CHAPITRE in
Voyages et découvertes.
A peine l'aube du jour eut-elle paru, que je fus reveilb' par le cri de notre co(| ; j'appelai aussitôt ma femme, et je délibérai axer elle sur ce (|ui devait nous occuper ce jour-là : nous fûmes d'accord (jue la première chose import.uile était d'aller à la recherche de nos compagnons de voyage, et d'examiner en même temps la nature du pays (le l'autre côté du ruisseau avant ilc prendre une résoliilion dél'inilive.
Ma femme concevait bien ([u'uii voyage dans ce biil ne pouvait se faire en famille, et, pleine de cmiliance en la bonli' de Dieu, elle consenlit avec courage à la proposilion de garder auprès d'elle Ernesl et les deux petits, tandis (]ne l'rilz, comiiie le jibis âgé et le plus vaillant, irait avec moi à la découverte. Je la priai de ne pas perdre de temps et de préparer le d<''jeiiuer : elle nous pn'vint i[iie les portions seraient petites, parce (pi'il n'y avait plus de iirovisions que pour une soupe. « Mais, demandai-jc, le homard de .lack , qu'est il devenu? — C'est ce que .lack nous a|)pren(lra, dit sa mi'rc : va éveiller les petits; moi, je vais faire du feu el mctirc de l'eau dessus. »
Les enfants furent bienlôl sur pied, et même le paresseux Kriiesl C(Misenlil sans murmure à se lever de si Ikmi malin. ()uan(l je demandai à Jack où était son lioin;ird, il courut le (hcrclicr dans une fente de rocher, où il l'avait soigneusement caché. • Je ne voulais pas, dil-il, que les chiens le manijeassenl comme le gibier de Fritz ; il me parait (pie ces gaillards ne méprisent rien. — Il me paraît aussi, dis-je, (|iie mon étourdi sait relléchir à ce ((ui l'inléressc. Heureux celui (pii devient sage p.ir le dommage d'aiilriii ! dil le proverbe; mais ne veux-tu )ias céder à l'rilz, pour son voyage, la grosse pince (jui t'avail pris la jambe el que je l'avais promise ?
LE noblINSOlN SUISSE.
— Oiiel voyafjc ? s'Ocnt'rcnl-iU tous; nous voulons tii cire aussi. \ oja|;fl voyaije! répilùiciU-ils en liappiiut îles maius et sautant autour (11' moi comme de petits elievreaux. — Pour cette l'ois, leur (lis-jc, c'est impossible ; nous ue savons pas ee (|ui no\is arrivera : moi et votre frère aine, nous pouvons mieux afl'ronter le (lan|;er et nous en tirer : outre cela, un voyai^e en lamille se ferait très-lentement ; vous resterez donc tous trois ici avec votre mère, à cette jilace, (|ui parait être sûre, et vous (;ardcrc7, pour vous prolcç.er le vaillant Itill, j)endanl i|ue Turc nous accompajjnera : une telle i;ardc et un lusil elian;é peuvent insiiirer du respect. Allons, Fritz, attache llill pour (|u'il no nous suive pas, et jjarde Turc près de loi; prépare aussi nos fusils. •
Frilz roui;it. Son fusil était courbé et ne pouvait servir; il alla le dicrelier, l'I tàclia en vain de le redresser. Je le laissai faire pendant (|ueli|u<' temps. Enlin, je lui permis d'en prendre un autre; mais je vis a\cc plaisir son re|;rel d'avoir aliimé le sien. Un nuimcnt après, il vouiiil prendre liill pour ralta<-lier, mais l'animal se souvenait des coupsi|u'il lui avait donnés : il lui montra les dents, et ne voulut pas venir it lui, non ])lus (|ue Turc : ils n'obéirent iju'a ma voix, .\lors Fritz, en ]deuranl, denuinda ilu biscuit à sa mère, en disant qu'il se passerait pluléit de déjeuner pour faire sa paix avec les cliiens; il leur en porta, les llatta , les caressa, et sembla leur demander pardon. Comme de tous les animaux, sans en excepter l'iiomme, le cliien est le moins rancunier et le plus sensible aux caresses, Bill consentit ii le léclier; mais Turc, ((ui était plusl'ier, résistait encore et paraissait le craindre. « Donne-lui une patte de mon liomard, lui dit Jack; aussi bien je veux te la céder pour ton voyage.
— Iton, dit Ernest, ne t'inquièle pas, ils trouveront sûrement des noix de coco, comme Uobinson, et c'est bien autre chose (|uc ton misérable liomar<l ! Imariine-toi une amande ijrosse comme ma tète, et une i;randc jatte pleine de bon lait d'amaiules.
— Tu m'en apporteras si tu en trouves, » dit le petit François.
Nous nous préparâmes au dé'part. Nous primes chacun une gibecière et une liacbc; je mis une paire de pislcdets dans la ceinture de Fritz, outre son fusil; je ni'é(|ui|)ai de même, et je n'oubliiii pas une provision de biscuit cl un llacon de fer-blanc plein d'eau douce du ruisseau : ma femme nous appela ensuite à déjeuner, et le honni rd nous parut si dur à tous, (|u'il nous en resta beaucoup pour le voya|;e : aucun de mes enfants lu' vit de mauvais O'il qu'il |iassàt dans notre poche. Cependant nous étions tous rassasiés : la bête était éiuirme, et sa chair est beaucoup plus nourrissante que celle des écrevisscs de rivière, mais bien moins délicate.
Fritz nous l'onscilla de nous mettre en route avant l'ardeur du soleil : 0 Je le veux bien, lui dis-jc; mais nous axons oublié ce qu'il y a de plus important. — Huoi donc, mon père? dit-il en re|;ardant autour de lui ; je ne vois plus rien à faire que de dire adieu à maman et il mes frères. >• I\Iais Ernest dit : " i\loi, je devine ce que c'est; nous n'avons pas encore fait notre prière du malin.
— C'est cela même, mon cher «'niant, répoiulis-je : on oublie trop souvent Dieu, notre )ière à tous; |H'i(Mis-le d'alléijer mis )icincs, de pourvoir a notre subsistance, à noire bien-être, car jamais nous n'avons eu tant besoin de son secours et de sa prolection que dans une situation telle que la nôtre, et au moment d'entreprendre un voyage sur nue plai;c inconnue. »
Alors le petit polisson .lack commença ii contrefaire le sonneur de cloches et à crier : « lliini , hum, hidiboin, bidiboin! à la prière! à la prière! baiii, lioml — Etourdi! m'écriai-je fâché, faut-il donc (|ue tu mêles tes sottises et tes cspieijlcries aux choses les plus sérieus<'S et les plus sacrées? Eu n'es pas lUijne de ])rier le bon Dieu, puisque tu en fais un badinage it un j<'u. Eloi|;iu'-toi , laisse-nous prier avec rcspc(-l, et réfléchis sur la folle conduite. • I.e petit i;arc(ni recula de qucl((ues pas, mais ayant toujours un air mutin (|ui me déplul. Nous nous mimes tous à pénaux, et je lis l.i prière avec ])lus de <lévotion et de ferveur encore qu'à l'ordinaire, nous recommandant hum1d<'ment ii la continuatiun des bontés de Dieu, et à sa i;ardc patcrucllc pour ce jour d'une première cl unjente séparation : je lui di'iiiaMilai .lussi pardon pour nous, mais particulièremciil pour iu)tre petit ccimpai;ui>n , (|ui venait de l'offenser. A ces nuits, JacU s'avaiii;a doiieemeut en pleurant, se mil à (;cuiiu\ derrière moi; cl (|uand j'eus l'un, il dit en san|;lotant : o .Ic' demaiule pardon ii papa cl au bon Dieu.
— Il fallait mettre Dieu le premier, lui dis-je, et mèÉue ne l'adresser <|u'ii Dieu, car tu n'as olïensé que lui; mais si tu te rcpens sincèrenuni , il est si bon, (|u'il te pardonnera. « .le l'embrassai ensuite, et je lui fis encore (|uel(|ues petites exhortations en lui recommandant, ainsi <|u'au\ deux autris, d'obéir en tout ii leur mère : alors jecharijcai les fusils i|ui restaient, et i|uc je leur laissai, et je dis à nui fi'iLimc de se tenir toujours près du bateau, (|ui, pour la défense et la fuite, était le meilleur asile. Après cela, nous nous arrachàmi'sde ses bras et de ceux des eulanls, non sans émotion et sans douleur, car des deux cé)tés nous ne pouvions savoir ce dont nous«'lions menacés sur cette plai;e inconnue. Tons t'omlaii'nl en larmes; mais le bruit du ruisseau, dont ucnis approchions, lit (|ue nous n'entendimes plus leurs sani;lols et leurs adieux jépélés, cl iious obliijea de penser ii nous- um'-mics et au buldi' iu>lre marclu'.
Les bords du ruisseau éuicnl si escarpés îles deux cotes, que l'on
ne pouvait approcher de son lit que par un iiassaije fort étroit du côté où nous étions, et près de son embouchure dans la mer. C'était lii que nous avions été pour puiser de l'eau; mais il n'y avait pas moyen de le traverser en cet endroit, le bord opposé étant hérissé de rocs perpcndi( ulaires el trop élevés. Pour y parvenir, nous fûmes obligés de nuinler, en suivant son cours, jus(|u'a la paroi de rochers il'oii l'eau tombait en cascade : il se trouvait jiar-ci par-lii de grosses pierres dans le lit du ruisseau, que nous franchimes en faisant des sauts bien hasardés; mais enfin nous arrivâmes sur l'autre rive. Nous marchâmes alors très-péniblement au travers de hautes herbes à moitié séchées par le soleil. Nous descendions en diagonale iiour lâcher d'arriver au bord de la mer, oii nous espérions trouver moins d'obstacles à notre marche , et peut-être découvrir la chaloupe ou quel- (|ues-uiis de nos camara<lcs, lors(|uc, apris avoir fait une centaine de pas, nous cnlendimes derrière nous un bruit très-fort comme si nous étions poursuivis, el nous vîmes un granil mouvement dans les herbes, |)rcsque aussi hautes cjne nous. J'avoue cpie j'eus un moment d'effroi intérieur, pensant que c'était peut-être un tigre ou quel(|uc autre bête léroce , et (]ue nous allions être dévorés ; mais je lus trèscontent du courage de Fritz, (]ui , au lieu de s'effrayer et de fuir, s'arrêta avec beaucoup de sang-froid et de calme, se mit en position de tirer en bandant U' chien de son fusil cl en jetant les yeux du côté du bruit ipii approchait. H découvrit enhn d'oii ce bruit provenait. Notre joie fui grande en voyant que cette créature si redoutée n'était autre que notre fidèle Turc, (|ue la douleur des adieux nous avait fait oublier, et que nos amis nous avaient sans doute envoyé. Je reçus le gros dogue avec joie, et je louai Fritz de ne s'être pas laissé entraîner |)ar la peur, ou ii fuir, ou a tirer sur le chiin avant de l'avoir vu distinctement, puisqu'il aurait pu tuer notre plus zélé défenseur. « Yois-tii, cher Fritz, lui dis-je, quels ennemis dangereux sont les passions el la pusillanimité? .Si tu avais cédé aujourd'hui à la peur comme hier à la colère, lu aurais pu nous faire un dommage irréparable. »
Il en convint, me promit de veiller sur liii-mênu', pour ne plus se laisser aller il la colère, el caressa si fort le brave Jure, qu'enhn ils devinrent amis.
En causant ainsi, nous avancions : nous avions alors ii noire gauche la mer, el .1 notre droile, ii une demi lieue de distance, la paroi de rochers ciuitiiuis qui, depuis notre place de débar(|uement, se prolongeait sur une ligne presque parallèle au rivage, et les sommités étaient parées d'une riante verdure et d'une grande variété d'arbres; l'espace entre cette paroi et la mer était couvert en partie de hautes herbes à demi séchées, en partie de pclits bois qui s'étendaient, d'un côté, jusqu'aux rochers, de l'autre jusqu'à la mer. INoiis nous leiiions soigneusement près du rivage, et nous regardions plus attentivement la plaine rK[iiide que celle sur laquelle nous marchions, dans l'espérance d'aiicrcevoir la chaloupe et nos compagnons; nous ne ni'gligions' cependant pas de chercher aussi sur le sable des traces d'hommes, sans pouvoir rien découvrir ni d'ancien ni de récent.
— Je veux, dit Fritz, tirer de temps en temps un coup de fusil, pour que nos eaïuarades puissent nous entendre, s'ils sont cachés ((uelqiie part.
— Fort bien, lui dis-jc, si tu peux tirer de manière que nos amis entendent seuls les coups, et non pas les sauvages <iui sont peut-être dans les environs, et qui pourraient facilement nous épier et nous surprendre.
FRITZ. Mais pourquoi courons -nous , au péril de noire vie, après des gens ([iii nous ont abandonnés si criiellemcnl sur le vaisseau ?
Il- rîiiE. Par plusieurs raisons, mon cher: preiiiièremenl, parre qu'il lie faul ])as rendre le mal pour le mal; ensuite, parce ([u'ils peuvent aussi nous être utiles el nous aider; mais surtout parce qu'ils ont peut-être le plus i;rand besoin de notre secours ; ils n'ont saux'é du vaisseau que leur iiersonne , si tant est iprils l'aient sauvée, el nous, nous en avons tiré beaucoup de choses sur lesquelles ils ont aillant de droit (|ue nous.
I iinz. C<'pcndanl nous courons ici dans rincerlitiide, sur le rivage, tandis (jue nous pourrions retourner sur le vaisseau et sauver noire bétail.
LE i'i.iiF.. Entre plusieurs devoirs, mon l'ils, nous devons toujours préférer le plus important pour le remplir le premier; essayer de sauver des hommes est plus noble que de s'occuper d'animaux aiixipiels nous avons ibniné de la nourriture pour plusieurs jours; d'ailleurs, la mer est traiii|uille, elle ne menace pas (!<■ submerger le vaisseau de sitôt.
Fritz se lut el inius marchâmes en avant; après avoir fait environ deux lieues, nous entrâmes dans un bois un peu éloigné de la mer. Nous fîmes halle, et nous nous restaiiràiiies à l'ombri' au bord d'un clair ruisseau qui coulait doiicement à eôlé de inuis. Toiil à rentour volaient, cli.iulaienl , gazouillaient des espèces d'oiseaux inconnus, (|ui se disliiigiiaienl plus par la beauté de leur iiliimage que par l'agiéiiient de leur voix. Fritz prélendait aussi avoir découvert , enire le feuillage et les branches, des animaux ri'ssemblant ,'i des singes, l'.n elVcl, cc(|iii parut le confirmer dans cette opinion fut rin(|iiiétiide de Turc ; il commença ;i lever le nez en l'air, cl a aliojer si for! , (|ue le bois en relcnliss.iil. l'riu se glissa de tout côlé pour s'en assurer: il
LE ROBINSON SUISSE
leva aussi le ii'.'z vers les arbres, et heurta eontrc un corps arrondi qui était à terre; il faillit tomber tout de son loni;; il ramassa cependant ce qui l'avait fait bronclier, et me l'apporta, en me disant que c'était peut-être un nid d'oiseau, o Pourquoi penses-tu cela? lui disje en l'examinant; c'est plutôt une noi\ de coco. »
Fiurz. Maisj'ai lu cependant qu'il y a vraiment des oiseaux qui bâtissent des nids tout ronds; voyez comme c'est croisé et hérissé.
LE rÈiin. Oui, sans doute ; mais tu ne dois pas si léi;erement, et au premier rcfjard, décider la chose ; ne vois-tu pas que ce que tu prends pour des brins croisés par un bec d'oiseau est une enveloppe fibreuse faite par la nature!' i>e te rappelles-tu pas aussi d'avoir lu que la noix de coco est envelo|ipée dans un corps rond, fibreux, entouré d'une peau mince et fragile , semblable à celle ipie lu tiens? Celle peau est gâtée par le temps, c'est pounjuoi tu vois ces petites fibres hérissées en dehors; à présent nous allons les ôter entièrement, et tu trouveras la noix dessous. »
Nous le fîmes, et la noix fut cassée; nous ne trouvâmes rien dedans qu'un noyau desséché , qui n'était plus mangeable.
Un gros homord le tenait pjr la jjmbo uvic ses pinces.
FBirz. Ah! mon Dieu ! que dirait Ernest, qui m'envinit tant ces amandes grosses comme la tète et ces jattes iileines d'orgeat ? .le croyais aussi, nion père, (|iie les noix de coco renfermaient un' liquide doux et rafraîchisant comme du lait d'amandes. Les voyageurs sont de gramis meilleurs !
i.H l'KUE. (.>iicli|iiefois, mon li|s ; niais dans ce cas ils oiil <'ii raisiui; ce lait existe dans les noix de coco r|iiaii(l elli's ne sont pas tinil ii fait iiiùres , comme dans les nùlres, mais en plus grande ipiantilé ; plus le fruit mûril, plus ce licjiiide s'épaissit, se forme eu noyau, se dessèrlie enliii eoiiiplclcment; si celle noix niùre est mise dansun bon terrain, les iiojaiu g<'rment et rompent la co(|iie; mais s'ils reslinl smla l<>rre ini dans iiii endroit qui ne leur eonvieni pas, ils élnulfciil p;iila lei'iiieiilalion inlérii iiic et pi-risseni coiuiiK' celui-ci.
iiiM/. .le Miis iij:,inleiiaiil l'tonné que tous n'étouffent pas ; la eoipie est si (liii<' ! (uni ni un iiojau ]ieiil-il la percer?
i.F. l'Kiu:. INos iu)yaux de pèche ne sont pas moins durs, el ee|ieiichiiit le |>epin peut les rompre (|iianil ils soni mis dans un bon terrain,
I lui z. C'esl ce (|ue je conçois très-bien ; le noyau de ])èclie esl divisé en deux parties, comme une coipiille de moule; il y a une eonlure qui s'ouvre facilement d'elle-même ipiaiid le [lepin se g'onfle parl'luiniidilé; mais celui-ci est rond et loiil d'une pièce.
i.ii riuE. Tu vois (|u'il esl pcut-èlre plus aisé de l'ouvrir en dedans qu en dehors; conviens (|iie les noix de coco oui une tout autre eoiistruetion, mais tu peux voir encore, par ces fragments , que la nature sait aussi venir a leur secours. Ici, près île la'ipieue, lu trouveras trois Irons ronds, qui ne siuit poiiil eouverls d'un lissu aussi dur (pie e reste de la co(|ue ; ce n'est ipi' espi^ce de bondoii spoueieux (lui
les ferme, el c'esl par là que I
germe des pepiu-- peiil siirlir.
FRITZ. Je vais remettre ensemble ces fragments, et je rapporterai cette noix à maître Ernest, qui en est si friand, pour voir s'il la trouvera de son goût.
I.E pi'cRE. Et moi, mon cher Fritz, j'aimerais bien à te trouver moins de méchancelc ; badine avec ton frère sur cette mauvaise noix , à la bonne heure, pourvu <pie tu lui en portes aussi une meilleure, si tu peux la trouver; cherchons bien, peul-ctre en ramasserons-nous qui ne seront pas gâtées.
Après avoir cherché longtemps , nous en trouvâmes une seule et nous rouvrîmes; elle était passable, et nous permit d'épargner les provisions que lions avions emportées pour noire diner; il était encore trop tijl pour le faire. Quoiijue cette noix fût (h'jà un peu huileuse et un peu raiice, nous nous en étions pourtant rassasiés, el nous continuâmes notre route. Pendant (juchpic temps encore le chemin nous conduisit à travers des bois, oii nous fûmes souveni obligés de nous frayer une roule avec la hache, parce (ju'ils étaient entrelacés d'une grande quantité de lianes. Enfin nous arrivâmes de nouveau dans la lilaine, oii nous cnmes la vue libre et un chemin plus ouvert; la forêt se prolongeait ii environ une jiortée de fusil sur la droite, et par-ci parla se montraient aussi quelques arbres d'une espèce particulière. Fritz, (pii jetait continuellement son regard à la découverte, en remarqua bientijt (pii lui parurent si extraordinaires, qu'il voulut les voir de plus pri's. « O mon père! s'écria-t-il , quel singulier arbre est-ce donc l.à , avec ces gros goitres au tronc ? Examinons -les ]dus attentivement. » Et il y courut.
.le m'en approchai aussi, elje trouvai, avec un joyeux étonnement, une i|iianlité d'arbres à calebasse ', qui portent à leur tronc de gros Iruils assez semblables à de grosses courges. Fritz, qui n'en avait jamais enlcndii ]iarlcr, ne concevait pas ce (|ue ce pouvait être; il me demanda si c'étaient des éponges, o jXous allons bienl(jl découvrir ce mystère, lui dis -je; lâche d'en abattre une ou deux, alors nous les examinerons de pins près. »
Pendant (pie Frilz faisait ce que je lui avais prescrit, je réfléchissais pidfonib ineni à celle nouvelle découverte. Quoique la longue Il lupèle i|iic nous avions éprouvée nous eût écartés de notre roule et probablement fait dépasser liatavia, lieu de notre destination, il était impossible que nous nous trouvassions en Amérique, et cependant, de même (|iie l'agouti i(uc nous avions pris la veille , ce ealcbassier est un produit du nonx'eau inonde. Cette découverte me faisait de plus en plus désirer de saxoir .à peu près où nous étions.
— En voilà une, dit Fritz; elle a parfailemcnt l'air d'une courge; seulement la coipie paraît plus dure.
LE iM:itE. Sûrement elle l'est, et on s'en sert, comme des courges à gourde, pour des ustensiles; on en fait des assiettes, des écucllcs , des ]dats et des flacons; on peut donc les nommer arbres à courges.
Frilz saillait de joie : « Des plats, des assiettes, disait-il; ma bonne mère sera bien contente, elle saura dans ipioi nous servir notre soupe. LE l'îiiE. l'iumpioi penses-tu, Fritz, que cet arbre ne porte ses fruits qu'au tronc el aux plus forles branches?
Fiurz. Parce que les petites branches inférieures se casscraieni jiar la pesanteur de leurs fruits.
LE l'iaiE. Bien deviné,
FRITZ. Mais ces courges sont-elles bonnes . à manger? LE PÈRE. Du moins je ne les crois pas nuisibles; mais elles ne soiil pas d'un goût ex(|uis. Les sauvages, les nigrcs, foui grand cas de la (■o(|uc, (pii leur vaut de l'or et leur est presiiue indispensable; elle leur sert à conserver leurs aliments et même il les faire cuire.
Fiurz. Oh! oui, cuire! c'est impossible ! Celle co(|ue s'cnllammcrait bien vile si on la mellail sur le feu.
LE pîiBE. Je ne le dis pas qu'on mette la coque sur le (en. FRITZ. Ua ! ha! et comineiil peul-on f.iire cuire quelque chose sans feu ?
LE rî:RE. .le n'ai pas dil non plus (pie cela lui possible; maison n'a pas besoin de mellrc sur le feu le vase dans leipiel on fail cuire les aliiiicnls,
Fiurz. Je n'y comprends rien ; c'esl nu miracle. LE PÎCRE. Oui, (mi, un peu d'enclianleinenl ; c'est le propre de riiomme : lorsipic ses liiiui('rcs ne sullisenl pas, ou cpi'il ne veut pas se donner la peine de ii lléchir, alors il suppose des miracles ou de la sorcellerie.
FRITZ. Allons, je veux le croire, puis(|ne vous le dites. LE pJRE. Ainsi, pour abréger, lu veux donc jurer sur la parole d'aulriii ? C'est un bon moyen pour laisser la raison en friche. Mais je l'aiderai à eompreiidre ce phéiiomiiie. Ecoule : lors(|ii'()n veut faire cuire (|uelqiie chose dans ces courges, il faut les couper en deux el en ôter la moelle ; dans une de ces écnelles on iiiel de l'eau, el dans cette eau des poissons, des crabes, enfin ce (pi'on veut faire cuire ; alors on jelle peu à peu dans celle eau des pierres (|n'oii a fait rou(;ir au feu, el qui cominuniipient ;i l'eau assez de chaleur pour cuire ce (jui esl»dedaiis sans que la coipie en soufl're,
' I.c calebassior ou l'aihro à calebasse : arbre d'Am(?riquo, dont les fruils charnus, qui ont ju.<(iii'ù un pied de diamètre, ressomlilent, pour la forme, aux courges d'ii-irope. I.cs sauvages font des ustensiles de mi?iiO[;e assez commodes avec l'érorce, qui c.st dure : la chair est molle, jaunûlrc^ et d'un goùl peu agréable.
LE I\OBll\SON SUISSE.
FRITZ. Mais celte manière de cuire doit rjàter les mets par les cendres et par les morceaux (|ui se détachent des pierres rouijics qu'on jette dans l'eau ?
i.E piiiiE. Sans doute, ou ne peut pas faire de cette manière des sauces ou des raijoiits bien lins, mais enliu c'est toujours cuire; et les nègres et les sauvaf;es, qui eu l'ont usai;e , ne sont pas bien délicats ; mais on peut encore mettre les mets à part <laiis un plus petit vase, qu'on pose sur un plus fjrainl, où il n'y a «(ne de l'eau que l'on fait bouillir avec les pierres roupies : c'est ce ([u'on appelle cuire au bain-marie. Ou en fait un grand usage en cliimie; et ce qui se cuit de cette manière a l'avantage de ne jamais s'attacher au vase, n
Jack, qui s'était glissé derrière lui, s'écria : >■ Un cochon de lail 1 »
Nous procédâmes ensuite à notre fabrication de plats et d'assiettes' je montrai a Fritz ii couper la courge avec une ficelle, bien mieux et bien plus droit qu'avec un couteau : j'attachai la ficelle autour de la calebasse aussi fort que possible ; je la lis enirer un peu avant ilans la peau tendre, en la frappant toiil autour avec le manche de mon couteau; puis je la serrai davantai;e, jus(|u'ii ce (|u'ell<' eul traversé tout l'intérieur de la courge, et formé ainsi deu\ éciielles fort régulières; tandis que mon fils, qui avait voulu essayer de (lartager une calebasse avec son couteau, l'avait eomplélement gâtée, jiarce que le couteau avait glissé, tantôt trop haut et tantôt trop bas. Je lui conseillai de fabriquer des cuillers avec les morceaux (|u'il avait faits, et qui ne pouvaient lui servir ii autre chose, .le lis ainsi deux plats assez grands, et d'autres plus petits pour servir d'assielles.
Fritz était émerveillé. « Comment l'idée de cette manière de couper vous est-elle venue, mon pi're ? me demanda-1-il.
I.K i'i:iiE. .l'en ai lu la description dans des lix'res de voyage, .l'ai lu que des sauvages, rpii n'ont pas de couteau, mais i|iii fabri(|ueul des espèces de ficelles d'écorce d'arbre, s'en servent pour coii|)er diftëreiites choses; et tu vois quelle est l'utilité de la lecture et de la réflexion.
FRirz. Et pour faire des flacons, comment s'y preiid-oii ' .le ne le comprends pas.
I.K PKRK. Oii s'en occupe d'avance. Pour avoir une bouteille avec un cou, il faut entourer la courge toute jeune d'un baudaiie df loile ou d'écorce, en sorte que la partie libre se forme seule en nuuleiir, et que celle cpii est comprimée reste élroile ; de cette manière on oblieul un flacon de la meilleure forme. On le fait ensuite .sécher, puis on fait une ouverture en haut, par la(|U(lle on fait sortir la moelle, en y metliiiit de petits c.iillniix qu'on secoue, l't i|ui délaclu'iit l'intérieur.
FRITZ. Les courges en flacon, qu'on iiDiiinie des gourdes, et ([lie j'ai vues dans notre pays, ont-elles été faites de cette maniiM-e '
I.K pÎ-ihe. !Non, mon cher; c'est une espèce à p.irt, ipii a n.iturellement cette forme. »
Tout eu causant, l'ouvrage avançait ; I-'rilz avait aussi lait iiu plat
et des assiettes, et il les admirait. « Ah ! quel plaisir ma mère aur.i à manijer là-dessus ! disait-il ; mais comment les emporterons-nous ? Elles me paraissent bien fragiles.
— Nous allons, lui dis-je, les laisser ici au soleil, sur le sable, pour qu'elles sèchent bien, et nous les prendrons au retour ; mais il faut avoir soin de les remplir de sable pour i[ue l'ardeur du soleil ne les rétrécisse pas. ■■ (le conseil plut à mon Fritz, qui se voyait dispensé <le les porter pendant loulc la route. Notre porcelaine de nouvelle fabrique fut donc mise sur la grève, remplie de sable et abandonnée ainsi.
Tout en cheiuinant, Fritz s'amusait à sculpter les cuillers de coque de courge, et moi j'essayais d'en faire une de frai;inenls de noix de coco ; mais il faut avouer (pie ni l'une ni l'autre ne ressemblaient le moins du monde à celles que j'avais vues au muséum de Londres, travaillées par des insulaires de la mer du Sud. Lorsqu'on manque d'instruments, il faut céder le pas aux sauvages dans ce (pii tient .'i l'adresse et ;i la patience; encore avions-nous des couteaux, et ils n'ont que des pierres plates, o .l'ai fait là, dis-je en riant à mou fils, une cuiller (pii ne vaut guère uiicux que la tienne ; il faudrait avoir la bouche fendue jusqu'aux oreilles pour manger la soupe avec ces cuillers-là.
— .le le crois bien, me répondit-il ; mais ce n'est pas ma faute, c'est la courbure du morceau de courge qui m'a dirigé ; si je les avais faites plus petites, elles seraient devenues trop plates ; il est encore plus difficile de manger la soupe avec une pelle qu'avec une coquille d'huitre. En attenilaiit que je trouve le moyen d'en faire de meilleures, celles-ci pourront toujours servir, et feront plaisir à maman, .le pense que Dieu met quelquefois ses enfants en détresse pour qu'ifs apprennent à se contenter de peu.
LE ricr.E. Celle remarque est bonne, mon lils, et me fait plus de plaisir que cent écus. » Fritz éclata de rire : « Vous ne la taxez pas Irop h.iul , mon père , car à cpioi vous serviraient à présent cent cens:' Si vous aviez dit une bonne soupe ou un cent de noix de coco, vous m'auriez rendu |ilus lier de ma remarque. "
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Ils arrachèrent avec acharnement Je la ti^e des palra ers nuix sur noix pour les jeter contre nous.
IF liiiE. Eh bien ! sois-le encore de celle-ci. .le suis bien aise que lu commences à estimer les choses suivant leur utilité', et à ne pas les regarder invariablement comme bonnes ou mauvaises, ainsi (pie le l'ouï eu général les enfants. I.'argenl n'est ipi'un moyen d'échange dans l'élat de société; mais ici, sur cette côte solitaire, la bonne nature ne lunis en demande jioint pour ce ()u'elle veut bien nous donner. »
l'ciiclaut celle c(Ui\ ersaliou et inndaul la fabricalion îles cuillers , nous n'avions pas négMijé de regarder atteulivemeiit partout , pour chercher à découvrir nos compagnons; mais, hélas! ce fut en vain, l'^nhn, après une marche de (plaire bonnes heures, nous arrivâmes k
LE KOBIINSON SUISSE.
une hingue de terre qui aviiuçait Ibrt au loin dans la mer, et sur laquelle se trouvait une colline trés-élevce ; cette hauteur nous parut la place la plus favorable pour étendre nos reclicrelies et notre vue an loin, sans avoir besoin de rôder plus longtemps, et nous y montâmes avec courage.
Ce ne l'ut pas sans peine et sans sueur que nous arrivâmes sur le sommet, qui nous offrit une vue magniiiciue , embrassant une trèsvaste étendue d'eau et de terre ; mais nous eûmes beau regarder avec notre excellente lunette au long et au large, nous ne découvrîmes nulle part aucune trace d'iiommes. La belle nature était devant nous, parée de toutes ses grâces naturelles ; et malgré le manque de secours humain, elle nous parut charmante au plus haut degré. Le rivape arrondi d'une baie considérable, dont le bord de l'autre côté se perdait en un ])rouuinloir<' d'un beau bleu ; la mer doucement frisée, dans la(|uelle le soleil répétait ses rayons; ces bois d'une verdure variée, ces productions nouvelles à nos yeux, nous auraient extasiés, si le chagrin de ne pas trouver nos camarades, et de penser qu'ils avaient iiéri misérablement dans la vaste mer, ne nous eût accablés de tristesse; nous étions abattus de voir ainsi disparaître notre plus douce espérance; nous ne scnlimes jias moins, eepciulant, la grâce que Dieu nous avait faite en nous préservant et en nous plaçant solitaires dans cette belle contrée, nii du moins nous n'éprouverions pas la faim, et où, autant iju'on pouvait en juger, nous serions aussi préservés d'autres dangers : nous n'avions point rencontré d'animaux cruels ou venimeux, et, aussi loin que notre vue pouvait s'étendre, nous n'apercevions aucune hutte de sauvages. « Eh bien ! mon Fritz , lui dis-je, il parait que Dieu nous a destinés à une vie solitaire, et nous a doinié ce beau pajs pour notre habitation, du moins jusqu'à ce que le sort amène un vaisseau sur ces parajies ; eh bien ! ([ue sa volonté soit faite ! jNous pensions déjà à mener une vie de colons et de planteurs ; que nous soyons (|uehpies personnes de plus ou de moins, notre repos et notre conliance en Dieu ne doivent pas diminuer; il faut tâcher d'être aussi biuis et aussi heureux que possible dans la situation oii il n»us a jibicés.
FRn ?.. Quant à moi , je ne m'allligerai pas de nous voir rester seuls dans ce pays si Dieu vous conserve, ainsi rpie ma mère; rpie m'importent ces méchantes gens du vaisseau ?
LE rKiiR. Ne dis pas cela, mon fils; tous n'étaient pas méchants. La plupart seraient devenus meilleurs ici , parce qu'ils n'auraient pas été attaqués par la séduction. La vie sociale, les intérêts communs, les forces réunies, les réflexions, les conseils, les services mutuels, sont les agents qui aident au bien-être individuel et à l'activité heureuse et prospère.
rniiz. Nous avons cependant déjà une plus grande société que n'avait le père Adam axant qu'il eût des enfants: et quand nous serons grands, c'est nous ([ui ferons tout l'ouvrage pénible ; vous n'aurez plus (|u'à vous reposer.
Il- rÈiu;. C'est bien, cher Fritz, tu me donnes du courage. Qui sait les intentions de Dieu à notre égaid .' INe dit-il pas j.idis à un de ses faxoi'is solitaires : k De loi je ferai desceudr<' un grand peuple? »
Fiurz. JVe pourrons-nous pas aussi devenir patriarches, si Dieu nous laisse la vie et s'il veut nous bénir?
iK riiiii-. l'ourquoi non '.' Mais viens, mon petit patriarche en herbe, nous allons nous mettre ;i l'abri du soleil, pour ipie tu ne brûles pas avant de le devenir ; là-bas, dans ce j(di bois, nous nous reposerons, nous dînerons et nous retournerons ensuite vers nos amis, o
INous descendimcs vers un agréable bois de palmiers, que nous avions aperçu de la hauteur; mais, avant d'y arriver, nous fûmes obligés de passer au mili<'u d'une quantité de roseaux qui étaient couchés pêle-mêle et gênaient beaucoup notre marche; nous avancions lentement et avec précaution, parce qu'a chaque pas nous redoutions la blessure mortelle de ([uelcpie serpent ca<hé dans les roseaux , car j'avais lu que c'est là leur retraite ordinaire. IN'ous finies marcher Turc l'n avant pour nous avertir ilii danger ; je coupai aussi une longue et grosse canne de roseau , pensant que je pourrais mieux me défendre avec celle arme (|u'avec t(uilc autre contre un ennemi rain|ianl; ce ne fut pas sans éliiiineiiieni i|ue j'aperçus bientôt un jus gliilineiix (|ui sortait de la canne coupée. Curieux, j'en i;oùtai ; je le trouxai doux et agréable ; de sorte (pi'il ne me resta ji.is le moindi'e doute d'avoir découvert la plus belle |ilantation de cannes à sucre ; j'en mangeai davantage, cl je me sentis singulii'iement rafraîchi et restauré par cet excellent jus. Je ne voulus pas comiiiuni(|uer tout de suite à mon Fritz cette hi'ureuse découverte ; je préférai lui préparer la joi(^ de la faire lui-même, (^iiiiiik^ il avait ju'is les devants <le <|uelipies pas, je lui criai de couper aussi une canne pour sa défense. Il le ht d'abord , et, sans rien remarquer, il s'en servit eoninie d'un bâton, avec lequel il frap])ait vaillamment à droite et à |;auelie devant lui; le jus glulineux en sortit en plus grande abondance par ces secousses, et excita sa curiosité. Il s'arrêta, et commença à en goûter; il en coula sur ses doigts, qu'il lécha l'un après l'autre; puis il sauta, rit et cria... « O papa ! papa ! du suivre I du sirop de la canne il sucre ! excellent! excellent! (,)uelle joie ce sera pour mes petits frères, (|ui aiment tant le sucre, et i>our ma miu-e, lorsque je leur en porterai 1 » Il la coupa par morceaux, et les suça les uns après les autres, au |ioiul i|ue le nectar coulait de loules jiarts, et
qu'il fut obligé de modérer son avidité. « Je te conseille de respirer un peu, lui dis-je; il ne faut jamais s'abandonner aux excès, à la sensualité, et l'on doit savoir se modérer, même dans les plaisirs permis.
j'Rirz. Mais j'étais altéré, et ce jus est si bon !
LE l'iiBE. Tu t'excuses précisément comme les ivrognes, ipii boivent immodéréujent parce ipi'ils ont soif, disent-ils, et parce (|ue le vin a un goût exipiis ; cependant, quel((ue bonnes que soient leurs excuses, ils n'en perdent pas moins la raison.
i-iurz. Je veux du moins ])iendre une bonne provision de cannes à sucre avec moi, aliii ([ue, clieiiiin faisant, nous puissions en sucer, de temps eu temps, et en régaler maman et mes frères.
LE piiiiE. Oui, j'approuve cela; mais ne fais pas ton fardeau trop gros, car tu as déjà lieaiicoiip à porter, et tu auras longtemps à marcher. »
J'avais beau prêcher, il coupa au moins une douzaine des plus belles cannes, les dépouilla de leurs feuilles, les lia et les prit sous le bras, jicndant ipie nous axancions jioiir sortir eiihn de ces épaisses broussailles. INous arrivâmes heureusement au bois de palmiers, nous y |iéuélrâmes pour nous coucher à l'ombre et manger le reste de notre dîner. Tout à coup un nombre assez grand de singes, effrayés par notre arrivée et par l'aboiement de notre chien, grimpèrent si lestement sur les arbres, que nous ne les aperçûmes guère que lors(|u'ils furent loi;és tout en haut dans la couronne; alors ils grincèrent des dents, firent des grimaces épouvantables, et nous saluèrent d'un affreux cri hostile. Je remanniai bientôt que les arbres étaient des cocotiers, et j'eus l'espoir d'obtenir, par le moyen des singes, quelques fruits peu mûrs et remplis de lait. Fritz, de son côté, était empressé à tirer sur ces bêles ; il jeta à terre le paipiel de cannes à sucre, mit en joue, et... j'i'iis à peine le temps de l'empêcher de faire feu en le prenant par le bras pour donner une autre directicni à sou fusil : o Que voulais-tu faire, lui dis-je, dans ton ardeur de jeunesse? Quelle utilité ou (|uel plaisir aurais-tu trouvé à mettre à bas un de ces singes?
iiuTz. Ah! mon père! pniir([uoi ne m'avez-vous pas laissé faire ? Les singes sont des bêtes iiiécliautes et nuisibles ; voyez comme ils nous montrent le dos pour se mii(|uer de nous.
LE pîiRE. Et cela peut-il exciter à la vengeance ce Fritz si raisonnable ? A dire la vérité, je n'aime pas trop les singes : ce sont des animaux malicieux par caractère; mais aussi longtemps qu'une bête ne nous nuit pas, ou que sa mort ne nous est pas utile pour conserver notre propre vie , nous ne sommes pas en droit de la tuer, et nous le sommes moins encore de la tourmenter pour nous amuser, ou par un désir insensé de vengeance.
iiuiz. ]\ous aurions aussi bien pu rôtir un singe que tout autre gibier.
LE rî-RE. Grand merci! tu nous aurais fait là un beau régal! D'ailleurs, ton singe tué n'aurait pas couru de lui-même à la cuisine, et moi je n'avais, je t'assure, nulle envie de le porter chez nous. Pour toi, mon hls, tu es chargé de reste avec ton i;ros paquet de cannes à sucre; les singes vivants nous seront peiil-i'tre d'une plus grande utilité. Kl garde-moi faire; mais prends garde à ta tète; si je réussis, ils nous loiiriiiront des noix de coco en abondance. »
Je commençai alors à jeter des pierres contre les singes; et quoique je n'atteignisse pas la moitié de la hauteur des palmiers, ils furent cependant très-excités et fort en colère. Dans leur manie d'imitation, ils arrachèrent avec acharnement de la tige des palmiers noix sur noix pour les jeter contre nous, de sorte (|ue nous avions beaucoup à faire jiour éviter d'en être frappés, et bientôt il y eut autour de nous une grande quantilé de fruits. Fritz riait de lion cœur de ce (|ue ce tour nous avait si bien réussi; et quand la grêle de cocos fut ralentie, il raniass:i autant de noix qu'il voulut. iNoiis choisîmes une place sûre pour jouir (h- notre récolle, et nous ouvrîmes les coques avec la hache; mais au]iaravaiit inuis bûmes, par les trois petits trous que nous pouvions percer avec le couteau, le lait ipii s'y trouvait. Nous ne le trouvâmes pas très-bon; mais il désaltère. Ce qui nous parut excellent, ce fut une espèce de crème solide (|ui s'attache à la coque, et que nous grattâmes avec nos cuillers; nous y inêlâmes du jus de nos cannes, et nous fîmes un régal délicieux. Âlaître Turc y gagna le reste de notre homard, (|ue nous méprisions, et un peu de biscuit; mais cette grosse bête était loin d'être rassasiée : elle mâcha de tout sou cœur des morceaux de canne à sucre et des pépins de coco.
Enfui nous nous levâmes; j'attachai ensemble (pichpies noix qui avaient encore leurs tiges, et je les jetai sur mon épaule, l'rilz reprit son paquet de cannes; nous nous cliaii;eâmes, et nous nous préparâmes à repartir pour reprendre le chemin de notre habitation.