‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 89 sur 219 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Continuation du di.ipitre précédent et des découvertes.

En conversant ainsi , nous étions parvenus jusqu'à la longue chaîne de rochers d'oii notre petit ruissciui s'écb.ippail eu cascades qui faisaient entendre un doux murniurc el avaicnl un aspect di licieiix ; nous côtoyâmes la piiroi il;;s rocs i{iii devait nous conduire au ruisseau des (;iiacals el de la » '/.elllieim. \ous y rcirouvâmes l'herbe haute, où nous eûmes assez de peine ii marcher; mais, d'ailleurs, nous avions deux points de vue Irès-dilïérenls et très-agréables : l'un , à notre droite, sur la vaste mer (|ue nous voyions ii qiiel(|ue distance, ainsi que sur l'ile et la baitt (|ui en formait l'cnlrée; l'autre, à notre gauche, sur la chaîne de rochers, qui nous pn'sentail le speclacle le jiliis pilloresque <|u'il fût possible de désirer ; ils me donnaient l'idée d'une belle serre de jurilinier ouverte : au lieu de pois de fleurs, les

|ielitcs terrasses, les l'entes, les saillies, les corniches élaienl couvertes des plantes les |ilus rares cl les plus variées, el de la plus belle végétation. Dans le nombre, se distinguait surtout la famille de (ilanlcs grasses ', l;i plupart épineuses, et qui sont précisément celles que l'on cultive dans les serres d'Europe. Là se troiix aient en abondance la ligue d'Inde avec ses larges palettes, des aloès de dillérentes formes cl ciHileurs, le superbe cierge é-piiieiix , ou cactus, portant des tigt'S droites plus liaiilcsi|u'un homiiie, chargées de longs piquants : la serlientine laissait pendre le Icuii; des rocs ses iniioiiibrablcs tigi's entrelacées, el (les fleuri portani une houppe d'un rose \ if ; mais ce qui nous réjoiiil le plus, et ce qui s'y Iroiixait aussi en abondance, c'était le roi des fruits pour la forme et pour le goût, le bel ananas couronné. ]\uus tombâmes dessus axée avidité , parce (|iie nous le connaissions et qu'il pouvait se manger sans autre préparation quelle le cueillir; le singe ne l'ut pas le dernier à s'en saisir, el comme il sautait mieux que mes pelits garçons , ceux-ci prirent plaisir à l'irriler pour qu'il leur jetât des ananas lorsqu'ils n'y |)iuivaiciil atteindre ; ils y allaicnl de si bon courage , que je jugeai à propos d'arrêter leur ;ividilé , de peur i|iie la crudité de ce fruit ne les rendit malades. Ma femme el moi nous en maiigcàiues un ou deux avec grand plaisir, et, après avoir donné des éloges bien mérités à celte excellente producliou des climats chauds , nous nous promîmes de venir souvent chercher là notre dessert.

l'.ulin , j'eus le bonheur de découvrir aussi, au milieu des |danles dixcrscs qui croissaient dans les fenles des rochers ou à leur pied , des karalas '-, qui étaient en partie en grande lloraison ou ayant iléjit perdu leurs llcurs; ils ressciublaienl ii de jeunes ;irbres. Le kiiratas esl si parfailemenl dépeint par nos voyageurs el nos naturalistes, que je ne jius m'y tromper cl que je le reconnus à l'iuslaiil ii sa tige ilroite et svcllc (|iii s'élève en ]ixramide, sortant d'une toulTe de fcuillaije assez semblable à celui de l'ananas, et (|ui oITre, dans le haut , une forme d'arbre pleine de grâce, ainsi qu'a ses grandes feuilles terminées par une pointe triangulaire, .le voulus faire admirer à mes eniauls la grandeur immense de ses feuilles, cnuisées an milieu en forme de coupe, oii l'eau de pluie se conserve Irès-longleiups, et ses belles llenrs rouges. Connaissant les propriétés de eetle plante utile, dont la moelle sert d'amadou aux nigres el dont les feuilles renferment un tissu d'oii l'on tire un l'il très-forl, j'étais iiresque aussi conlenl de ma Irouvaillc que de celle des patates, et j'assurai mes enfauls que j'en faisais bien plus de cas que de l'ananas. Je leur fis, en outre, remaripier la boulé de la Proxidcnce envers nous, en nous jetant dans une île qui réunissait les |iroduclioiis de la terre, des régions les plus éloignées. Tous me rèpoiidireiil, la bouclie |ilcine , qu'ils me laisseraient Milonllers ces petits arbres ii jolies fleurs, pourvu (|ue je leur laissasse les ananas, <* L'ananas sui'passe tout, disaient-ils : qu'esl-cc qu'une jilaiile agréable aux yeux lorsqu'elle ne porte aucun fruit .' Serviteur à vos karatas; nos bons ananas sonl bien préférables!

— l'etils gourmands! m'éeriai-je en colère, vous faites dans cette occasion comme ceux qui préli'rent niic persinuie donl la lignre est belle cl qui a même de l'esprit à celle qui possède des vertus essentielles cl un mérite plus durable. L'ananas llatle votre goût, chatouille agréablcmciit votre palais; mais on peut s'en passer dans les besoins de la vie, el je vais vous montrer sur-le-champ si j'ai tort de lui préférer le karatas. Ernest, voilà mon briipiet et une [lierre à fusil; lais-moi le plaisir de lu'alliiiuer du feu.

EiivEsr. .le vous demande (lardon, mon |)ère; eo n'est pas tout : il me faut aussi de l'aïuadou. A quoi voulez-vous (|ue le feu se coiuluiiniqne .'

LE l'î.iu;. (i'esl ou je l'atlcudais. Lors(|ue l'aïuailou que nous avons apporté du vaisseau sera consumé, avec quoi nous procurerons-nous du feu? Sans feu, commeni ferons-nous cuire nos alimenls el feronsiious aussi lanl d'autres choses utiles?

EuxEsr. ,1e n'en serais pas en peine : nous iiiiilcrions les sauvages, (|ui frollcul deux morceaux de bois l'un cunire l'autre jusqu'il i e qu'ils s'allument.

lE l'îiiiE. Bien obligé jioiir nous, qui ne sommes pas des sauvages, et qui n'en avons pas l'habitude; ce serait un pénible travail, .le parie qu'aucun de vous ne produirait une seule étincelle, quand même il frollerait loute la journée; el dans aucun cas vous n'oblicndriez du feu d'une manii're aussi proiuple, aussi sûre el aussi commode qu'avec de l'amadou.

EiixEsi. En ce cas, nous n'avons qu'à prendre patience jusc|u'à ce

' On appelle iitanlen grnsies un genre de pUntos dont les fouilles SOI)t épaisSAa et rharnvios, telles, par oxemplo. que les aloés.

'' C'est une Irés-granile plante de l'Amérique , une espèce d'aînés dont les fouilles sont épaisses , fort amples et terminées en pointes trinn;;ulaircs. Ces fouilles bouillies donnent une espèce do fil ()ui sort à faire de la toilo cl des filets de pi'ohour. Il y en n une espèce dont les f.nullos sonlrnurtos, et retiennent si bien loau do pluie , cprolles «ont d'une gronde ressoiirro dans les lioux secs. Un autre os|iéro porlo un fruit en forma de gros rlou , qui n le ijni'it du la pomme de reinolte. La moelle do rotlo utile plante sort aussi d'amadou, et la feuille, partagée dans son épaisseur, est un excellent remède pour les blessures. On y trouve aussi des filaments qui peuvent servir do fil. {Vnlmont de Uomare.)

LE ROBI^SOIN SUISSE

que nous trouvions un arbre à amadou, comme nous avons trouvé un arbre à courije.

LE pi:nE. Nous jioiirrions en Inire aussi avec du linije en le brûlant dans un vase lermé; mais nous aurons besoin de notre linge pour un autre usai;e. Ce <|ui voudrait le mieux, ce serait de trouver dans quelffue plante un amadou tout préparé tel que la moelle de ce karatas. »

Je pris alors une tiije morte de l'arbrisseau, j'en ùtai l'écorce, j'en fis sortir un morceau de moelle sèclie et sponi;ieusc, que je mis sur la pierre à feu; je donnai un cou]) de mou acier, et dans l'instant elle fut allumée. Mes enfants me regardèrent avec élonucment, puis ils firent un saut de joie en s'écriant : « Vive la plante à auiadou!

— Allons, dis-je, voilà déjà une utilité plus ijrande que celle qui n'a pour but que la ijourmandise. A présent, voire mère nous dira avec quoi elle compte coudre nos habits lorsque sa provision de fil du sac enchanté sera épuisée.

i.A MÈRE. Oui, il y a lonijiemps que j'y pense avec incpiiétiide, et je donnerais volontiers tous ces ananas pour trouver du lin ou du chanvre qui me missent à même de ])Ouvoir coudre.

LE riiRE. Eh bien! tu vas en avoir, chère femme : il est juste que je te procure une fois ce que Ion C(cur désire. Tu vas trouver du fil excellent sous ces feuilles, où la bonne nature a ])réparé un tissu. Sans doute (|ue les aiijuillées ne seront pas plus i;iaudcs (|ue la feuille même; mais il y en a (|ui oui précisément la lonsjueur c(uivcuable. » J'en ouvris une, et j'en tirai un peu de fil Irès-forl et d'un beau roup,e, que je donnai à ma femme. « Comliien il est heureux pour nous, me dit-elle, que tu aies tant lu et tant étudié! INous autres ifjuorants, nous serions passés à côté de cette plante sans nous douter de son milité; il sera cependant long cl difficile de tirer ce fil par petites aiguillées du milieu île ces épines.

LE PÈRE. Pas du tout. Nous mettrons ces feuilles séihci- au soleil ou à un feu doux; ce qui est inutile tombera, et la masse de fil restera intacte.

FRrrz. ,1e vois bien à présent, mon père, qu'il ne faut pas se fier à l'apparence. 11 en est de celle j.lante comme des hommes : on trouve soux'ent le plus de nu'rite là où on ne le soupçonnait pas; mais je crois cc])eudant i|u'il serait dilficile d'en découvrir. a toutes les plantes épineuses qui croissent ici et qui ne servent (pi'à lilcsser ceux ipii veulent approcher. A quoi peuvent-elles être bonnes.'

LE rÈRE. Tu juges encore sur r.ippareiwe, mon ami; la plupart oui des qualités médicinales, et l'on lait dans la pharmacie un grand usage de l'aloès ou (ùerge épineux, qui produit eu abondani'c de très belles fleurs; on en a vu, dans des serres d'Euro]ie, qui en ])ortaient à la fois plus de trois mille, ce qui devait être superbe à voir. A Carlsbad, il y avait un aloès de vingt-six pieds de hauteur; il avait produit à la fois vingt-huit rameaux, qui ])orlèrent plus de trois mille fleurs dans l'intervalle d'un mois. H y en a eu ii Paris, à Leydc, en D.iucmaik d'aussi curieux. Phrsieurs ont un suc résineux dont ou fait des gommes plus ou moins précieuses; puis voilà la figue d'Inde, <pii est aussi un végétal très-intéressant. 11 croit dans les jilus mauvais terrains, et, comme vous le voyez, presque toujours sur le roc; plus la terre est mauvaise, et plus ses feuilles so[il épaisses et succulentes; je serais tenté' de croire qu'il se nourrit d'air (dutùt cpie de terre. On le nomme aussi raqm-tte , ]iaree (|uc ses larges feuilles plates ressemblent aux ra(|uettes avec lesquelles on joue au volant, (.'ettc plante porte uui' espèce de figue, (pii est, dit-on, assez douce et savoureuse lorsqii'i'lle mûrit au soleil de son |iavs natal ; elle doit aussi être saine cl rafraicliissante. ^ Oilii iloiu' uuc première utilité. »

A peine avais-je proimin-é ces paroles, que mon |>etit J;iek, leste et gourmand, était déjà griuijié sur les rochers pour attra])er ([u<'lques-uns de ces fruits; mais il eut lieu de se repentir de sa précipitation. Ces figues sont garnies de fines épines qui pénètrent dans la peau du téméraire (pii les cueille sans précauticui, et lui causent de vives douleurs. Mou pauvre enfant revint bientôt a moi en pleurant, en frajipant du pied et en sei'ouanl ses doigts, (|ui en élaiiuil tout garnis, .le n'eus pas le courage de lui débiter une moralité sur sa g(iurmandis( , dont il était assez puni, et, tout en lui otant ses petites épiiu's, je gnuulai ses frères qui voulaient le railler, .le leur ajipris ensuite comme il f.illait s'y prendre pour cueillir ce fruit ; j'en fis tomber nu très-mûr sur mon chapeau, j'iii coupai les deux bouts; je pus alors le saisir aux places cnupées et le peler cntii'rement; je le livr.ii ensuite au jugement et a l.i curiosité de nuui petit peuple.

l.a nouveauté, plus que le goût, b' leur fit paraître lion; ils en ciu'illirent tous, et chacun s'exerça à trouver une m;inière pour ne pas être piipié. l'"ritz inventa la meilleure : il ôla le fruit de l'arbre avec un bàloii pointu, dans Ictpiel il l'enfila; il le pela sur ce même bâton très-proprement, et l'offrit ii sa mère, qui le iuani;ea avec plaisir.

Pendant ce temps, je voyais Kriiest qui tenait nue figue au bout de son couteau; il la tournait, la retournait, et l'approchait de son a'il d'un air curieux, a Je vomirais bien savoir, dit enfin mon jeune observateur, quelles sont les petites bêtes que je vois dans cette figue, qu'elles siiiiiil avec empressement; elles sont rouges comme un morceau d'écarlate.

LE PÈRE. Ha! ha! ce pourraient bien être encore une nouvelle décotiverte et une seconde utilité de cette plante. Voyons; je parie que ce sont des cochenilles.'

.TACK. Cochenilles! le drôle de nom! Qu'est-ce que cela, mon papa?

LE l'ÈRE. (''est un insecte du genre de ceux (|u'(Ui apiiclle parduilea ou kermès. 11 se nourrit de la figue d'Inde, cl il eu tire sans doute cette belle couleur rouge vif qui fait de la eoehenille un objet de commerce très-coiisidéralile pour les teinturiers; ils en font le plus bel écarlale. Eu Amérique, on étend des linges sous les figuiers, on les secoue, et, lorsque rinscclc est tombé, ou le plie dans le linge, qu'on arrose de vinaigre ou d'eau froide ; puis on le sèche et on l'envoie en Europe, oii on le paye très cher.

ERNEST. Je conviens à présent (jue, pour l'utilité, cette ]ilante vatit dix fois plus que le bel et bon ananas; mais celui-ci a aussi son mérite, et nous ne sommes pas obligés de choisir. Nous pouvons jouir de l'utilité de l'un et de l'agrément de l'autre. D'ailleurs, comme nous n'avons rien à teindre en écarlale, et comme le fruit de la figue n'est certes pas aussi bon qu'un ananas, je jirélere encore ce dernier.

LE PÈRE. Et tu as tort, nnui fils. Je ne vous ai pas encore parlé de la plus grande utilité du figuier d'Inde; il sert de protecteur à l'homme.

KRiiz. De ]iroteeteur à l'homme! Oh! comment cela, mon pajia?

LE PÈRE. On en fait autour des maisons des enclos, (|u'aucune bête ne jicut franchir à cause de ses redoutables épines; car vous voyez qu'outre les petites qui ont meurtri les mains de Jack, il y en a encore une très-forte à chacpie na'ud.

LA mÈre. Elles peuvent aussi servir d'épingles et même de petits clous; voyez comme elles tiennent ma robe!

LE pÈre. Eh bien! c'est une utilité de plus à laipiclle je n'avais pas pensé. Vous voyez donc de <[uelle force sont de tels endos; et on les fait d'autant plus facilement qu'il siitt'it de planter en terre une de ces leuillcs épaisses. Elle y preiul tout de suite racine, et croit avec une grande rapidité. Non-seulement c'est un préservatif coiilre les bêles sauvages, mais aussi contre des ennemis; ils ne pourraient passer au travers qu'en la coupant, et pendant celte opération, qui ne scr.iit môme pas sans danger, ceux (|ui seraient derrière auraient le temps de fuir ou de se défendre. »

Jack, le roi des étourdis et des imprudents, prétendit que cette pl.inte, étant très-molle, opposait de la résistance, et ((u'axec un couteau ou seulement un biiton on pouxait facilement passer au traxcrs. Pour nous le prouver, il commença à tailler avec son couteau de chasse une iilante assez grande, dont il faisait tomber les raquettes de droite et de gauche; mais riinc d'elles, se trouvant ]iarlagée, tomba sur le bas de sa jambe nue et s'y attacha tellement par ses é|)ines, qu'il jioiissa de nouveau des cris eIVroyables, cl s'assit bien vite sur une pierre pour s'en débarrasser, ,1e ne pouvais m'empèclii'r, tout en le secourant, de me moquer un peu du l'cnouvellciiieul de smi accident, causé par son o|)iniàtrelé et son iiujirudence ; je lui fis ohservcr combien il serait dilficile à des sauvages, ipii sont pres((iie nus, de forcer une telle harrière; et celte fois il en convint.

ER\EST. O pa])a ! je vous en prie, faisons vite une de ces barrières autour de notre demeure. Nous n'aurons plus besoin d'allumer des feux pour lunis préserver des bêles féroces, cl même des saux'ages, (fui jieuvent d'un jour à l'autre arriver dans leurs canots, comme chez Kohiiisiui (,'rusoé.

LRiiz. El nous pourrons alors facili'ment recueillir des cochenilles et essayer de faite cette liclle ciuileur.

LE PÈRE. Il y aura temps pour tout, chers enfants ; il siilfil à présent de vous avoir démontré (|ue Dieu ne fait rien ipii soit tout à fait inutile, et ([ue c'est à l'homme, à i|ui il a départi la sagesse cl l'intelligciiee, il tâcher de découvrir, p:ir son raisonnement et son expérience, l'utililé des dilTérentes productions.

JACK. Ah! quanta moi, j'abandonne la figue d'Inde, sou fruit, ses cochenilles, ses épingles maiulitcs, à qui voudra s'en servir, et je n'en aiiproche plus.

LE PÈRE. Si celle plante savait pirlei'. elle dirait pcut-êlre : Je ne veux plus que ce jiclil garçon s'approche de moi sans raison, sans nécessité, et seulement pour contredire son pi'rc; il vient m'allaqiicr et me détruire, moi ipii ne lui aurais fait que du bien s'il avait voulu me traiter avec douceur cl me toucher avec précautimi. Au reste, si tu as encore mal à la jambe, appliques-y une feuille de kanitas ; je me rappelle (pie celle plante a aussi la propriété de eiiérir les blessures légi'ies. Il le fil, et s'en trouva si bien, ([ue hicntôl il jmt reprendre avec nous le chemin de /.eltlicini.

0 Me voilii convaincu, dit Ernest, du mérite du karalas et de la figue d'Inde ; mais je voudrais counaitrc jiiissi celui de ces prands bâtons chargés d'épines, ipii s'éli'venl devant nous de tous côtés ; je ne vois là ni fruits ni insectes; ii quoi peuvent-ils servir :' Dites-lenous, papa.

LE PERE. ICn vérité, si je pouvais vous dire à quoi servent toutes les piaules du monde, il faudrait que je possédasse la science universelle , et il n'y a que Dieu qui l'ail, .le présume ipie plusieurs pl.inles n'ont d'autie utilité (|ue d'être la noiirrituie de difliueules espèces iraoirii.'iux , cl c'est, comme je vous r.-ii dit, à la raison de riionime

LE ROBIMSOW SUISSE.

à lui faire découvrir celles dont il peut faire usai;e ; plusieurs ont aussi des qualités médicinales que j'ip,nore, et qu'on découvrira jieu à peu. Il nie semble que ces cierj;es épineux sont de l'espèce de ceux dont |)arle Bruce dans son IVii/ayt' d'Ahyssinic , et dont il donne le dessin ; seulement ils me |iaraissent avoir été plus gros que ceux-ci ; ils servent, dit-il, de nourriture à réléjiliant et au rhinocéros ; le premier axec ses fortes dents, ou avec sa lrom|)e, et l'autre avec sa corne , saisissent cette espèce de bàlon, et le fen<lenl du haut en bas; ils en nianp,('nt ensuite la moelle, et même les débris.

i:r\rst. Il faut (|ue les bètes aient un palais de fer pour mâcher ces épines sans se mettre tout en sanij ; cel.i ne me parait pas possible.

riurz. Et pourquoi pas? les chameaux, les ânes m.ini;('nl bien des ch.irdons chanjés d'épines; ils les trouvent sans doute fort bons et les diijcrent très-bien. (Jui sait si leur estomac n'est pas fait de manière que ces éjiincs ne jiroduisent chez eux qu'un doux chatouillemenl cpii excite l'appétit et facilite la digestion .'

i.E l'iir.K. ïon idée n'est pas mauvaise ; et si elle n'est jtas vraie, elle est du moins vraisemblable.

Fr.rrz. Voudriez-vous me dire, mon papa, ce qu'on entend par ces mots : vrai et vraisemblable ?

LU piiKE. Ta question, nuin his, est une de celles (pii, ilepuis deux milb' ans, ont occupé bien des philosophes ; elle nous mènerait trop loin pour le momeni ; mais je veux essayer cependant de faire de nui réponse une petite leçon de logique, c'est -iiilire de l'art de raisonner ; voyons si vous me com]irendrez. (^e qui est vrai, c'est ce qui ne se contredit en rien, ce qui s'accorde en tout (joint et exactement avec l'idée que in)us nous faisons de tel objet, ou que nous avcuis sous les yeux : par exemple, lorsque je fais sur de la cire fondue l'empreinte <le mon cachet, il est vrai, de toute vérité, que la gravure du cachet a lu même ligure (pie celle (|u'il a transmise à la cire, etc. Une chose est vraisemblalde lorsque nous avons beaucoup de motifs de la croire vraie, sans cependant pouvoir le prouver avec certitude. On appelle faux ce qui est en contradiction positive avec toutes les notions reçues, avec notre raison, avec l'expérience. Est-il vrai . i:raiseiiiiiluble ou fau.r que l'homme puisse voler, s'élever dans les airs ?

LES ENFANTS. C'est f.iiix , de toute fausseté.

LE piiRE. Et pourquoi ?

JACK. Parce ((ue cela ne peut être.

LE rÈBE. Fort bien, mon petit philosophe; et pourquoi cela ne se peut-il pas ?

îACK. Parce (|ue cela n'est pas possible.

LE pÈbe. Ah 1 ah ! nous voilà au milieu d'un joli cercle ! C'est faux ])arce ipie cela n'est pas, cela n'est pas parce ipie c'est impossible; et tu vas dire que c'est impossible parce (|ue c'est faux ; il nous faut d'autres raisons pour sortir de là. Ou'eii penses-tu , Ernest ?

EHxEsr. Je dis que cela ne se (iciit pas parce (|u'il n'est pas dans la nature de l'Iiomme de voler, ([u'il n'a pas été construit pour cela, puisqu'il n'a point d'ailes.

LK rî:Rii. Bien ! iMais si on nous assure que l'homme a les moyens de composer une machine à l'aide de laquelle il pourra, à défaut d'ailes, s'élever et se soutenir d.'.iis les airs sans i|ue cette machine tienne il rien, sera-ce vraisemblable on invraisemblable ' (iu'en dis-tu Erilz:'

nurz. Je crois que j'aurais dit invraiseinbhtbte , si je ne savais pas qu'on a fait des ballons avec les([uels on s'est élevé dans l'air.

LE rÈRE. Et pour(|uoi l'aurais-tu cru invraisemblable ;'

FRITZ. Parce que l'homme, de sa nature, est plus pesant que l'air, et ([ii'il m'aurait paru (|u'une machine quelconque, loin de diminuer son poids, ne pouvait qu'y ajouter.

t.E l'F-.ni:. Fort bien raisonné. Mais on te dirait que celte machine est très-grande, ((u'elle l'sl composée d'une élolVe serrée et légère, et qu'on l'a remplie d'une sorte d'air préparé par des proeé'ib's chimiques, iecpiel , étant beaucoup plus léger que l'air atmosphéri([ue , tend toujours à s'élever, et soutient rhcunnie dans les airs comme les vessies le soutiennent sur l'eau. Comprends-tu cela, mon fils? et qu'en dis-tu ?

FRITZ. Je le comprends fort bien, et je trouve très-vraisemblable que, puis(|ue l'homme a imaginé un iiioyeii de ne pas enfoncer dans l'eau, il ait aussi trouvé celui de s'élever dans l'air et de s'y soutenir.

lE PÈRE. Et ipiand une foule de personnes de tout âge, de gens respectables, de témoins de toute espèce attesteront qu'ils ont vu de leurs yeux un ballon auquel él.iil attachée une petite nacelle, et dans (•cllc-ci un homme, s'élever dans les airs et disparaître au-dessus des nuages, direz-vous encore qu'il est faux (|ue l'homme puisse voler ?

LES ENFAxrs. Non, nous dirons que c'est vrai, et très-vrai.

LE PERE. Et VOUS (lisicz tous, il n'y a (|u'uu moment : C'est faux, de toute l'ausseté.

FRirz. Oh! nous disions cela, ukhi père, de l'hoiume s<'ul , privé des machines (|ii'il peut ciuistruirc ; car, si la nature lui a refusé des nageoires et des ailes, elle lui a douiié un génie inventif, qui supplée a tout ce qui lui in.inque.

LE PERE. Tu dis là, mon fils, une i;rande vérité, dont j'espère que tu leras ton prohl. Avec son intelligence et sa raison, l'homme peut parvenir k tout, ou du moins à beaucoup de choses. Mais, pour eu

revenir à notre exemple, vous y trouverez la définition des mots que viuis me demandiez : Il est faux que l'homme, de lui-même, puisse voler; il est rraisemhfuble <\n'i\ l'iiide d'une machine de son invention il pourra parvenir à s'élever et à se soutenir dans les airs, et il est vrai, de toute vérité, (|u'il y est parvenu, mais sans avoir encore trouvé un moyen sûr de diriger ces ailes factices, ce qui rend cette découverte à peu près inutile.

Lv xiÈRE. \ oilà une leçon dans toutes les règles et bien longue, pendant laquelle je n'ai pu dire un mot ; je crains que tu ne rendes tes petits triq) savants ; je ne saurai plus de cpioi leur parler.

LE piaui. N'aie pas peur, chère amie; quand même ils sauraient tout ce c|ue je sais, ils ne seraient pas bien habiles. Il faut ipi'un liomine tàclie de n'être pas ignorant; s'il vit dans le monde, il se tire mieux d'art'aire, il en est plus estimé, plus considéré ; s'il est appelé, comme ceux-ci le seront peut-être, à vivre dans une espèce de solitude; elle leur sera moins ennuyeuse lorsipi'ils auront l'habitude de penser et de réfléchir, et le peu de connaissances que je jmis leur donner leur sera utile, .le ne me suis jamais repenti de trop savoir, et j'ai regretté souvent de ne pas savoir assez, surtout à présent que mes tlls ne peuvent avoir d'autres maîtres que moi et la nature. Si les jeunes gens savaient quel parti ils peuvent tirer de l'étude, ils s'appliqueraient davantage dans l'âge oii il est si facile d'apprendre. «

Tout en discoiiraiil, nous arrivâmes au ruisseau des Chacals, que nous traversâmes avec précaution sur de gros quartiers de pierres amoncelés près de sa chute , et de là nous vînmes bientôt à notre ancienne demeure, oii nous trouvâmes tout parfaitement en ordre, et tel que nous l'avions laissé ; chacun se dispersa pour prendre ce qui lui convenait. Fritz emporta sa charge de poudre et de plomb; moi, ma lemme et François muis nous occupâmes du tonneau de beurre ; nous remiilimes le grand pot dont la mère s'était munie, et qui devait être mon partage au retour. Ernest et Jack cherchèrent les canards et les oies; mais comiiie ces animaux étaient devenus un peu sauvages, ils ne purent venir à bout d'en attraper un seul. Ernest eut l'idée de couper (|uehpies petits morceaux de fromage, de les attacher à une ficelle, en guise d'hameçons, et de les laisser flotter sur l'eau; les bêtes voraces s'en saisirent bientôt, et les avalèrent avec gloutonnerie ; Ernest les attira alors doucenient, et put ainsi en prendre autant qu'il en voulut ; on les enveloppa dans des mouchoirs, en laissant dehors seulement la tête et le cou ; puis mes enfants les attachèrent sur nos gibecières, de façon que chacun de nous eut sa part du fardeau.

IV'iius pensâmes à la provision de sel, mais ikhis ne pûmes en prendre autant (pie nous l'aiirious voulu, parce ipie nos sacoches étaient pleines de (latalcs; j'eus cepcudaul l'idée d'en mettre égaleiuenl entre les vides; il y en eiilra passablement, mais les sacoches devinrent pesantes, et aucun de nous ne se souciant de les porter, Fritz pensa (|ue le vaillant et complaisant 'J'iire voudrait bien se charger de la plus lourde; il lui ôta sa belle cotte, (pii fut laissée à Zeltheim, et le sac lut allaehé sur le dos du fort et paisible animal. Bill porta le singe comme en allant, et, de plus, une autre sacoche moins pesante (jiie celle ([iie l'on avait (luifiée à Turc.

Woiis nous remîmes en chemin, emportant nos richesses ; notre caravane était encore plus plaisante que lorsipie nous étions venus; les canards et les oies, perchés sur nos épaules et ea((iietaiit de leur mieux, nous donnaient une drôle d'apparence. Nous ne pûmes nous cmpêelier d'en rire lorsipic nous ])assâuies sur notre pont les uns après les autres, avec tout notre bagage; notre gaieté et d'innocentes plaisanteries raccourcirent la route, et nous ne sentîmes la fatigue (|ue lorsi|ue nous fûmes chez nous en repos. I.a mcre nous en consola en mettant bien vite sur le l'eu un grand pot rempli de patates, dont tout le monde désirait manger ; elle alla ensuite traire la vache et la (•!i('vrc poumons restaurer de leur bon lait chaud. Elle nous prouva combien l'amour maternel et conjugal peut donner de forces ; cette excellente femme était aussi fatiguée que nous, mais elle ne se re- |)osa ipie lorsipi'clle eut pourvu à tout ce qui pouvait nous soulager. Enfin, après un excellent repas, dans lei|U(l le mets nouvellement découvert reçut de notre part mille tributs d'éloges, nous fîmes la prière, oii , suivant rinlention du petit l"raii(;ois, nous ajoutâmes des remerciments à Dieu pour ce bienfait inattendu; nous grimpâmes joyi iisement notre échelle, et nous allâmes chercher un doux sommeil dans noire chàleau aérien.

Page 1