‹ Le jardin des plantesChapitre 4 sur 100 · VAN · texte numérisé non relu

VAN

rope, un phoque (Phoca mitrata), dont M. Cuvier lui-même n'avait vu que le crâne, et tant d’autres mammifères de plus de cinquante espèces dont les naturalistes s’inquiétaient beaucoup en ce temps-là.

Il y avait aussi, dans ces envois de M. Milbert, un grand nombre de mammifères conservés dans l’eau-de-vie, plusieurs squelettes les plus curieux, l’elck, le cerf de Virginie.

Quant aux animaux vivants, ils étaient au nombre de quaranteneuf, les didelphes opossum, mâle et femelle, le cougouar de l'Amérique du Nord, l'ours des Apalaches, plusieurs espèces de cerfs de la Louisiane et de la Virginie, l’élan d'Amérique, et sur-

Cabinet d'anatomie comparée.

crustacés, vos végétaux, toutes vos richesses. Vidons ce sac et vos poches aussi; je veux tout voir. Mais je m'aperçus qu’en paraissant examiner avec soin ces productions naturelles qui n’avaient pas même d'intérêt pour lui, il en faisait deux parts, et je lui demandai pourquoi il agissait ainsi. Je fais à chacun notre part, me répondit-il; ce second sac est pour moi; gardez seulement votre portefeuille de dessins, je le veux ainsi, mon cher ami! Nous allons marcher doucement jusqu’à Lowell; de là, par le canal de Middlesex, nous parviendrons sans fatigue jusqu’à Boston. Et, malgré tout ce que je pus faire pour m'y opposer, le bon évêque se chargea d’une partie de mes collections. »

Mais revenons à notre rapport. Outre les collections zoologiques et les dessins sans nombre envoyés par M. Milbert, on peut citer plusieurs animaux presque inconnus au Jardin du Roi, le minck, la moufette, le pekan, dont à peine les naturalistes avaient entendu parler, un loup américain, et il était encore douteux que l'Amérique ait eu des loups semblables à ceux d'Eu-

tout les deux bœufs sauvages, le bison et sa femelle, et il n’a pas tenu à M. Milbert que cet utile et infatigable travailleur de la Haute-Louisiane ne fût naturalisé parmi nous.

Le nombre des oiseaux s'élevait à quatre cents espèces composées de plus de deux mille individus. Pour la première fois, enfin, nous pénétrons dans les secrets infinis de l’ornithologie américaine, et parmi les naturalistes les plus distingués de l’Europe, ce fut à qui complimenterait M. Milbert de n'avoir jamais séparé le mâle de la femelle, et en même temps d’avoir suivi ces brillants échantillons de l’air, dans les nuances diverses de leur plumage ; en effet, ce n’est que par la variété qu’on peut reconnaître l’espèce.

Parmi ces espèces, il y en avait de tout à fait inconnues au Jardin des Plantes ; d’autres qui avaient besoin d’être renouvelées : l'aigle à tête blanche, la buse à queue rousse, l'innombrable famille des pies-grièches, des fauvettes et des gobe-mouches, plusieurs troupiales, et entre autres le mangeur-de-riz, les tétras,

mm —

que Linné a nommés le Tetrao togatus, Tetrao cupido, Tetrao phasianellus, si mal décrits jusqu'alors, qu'on les regardait comme une seule et même espèce, malgré Linné.

La mer et les fleuves n'avaient pas été exploités avec moins de bonheur que la terre ferme : les poissons, les coquillages , les tortues. Sur deux mille deux cents poissons envoyés par M. Milbert, plus de la moitié était même inconnue à Cuvier. Dans ces envois, on remarquait surtout deux requins, chacun d’une espèce nouvelle , une raie de sept pieds de large et d’un genre à part, les esturgeons du Saint-Laurent, du lac Ontario et du lac Champlain, de six pieds de longueur , les limandes, saumons, bro-

tout la sirène lacertine et les agames et les geckos que contiennent les deux Amériques. Dans les coquilles de M. Milbert, on a surtout remarqué des coquilles d'eau douce, peu étudiées avant lui, et dont il a rapporté plus de trente espèces nouvelles. Des insectes, il en a rapporté quatre cents espèces dont plusieurs sont nouvelles; rien de plus beau que ses papillons de toute couleur; pas un ordre d'insectes n'a été oublié dans cette admirable ré— colte de tout ce qui bruit, de tout ce qui rampe, de tout ce qui bourdonne, de tout ce qui voltige et resplendit dans les savanes

Le règne végétal n'a pas été plus négligé que les deux autres. M. Milbert aimait les plantes vivantes, comme il aimait les ani-

Entrée de la vallée suisse.

chets, et enfin plusieurs poissons vivants qui devaient être jetés dans la rade du Havre et dans la Seine pour y perpétuer l'espèce ; car c'était là un voyageur philosophe qui trouvait plus d'utilité à un être vivant qu’à dix repliles empaillés. Malheureusement des gelées très-rudes ont fait périr les poissons de M. Milbert.

Parmi les oiseaux vivants qu'il avait envoyés et qui sont encore aujourd'hui l'ornement du Jardin des Plantes, n'oublions pas le vautour brun de la Caroline du Sud, l'aigle chasseur des monts Alleghanys, l'aigle à tête blanche des bords de l'Hudson, l'aigle de Terre-Neuve, celui des montagnes de Pensylvanie, et nombre de gélinottes, de cailles, de canards sauvages, tout le terrible ou friand plumage dont il est parlé d'une facon si confuse dans les histoires des chasseurs du nouveau monde.

Comme aussi l'intrépide naturaliste, pour être complet, et malgré sa répugnance à ramasser tant de bêtes inutiles, affreux chaînons de cette grande chaîne où tout se tient, n'avait oublié ni les lézards, ni les’ cent cinquante espèces de reptiles, ni sur-

maux vivants : il avait grand soin de ses herbiers, où il entassait toutes sortes de fleurs desséchées. Mais quand, avec la plante, il pouvait envoyer la graine; quand, au lieu du cadavre desséché de la fleur, il pouvait envoyer son âme, il était bien heureux et bien fier.

L'herbier lui faisait l'effet d'un vaste cimetière où reposent toutes sortes de poussières; mais un beau petit arbre bien vigoureux, une fleur dans sa racine, un fruit qui rrive en germe d'Amérique, et qu'avec un peu de bonne volonté le soleil de la France va mûrir, c’étaient pour lui autant de conquêtes d'un prix inestimable. Comme il les étudiait sur leur terre natale, ces jeunes plantes, l'espoir de l'avenir! il savait à merveille quelle zone leur pourrait convenir, sur quel sol ce chêne pouvait devenir un chène , sous quel air cette rose pouvait fleurir ; il s'inquiétait avec une sollicitude toute paternelle des érables, des peupliers, des noyers, des châtaigniers, de toutes les épines qui fleurissent au printemps, et il les envoyait en Europe avec toutes sortes d'indi-

cations qu'il fallait suivre si on voulait voir l'arbuste prospérer et grandir,

A défaut de nouveaux fruits, il envoyait des bois nouveaux; il allait chercher jusque dans les sols limoneux , dans les sables et même sur Îes hautes montagnes, dans les fentes des rochers, les pins, les cèdres , les genévriers, les mélèzes, les sapins, les cyprès. C'est lui qui nous a envoyé le cyprès chauve, un arbre utile, s’il en fut. Vous le plantez dans la tourbe au milieu de l’eau, et ses feuilles qui tombent, le détrilus de ses racines et de son jeune bois, ont bientôt composé autour de l'arbre une véritable terre végétale.

Nous lui devons aussi un chanvre nouveau, une paille plus belle que la plus belle paille d'Italie, une espèce de patate qui se rencontre à cette heure dans tous les jardins. Si M. Milbert n'avait enrichi que des herbiers, il n'aurait droit qu'à l'éloge des savants; mais il nous a donné des fleurs qui fleurissent à tous les printemps, des arbres qui portent des fruits et de l'ombre, il a droit à la reconnaissance de tous.

Dans le règne minéral, le savant naturaliste n’a pas été moins heureux ; il a envoyé par fragments des échantillons de l'Amérique tout entière, des minéraux inconnus, des espèces nouvelles, des roches merveilleuses, plus de sept cents échantillons de roche : vous pouvez suivre, grâce à lui, dans leurs minéraux divers, la chaîne des Alleghanys, les plages orientales qui bordent l'Océan , les bords du fleuve Saint-Laurent, de l'Hudson et du Potamack, les lacs Huron, Champlain, Erié, Ontario ; il a ramassé un grand nombre de débris organiques fossiles recueillis à la surface de ces vieux terrains calcaires qui constituent l'immense plateau où l'Ohio, le Mississipi et le Saint-Laurent prennent naissance ; ainsi, grâce à lui, les géologues ont pu comparer la constitution du sol des Etats-Unis avec celle des autres parties de l'ancien et du nouveau continent qui nous sont connues.

Au total, les collections de M. Milbert dépassent huit mille échantillons de tout genre recueillis dans tous les règnes.

Ce rapport sur l'excellent et infatigable voyageut est confirmé par une parole authentique de M. Cuvier lui-même : « M. Milbert surtout, dit M. Cuvier, artiste distingué, a mis dans ses recherches une persévérance inouïe, et expédié plus de soixante envois ; sans avoir été d'abord un naturaliste de profession, c’est un dés hommes à qui l'histoire naturelle devra le plus de reconnais= sance. »

Quand il eut accompli cette longue et difficile mission, M. Milbert partit pour la France, accompagné de M. de Cheverus, qui, lui aussi, rentrait dans sa patrie après avoir accompli de difficiles devoirs.

Ils étaient déjà arrivés en vue des côtes, lorsque la tempête menaca de briser le navire qui les portait ; on eût dit que la voix du saint prélat imposait silence à l'orage, le navire fut jeté à la côte, mais personne ne périt. De cette communauté de dangers entre le savant et le saint prélat devait naître une amitié qui n’a été interrompue que par la mort du cardinal-archevêque de Bordeaux.

Telle a été cette vie si honorable et si remplie, utile entre toutes et si modeste, que les savants seuls ont entendu parler de M. Milbert.

Il n’est pas juste que de pareils hommes sortent de ce monde sans qu'au moins après eux une voix s'élève pour dire à tous ce qu'ils ont été et quels services ils ont rendus,

Au surplus, ces injustices de la reconnaissance publique deviennent de plus en plus rares; la conscience publique s'inquiète de tout ce qui se fait d'utile de nos jours, et un sentiment de juste reconnaissance est toujours prêt à rémunérer ces modestes travaux. Voyez ce qui vient de se passer tout récemment en pleine Académie des sciences, au sujet des collections rapportées par l'expéditionde l'Astrolabe et de la Zélée, commandée par le contre-amiral Dumont-d'Urville? La grande serre du Jardin des

Plantes suflirait à peine pour contenir tout ce qui a été recueilli sur tous les points du globe, pendant deux ou trois ans de navigation. Les princes, les ministres, les hommes les plus distingués de la capitale ont afflué pendant plusieurs semaines dans cette enceinte si merveilleusement remplie; chacun a pu admirer ces étranges productions des plus lointaines contrées, et s'enorgueillir, avec ceux qui les avaient rassemblées, de ce surcroît de richesses pour les galeries du Muséum. La collection de têtes humaines, rapportée par le docteur Dumoutier, a surtout excité l'attention des savants, des philosophes et des moralistes. Cuvier avait rassemblé, avec des peines infinies, un certain nombre de crânes appartenant aux principales races, et lon admirait ce complément indispensable des travaux de Camper, de Buffon, de Sæmmering, de Pallas, de Blumenbach. C’étaient les premiers échantillons du Muséum humain; car, il faut bien en convenir, le roi du monde créé, ce vase d'élection où fut déposé le germe de la suprême intelligence, l'homme, qui porte sur son front le signe d’une origine céleste, tient par tant de liens à l’ensemble du règne animal, qu'il ne peut en être séparé qu’en vertu d'une abstraction psychologique. Et, pour obéir à la loi commune qui veut des perfectionnements gradués et successifs, l'espèce humaine présente un certain nombre de races qui semblait indiquer le progrès, et marquer de nombreux degrés entre les peuplades grossières de l'Océanie et les plus nobles types de la race caucasique. Une semblable étude, qui se fait en quelque sorte à nos propres dépens, qui nous assimile aux espèces animales si rigouréusément classées, est un acte de haute raison, d'humilité glorieuse; c'est une autopsie qui n'est permise qu'à nous, qu'à notre siècle, et qui couronne dignement le vaste édifice élevé par les temps modérnes à l'éternel honneur des sciences naturelles.

Tous les nävigateurs avaient signalé l'existence de races dislinctés répandues par groupes dans les diverses parties du globe. La conformation générale de la tête ne pouvait être le simple résultat de causes accidentelles, et il fallait admettre une différence radicale, primitive, entre le Cafre et le Français, entre les peatx rouges de l'Amérique du Nord et les habitants du Céleste Empire, entre les Malais et les peuplades de la Nouvelle-Hollande, La grande question d'une origine unique, soumise aux lumières de l'expérience, a parü se compliquer de difficultés sérieuses, et l’orthodoxie de nos anatomistes ne s’est pas contentée d'admettre les races japétiques et sémitiques. Mais si les plus nobles esprits ont élabli sûr de solides preuves une concordance entière entre la géologie et le premier livre de la Genèse, nul doute qu'on parviendra à trouver le lien qui unit chacune de ces familles humaines éparses sur la surface du globe, et à montrer l’étroite parenté qui existe entre ces enfants perfectionnés ou dégénérés d'un même père.

M. Dumoutier a rendu un immense service à la science de l’homme en réunissant plus de cinquante têtes modelées sur l'individu vivant, coloriées de la manière la plus exacte et conservant l'identité des physionomies. Il ne s’agit pas ici de crânes, déjà fort précieux sans doute, mais enfin n'offrant à l'œil qu'une forme dépourvue de ses enveloppes et de ses caractères les plus saisissants; ce sont des Lètes pleines de vie, reflétant les passions brutales du sauvage hébété, l'astuce du bipède affamé qui cherche sa proie, la ruse cruelle de l'anthropophage qui a soif de votre sang; c'est l’homme enfin tel qu'il se présente à l'observateur, alors qu'il s'abandonne sans frein à ses appétits grossiers. Et quelle patience, quelle persuasion n’a-t-il pas fallu déployer pour obtenir de ces barbares l'étrange faveur que l’on attendait d'eux! Modeler une tête vivante! Mais savez-vous que les plus civilisés de nos compatriotes consentiraient à peine à se laisser ensevelir dans une masse de plâtre délayé; mais savez-vous que celle sorte d'enterrement exige, comme condition préalable, le sacrifice de la chevelure, ou, tout au moins, une préparation presque aussi désagréable ! Et lorsqu'on songe aux obstacles de

es = di NÉS dé toute espèce que M. Dumoutier a dû rencontrer dans l’accomplissement de cette singulière entreprisé, on ne saurait se lasser d'admirer les résultats obtenus, et l’on s'associe pleinement aux éloges et aux récompenses qui lui ont été décernés. 1

Et les coquilles avec les animaux vivants où conserves dans l'alcool , et les insectes les plus étranges, et les oiseaux , et les poissons! C’est un monde toujours nouveau qui vient augmenter notre monde connu: c’est une population toujours croissante, et dont on s'applaudit comme pourrait le faire un souverain qui, placé à la tête d'une grande nation, se trouverait chaque année plus riche, plus puissant d'un million d'âmes. Les derniers travaux de Lacépède et de Cuvier sur les poissons constataient l'existence de cinq ou six mille espèces, et aujourd'hui M. Valenciennes en compte plus de douze mille. Fabricius, Latreille et les derniers entomologistes, ne possédaient pas plus de vingt mille espèces d'insectes, et aujourd'hui M. Audouin , qu'une mort prématurée vient d'enlever à ses travaux, M. Milne Edwards, ont plus que doublé ce nombre, et le baron Dejean possède dans son cabinet près de vingt mille coléoptères. Que dirai-je des oiseaux, ces joyeux habitants de Pair, qui chaque année sont obligés de serrer leurs rangs, déjà si pressés, pour faire place aux nouveaux venus, et qui se rangent si admirablement dans les familles instituées par Buffon, Vieillot, Duméril, Temminck et Latham® Chaque nouvelle expédition rapporte des espèces inconnues, des papillons qu'on prendrait pour des oiseaux, des oiseaux qui ressemblent à des papillons, et ces merveilles d'une création inépuisable, ces conquêtes de la science brillent aux yeux de tout le monde dans ces galeries que l’on doit agrandir sans cesse.

Vous voyez done que celte institution des voyageurs du Jardin des Plantes qui produit avec si peu de bruit de pareils hommes et de pareils dévouements, est une de ces nobles institutions qui annoncent et qui prouvent les grands peuples. Elle a fait de ces quelques arpents de terre perdus dans un des faubourgs de Paris, comme un vaste et puissant royaume qui envoie ses ambassadeurs dans toutes les parties de l'Europe : ambassadeurs triomphants et glorieux cette fois, que rien ne saurait arrêter, ni les flottes chargées de canons, ni les forteresses armées, ni les guerres de peuple à peuple, ni les déserts, ni les fleuves débordés, ni les vallons, niles montagnes. Qui qué vous soyez, nations armées pour la guerre, laissez-les passer, ces ambassadeurs du printemps et de l'automne, ces représentants parifiques de Pomone et de Flore, ces Talleyrands modernes et passionnés de toutes les beautés naturelles; laissez-les passer, car on n'en veut ni à vos frontières, ni à vos rivages, ni à vos chartes, ni à vos despotes; tout au plus veut-on ramasser quelques poissons dans vos fleuves, deux ou trois coquilles sur les bords de vos mers, quelques graminées inconnues sur le sommet de vos montagnes, un bouton dans vos jardins, un pepin dans vos vergers, un oiseau qui chante sur la branche de vos arbres en fleurs. Voilà tout ce qu'ils demandent, les envoyés du noble jardin ; et comme échange naturel de cette modeste récolte dans vos plantations, dans vos bruyères, dans vos rochers, dans vos sables, dans les tanières de vos lions et de vos tigres, ils vous apporteront nos plus belles fleurs, nos plus beaux arbres, les fruits les plus savoureux, les graines les plus fertiles, leurs animaux les plus fidèles, les oiseaux les plus chanteurs. Aussi telle est la force toute-puissante de la paix et de la bonté parmi les hommes, telle est l'attraction inévitable de cette chose divine, appelée la bienveillance, que, seuls dans ce monde, les ambassadeurs du Muséum sont assurés, même parmi les peuples les plus féroces, de rencontrer les plus tendres sympathies. Le missionnaire lui-même , qui porte l'Évangile dans sa robe noire, comme ce Romain qui portait la paix ou la guerre dans le pli de son manteau, le missionnaire lui-même n'est pas autant le bienvenu que ces missionnaires de la science, tous chargés de ces opulentes corbeilles. Par une espèce de trans-

action tacite qui n'est inscrite dans aucun de nos traités intetnationaux, il a été convenu qu'en tous temps, en tous lieux, à toute heure de la paix ou de la guerre universelle, passerait le commis voyageur du Jardin des Plantes. Il est neutre, ou, pour mieux dire, il appartient à la civilisation tout entière; il peut crier, lui aussi, à chaque obstacle du chémin, son Civis sum romanus ! inviolable et sacré. Non-seulement il a droit d'asile, mais encore il a le droit de cueillir et de ramasser tout ce qui se rencontre en Son chemin; chaque plante tombée du sein de Dieu, fécondée par la rosée, mürie par le soleil, chaque animal vivant ou mort, appartient de droit à ce conquérant pacifique. On irait, mais en vain, dans les annales de toutes les sociétés humaines pour rencontrer une inslilution égale à celle-là, et notez bien qu'elle s’est faite par la force des choses, qu'elle existe indépendamment de tout ce qui est l'autorité et la puissance, comme vivent, en fin de compte, toutes les choses humaines qui reposent sur l'ulilité et sur le dévouement.

Il est bien entendu que cette noble mission , à travers les forêts, les plantes, les océans et les déserts de ce monde, devait avoir ses martyrs. La vie n'a lé donnée à l'homme que pour Ja pouvoir sacriliér, comme on donte une dernière preuve d'obcissance et de respect à ses éspérances et à ses convictions. Tel s’est fait tuer à Austerlitz, à Wagram, à Waterloo, pour avoir son nom écrit dans le bulletin impérial, qui ne comprendrait pas que, pour compléter son herbier, un jeune savant de trente ans aille chercher la peste et la mort sur les montagnes de l'Himalaya. Celui-ci veut bien prendre à lui seul toute une batterie de canons qui tonnént; mais il fuirait épouvanté s'il lui fallait aller dérober dans son antre les petits d'un ligre et de sa femelle. Dieu merci! de quelque genre que soit la gloire que l’on cherche, c’est toujours la gloire. Christophe Colomb n'a pas été plus heureux et plus fier quand il eut découvert un nouveau monde, que le fut Cuvier, lorsqu'il eut retrouvé, dans les débris de la création, quelques-uns des animaux que le premier déluge croyait avoir emportés avec lui. Le savatit Tournefort s’estime tout autant pour avoir donné son nom à des plantes sans baptème, qu'Herschel lui-même pour avoir imposé son nom à une comète errante dans les espaces du ciel, C'est là un des charmes de la science ; il n'y à pas une science si pelile qu'elle soit, et si restreinte, qui n'ait son immensilé et sa grandeur. Ne vous étonnez donc pas que le Jardin des Plantes ait porté plus d'une fois le deuil de ses missionnaires les plus intrépides: M. de Godefroy, mort à Manille dans une émeute; M. Havet, mort à Madagascar, épuisé de fatigues, et enfin un homme sur lequel nous vous devons quelques détails, un jeune et intrépide naturaliste qui était en même temps un grand écrivain, l'honneur impérissable du Jardin des Plantes, mort au bout du monde, mort à trente ans, mort entouré d’estime, de pitié et de regrets, mort loin de son père, loin de ses amis et de la gloire, j'ai nommé Victor Jacquemont. En 18929, M. Victor Jacquemont était, comme la plupart des jeunes gens de quelque valeur sous la restauration (elle s'est perdue pour ne pas les avoir reconnus), un jeune homme sans emploi et sans fortune , mais plein de zèle, plein de courage, savant comme un vieillard, ardent comme un jeune homme, intrépide comme un soldat; quelquefois même c'était un poëte, poële à ses heures, quand il avait le temps. Son oïisiveté pesait à ce jeune homme ; il sentait en lui-même ce quelque chose là qui poussait André Chénier. Le Jardin des Plantes s'empata de Jacquemont. On lui donna pour commencer l'exploitation scientifique de l'Inde anglaise ; les appointements étaient des plus médiocres. Le Jardin des Plantes, lui aussi, tout comme saint Paul, ne promet guère à ses apôtres que le vêtement et la nourriture, viclum el veslitum. Jacquemont s'embarqua à Brest, au mois de septembre 1898; il allait si loin, que, tout hardi qu'il était, il avait peine à regarder en face le but de son voyage. Tous les voyages autour du monde se ressemblent ; c'est toujours la mer, ce sont les mémés îles,

toujours l'Espagne , le pic de Ténériffe, la ligne qu'il faut passer avec de folles cérémonies ; toujours le Brésil habité par une centaine de vicomtes et de marquis, par quelques milliers de fripons à peu près blancs, par un nombre effroyable d'esclaves à peu près nus; arrivent ensuite Bourbon, Pondichéry, Cayenne, toutes sortes d'histoires toutes faites. Il faut avoir bien de l'imagination et de l'esprit pour trouver à dire quelque chose de nouveau à propos de ces parages parcourus si souvent, et par des hommes si divers. A la fin donc voici Victor Jacquemont en Asie, le voilà en présence de lord Bentinck, cet homme qui, sur le trône du Grand Mogol, agit et pense comme un quaker de Pensylvanie. Là commence l'œuvre de notre voyageur; il apprend la langue persane,

sortes d'empressements et de respects ce noble dévouement à la science. Ainsi toutes les routes lui furent ouvertes, mais quelles routes difficiles ! Il fallait passer sous l'équateur pour vivre parmi les neiges éternelles, dans une hutte enfumée ; il fallait voyager tout seul, presque sans escorte, couché sous une tente brülante à midi, glaciale le soir, s'arrêter à chaque pas pour ramasser des herbes et des pierres, et, ce qui est le plus triste, n'être pas soutenu par l'enthousiasme, ce frêle soutien qui vous porte un instant dans le ciel, pour vous rejeter tout moulu et tout brisé sur la terre. Bien plus, il fallait commander le silence à la poésie, remplacer l'imagination par la science, contempler le monde, non pas en acteur passionné, mais en spectateur critique et dé-

Intérieur des Galeries d'Histoire naturelle.

il étudie dans son vaste ensemble le jardin botanique de Calcutta, tous les végétaux de l'Inde anglaise, préparant ainsi à loisir cette expédition dont la fin devait être si funeste. C’est ainsi qu'en six semaines il fit une connaissance honnête, sinon complète, avec le mullam sine nomine plebem de la végétation indienne. Tout d'abord la cour de lord William Bentinck, tous ces Anglais efféminés de l'Orient, ces usurpateurs souverains du royaume du Grand Mogol, ne comprenaient rien à la vocation de ce grand fluet de Parisien , en habit étriqué et brülé par l’eau de mer, qui venait de si loin pour s’évertuer sur les herbes, les pierres et les bêtes de leur pays. Ces Anglais qui ne marchent que suivis d'une armée de serviteurs, ces colonels à 52,000 fr. d’appointements par année, ne se rendaient pas bien compte de la profession de Jacquemont, de son titre, de la misérable simplicité de son appareil ambulant. Mais cependant, rien qu’à le voir et à l'entendre, on eut compris bien vite la haute portée de ce jeune homme. Chacun lui tendit une main favorable, lord William Bentinck l’adopta conime son fils; ce fut à qui reconnaîtrait par toutes

sinléressé de ces scènes diverses: telle était la tâche de Jacquemont, tâche stérile, mais ulile; la science devait profiter de toutes les douces joies que le voyageur allait perdre. Le sangfroid de cet homme, déjà épuisé, devait rejaillir sur les observations de cet ingénieux esprit. 11 aura beaucoup moins d'admiration pour la chaine centrale de l'Himalaya, mais en revanche il poussera beaucoup plus loin ses belles recherches géologiques ; ilira, non pas s'extasier devant la haute vallée du Sutlege, mais il passera six mois d'étude et de travail dans ces sites élevés de dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, mais il composera à loisir ses collections d'histoire naturelle, mais il laissera des Lraces éternelles de son passage dans ces déserts, où n'est pas arrivé encore un seul homme de son métier. Ce qui fait le charme du voyage de Jacquemont, Dieu nous pardonne si nous blasphémons ! c’est l'absence de toute espèce d'enthousiasme; cela ne ressemble en rien à l'émotion intérieure de M. de Chateaubriand dans Athènes, dans Jérusalem, non plus qu'à cette admirable description du nouveau monde; c’est en revanche une ironie

ie ———————…—…—…—…—…—…—"—…—…—…—…—…—…—…————…—…—…—……— ——— ———————————————

fine, gracieuse, légère, amicale; le causeur et le savant s'y montrent à la fois dans leur plus aimable négligé. Même dans les montagnes de l'Himalaya, ce jeune homme se souvient de Paris, de l'atticisme parisien, de la conversation parisienne ; l'isolement lui pèse sans l’accabler; perdu si loin de son pays, perdu dans les déserts glacés des plus hautes montagnes du monde, il ne songe même pas à se défendre contre l'ennui; l'ennui ne peut rien contre une âme ainsi trempée; il obéit nettement, franchement à la destinée qu'il s’est faite, il est calme parce qu'il est fort: il ne s'occupe pas si entièrement des arbrisseaux et des plantes qu'il n'ait un coup d'œil pour cette France

pas ravagé par la multitude, pourvu que sa modeste pension lui soit conservée, pourvu qu'il puisse revenir quelque jour! En attendant, il cueille des fleurs pour sa cousine, une anémone parmi les neiges de la source du Gumna, une primevère dans les alpes du Thibet, fleurissant le long d'un sentier couvert de neige à une hauteur supérieure à celle du Mont-Blanc; et encore plus haut que la primevère, une simple violette! Ce sont là ses conquêtes, la révolution de juillet n’en a pas tant conquis.

Rien n’est aimable à voir et à suivre comme ce jeune homme, parcourant d'un pas ferme et d'une âme forte les positions les plus difficiles et les plus curieuses de l'Asie. Dans ces tristes

L'étable de la girafe dans la grande rotonde de l'éléphant.

qu'il a laissée toute remplie d’agitations et d’inquiétudes. Que fait-on là-bas? que dit-on? comment se gouvernent ces intérêts et ces passions qui menaçaient d’envahir l'Europe et le monde? Où en est la Grèce, où en est Alger, où en est l'Angleterre? A toutes les questions qu'il s'adresse lui-même au fond de ces déserts , la France répond par la révolution de juillet. Il lit dans la Gazette de Calcuttales mêmes mots anglais qui, à cinquante ans de distance, avaient déjà réveillé M. de Chateaubriand dans ses déserts : The neio french revolution, avec cette différence cependant que M. de Chateaubriand le gentilhomme, apprenant que son roi va être mis à mort, abandonne tout d’un coup cette sécurité brillante et charmante des déserts américains, pour se rejeter dans les tempêtes et dans le sang de la France, pendant que le sceptique Jacquemont , après avoir écouté de loin le grand bruit des trois jours , s'enfonce de plus belle dans les déserts et dans la science. Que lui importe, en effet, la new french revolution! que lui importe ce vieux roi qui s’en va loin du trône qu'il n’a pas su défendre , pourvu seulement que le Jardin des Plantes ne soit

royaumes de la force matérielle, où le mot de justice est à peine connu, cet homme seul et pauvre se fait respecter par l'unique ascendant de ses lumières et de son bon droit. Les voleurs qu'ilrencontre en son chemin, il les tient en arrêt par la toute-puissance de son regard ; les plus affreux despotes de l'Orient, il les dompte, et quand ils sont vaincus, il les force à lui apporter même leur respect, que dis-je? même leur argent. C’est ainsi qu'il a passé par le royaume de Lahore, et qu'il a fait de Runjet-Sing, le roi soupçonneux de ces contrées, une espèce d'esclave obéissant et dévoué. C’est une histoire des plus curieuses; elle est racontée avec beaucoup de verve, d'esprit et de bonne humeur. Notez bien que ceci se passait, pour ainsi dire , au moment où il n’était question que de l'Orient en poésie; c'était le temps où on lisait encore les Orientales, c'était le temps où M. de Lamartiné allait partir pour retrouver dans la terre sainte les traces de M. de Chateaubriand. Victor Jacquemont faisait encore mieux que le grand poëte , il allait dans des pays inconnus, et ces pays inconnus il les étudiait, non-seulement dans leurs ruines, mais

a " "TT

encore dans le plus petit fragment de leurs montagnes, dans la plus imperceptible fleur de leurs jardins, C'est là, au reste, le beau moment de la vie de Jacquemont ; jamais les vives puissances de son esprit n'ont jeté au loin plus d'éclat et plus de grandeur. Si nous pouvons juger la science de cet homme par sa prévoyance polilique, on ne saurait trop admirer l'une et l’autre, De si loin il juge à merveille les hommes et les choses de la révolution de juillet ; il s'étonne de voir ces hommes si vieux se méler à des choses si nouvelles. Quels regrets! quand on pense que peu à peu la mort arrive, qu'elle va le surprendre au milieu de ses travaux commencés, que le climat funeste étend peu à peu son horrible influence autour de ce savant et malheureux jeune homme! Cependant il fant obéir à la nécessité. Tout à coup Jacquemont, si bien portant la veille, se sent pris par de sourdes douleurs. Comme il était tant soit peu médecin , il voulut résister et se défendre : le mal résista au médecin et au malade réunis. Jacquemont voulait vivre, la vie pour lui était si belle, il avait si grande envie de revoir son père, eL son frère, et ses amis, et cette France qu'il aimait ! Vains efforts ! vaine espérance! il faut mourir, il faut ne plus revoir personne; il faut mourir seul. Il avait pris son mal dans les forèts empestées de l’île de Salsette, à l’ardeur du soleil, dans la saison la plus malsaine. À peine suton qu'il était malade, que l'hospitalité la plus empressée s'empara de Jacquemont. Sa maladie dura trente jours, la souffrance fut horrible, la raison resta nette et forte jusqu'à la fin. « Ma fin, disait-il à son frère, est douce et tranquille. Si tu étais là assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'âme brisée, et je ne verrais pas venir la mort avec celle résignation et cette sérénité. Console-toi, console notre père, consolez-vous mutuellement, mes amis.

» Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire , il faut vous dire adieu ! adieu! Oh! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! Adieu! pour la dernière fois!

» Étendu sur le dos, je ne puis écrire qu'avec un crayon. De peur que ces caractères ne s'effacent, l'excellent M. Nicol copiera celte lettre à la plume, afin que je sois sûr que tu puisses lire mes dernières pensées. »

Tel est l'homme que l'histoire naturelle a perdu à l'instant même où cet homme allait arriver à toute sa valeur. Jacquemont appartient donc à l'histoire du Jardin des Plantes par toules sortes de travaux utiles, par toutes sortes de regrets, d’espérances décues et de souvenirs éternels. Deux hommes nous restent dont il fäut parler, et dont à coup sûr nous n'essaierons pas de raconter les travaux et la gloire, tant cette entreprise-là serait au-dessus de nos forces. Ces deux hommés, l'honneur de la science, vous les avez déjà nommés, c’est M. Geoffroy Saint- Hilaire et Cuvier. La lutte mémorable dont Buffon et Linné avaient donné l'exemple au milieu du dix-huitième siècle, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier l'ont reproduite de-nos jours ; l'un et l'autre, ils sont les chefs respectés de deux écoles opposées. L'un se contente de classer et de décrire, l’autre va plus loin, il s'occupe avant tout des rapports et des causes secondes de l'humanité; celui-ci marche à la tête d'une foule immense de zoologistes, celui-là ne vient qu'à la suite de Buffon ; l’un a pris pour sa devise ces trois mots célèbres: Classer, décrire et nommer, l'autre veut être avant tout un inventeur, Le premier a adopté l'œuvre de Linné, en la perfectionnant, le second a rerfectionné l'œuvre de Buffon en l’agrandissant; ils résument à eux deux toute la science : son passé, son présent, son avenir. Ces deux hommes très-grands sans doute l'un et l’autre sont deux enfants du Muséum. En 1794, Geoffroy Saint-Hilaire était professeur de zoologie au Muséum d'histoire naturelle, il travaillait lentement à cette gloire qui est devenue la nôtre. I recut un jour une lettre d’un homme inconnu qui devait être un grand naturaliste, Il écrit à cet homme : Venez. Cet homme arrive, Geoffroy Saint-Hilaire partage avec lui ses livres, sa science, sa maison,

ses travaux; ce nouyeau venu s'appelait Georges Cuvier. D'autres que nous raconteront les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, qui a trouvé un digne successeur dans son fils Isidore. Quant à Georges Cuvier, le choléra l'a emporté au milieu de Paris, comme il a emporté Victor Jacquemont au milieu de l'Inde anglaise. Nous avons suivi le noble cercueil de Cuvier, et nous avons pu juger de ce que pouyait être la douleur d'une grande nation. Génie égal au génie d'Aristote, homme qui savait toutes choses, esprit infatigable, cet homme a retrouvé l’histoire de la création, qui s'était perdue, Il est venu en aide à l'histoire de l'anatomie comparée , et il en a fait la plus belle des grandes sciences; il a donné un nouveau caractère à tous les genres qu'il a cultivés. Dans ses leçons éloquentes entre toutes, l'histoire des sciences est devenue l'histoire de l'esprit humain. « J'ai voulu mettre l'esprit humain à l'expérience, » disait-il. C’est lui qui a créé l'enseignement de l'anatomie comparée au Jardin des Plantes, e’est Jui qui a fait au Collége de France , d’une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences. Voulez-vous sa= voir sa biographie, elle est dans toutes les mémoires. Il est né le 25 août 4769 à Montbéliard , une ville devenue francaise. Son père était pauvre, sa mère ctait belle et d'un grand esprit, et de bonne heure elle apprit à son fils à aimer l'histoire, la littérature, les beaux-arts, la curiosité de toutes choses. Le premier livre qu'il lut avec admiration, ce fut l'Histoire naturelle de Buffon, et, avec l'Histoire naturelle, le Système de la Nature de Linné; mais que lui importent les livres? la mer et la terre, voilà ses grands livres : voilà le livre qu'il lit la nuit et le jour. Ainsi il arriva à Paris tout armé de science et d'observations, ainsi il eutra au Jardin des Plantes en 1802; il était secrétaire de l’Institut en 1805; en 1808, il était membre du conseil de l'Université. Il suffisait à tous ces travaux si divers; en même temps il créait au Muséum des collections si belles, « qu'il ne croyait pas, disait-il, avoir été moins utile à la France par ses collections seules que par tous ses autres ouvrages. » La vie de cet homme est si remplie, qu'elle fait peur. Chaque heure de la journée avait son travail marqué, chaque travail avait son cabinet qui lui était destiné; il passait sans transition aucune d'un travail à un autre. Il eût été impossible de retrouver dans la première minute de l'heure suivante l'homme de l'heure qui venait de s’écouler,

Le Muséum d'histoire naturelle de Paris n'est pas seulement le premier, le plus beau, le plus riche de tous les établissements de ce genre, il en est encore, et cela vaut mieux, le plus noble, le plus libéral. Ouvert au public plusieurs fois par semaine, il l’est toujours aux personnes Studieuses qui veulent feuilleter le grand livre de la nature. Nulle part au monde on ne trouve un tel concours de richesses, et nulle part ces richesses ne sont plus accessibles à tous. La courtoisie francaise ne fait acception de personne : les pièces les plus rares, les échantillons les plus pré— cieux, les catalogues les plus laborieusement achevés, sont tenus à la disposition de quiconque en a besoin; Anglais, Allemands, Russes, Italiens, Américains, tous sont accueillis à ce vaste banquet scientifique, et tous en sortent pleins de gratitude pour cette hospitalité royale. C’est que la France est grande et généreuse, c’est qu'elle ne connait pas cet égoïsme étroit qui entasse des richesses inutiles et qui refuse la lumière à ceux qui viennent s'asseoir à son foyer; c'est qu'elle comprend la véritable fraternilé des nations et qu'elle sent bien que la science ne peut être ni parquée comme les peuples, ni limitée comme les empires. Il s’agit ici du domaine de la nature, des droits et des besoins de l'humanité tout entière ; il y aurait crime à refuser la libre communication de ces trésors qui peuvent être utiles à l'espèce humaine.

Allez donc visiter le Jardin du Roi, entrez dans cette nouvelle galerie de minéralogie qui ressemble pour la dimension aux plus vastes cathédrales, jetez un coup d'œil sur ces armoires qui contiennent des fragments de toutes les montagnes, des échantillons

de toutes les terres, des minéraux “arrachés aux entrailles brûlantes de notre globe. Examinez la succession merveilleuse des couches qui forment l'enveloppe solide de notre planète et les divers corps organisés qui apparaissent graduellement, depuis l'informe trilobite des ardoisières jusqu'aux mammifères fossiles des terrains d’alluvions modernes. Vous y trouverez la preuve des révolutions antiques de la terre où nous vivons, vous y assisterez au développement successif des êtres organisés, vous apercevrez la trace des pas de ces grands animaux sur quelques roches qui se sont lentement durcies etont conservé ces prodigieuses empreintes. Vous comprendrez enfin que celle nalure, rerunk magna parens, n’est pas seulement un vain spectaele pour les curieux désœuvrés, mais qu’elle est digne de nos plus ferventes adorations, et vous serez convaincus que l'étude des êtres élève l'âme, agrandit l'intelligence et rend l'homme plus heureux parve qu'elle le rend meilleur.

Mais que faisons-nous? de quel droit aborder un sujet pareil? d’où nous vient cette témérité de nous mêler aux mystères de la science ? Qui sommes-nous ? que pouvons-nous ? Thbuin, Daubenton, Desfontaines, Fourcroy, Laugier, Chevreul, Brongniart, Vauquelin, Tournefort, Lamarck, Jussieu, Lacépède Duméril, Latreille, Mertrud, de Blainville, Cordier, Dubois, Becquerel, Haüy, leur maître à tous ; Deleuze, Delalande, Valenciennes, Louis Dufresne, Antoine Portal, Jean-Paul Martin, M. Rousseau, M. Laurillard, M. Regley, M. Frédéric Cuvier, M. Isidore Geoffroy ; ce sont là autant d'hommes qui ont le droit de tenir leur place dans cette histoire, si nous faisions en effet l'histoire ; comme aussi il ne faudrait oublier ni M. Leschenault de La Tour, ni M. Lesueur, ni M. Auguste de Saint-Hilaire, ni M. Diard, ni M. Duvaucel, ni M. Sauvigny, ni M. Fontanier, les prédécesseurs heureux de MM. Havez, Godefroy et Victor Jarquemont. En fait de noms propres, nous n’en manquerions pas non plus parmi les correspondants du Muséum. A leur tête il faudrait mettre le baron de Humboldt, cet homme illustre qui a fait pour l'Amérique presque autant que Christophe Colomb. Comme aussi, si nous écrivions l'histoire du Jardin des Plantes, ce serait notre devoir de vous mener par la main à travers ces grandes allées de tilleuls plantées par M. de Buffon en 1740 , à travers ces belles serres toutes modernes, dans ces carrés tous remplis de genévriers, de chênes, de mélèzes, de frênes de la Caroline, de noyers noirs de la Virginie,

de merisiers à fleurs douces, de pommiers odorants, dans ces parterres consacrés aux plantes médicinales , aux plantes indigènes et aux plantes exotiques. Nous irions de là dans les parterres où les tièdes souffles du vent printanier font éclore chaque année les plus belles plantes vivaces, les fleurs de plates -bande, el après les fleurs, les arbrisseaux autour du bassin carré, rosiers, boules-de-neige, lilas, fontanesia, glaïeuls; des arbrisseaux, vous passez aux arbres élevés dans la pépinière. Parcourons lentement le long de la grille du côté du midi; là vous rencontrez l'innombrable famille des bruyères. Ainsi vous arrivez jusqu'à l'orangerie, dont les murs sont couverts de plantes grimpantes; de l'orangerie au labyrinthe il n'y a qu'un pas. Là s'élève, dans toute sa majesté biblique, le cèdre du Liban, là est placé le tombeau de Daubenton, ce patriarche de l'histoire naturelle. On peut appeler celte colline, la double colline ; elle est couverte d'herbe que l'on fauche chaque année, Dans la vallée sont placés les plus beaux arbres de la Nouvelle-Hollande, du cap de Bonne-Espérance, de l'Asie-Mineure, des côtes de Barbarie, arbres frileux qui ont passé l'hiver dans la serre chaude. Ainsi donc nous pourrions faire une longüe et utile promenade; mais encore une fois, ceci n'est pas une histoire, c’est l'essai d'un homme qui aime les beautés de la nalure, sans trop les comprendre ; qui porte en ceci, comme en toutes choses, plus d'imagination que de science, et qui, dans ce vaste domaine des quatre règnes de la nature, n’est comme vous qu'un simple et curieux voyageur, un badaud du Jardin des Plantes, un flaneur ému et charmé a travers tant de merveilles venues de si loin. — C'est un usage des voyageurs qui enrichissent le Muséum d'une plante rare ou d’un animal curieux, d'inserire leur nom à côté de leur offrande; cette petite gloire les récompense, et au delà, de bien des dangers et de bien des sacrifices; et moi aussi, j'ai voulu , à l'exemple de ces voyageurs, inserire mon nom quelque part dans ce monument brillant que les arts et la science élèvent à l'histoire naturelle. J'ai dit, comme il est dit dans Virgile : « Ne me refusez pas une petite place dans le récit de ces grandes choses : »

Mene igitur socium summis adjungere rebus, Nise, fugis?

Et cet honneur ne m'a pas été refusé.

JuLES JaNix.

Page 1