ANTHROPOMORPHES
se refermant, jetté uné pierre dans la coquille, ce qui l'empèche de se fermer, et ensuite il les mange sans crainte, » Il se construit sur les arbres une sorte de hamac, où il se couche chaque soir pour ne se lever qu'avec le soleil,
Lés Indiens lui font la chasse pour le réduire en esclavage et en tirer quelque service domestique. « On les prend, dit Schoutten, aveë des lacs: on les apprivoise, on leur apprend à marcher sur les pieds de derrière et à se servir de leurs mains pour faire certains ouvrages et méme ceux du ménage, comme de rincer les verres, donner à boire, tourner la broche, ete. »
François Leguat dit avoir vu à Java « un singe fort extraordinaire : c'était une femelle; elle était de grande taille et marchait souvent fort droit sur ses pieds de derrière; alors elle cachait d'une de ses mains l'endroit de son corps que la pudeur défend de montrer. Elle avait le visage sans autres poils que les sourcils, et elle ressemblait assez, en général, à ces figures grotesques de Hottentotes que j'ai vues au Cap. Elle faisait fort proprement son lit chaque jour, s'y couchait la tête appuyée sur un oreiller, et se couvrait d'une couverture... Quand elle avait mal à la tête, elle se serrait d’un mouchoir, et c'était un plaisir de la voir äinsi coiffée dans son lit. Je pourrais en raconter diverses autres petites choses qui paraissent extrêmement singülières, mais j'avoue que je ne pouvais pas admirer cela äutant que la multitude, parce que je savais qu'on devait conduire tél animal en Europe pour le montrer par curiosité, et je supposais qu'on l'avait dressé én conséquence. » Il y a ici une chose qui mé paraît plus qué doi teuse, c'est le fait de la pudeur, fait qui à été également avancé par Bontius, médecin à Batavia. Les voyageurs qui ont vu les femmes de la Nouvelle-Zélande, de quelques Îles de la mer du Sud, ete., se montrer sans voile et sans pudeur atix yeux des étrangers, auront de la peine à croire que cetté vertu püisse exister naturellement dans un animal, quand elle manque à des nalions entières.
2e Genre. Le TROGLODYTE ou KIMPÉZEY (Troglodytés, Geort .) forme à lui seul un genre qui se distingue des ofangs par des oreilles beaucoup plus grandes que dans l'homme, et un peu mobiles à sa volonté; par des crêtes sourcilières qui manquent aux premiers, et enfin par ses bras plus courts, n'atteignant pas le bas de la cuisse.
Le Kimpézëx (Troglodites niger, Grorr. Simia troglodytes, Linx. Le Chimpansé, G. Cuv. Le Quimpesé, Lecar. Le Jocko et le Pongo, Burr. Le Quojas Morou et le Satyre d’ Angola, Turr. Le Pygmée, Tysox. Le Pongo, Aupes.).
J'ai fait l'histoire de l'orang-houtan, animal qui ressemble le plus à l'homme par la forme de la tête et le développement du front et du cerveau, mais dont l'intelligence ne l'emporte guère sur célle du chien : je vais faire maintenant celle de l'être qui s’en rapproche le plus par l'intelligence. Les phrénologues remarqueront, en passant, que l'orang a l'angle facial ouvert à soixantecinq degrés, tandis que celui-ci ne l'a qu'à soixante.
Toutes les personnes qui, pour la première fois, ont observé un kimpézèy, ont été frappées de sa grande ressemblance avec l'homme, non-seulement dans ses formes, mais encore dans ses gestes, ses actions, et quelques-unes de ses habitudes, Aussi, les différents noms qu'il a recus sont-ils tous l'expression d’une mème pensée. Là c'est le pongo, mot par lequel les nègres désignent un grand fétiche, une sorte de génie des forêts: ici c'est le cojas morros où quojas morou, qui, dans la langue d'Angola, signifie homme des foréts; dans le Congo, c’est l’enjoko, que Buffon a défiguré, et qui, dans la langue du pays, est l'impératif du verbe se faire : « Enjoko, tais-toi. » On concuit l'origine de ce nom quand on sait que les nègres du Congo croient que si le kimpézèy ne parle pas, c'est qu'il ne le veut pas, dans la crainte qu'on tte le soumette à l'esclavage et qu'on ne le fasse travailler. Mais tons ces mots ne sont que des
épithètes dont on accompagne le véritable nom kimpézèy, sous lèquel il est connu par les naturels de toute la côte de Guinée. Le voyageur Lecat en a fait quimpésé, et G. Cuvier chimpanzé,
I y a peu d'années que tous les habitants de Paris se portaient au Jardin des Plantes pour voir Jacqueline, jeune femelle appartenant à cette espèce, Elle était douce, bonne, caressante même ; elle reconnaissait parfaitement lés gens qui allaient la voir et leur faisait plus de caresses qu'aux autres. Si on la contrariait, elle pleurait à sanglots comme un enfant, se retirait dans un coin de l'appartement et boudait quelques minutes, Mais sa colère enfantine cédait à la plus petite avance d'amitié; alors elle essuyait ses larmes et revenait sans rancune auprès de celui qui l'avait chagrinée. Quoique sa jeunesse fût extrème (elle avait deux ans et demi), son intelligence était déjà fort développée, et j'en citerai deux exemples qui sont extrêmement remarquables à mon avis, et dont j'ai été témoin. Un ami qui m'accompagnait quitta ses gants et les posa sur une table; aussitôt Jacqueline s'en emparä ëb Yotilut les mettre, mais elle ne put en venir à bout parce qu'elle placait à la main droite le gant de la main gauche. On lui onlra sa méprise, et on parvint si bien à la lui faire comprendré, qe depüis élle ne s'est jamais trompée, quoiqu'on l'ait mise souvent à l'épreuve, M. Wérnér, notre meilleur peintre d'histoire naturelle, fut chargé de la dessiner. Jacqueline, fort étonnée dé voit son image se féproduire sous le crayon de cet habile arlisté, voulut aussi dessiner. On lui donna du papier et un crayon; elle s'assit gravement à la table du maitre, et traca avec grande Joie quelques traits informes. Comme elle appuyait de toutes ses forces, la pointe de son crayon cassa, et elle en fut très-contrariée. Pour l’apaiser on le lui tailla , et, corrigée par l'expérience, elle appüya moins.
Elle vit le dessinateur porter le crayon à sa bouche, et elle en lit autant; seulement, au lieu de se contenter de mouiller la pointe, elle ne manquait jamais de la casser avec les dents. Il fut impossible dé l'en empêcher, et ce grave inconvénient mit fin à &es étüdés artistiques. Elle essayait de coudre, comme la femme Qui la gaïdait, mais il lui arrivait chaque fois de se piquer les doigts; alors elle jetait là l'ouvrage, s’élançait sur la corde qu'on lui avait tendue, et se consolait de sa maladresse en faisant quelques cabrioles qui auraient fait pâlir le plus hardi funambule.
Jacqueline avait un chien et un chat qu'elle aimait beaucoup, Elle les gâtait au point de les faire coucher tous deux à côté d'elle, dans son lit, l'un à gauche et l'autre à droite; mais elle sut néanmoins conserver sur eux là supériorité que donne l'intelligence , et, quand elle le jugeait convenable, elle les châtiait sévèrement pour les soumettre à son obéissance ou pour les forcer à vivre entre eux en bons amis.
La pauvre Jacqueline avait Fhabitude de se laver chaque matin le visage et les mains avec de l'eau fraîche; ces aspersions, jointes aix rigueurs d'un climat si différent de celui d'Afrique, lui occasionnèrent probablement la maladie de poitrine dont elle mourut, Jack, l'orang-houtan qu'elle avait remplacé à la ménagerie, ainsi que les kimpézèys qui ont autrefois vécu chez Buffon et chez l'impératrice Joséphine, sont morts de a même maladie. ©
Quoi qu'en disent aujourd'hui les naturalistes qui n'assignent que deux pieds et demi (0,812) de hauteur à cet animal, parce qu'ils n'en ont jamais vu que de très-jeunes, il est certain qu'il aiteint quatre à cinq pieds (1,299 à 1,624) et peut-être davantage, caf sans cela rien de ce que les voyageurs lui attribuent ne serait possible, Lorsque Jacqueline fut prise et amenée à Paris, ellé était fort jeune: cependant sa taille était de deux pieds et demi (0,812) de hauteur, et sa inère la portait encore dans ses bras.
Nous avons vu l'orañg-houtan figurer dans l'histoire d'Alexan dre le Grand : nous verrons le kimpézèy figurer dans celle des Carthaginois, et pour les deux cas nous tirerons une conséquence
semblable, c’est-à-dire qu'alors l'espèce était beaucoup plus nombreuse en individus qu'aujourd'hui, et qu'elle s'avançait sur la côte occidentale de l'Afrique jusqu'au pied de l'Atlas.
Trois cent trente-six ans avant notre ère, les Carihaginois, sous la conduite d'Hannon, abordèrent une île de l'Afrique occidentale. Une immense troupe de singes les observaient, et les Carthaginois, les prenant pour des ennemis, les chargèrent. On emarqua que ces animaux ne tinrent point en rase campagne contre leurs agresseurs, mais qu'ils se sauvèrent avec beaucoup de précipitation sur des rochers, d’où ils se défendirent vaillamment à coups de pierres. On ne parvint à se rendre maître que de trois femelles qui se débattirent avec tant d’acharnement,
» jections, répondit le naturaliste ; en votre faveur je changerai » mon arrangement, et je placerai le singe dans la classe des » hommes. »
En domesticité, le kimpézèy montre la même douceur que l'orang, mais plus d'intelligence. « J'ai vu cet animal, dit Buffon, présenter la main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; je l'ai vu s'asseoir à table , déployer sa serviette, s’en essuyer les lèvres , se servir de la fourchette et de Ja cuiller pour porter à sa bouche, verser lui-même sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu'il y était invité ; aller prendre une tasse et une soucoupe, l'apporter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le
L'Orang-Houtan.
qu'il fut impossible de les garder vivantes. Hannon, qui les prit pour des femmes sauvages et velues, les fit écorcher et rapporta leurs peaux à Carthage. (Hannonis periplus, pag. 77, édit. 1674.) Elles furent déposées dans le temple de Junon, où, deux siècles après, les Romains les trouvèrent encore lors de la conquête de celte ville. I est plus que probable que tout ce que les anciens nons ont transmis sur les satyres, les faunes, les sylvains et autres divinités des bois, tire son origine de l’histoire mal connue de cet animal. La peau de satyre que saint Augustin dit avoir vue à Rome était certainement celle d’un de ces animaux.
Le kimpézèy a le visage plat, basané, nu ainsi que les oreilles, les mains, la poitrine et une partie du ventre. Le reste du corps est couvert de poils rudes, noirs ou bruns, mais clair-semés , excepté sur la tête, où ils sont très-longs et lui forment une chevelure pendante par derrière et sur les côtés. Il marche debout avec beaucoup plus de facilité que l'orang-houtan, parce que les muscles de ses mollets et de ses cuisses sont plus développés, et qu'il a le bassin plus large. On lui compte une paire de côtes de plus qu'à l’homme. Cet animal, qui ne se trouve que sur les côtes du Congo et de la Guinée, a le maintien grave et les mouvements mesurés. Par toutes ces considérations, Brookes, dans son Système d'histoire naturelle, avait mis l’homme dans la classe des singes; le prince royal d'Angleterre lui en ayant fait des reproches assez vifs : « Monseigneur, je me rends à la force de vos ob-
laisser refroidir pour le boire, et tout cela sans autre instigation que les signes ou la parole de son maitre, et souvent de lui-même. Il aimait prodigieusement les bonbons; il buvait du vin, mais en petite quantité, et le laissait volontiers pour du lait, du thé, ou d'autres liqueurs douces. »
Dans son esclavage, le kimpézèy, si on s’en rapporte à tous les voyageurs, peut rendre autant de services qu'un nègre. On a yu à Loango une femelle aller chercher de l’eau dans une cruche, du bois dans la forêt; balayer, faire les lits, tourner la broche, ete., ete. Elle tomba malade, et un chirurgien la saigna, ce qui lui sauva Ja vie. Un an après, ayant gagné une fluxion de poitrine, elle fut de nouveau alitée; lorsqu'elle vit entrer le même chirurgien, elle lui tendit le bras et lui fit signe de Ja saigner.
Un voyageur très-digne de foi, M. de Grandpré, officier dans la marine française, ayant habité Angola pendant deux ans, raconte ce qui suit : «L'intelligence de cet animal est vraiment extraordinaire ; il marche ordinairement debout appuyé sur une branche d'arbre en guise de bâton. Les nègres le redoutent, et ce n'est pas sans raison, car il les maltraite rudement quand il les rencontre, Ils disent que s'il ne parle pas, c’est par paresse. Ils pensent qu'il craint, en se faisant connaitre pour homme, d'être obligé de travailler, mais qu'il pourrait l'un et l'autre s'il le voulait. Ce préjugé est si fort enraciné chez eux, qu'ils lui parlent lorsqu'ils le rencontrent.