INTRODUCTION A L'HISTOIRE DES MAMMIFÈRES
Avant de commencer l'histoire de la classe la plus importante en zoologie, je dois rendre compte au lecteur des inspirations qui ont dirigé ma plume, et faire un exposé rapide de mes opinions.
Avant Buffon, l'histoire naturelle était si peu avancée, si peu de chose, que, sans trop se hasarder, on peut dire qu’elle n’était presque rien. Tout à coup, et dans le même temps, deux hommes de génie la créèrent à la fois, mais avec des vues de l'esprit bien différentes : l'un était Linné, l’autre Buffon. Ce dernier eut soin de cacher les épines de la science sous le charme d'un style inimilable ; mais cette magie, qui lui servit à la populariser, mourut avec lui, et les successeurs du grand écrivain, après avoir fait quelques efforts pour marcher sur ses traces, finirent par les abandonner.
Cnvier parut alors, portant dans la science le flambeau anatomique éclairé par Daubenton. Il publia son Règne animal, méthode entièrement fondée sur l’organisation des animaux, et il fit une révolution utile aux progrès. Mais ses admirateurs firent comme font toujours les enthousiastes d’un système nouveau, ils dépassèrent le but que s'était proposé le profond anatomiste , et, malgré les efforts de quelques esprits sensés , ils matérialisèrent la science, et sa partie philosophique fut dès lors étouffée par la nomenclature descriptive. La chose en est venue à un tel point aujourd’hui, qu'en lisant les ouvrages de certains savants on croirait plutôt parcoürir les œuvres d'un vétérinaire que celles d’un naturaliste. Les auteurs ainsi fourvoyés, ayant noyé l'histoire naturelle dans l'anatomie, ne s’aperçurent pas qu'ils l'avaient tuée, mais ils sentirent que, privée de sa partie la plus philosophique et la plus attrayante , le peu qui restait de la science devenait sans but et n'offrait plus qu'une synonymie stérile et sans intérêt. C’est alors qu'ils imaginèrent de donner à la classification une importance d'emprunt, qu'elle n'a pas et qu'elle ne peut avoir devant la nature, et, grâce à celte marche hasardée, ils ne virent dans l’histoire des animaux que l'étude de l'anatomie comparée , de la classification et de la synonymie. Puis, ayec une naïveté au moins fort singulière, ils proclamèrent que tout le reste était du roman, sans se douter probablement qu'ils reléguaient ainsi l'immortel Buffon, leur maître à tous, parmi les romanciers! ! Quant à cette émanation de la Divinité, à cette part d'intelligence dévolue d’une manière si admirable à chaque espèce pour satisfaire ses besoins , régler ses habitudes et lui créer des mœurs, ils n'en tiennent aucun compte ; ce qu'il y a de plus admirable dans l’œuvre de la création, ils ne le croient pas digne de tenir la plus petite place dans leurs systèmes ni dans leurs ouvrages; ce qu'ils ne peuvent saisir avec le scalpel et leurs pinces de dissection , ils le repoussent et le dédaignent.
Heureusement que telles ne sont pas les opinions des principaux maîtres dans la science , de ces véritables savants qui sont l'honneur de notre Muséum d'histoire naturelle, et une des gloires de notre patrie. Inspiré des mêmes opinions qu'eux, je n’ai pas cru pouvoir m'étendre trop sur l'histoire morale des animaux, sur leurs habitudes si capables de piquer la curiosité des lecteurs, sur leurs relations avec l'homme , etc. J'ai tâché de montrer dans leurs forêts et livrés à tous les instincts pittoresques de leur nature sauvage, ces êtres si tristes et si dégradés dans la servitude de nos ménageries, ces momies décolorées quoique si ingénieusement préparées dans nos cabinets d'histoire naturelle. Enfin,
cette partie historique , que je regarde comme la plus intéressante et la plus utile de la science, occupe la plus grande partie de mon livre.
Comme Buffon, je crois que la nature n’a fait ni ordres, ni familles, ni genres, mais seulement des individus, et je ne crois pas à une classification naturelle possible, au moins comme les naturalistes l'ont entendu jusqu'à ce jour. Mais Buffon n'a connu que deux cent cinquante mammifères, et ce nombre s’est tellement accru depuis, qu'il serait impossible, sans tomber dans une confusion inextricable, de les décrire sans ordre, comme il l’a fait. Ensuite, je crois fermement qu'une bonne méthode de classification, peu importe qu'on la regarde comme naturelle ou comme artificielle, est un fil indispensable pour diriger le lecteur dans le labyrinthe de la nomenclature; il offre l'avantage précieux de le conduire par le chemin le plus court possible à la connaissance de l'espèce qu'il veut soumettre à son examen. Je dois dire aussi que je n’ai la prétention d'imposer à personne mes propres opinions, et que, partant de là, j'ai dû, pour les lecteurs qui pensent autrement que moi, classer méthodiquement mes onze cents mammifères ; il était tout aussi simple que je choisisse la méthode la plus répandue, la plus généralement reconnue bonne, c'est-à-dire celle de G. Cuvier. Je l'ai donc adoptée, avec de légères modifications devenues nécessaires par les rapides progrès de l’histoire naturelle et les nombreuses découvertes qui ont été faites dans ces dernières années. Mais ces modifications n'ont été adoptées par moi que lorsque je les ai crues rigoureusement indispensables; et j'ai rejeté sans hésiter les nouveaux genres créés par les auteurs, quand je ne les ai pas crus établis sur des bases d'une grande valeur. La mammalogie, si l'on ny prend pas garde, est menacée des mêmes abus qui ont envahi la botanique et l'entomologie, et bientôt nous aurons autant de genres que d'espèces.
La synonymie latine, toute stérile qu’elle est, a été travaillée par moi ayec une altention minutieuse. Dans la synonymie vulgaire, j'ai introduit, autant que cela m'a été possible avec le peu de renseignements que nous avons , une innovation que je crois ulile; c’est-à-dire que j'ai rendu à chaque espèce son véritable nom, celui qu'elle porte dans le pays qu'elle habite. Je me suis bien gardé surtout de défigurer ce nom, comme l'ont fait Buffon et quelques-uns de ses successeurs, sous le vain prétexte de le rendre plus doux à la prononciation française, car mon but , le seul, je crois, que l’on doive se proposer en pareil cas, a été de meltre-les voyageurs dans le cas de se faire comprendre des naturels des contrées où ils porteront leurs investigations, lorsqu'ils demanderont des renseignements sur un animal,
Quant à la partie descriptive, je l'ai faite dans des limites aussi resserrées que possible, mais avec le plus grand soin, et mes descriptions , quoique fort courtes, seront toujours suflisantes pour ne laisser aucune ambiguïté sur l'identité de chaque espèce. Une longue expérience m'a appris que trop de détails dans une description y jettent de la confusion plutôt que de la clarté ; j'en ai conclu que je devais ne montrer les individus à mes lecteurs que par les côtés qui les tranchent net des espèces voisines, c'està-dire n’énoncer que leurs caractères spécifiques. De jolies gravures, d’une exactitude rigoureuse, donneront, mieux que de longues descriptions n'auraient pu le faire, une idée nette et précise des formes générales, du facies de tous les types d'animaux.
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Comme je l'ai dit, je me suis beaucoup étendu sur les mœurs et les habitudes des animaux , et j'ai apporté dans cette partie toute la critique dont je suis capable. J'ai tâché d'amuser mes lecteurs en les instruisant, parce que j'ai cru que les grâces ne sont pas ou ne devraient pas être ennemies de la science, quoi qu'en puissent dire quelques graves pédants. J'ai surtout évité avec un soin particulier l'emploi ambitieux de ces expressions techniques, accouplement bizarre de mots grecs et latins, trop souvent employé avec prodigalité par l'ignorance qui croit se cacher en se couvrant ainsi de haillons scientifiques. Je ne crois pas que la science soit mystérieuse et doive avoir des adeptes ; en conséquence, j'ai tâché, avant tout, d'être clair, simple, et facilement compris de Lout le monde. Enfin, j'ai rigoureusement écarté
de mon ouvrage ces polémiques, ces longues dissertations, quelquefois savantes et toujours ennuyeuses, dont la principale et souvent la seule utilité est de mettre en relief le mérite de celui qui les écrit.
Pour donner à ce livre toute l'utilité qu’il peut avoir, je ne me suis pas borné à faire seulement l’histoire des mammifères qui ont vécu à la ménagerie, mais encore de tous ceux qui existent au Cabinet d'histoire naturelle; et, grâce à l'extrême obligeance du conservateur, le savant conchyliologiste, M. Kiener, j'ai pu décrire les individus sur la nature même. J'ai cru devoir néanmoins omettre quelques espèces Lout à fait nouvelles et encore fort mal connues, qui eussent, par conséquent, offert très-peu d'intérél à la classe de lecteurs auxquels mon livre est destiné.
Fontaine monumentale.