CHAPITRE XL
Années 18i8, 18't'.> et 18SU. — Reddition do l'ancien bey de Constantine. — Période des aventuriers. — El-)Iaclj-IIaniet, Sidi-Abd-ol-Afidh, le faux Bou- Maza. — Bou-Zian. — Siège de Zjatcha. — Prise de Dou-SoAda. — Prise de Nahra. — Le général Herbillon. — Les colonels Canrobert et Carbucoia. — Mort du généralde Barrai. — Rapport du gouverneur général d'Hautpoul.
Les années 1818 et de 181!) sont de celles (|ui font dire aux adversaires du système militaire en Algérie que si l'on avait suivi le système de l'excellent gouverneur général Charron et tourmenté par moins d'expéditions les tribus africaines, il n'y eut point eu lieu k tant de combats et k une si longue guerre. En effet, nous n'avons d'abord presf|ue rien k signaler en 1818, si ce n'est l'aiiparition et la reddition d'un schériff nommé Muley-Mohammed, et une expédition peu importante dans cette Kabylie toujours mal soumise.
La période héroïque est passée, du moins du coté des .Vrabes. De notre côté, c'est le second ban de l'armée d'Afrique qui s'élève, tandis que Ics plus illustres représentants du premier, après avoir embrassé la vie politique, trouvent l'exil ou l'abandon au bout de leur carrière, et cela au moment même où les représentants du second ban les remplacent dans les dignités. Quant k la nationalité arabe,
ABD-EL-KADER
cl)e ne trouve plus désormais pour la défendre que de véritables aventuriers. La chute délinilive d'Abd-el-Kader, sa captivité , la soumission de l'ancien bey de Constantinc , Achmet, qui, depuis ses revers, menait une vie d'aventures et d'abandon ; l'envoi réitéré des convois de colons la découragent si bien, qu'elle ne tente plus que des entreprises aussitôt étouffées par nos armes que commencées par le fanatisme uni à la crédulité.
C'est ainsi que les derniers jours de 184S furent signalés par l'apparition d'un faux sultan, du nom d'IIadj-Hamet , dont la seigneurie éphémère n'eut qu'un jour.
El-Hadj-lIamet, après avoir essayé des prédications chez les Ouled- Sabens, vint s'établir chez les Medjouna, et là il recommença ses menées, f|ui lui procurèrent bientôt des adhérents. Encouragé par le grand nombre de ceu\ dont il était journellement entouré , il prit le titre de sultan du Dahra; mais, par malheur pour lui, il se lit un ennemi personnel dans la personne d'un chef influent du pays, nommé El-Hadj-Lekhal. Celui-ci, ayant entendu dire qu'il tenait un conciliabule armé dans la contrée boisée qui s'étend entre les territoires des Ouled-Rhiah et des Ouled-khelauff, marcha de ce côté avec tons les cavaliers du parti de la France. Il cacha si bien sa marche, qu'il surprit le faux sultan et ses principaux auxiliaires, et l'envoya prisonnier à Mostaganem sous forte conduite. Mais durant le trajet, Hamet profila d'un passage à travers les broussailles pour s'enfuir, accompagné d'un nègre qui lui servait de chaouch. Son escorte le poursuivit, et, craignant de ne pouvoir le reprendre, le tua de loin à coups de fusil.
En 1R19, la province de Constantine et le pays entre Bougie et Sélif furent le théâtre de ces sortes d'aventures sur lesquelles nous passeront rapidement, et qui donnèrent aux généraux Herbillon et de Salles et à d'autres hardis capitaines l'occasion de se distinguer. Des rébellions soulevées sur d'autres points nécessitèrent des opérations hardies que le général Pélissicr conduisit avec son succès et sa vigueur accoutumés.
Dans la province d'Alger, le colonel Daumas reçut l'ordre d'apaiser une révolte des Beni-Silem, des Haàta et des l5cni-(^)uetoun. Il partit de lilidah le 10 avril avec le colonel ^ ergi. En quelques jours, malgré les difiicultés du terrain, il s'acquitta de sa mission de manière à mériter les félicitations du gouverneur général Charron. Un instant les Kabyles crarent le surprendre par des assurances de paix. Ce fut lui qui les battit à Souk-el-!\ebour-Sidi-Abd-el-l\haman , où il défit les populations de vingt-cinq villages. Ses perles furent presque insignifiantes. Un peu plus d'une semaine lut suffit pour apaiser une insurrection qui menaçait toute la contrée.
Parmi les événements qui eurent lieu dans la province de Constantine, nous distinguerons ceux qui nécessitèrent le siège de /^atcha.
De tout temps l'Aurès avait clé mal soumise, et des velléités d'indépendance ne cessaient de se manifester parmi les trihus des subdivisions de Batna et de Biskara. Elles étaient entretenues par divers chefs, entre autres par le schériff de Zaatcha, Bou-Zian, qui, se liant à l'inacccssibilité de sa retraite, finit par prendre tout 'a fait une attitude hostile à notre domination. Il lia des intelligences avec les principaux chefs des tribus, notamment avec ceux des Ouled Djellel et Sidi-!\loktar, et parvint à soulever les populations qui s'étendent sur les rives de l'Oucd-Sidi-Salah.
Un marabout célèbre de cette contrée, nommé Sidi-Abd-el-Atidh, avait d'abord résisté aux sollicitations de Bou-Zian ; mais, pressé par le; instances des Sidi-Moktar et des Oulcd-Djellel, il prit une attitude hostile. Il descendit jusqu'au village de Séri ana , à la tête de (jiiatre mille fantassins ou cavaliers de l'Aurès et du Zab-Chergui. Le kaid des Ouled-Saoula, qui avait nom Si-el-Picy-hen-Cheiiaouf , prévint le commandant du cercle, M. de Saint-Germain. Celui-ci était un de ces hommes qui n'ont jamais marchandé leur vie. Il prit à peine le temps de rassi'mbler cent ([uatie-vingts chevaux cl trois cents fantassins, et dès (|u'il eul joint l'arniéc de Sidi-Alul-el-Afidh , il l'attaqua sans désemparer et avec des dispositions aussi habiles qu'audacieuses, l/étendard du marabout fut enlevé, ses troupes défaites. Mais Saint (iermaiii reçut à bout portant une balle dans la tète.
C'était un oflirier qui avait déjà donné plus que des espérances. Il appartenait à l'école de la colonisation et de l'assimilation. On lui devait l'état florissant du cercle de Biskara, à l'adminislralion duquel il présidait de]uiis cinq ans.
Bou-'/ian , qui était attendu par les populations réunies autour de Sidi-Abd el Alidh, n'arma ]ias a Icmjis pour les secourir. Ayant appris leur défaite , il se renferma dans Zaatcha, oii nos troupes, sous la conduite du général Herbillon ', devaient bientôt aller l'investir.
Mais avant de les y suivre, nous avons à parler d'un faux Bou-Maza qui parut dans la Kabylie, et d'un petit différend élevé entre le Maroc et la France.
I.a Kahylic, oii les Zaouaouas s'étaient soulevés et avaient été battus en juillet par le colonel Canrobert, semblait toujours destinée aux trouilles. Le nom de Bou-Maza y était exlrènicinent célèbre et populaire parmi les tribus. Un certain Si-Boucif imagina de répandre
' Une transposition de ligne dans le tableau contenu en notre premier chapitre fait attriljuer au général Pélissier le siège de Zaatdia. Il faut redescendre lo nom Ua général Pélissicr trois lignes plus bas ou siège de Logtiouat.
que Bou-JMaza avait réussi à s'enfuir de sa captivité et à regagner le sol africain. Trouvant créance à ce bruit, il alla plus loin, et s'aflirma lui-même comme étant Bou-Maza. On le crut d'autant mieux que dans le Djerjurah la figure et les traits de l'ancien schérifl' étaient peu connus. Il eut en peu de temps autour de lui quatre ou cinq mille Kabyles. Après avoir noué des intelligences avec les tribus des pentes de la montagne, il se regarda comme assez fort pour descendre dans l'Oued-Sahel. Mais il trouva là un simple sous-lieutenant de zouaves, M. Beauprêtre, qui, bien que n'ayant à sa suite qu'un millier de cavaliers , et encore cavaliers indigènes, intimidés par les prédictions du schériff, ne réussit pas moins à battre le faux Bou-Maza, qui'fut tué dans la déroute. (Octobre.)
Quant au différend entre le Maroc et la France , il fut aussitôt apaisé que soulevé. Notre consul, expulsé de Tanger, y fut rétabli avec tous les honneurs militaires et civils par le contre-amiral le Barbier de ïinan. Ce fut encore le célèbre Bou-Sélam qui présida à cette réintégration.
Cependant la réhellion menaçait de gagner tout le sud de la province de Constantine. Le général Herbillon alla mettre le siège devant la place qui était le centre d'oii soufflait le vent de la révolte.
Zaatcha s'élève à l'extrémité sud de la province de Constantine, dans l'espèce de désert qui s'étend au sud du kaïdat des Ouled-Zian et de celui de Biskra.
I^n petit village appelé Zaouia ou Mosquée la borne au nord. Elle semble ne former qu'une seule masse avec les oasis de Lichena et de Farfar. A son est s'étend l'oasis de Bouchugroun, que trois kilomètres à peine en séparent. A l'ouest, l'oasis de Tolga est plus éloignée. Au sud s'étendent les oasis de Bigou, Ben-Thious, Mnala, Maile. Tous les hommes de ces ksours étaient en armes.
0 L'oasis de Zaatcha elle-même , dit M. le général Herbillon , présente l'aspect d'une haute futaie de palmiers, s'élevant comme par enchantement d'un sable aride. Elle est aux pieds de deux sources et peut contenir soixante-dix mille palmiers. Le sol est coupé de canaux d'irrigation, de murs de jardins d'autant plus élevés qu'on a plu; abaissé le niveau du terrain pour améliorer l'irrigation ; ([uelques rues étroites et la base des murs sont restées au niveau du sol naturel. Des figuiers, des abricotiers peu élevés, s'ajoutent à des plantes rampantes pour arrêter la marche. C'est un dédale inextricable. Chaque jardin à enlever à l'ennemi nécessite une affaire.
1) Zaatcha, ajoute le général Herbillon, ressemblait à une petite place construite au moyen âge. Des tours carrées s'élevaient de distance en distance el étaient reliées entre elles, sans intervalle, par des maisons toutes crénelées. Un chemin de ronde, abrité des coups du dehors par un mur, bordait le fossé. Les défenseurs pouvaient d'ailleurs circuler facilement, à la partie supérieure par des terrasses , à l'intérieur par des communications ouvertes exprès de maison en maison. »
Mais aucun des éclaireurs que l'on avait envoyés à Zaatcha n'avait apprécié la force de cette place et signalé les difficultés de l'attaque. Un très-petit nombre de troupes, comparativement à la force de la résistance qu'on devait éprouver, fut dirigé sur ce point.
Le général Herbillon n'arriva le i octobre devant Zaatcha qu'avec quatre mille hommes de toutes armes. On enleva bien vite , sous la direction du colonel Carbuccia, les premiers jardins et le village ou Zaouia; mais il fallut s'arrêter sous un feu meurtrier (]ui en peu de temps nous valut des pertes considérables. Le général fil alors construire des ouvrages en vue d'un siège. Cette construction nous coula encore un grand nombre de soldats et seize officiers. Chaque jour, pendant longtemps, ce furent de nouveaux sacrifices. On ne pouvait s'approcher de la place qu'en s'emparant des jardins. C'était pour chaque jardin une affaire dangereuse. L'ennemi ménageait son feu et, admirablement posté, ne tirait qu'à coup sûr.
Ainsi, le 0 octobre, le colonel du génie Petit, en se faisant donner des indications sur la place par le sous-lieutenanl Siroka, allaclié aux affaires arabes, s'oublie un instant à découvert : il a l'épaule fracassée el M. Siroka le cou traversé. M. le caiiitaine d'artillerie lîesse rectifie le tir d'une pièce, il reçoit une balle au front. C'est au moment où nos artilleurs démasi]uent leur canon pour lirer qu'arrivent les coups les mieux ajustés. Un boulet fait-il un trou dans un mur de la place, ce trou vomit aussitôt la mort sur nos troupes. Nos ouvrages sont attaqués avec un héroïsme effrayant. Les sapeurs du génie sont décimés. Des Arabes viennent enlever les gabions qu'ils posent. La nuit, quand la lune ne brille pas, les défenseurs de la place allument de grands feux, au moyen desquels ils éclairent tout à coup nos travaux et fusillent nos travailleurs surpris. Cependant on fiuil par faire deux brèches cl par combler le fossé devant la brèche de gauche.
Mais penilaiil (|iie le général Herbillon est ainsi arrêté, de tous côtés dans la suhdivision de Batna éclatent des symptômes d'insurrection. Jl faut en finir. Le '20 octobre on tente un assaut... 'i'oute l'audace de nos meilleurs soldats y échoue. On jierd une foule d hommes de tous les grades, et il faut se résoudre à prolonger un siège qui devient de plus en plus pénihle.
En vain le général imagine, pour attaquer les intérêts des habitants, de coujier les palmiers des jardins. Les défenseurs de l'oasis engagent des combats partiels autour de chaque arbre. En même
temps, du Tell et du désert on vient à leur secours. Le général est obligé de dissiper par la force plusieurs rassemblements de nomades. A Dirmecli même il est repoussé et contraint de se retrancher dans son camp. Mais, rejoint successivement par les colonels de liarral et Caurobert et le commandant du génie Lebrettevillois, il reprend proniplenient l'offensive, marche contre les nomades, les surprend à l'oasis d'Ourlel, et leur inflige une si rude leçon, qu'ils se soumettent. H peut alors ne s'occuper que du siège, et tenter l'assaut définitif le m novembre.
Depuis ce temps, les deux brèches par les([uelles on avait tenté l'assaut du '.Ml octobre avaient été améliorées par l'artillerie et par le génie. La nouvelle brèche était large , le fossé avait été comblé aux trois points du passage.
Le 2C novembre dès sept heures et demie du matin, trois colonnes étaient formées dans les tranchées sous le commandement de M. le colonel de Barrai au centre, par !\L le lieutenant-colonel de I.ourniel à gauche, et M. le colonel Canrobcrt à droite. Mais laissons parler le général lui-même, et raconter la dernière journée de ce nouveau siège de Saragossc.
« Le signal est donné. — l.a charge sonne. — Les trois colonnes précédées de leurs chefs s'élancent avec enthousiasme; à droite, le colonel Canrobert est fusillé des terrasses; quatre officiers, quinze soldats de bonne volonté l'accompagnent en tête de la colonne; il n'en revient que deux oft'iciers et. deux soldats, encore sont ils blessés ou touchés. Hien n'arrête les zouaves, et bientôt le drapeau français flotte sur une des terrasses les plus élevées.
» Au centre, le colonel de Karral rencontre de tels obstacles, qu'il est obligé d'appuyer à droite , et bientôt il s'élance dans une des rues et traverse la place.
• A gauche, le lieutenant-colonel de l.ourmel franchit rapidement les premiers décombres et, malgré la vivacité du feu, il se trouve à quatre mètres au-dessus du niveau d'une autre rue; il s'y précipite, et peu après donne la main aux autres colonnes.
» A huit heures et demie la plupart des terrasses et des rues sont occupées, mais pas un défenseur n'a fui. Le feu de l'ennemi se soutient, il part des décombres et des étages supérieurs ; il faut entamer le siège de chaque maison ; de la terrasse on ne descend au premier étage qu'après un combat; on essuie à bout portant le feu d'un ennemi décidé frinchement à sacrifier sa vie.
» Du premier étage pour descendre au rez-de-chaussée on ne trouve qu'un seul trou étroit placé au milieu de la maison. Il éclaire à peine le rez-de-cbaussée. C'est dans ce réduit obscur que sont réunis tous ceux ([iii ont été chassés des étages supérieurs. I,:i pièce est grande. Celui qui s'y aventure reçoit immédiatement une balle et ne sait à qui répondre; la porte intérieure est murée, et l'on ne voit d'autres ouvertures ([ue des créneaux d'où partent de nouveaux coups de feu. C'est un autre siège jilus meurtrier que l'assaut. Si l'on fait un trou à la pioche, les travailleurs, les assaillants sont immédiatement criblés de balles. La mine devient le seul moyen de réduire ces fanati(|ues, qui tirent encore de dessous les décombres où ils sont entassés. «
Bou-Zian lient le dernier. Le 2"^ bataillon des zouaves, commandé par I\L de Lavarande, est sur ses traces. L'héroïque défenseur de la liberté des nomades se réfugie dans une maison solide que l'on ébranle k coups de canon et que l'on renverse avec la mine. Bou-Zian, accablé par le nombre, succombe alors avec tous les siens; mais dans le seul et suprême assaut, il a mis cinquante zouaves hors de combat. 11 fallut plus de quatre heures pour réduire les autres maisons, et l'on y fit comme dans celle de Bou-Zi^n. A la fin de la journée, un aveugle et quelques femmes étaient seuls épargnés. Ce que la ville contenait de cadavres, nul ne l'a jamais su au juste.
Pendant que tout ceci se passait, une expédition des plus pénihles et en même temps des plus honorables avait lieu sur un autre point. Le colonel Diunias, qui commandait, comme nous l'avons vu, à Blidah, en eut l'honneur.
La ville de Bou-Saâda et ses environs étant en pleine révolte, cet officier reçut l'ordre de dompter cette insurrection nouvelle. Il ijuitta Blidah le 'ifi octobre, et à peine en route il fut attaqué par un ennemi plus terrible que l'Arabe; par le choléra. Ses troupes furent décimées. Il lui fallut une énergie surhumaine pour retenir son goum. Plus d'une fois des cadavres entourèrent sa tente. A force de persévérance, il arriva enfin le 13 novembre à Bou-Saàda après avoir battu en route les Oulad-Fereudj. Là, son attitude et les mesures qu'il prit dèiùdèrent promptement les Arabes à se soumettre. Ils lui fournirent même du renfort pour poursuivre dans leurs montagnes les Onlad-Kayls et les Oui id-Aineiir-Iieni-Fereiidj. Quoi(|ue encombré de malades, sans moyens de transport, il atteint les rebelles, les bal, leur fait des prises considérables, et domine sur les crèles inaccessibles du Djebel-Messàd, oii il reçoit la soumission des tribus. A la fin (le novembre il était de retour à l'.lidali après avoir étoulTé une insurrection qui , victorieuse, se fût certainement étendue dans l'ouest de nos possessions, et rattaché à notre cause les populations les plus vigoureuses.
D'un autre côté , la prise de />aatcha n'avail pas mis fin au soulèvement dn sud de la province de Constantine; il restait en armes les
montagnes de 1' \urcs, et principalement le pays de Nahra. Le colonel Canrobert et le colonel Carbuccia furent chargés d'en finir avec les insurgés ipii avaient celte ville pour place principale.
Comme l'a écrit le colon<'l Canrobert ', le nœud de la question de l'Aurès était dans IN'arali. Cette ville est composée des trois villages de Sidi-Abdullah, Dar-ben Labarah et 'reniat-Ojenimàa. Ces villages occupent un ravin profond dans Us montagnes à cinq cents mètres au-dessus de l'Oued-el-Abdi. Pour y arriver, il faut gravir les pentes les plus difficiles et emporter des tours en pierre solidement construites et qui commandent les positions. De là il faut redescendre dans une sorte d'entonnoir à pic sur lequel le feu des maisons de IVahra porte à vif.
Trois chemins frayés mènent seuls à cette ville : l'un longe la rive
droite d'un torrent nommé Oued-\ahra , qui se jette dans l'Oued-
! el-Abdi ; les deux autres contournent les contre-forts de la rive gauche.
Le colonel ("anrobcrt forma trois colonnes. L'une eut à suivie les chemins de la rive gauche. Elle était aux ordres du commandant Lavarande. L'autre, dirigée par le colonel même, et en sous-ordre par le commandant Bras-de-Fer, dût marcher parles escarpements de la rive droite. Une troisième, commandée par le colonel Carbuccia, devait, loin de lout chemin frayé, tourner la position de Nahra et tomber sur les derrières de cette ville à l'improviste, quand les défenseurs de la place seraient aux prises avec les deux colonnes directes. Si cette attaque, si bien combinée, ne réussissait pas, le colonel Canrobert avait un habile en cas : c'était de se jeter vers le col de Tizinto- 'Zoughal, où l'Oued-Nahra a sa tète, et derrière lequel les gens de JN'ah'ra avaient mis en sûreté leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses dans les villages de Tanganiout et de Guelfen. D'un autre côté, le colonel Canrobert avait établi un camp près de I\lenna, camp très-bien fortifié, et dont le commandant devait aussi, par une fausse attaque, divertir les forces de l'ennemi.
Cette audacieuse combinaison, qui avait le tort de diviser beaucoup trop les moyens dont disposait M. Canrobert, ne pouvait réussir qu'à force d'enirain et d'ardeur. 11 fjllait que chacun arrivât à point nommé et qu'aucun obstacle n'arrêtât les colonnes. Tout cela eut lieu. Les trois colonnes arrivèrent à heure précise à leur point d'assaut et se rejetèrent, pour ainsi dire, de l'une à l'autre les Kabyles, qui se défendirent avec un courage digne d'un meilleur sort. Investie à six heures et demie, la ville était à nous à huit heures un quart.
Les troupes étaient animées de façon ii ne pouvoir être retenues. Tout ce qui se trouvait dans Aahra fut ou passé par les armes ou écrasé par la chute des maisons et des terrasses, et avant la fiir du jour il ne restait de ce repaire du patriotisme et des entreprises des Kabyles absolument rien debout. La mine avait tout fait sauter. Tel fut l'effroi inspiré par cette expédition, qu'au retour nos soldats n'eurent pas à essuyer un seul coup de fusil.
Le reste de l'année 1S50 fut signalé par des expéditions peu importantes soit dans la Kabylie, soit dans l'Aurès. Parmi celles de la Kabylic, nous devons détacher l'action qui coûta la vie au brave de Barrai fait général après Zaatcha.
Cet officier opérait entre Sélif et Bougie. Son but était surtout de chàtierlesBeni-lmniel révoltés. Ceux-ci l'attendirent dans une position qui leur semblait inexpugnable, sur des crêtes auxquelleson ne peut arriver que par des ravins. Ils étaient environ trois mille. De Barrai venait à peine de lancer son avant-garde. Il marchait à la tête des troupes en ordre de combat, quand une balle le frappe en pleine poitrine. Soutenu par le sentiment du devoir, il a la force de se contenir, fait appeler le colonel de Lourmel qui commande sous ses ordres, lui remet son épée et lui indique les moyens de vaincre. Cette blessure était mortelle.
Un si triste événement était fait iiour ralentir l'ardeur des soldats. D'un autre côté, un convoi considérable embarrassait la marche de la colonne. Le colonel de Lourmel s'arrêta jiour le mettre à l'abri. Les lUni-lmmel s'imaginèrent <|ue l'on reculait devant eux. Ils descendirent de leur position et vinrent attiquer. Ce fut un coup de fortune. I"n ((uelqucs minutes on les charge, on les hache, on les poursuit, et le Icmlemain (.'.' mai ce (|ui en reste demande l'aman.
Un village fut élevé en l'honneur de l'infortuné de Banal.
Pendant ce temps, le général Saint-Arnaud achevait la pacification de l'Aurès, et rétablissait l'ordre troublé à Tebessa, dans la province de Constantine.
Dans la province d'Oran, toutes les frontières marocaines étaient encore une fois en agitation. On put craindre un instant que quelques tribus algériennes prissent part à ces troubles. 'Mais un événement, sur lequel la vérité n'est pas encore faite, acheva de détacher la cause arabe de celle du Maroc. lîou-llamedi, l'habile kalifa d'Abdel-Kader, réfugié aux environs de Fez,d'oii on le représentait comme devant un jour sortir pour proclamer de nouveau son ancien maître, mourut subitement, (in accusa les Marocains de l'avoir empoisonné, et la plupart des réfugiés algériens dans le IMaroc i|iiitlèrent pour toujours ce pays. Une visite armée du général Mac-I\lalion aux frontières acheva de dissiper les craintes de ce côté.
A la fin de iSàO, ])resque tout semblait h jamais soumis, et voici comment s'exprimait le gouverneur général, M. d'Hautpoul : n Celte
' 7 janvier 1850.
ABDEL KADEU.
situation, disait-il, doit inspirer la plus grande confiance pour l'avenir. (Certes, tout 7)'est pas fini : il faudra s'attendre encore à des troubles, à des insurrections, à des combats, qui pourront nous coûter des pertes aussi regrettables que celle du génëral de Barrai. — Mais, ajoutait M. d'ilautpoul, en voyant à quelle armée, à quels chefs, à ijuels agents la sécurité de l'Algérie est confiée, l'on peut être tranquille. 0