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CHAPITRE XV

L'ours supposé, la claie, la loçoa de physique.

.l'avais remaripié, la veille, en revenant au bord de la mer, une (piaiilité de bois (pii m'avait |)aru propre à faire une claie, sur la- (pielle je pourrais traîner noire tonneau de beurre et d'autres provisiiuis lie Zeltheim il l'alUeiiliorst ; je m'étais proposé d'y aller de grand matin, av.intque mou monde fût éveillé. J'avais choisi pour aide mon second fils, Ernest; cet enfant, très-paresseux, très-indolent, axait besoin d'être excité an travail ; je lui fis valoir, comme lice (pie je lui donnais, et il me promit aise aussi de laisser Fritz k

une i;raii(le faveur, la préférence (pie je I d'être prêt de bonne heure; j'étais bien ;

LE ROBINSOJN SUISSE.

Ja maison pour me remplacer ; coiiimo le plus gruiul et le plus lorl, il (levait être le protecleur de sa mère et de ses jeiiues frères.

Je voyais poindre îi peine le premier crépuscule du malin, que j'éveillai douc( ment lirnesl ; il se leva en bâillant et en élciulant les l)ras ; nous descendimes l'éclielle sans être entciulus des dormeurs, dont nous respectâmes le paisilile repos. Nous allâmes chercher noire âne, qui devait être de la partie, et pour qu'il ne vint pas k vide, je lui fis traîner une forte branche d'arbre, (|ue je prévoyais devoir m'ètre nécessaire. Tout en cheminant, je demandai à Ernest s'il n'était pas un peu de mauvaise humeur d'avoir été obligé de se lever si matin pour un travail assez pénible, au lieu de rester avec ses frères à tirer des grives et des pigeons sur le figuier.

i< Oli ! pas du tout, papa ; il présent que je suis sur pied, cela ne me fait plus rien ; je suis bien aise d'être avec vous et de vous aider; mes frères nie laisseront assez d'oiseaux ;i tirer, car je p.irie que tous ces beaux chasseurs manqueront leur premier coup.

— Pourquoi donc crois-tu cela, mon fils ?

— l'arce qu'ils oublieront d'otcr les balles des fusils et de mettre de la grenaille à la place ; et puis je suis si'ir qu'ils voudront tirer d'en bas, et l'arbre est si haul ipic le coup ne pcnl porter jusque-là. Pour moi , j'ai tiré de notre cliàlcau, sans (|uoi je n'aurais pas réussi.

— Tu peux avoir raison dans tes soupçons , mais j'ai l.i-dessus deux choses il te dire : la première, qu'il eût été plus généreux et plus amical de faire part à tes frères de tes observations (|ue de triompher de leur ignorance et de les exposer ii perdre pour rien leur poudre, qui est pour nous si précieuse ; la seconde, que je suis charmé de te voir agir avec sang-lroid et réflexion. Mais je crains pour loi une lenteur de décision i|ui nuit beaucoup (l.ins certains cas ; il y en a oii il faut sur-le-champ prendre une résolution. Celui ([ui, dans les moments de frayeur, de danger, de détresse, ne perd pas la tête et sait se décider vite , a beaucoup d'avantage sur celui ipii combine tontes les ehauces possibles avant d'agir : c'est ce i|u'oii appelle présence d'esprit; jolnle à la sagesse, elle est une qualité très-utile, cl lu pcii\ l'acquérir en réfléchissant souvent de sang-froid commeni tu te tirerais d'alfiire dans Ici ou tel cas siqiposé. Si l'on ne prend ]i:is cette habitude, on se laisse dominer par la crainte au moment du danger, et l'on est perdu. \'oyons, par exemple, ce ipic tu ferais si nous étions subilemcnt surpris par un ours ;'

ER.xEST. Je crois que je me sauverais à toutes jambes.

— Je le crois aussi , du moins lu me l'as avoué francheiuenl ; mais, si tu réfléchis, tu le diras que les ours courent sur quatre pieds, et toi seulement sur deux ; qu'ils courent bien pins fort et bien plus longtemps que lu ne peux le faire, et que celui-là l'aurait bien vile attra|ié.

— Alors je tireiais dessus si j'avais mon fusil, et à présent que j'y réfléchis, je ne veux jilus marcher sans l'avoir.

— Ce serait encore un mouvement irréfléchi; tu pourrais manquer ton coup ou ne faire ([lie blesser la bêle, et tu aurais alors tout à craindre de sa colère.

— Eh bien ! j'allendrais de sang-froid (|u'elb' ne lui i|u'ii liiiis jias de moi ; alors je lâcherais mon coup de feu au milieu de sa lète, ce qui lui ôlerait pour jamais l'envie de iii'alla(|uer

— Lui on toi, bien sûrement, seriez liojs de combat, car on ne sait ce (|ui peut arriver; tu courrais encore le risipie que Ion fusil ratât ; alors il serait trop tard pour essajer d'un aiUre moyen, el tu serais déchiré à l'inslant.

— ICh bien 1 je sais ce que je ferais ; je me coucherais |iar terre , je ferais semblant d'être mort, je reliendrais mou haleine, je me laisserais flairer, louriier et retourner par la bêle; on dil iju'ils ne font jamais rien aux morts.

— Pure table , à iaipiclle je ne \oudrais |ias me lier; on les voit souveiil dévorer un animal crevé ; c'est même un moyeu de les attirer el de les surprendre.

— Oh! mais c'est que je tiendrais mon coiilcaii de chasse, avec lequel je l'éventrerais; ou bien je l'assommerais avec la crosse de mon fusil.

— Pauvre moyen I Tu n'aurai» sûrement pas la force d'assommer 1111 si formidable animal, et Ion rouleau pénétrerait difticilement à travers son épaisse loiirrure. Tu ii'aui-.iis pas nmi plus la resscMirce de grinijier sur un arbre, ou les ours i;riiupeul aussi. H laiil le ravoncr, je crois que le seul moyen possible, mais cruel sans doulc, de se soustraire ii sa fériieité, serait de lui livrer notre âne, que tu lieiidrais ferme devant toi ; pendant (|ue l'ours ralla(|ueiait , tu pourrais lui tirer un coup de pislolel ou lui enfoncer Ion couteau de chasse dans la gueule; mais, s'il plail ii Dieu, nous n'en rencontrerons

ritier notre ane, même pour

point, car je serais très-fâché de saci sauver no' ce vie

— Et l^ A rie même ; mais s'il n'y avait (pie ce moyen-là :'

— Alors il nous serait permis de l'empio\er, avec l'espoir de le sauver aussi. »

i OUI en discourant, nous arri\àiiics au bord de la mer, Irès-con- Icnts de n'avoh- point rencoiilré d'ours et d'y trouver en abondance le b(us ipii ciail l'objcl de notre course. Je résolus de coii|ier ce (pi'il m en lallail , de la longueur nécessaire, et de lier ces morceaux en travers sur la branche que l'àiic avait irainte ; comme elle avait cu-

core tous ses ramcau.x, elle pouvait nous servir de traîneau. INous nous mîmes tout de suite à l'ouvrage , et nous ajoutâmes ii la charge de noire âne une petite caisse que nous trouvâmes au bord de la mer et à moitié enterrce dans le sable ; nous primes aussi des perches, (|ue nous tinmes en main pour nous en servir comme de leviers ; avec ces pieux nous pouvions faciliter la marche de notre baudet dans les endroits difliciles, el nous reiirimes ainsi doucement le chemin de Falkenhorst.

En approchant, nous enlendimes une fusillade (jui nous apprit ipie la chasse aux ortolans était en train ; mais ipiand on nous vil arriver, les cris de joie relenlirent. et l'on s'empressa de venir au-devanl de nous. La caisse (pie nous avions apportée fui ouverle avec une forte hache : nous étions curieux d'en coiinailre le contenu; elle ne renfermait que (pielques habits de matelot et du linge mouillé.

J'eus à me justifier auprès de ma femme de ce que, sans l'avertir el sans lui dire adieu, je m'étais éloigne avec un de ses fils; elle avait été très-inc|uièlc, el je convins de mon lorl. Dans notre situation, il pouvait arriver tant d'évéïiemen s fâcheux ! Du reste, lorsipi'elle s'était aperçue que nous avions pris l'âne, elle avait été rassurée; la vue de notre beau bois cl la promesse d'une claie pour lui assurer ses provisions de ménage l'eurent bientôt apaisée , et nous allâmes déjeuner.

Je fis ensuite l'inspection du butin des trois ehasseurs d'ortolans et de grives; ils en avaieul tué tout juste quatre douzaines. Ainsi que l'avait prévu Ernest, le premier coup avait manqué, parce ([u'ils avaient oublié de charger leurs fusils avec de la grenaille ; ensuite, ils avaient tantôt attrapé el taiilôt maïupié, et employé tant de poudre et de plomb, (jue lors(prils voulurent monter sur l'iiibre el tirer de là, suivant le conseil de leur frère, nous les ariTlâmes en les priant de ménager davantage leurs munitions , qui étaieiil notre seul moyen de défense et pres(]ue d'approvisionnement pour l'avenir. Je leur recinumandai d'économiser le plus possible la poudre et le plomb, jusipi'à ce que ikmis enssiiuis i'iiil encore une visite au vaisseau échoué. Pour y suppléer, je leur appris à faire de petits lacets et à les suspendre aux branches du figuier; je leur conseillai de se servir pour cehi des fils de karalas, qui soni loris el rudes comme du crin. Tout ce qui est nouve;ui amuse les enfants ; les miens prirent grand ijoùl à celle manière de chasser. Jack réussit à l'inslant à faire ces petits lacs; je lui laissai François pour l'aider, el je pris Fritz el Ernest pour faire avec moi la claie. Comme nous étions Ions à l'ouvrai;e, car ma femme aidait ses deux petits, il s'éleva un tajiaije horrible parmi notre volaille : le co([ criait plus fori (pic tout le resle ensemlile, el les poules couraient çà cl là comme si elles étaient poursuivies ])ar un renard. « Je ne sais ce (pi'oiit ces bêtes, dit ma lemiiie en se levant ; tous les jours je les entends glousser comme si elles venaienl de pondre, el je ne puis jamais Irouver d'œiifs. » Dans ce moiiieiit, Ernest regarda par hasard le singe, et remaifpia (|u'il fixait ses yeux perçants sur les poules sans se délouriier; el lorsipi'il vil venir ma femme, qui les chassait devant elle, il sauta vite sous une racine basse, et s'y blollil. l'rncsl, ipii y fui aussitôt (pie lui, cul \i: bonheur de le saisir; il reconnut (pi'il tenait dans sa patte un œuf loiil chaud, (pii venait d'êlre pondu, el ([u'il cachait pour s'en régaler eiisiiile; il passa de là sous une autre, (pi'ICrnesl visita é|;alemeiil; il trouva des leiifs dans toutes ces eachelles, el les apporta dans son cliapeaii à sa mère, à ipii ils fireiil grand plaisir. Le singe eu était si friand, (pi'il les prenait à mesure i]ue les ])Oules les pcnidaicnl. Il n'eut d'anlre |iunilioii de son pelil brigandage (pie d'êlre privé de sa liberlé lois(pie les poules voulaient poudre; il snllisait ensuite de le di'Iacher el de le suivre pour découvrir, par son instinct, oii les poules avaient f;iil leurs œufs. Par ce moyen, notre ménagère en cul bieiilôl un bon nombre, et elle attendit ajirès cela avec impatience le temps oii les poules pourraient couver, afin d'augmenter noire basse-cour.

Sur ces cnirefailes, Jack était monté au haut de l'arbre et av.iit suspendu (pichpies lacets aux branches pour prendre les mangeurs de ligues; il en redescendit, el nous apporta hi bonne nouvelle que nos pigeons (lomcstiques, (|ue nous avions amenés du vaisseau, avaient lait dans les braiiclies un nid oii il y avait di'jà des (Euls. Je défendis alors (le tirer sur l'arbre, dans la crainte ipi'ils ne fussent blessés ou eiVrayés. Je commandai aussi cpi'on regardât souvent aux lacets, de peur (pie nos pigeons n'y fussent pris et ne s'étranglassent en se débattant ; j'aurais même défendu (|u'on en mit, si je ne l'avais ordonné moi-même peu de temps au))aravant. Un instituteur fait toujours mal de se contredire ainsi, el de prouver par là à ses élèves qu'il avait mal fait de leur donner tel ou tel ordre; un mot révoqué di- la part de l'insliliileur en produira dix de la pari de l'élève. On doit bien réfléchir avant de commander cpiehpie ( hose à un enlanl; mais lorsipi'uiie fois c'est fail, il ne faut plus revenir, ni par caprice, ni par indulgence, ni même par conviclion. I\lcs enfants avaient déjà iniirmuré de ma défense au sujet de la poudre; cl François, avec sa petite mine inuocenle, vint me dire (pi'il n'y avait cpi'à en siiner, cl ipie SCS fri'rcs el lui laboureraient avec plaisir pour en récidter en (piaulité. INous rimes Ions de cette idée; le docteur Ernest mil en avaiil sa science. « Mgaud! lui dil-il, on voit bieu que tu ne sais

LE K01il^S01^ SUISSE.

encore rien, avec ton eliainp de pouilie ii canon; eiois-lu donc (|iie ce soit ujie semence (|ui vienne coniine l'avoine .'

LE n'itE. Et coniinent vient-elle, monsieur le savant? Tu dois au moins apprendre k ton petit frère ce que c'est (pie la poudre et comment on la lal>ri(|ue, jiuiMpie lu te mo((ues de lui et de son ii;norunee.

liRMisr. Je sais bien (|ue c'est un produil de l'art; mais j'avoue (jue je ne puis pas bien e\pli(]uer connneiil (M1 la lait : je pense i|ue c'est avec (lu eliarbon pilé , puis(|irelle e^t si noire, et ([o'on y nnjle du soufre, dont elle a l'odeur.

LE riiUE. Ajoute du salpêtre, el lu n'aoriis pas mal lépoudu; le salpêtre en est le j)rincipal ingrédient : mêlé avec du eliarbon, il s'allume très-iiromplement et développe cxlraordiuairemenl l'air (|ui s'y trouve renfermé, le(iuel se déifaijc subitement par l'action du l'eu, s'étend avec violence, et pousse au dehors, ]iar une foii c ét(ninaiitc tout ce i|ui lui résiste : de sorte (|uc les balles ou la i;renaille lancées par cette fone irrésistible frappent l'objet (|u'elles rencontrent au point de le délniire, ainsi (]ue vous en faites l'expérience tous les jours en liranl des coups de fusil. •

Mes enfants me firent alors une foule de questions qui amenèrent une sorte de leçon de physique, telle que je pus la faire d'après mes faibles lumières et sans instruments : les aines me eompriieut d'autant niieuv qu'ils eu avaient déjà quehioes notions ; mais le petit Fraii(;ois, nreiitendant dire que le feu, renfermé dans tous les corps, se développait jiar le inouvemenl ou par le frottcmciil, demanda plaisaniniciit si en courant très- vite on n'était pas en daiii;er de s'ennamiuer et île brûler.

o 'lu vas trop loin, petit drôle, lui dis-je; mais si un petit nari'oii comme toi se donne trop de mouvement, il court au moins le risipie d'écliaiilTcr son sanij , de se donner la lièvre ou d'autres maladies (lan|;ereuses : il en résulte donc qiiel(|ue chose de semblable it la eoinl)Ustion dont tu jiarles, el qui peut être tout aussi dani;ereu\, comme il l'est, d'un autre cijté, (le ne pas se donner assez de moiivenienl, de se livrer à la paresse, parce qu'alors les humeurs croiipissenl et le saui; se corrompt. Ainsi, mes chers enfants, en cela comme en tout, il faut savoir ijarder un juste milieu. »

Pcuilanl cette conversalioii, je faisais tiuijours ma claie ou traîneau, qui fui bieuiôl fini, el je trouvai que la nécessité avait fait d'un pasteur de talent assez médiocre un très-bon cliarpenticr ; deux pièces de bois courbées par-devant, liées au milieu el par derrière par une traverse de bois, me snftirent pour la construire : j'attachai, de ])liis, deux cordes de trait aux deux cordes élevées, et ma claie fut achevée. Comme je n'avais pas levé les yeux de dessus mon ouvraije , j'iijnorais ce (|iie faisaient la mère et les deux cadets : lors(|iie je les rejjardai , je vis qu'entre eux trois ils avaient plumé une ([uanlité (i'oiseauv tués, et (lu'ils les cufilaienl dans l'épée d'un oflicier de marine, (1(' la(|iielle ma femme avait fait une broche, .le louai son idée, mais je la blâmai de sa prodi|ialitc en voyant devant le feu plus de fjibier ipic nous n'eu pounioiis manijer. Elle me calma en me rappelant (|ue je l'avais moi-même enj;ai;ée, pour le conserver eu provision, à le faire cuire à demi et à le mettre dans du beurre, n .l'espérais, me dit-elle, que, puisque tu as un traîneau, lu irais après diner à '/.eltbeim chercher la tonne de beurre. En attendant, j'ai voulu jn'i'parcr mon î;ibier. u

.le n'eus rien à objecter, et je concertai tout de suite la course à Zellheim iiour le jour même, en la priant de hâter le diucr : elle m'assura (inc c'était son iulention , ayant elle-même un projet pour ce jour-là, que je connaitrais à mini retour. Moi, j'avais celui de prendre un bain de mer, me sentant fort échauiïi^ jiar un travail pénible et conlinuel; je voulais aussi en faire prendre nu ii Ernest, qui devait m'aecuinpa|jiier, tandis (|ue Frilz resterait pour ijardcr la maison.

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