‹ Le jardin des plantesChapitre 3 sur 100 · EE · texte numérisé non relu

EE

silence. Cette vaste science de l’histoire naturelle, qui embrasse le monde entier, ne peut pas se faire entre quatre murailles; elle doit, avant touté chose, se répandre au dehors. A l'exemple de toutes les grandes puissances de l'Europe, la science naturelle agit surtout par ses députés, par ses ambassadeurs; donc, audessous du grand naturaliste qui reste au jardin pour écrire, pour raconter, pour enseigner toutes les découvertes dont il a le secret, il y a le naturaliste-voyageur, plus dévoué et plus ardent, qui s’en va dans toutes les latitudes, ramassant, recueillant, entassant dans sa lourde valise, dans son immense herbier les minéraux et les plantes, les poissons de la mer et les oiseaux du ciel. Un pareil homme doit être infaligable, actif, laborieux, plein d'obstination et de courage. Rien ne le fatigue, rien ne lui fait peur. Pour cet homme, chaque animal de la création, même le plus abject et le plus difforme, est une chose d’une grande valeur. I ira chercher les plus affreux insectes dans la pourriture, dont ils sont comme une exhalaison vivante; il ira chercher le lion dans sa tanière ; il dompte l'éléphant; il arrête le chevreuil qui s'enfuit dans les bois; il est chasseur, historien, dessinateur, physiologiste; il rapportera de l’autre extrémité du globe une plante inconnue dans son chapeau, une bête féroce dans sa cage. Noble, curieuse et sincère passion qui se suffit à elle-même , car pour l'ambassadeur du Jardin des Plantes, on n’a encore inventé ni la gloire, ni les académies, ni les honneurs que donne la science. Une fois que ce digne homme est de retour de ses voyages lointains, une fois qu'il a déposé à la porte du sanctuaire cet immense butin qui représente souvent dix années de sa vie, c'est à peine s'il lui est permis de s'asseoir à l'ombre des arbres que ses prédécessseurs ont plantés. Dans ce Muséum embelli par ses soins, l'intrépide naturaliste est reçu comme tout le monde. La plante qu'il a ramassée dans le désert, ét à laquelle lui-même, mourant de soif, il aura prodigué sa ration d'eau de chaque jour, la plante tant aimée se tient dédaigneusement renfermée dans son palais de cristal. Le digne homme la voit de loin prospérer et grandir; mais qu'importe? Plus reconnaissant que la plante qui ne reconnait que le soleil, qui n'obéit qu'au vent tiède et doux, l'animal féroce dont il a été le gardien et le dompteur le reconnait en bondissant dans sa câge, il le salue d'un hennissément joyeux; ce sont là ses plaisifs, il n'a pas d’autres récompenses. À peine son nom est-il insérit sir une des pages brillantes de cette grande histoire, à peine si le jardinier en chef lé protége. Trop heureux encore s'il peut alteindre à l'honneur inespéré de voir son nom ou bien le nom de son jeune fils, ou bien le nom de sa femme , si souvent délaissée pour la science, se rattacher à quelques-uns des fruits qu'il a ramenés de si loin, à quelques fleurs dont il aura doté la patrie? Un tel homme est le paria de la science. Mais tel est le charme de la science, qu’elle efface absolument les humiliations et les dégoüts de tout genre ; elle porte en elle-même sa consolation et son courage, elle se passe de la reconnaissance des hommes , elle se passe de tout, même de la gloire. Ceci vous donne le secret de bien des dévouements obseurs, ceci vous explique bien des luttes ignorées. Voulez-vous cependant, pour que notre juslice soit complète, que nous prenions au hasard la biographie de l'un des naturalistes dont nous parlons ?

M. Milbert, par exemple, mort l'an pässé, sans que pas une voix s'élevât pour lui payer un tribut de reconnaissance et de respect. Peintre, naturaliste, voyageur, correspondant du Muséum d'histoire naturelle de Paris, au Jardin du Roi, Jacques- Gérard Milbert aurait pu attacher son nom aux plus grands travaux et aux plus admirables découvertes de ce temps-ci ; il s'est contenté d'y apporter sa part de zèle et d'utilité. I était ne à Paris le #8 novembre 1766, et de fort bonne heure se révéla l'instinet qui le poussait à étudier l'histoire naturelle dans ses moindres détails. Cette passion naissante pour toutes les belles choses de la création, à commencer par la fleur qui est à la surface, à

finir par le minerai caché dans les entrailles de Ja terre, avait fait tout d'abord du jeune Milbert un dessinateur pratique, comme il en faut pour reproduire, dans toute leur beauté, et sans les embellir, les moindres détails de l'histoire naturelle.

En 1795, il fut nommé professeur de dessin à l’école des Mines: la même année, il fut chargé d'une mission dans les Pyrénées, d'où il devait rapporter tous les sites relatifs à l'exploitation des mines. Déjà les premiers travaux du jeune naturaliste avaient eu assez de retentissement pour que, deux ans plus tard, il füt admis à l'honneur de suivre , dans sa conquête de l'Égypte, le général onaparte. Malheureusement, tout désigné qu’il était pour cette expéditior, Milbert ne put pas partir, et cela a été, depuis, un des grands chagrins de sa vie, quand il se souvenait de tous les beaux échantillons qu'il aurait pu ramasser dans la vieille patrie des Pharaons.

Cependant , pour n'avoir pas suivi le général Bonaparte dans cet Orient à moitié conquis, M. Milbert ne restait pas oisif; il avait été chargé en 1799 de visiter les Alpes, et de s'informer en même temps comment ces hautes montagnes pouvaient être aplanies , et comment, depuis Genève jusqu'à Lyon, le Rhône pouvait devenir navigable. L'année suivante, il Sembarquait pour les terres australes, comme dessinateur en chef de l'expédition, sous les ordres du capitaine Baudin. La route fut longue et semée de périls; mais aussi le voyage fut rempli de découvertes.

De retour en Europe, M. Milbert fut préposé par le ministre à la publication de cet important voyage. On a aussi de lui, mais écrite en entier de sa main, une très-fidèle relation d'un voyage aux iles de France et de Ténériffe, et au cap de Bonne-Espérance. Il écrivait comme il dessinait, d’une main nelte et ferme, simple et vraie avant tout,

En 1845, nous fetrouvons M. Milbert dans les États-Unis d’Amérique.

En 1817, M. Hyde de Neuville, ministre de France aux États- Unis, charge M. Milbert d'un grand travail sur l'histoire naturelle. Ce travail a duré sépt années; et pour avoir une juste idée du zèle, de l'activité, de la patience, du dévouement, du courage de ce savant homme , il faudrait lire le rapport adressé par les professeurs du Jardin des Plantes au ministre de l'intérieur.

« Monseigneur ; disaient-ils, nous avons recu récemment les douze caisses qui composent le cinquante-huitième et dernier envoi de M. Milbert, et nous pouvons maintenant vous parler en détail des travaux de ce naturaliste infatigable. »

En même temps les rapporteurs racontent, non pas sans émotion, avec quel zèle, quelle expérience pleine d'ardeur, M. Milbert a étudié l'immense territoire des États-Unis , ce vasle empire, aussi curieux à étudier par le naturaliste que par le philosophe et par le politique; comment M. Milbert a ramassé çà et là les produits des trois règnes dont il a enrichi le Cabinet du Jardin du Roi ; comment enfin il a complété, avec sa fortune personnelle, les rares subsides que lui accordaient, pour l’accomplissement de cet immense travail, le ministère de l'intérieur et le Muséum.

IL avait choisi New-York comme le centre de ses opérations scientifiques, et de là il a visité le Canada, les lacs supérieurs, les bords de l'Ohio et du Mississipi. A Boston, il fut surpris par la fièvre jaune, et, à demi mort, il trouva, pour lui tendre une main amie, M. de Chevérus lui-même, le saint évêque exilé là, qui est devenu plus tard un des hommes dont l'Église gallicane sera fière à Lout jamais.

M. Milbert a raconté lui-même, dans la Vie du cardinal de Cheverus, quelle était l'hospitalité de ce grand évêque, et, avec son hospitalité, sa modestie, Sa pauvreté, pour ne pas dire sa misère ; et comment, sans lui et sans M. de Valnais, le consul de France, et mademoiselle de Valnais, sa digne fille, lui, Milbert, il serait mort lourdement chargé qu'il était de son nouveat butin à travers l'Amérique du Nord; et notez bien qu'il serait mort à la peine plutôt que de rien ôter de sa noble charge, L'histoire même

en est touchante, et nous ne pouvons pas mieux la raconter que M. Milbert :

« Dans l'été de 1820, je revenais d'explorer les hautes montagnes des États de Vermont et de New-Hampshire; j'étais lourdement chargé des collections d'objets d'histoire naturelle que j'avais recueillis dans cette excursion. Comme je suivais les bords pittoresques du Merimack, je fus rencontré par M. de Cheverus, qui faisait alors une tournée pastorale dans son diocèse. Surpris de mon état de fatigue, ce bon prélat, tout en louant mon zèle pour la science, m'adressa des reproches pleins d'affection ; puis il me dit: — Asseyons-nous ici; montrez-moi vos roches, vos

Page 1