclamation. Oi^ s'est trompé et l'on a trompé. Toutes les mesures qui adoucirent la position des vaincus lui furent dues. Il a dédaigné de se défendre à cet égard, et il a bien fait. Certains secrets du cœur n'ont pas besoin d'être dévoilés.

L'Assemblée constituante le récompensa en déclarant qu'il avait bien mérité de la patrie. Il eût pu alors prendre le pouvoir suprême. On lui offrait de détacher le litre de la Constitution qui traitait du pouvoir exécutif. Il refusa. Il ne voulut rien devoir qu'à la France. La France ingrate courut à d'autres destinées qu'à celles d'une république; mais, au moment où elle se détachait de son sauveur, à .^n.i voix contre 31, l'Assemblée nationale décida qu'elle persévérait dans son décret du 28 juin, ainsi conçu : n Le général Cavaignac, clit'f du pouvoir exécutif, a bien mérité de la patrie '. » Nous croyons qiK^ l'histoire aura la même persévérance que la représentation ré- |>iil>licaiiie de 18 18, et r|ii'cn dernier ressort elle prononcera aussi en faveur d'un homme chez lecpiel tout fut antique, l'élévation, l'abnégation, les services et les disgrâces.

Nous reprenons maintenant l'histoire de l'année d'Afrique, en Afrique même.

' K'aiici» (Ui 25 no\cniliro.

ABD-ELKADER.

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