MO LE JARDIN DÉSERT
Déversant le trop-plein de notre âme en ses yeux, Leur prêtant notre émoi gauche et silencieux. Et notre adolescence alors nous renaît toute. Dans le soir, on dirait qu'une angoisse est dissoute. L'orgue se plaint toujours. Ah ! ces pleurs dans la nuit Pleurs du mendiant qui le tourne et le conduit. Dont l'âme exténuée et blême de phtisique A passé tout entière en sa maigre musique; Larmes de ses petits enfants criant la faim. Et, quand l'appel transi de cet orgue a pris fin. N'est-ce pas que rien n'est pire que le silence Qui suit l'extinction de cette dolcance Dans le calme aggravé qui glace le dehors? C'est un peu comme si ces pauvres étaient morts.
LU
'ai du dimanche soir une fraveur intense, Vieille frayeur, qui vient de ma petite enfance. La semaine, c'étaient le joug et la prison. Mais le samedi soir, quel subit horizon : Tout un jour à songer, k s'éloigner du maître. Tout un jour à se voir soi-même, à se connaître, A devenir un peu plus intime avec soi. Puis, le soir me traquait et m'amenait l'effroi. Ainsi qu'un bon nageur qui dans la mer se plonge. Après m'être pâmé longuement dans le songe,
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Après m'étre absenté d'où j'étais pour ailleurs, En des pays lointains que je croyais meilleurs, 11 me fallait rentrer et rompre cette trêve. Ah! ces dimanches soir : c'était la fin du rêve. Le rêve, comme l'eau, fuyait d'entre mes mains. Mon malaise était lourd de tous les lendemains Que j'avais à subir la semaine prochaine. Mon malaise était lourd de ces six jours de chaîne. Et cette impression depuis a subsisté, Et, quand dimanche soir arrive, adieu, gaîté : La neige étend en moi toute une nappe blanche (La neige, n'est-ce pas la couleur du dimanche?) Et j'ai — le spleen en moi retournant son poignard Le cœur serré, comme à la veille d'un départ.
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LU
L-»E dimanche, la vie est vraiment suspendue; Le jour passe avec la lenteur d'une tortue.
Jour plus lon^ que les six autres, jour de sommeil Où rien ne vibre, où rien n'émeut, rien n'est pareil.
Impossibilité d'écrire le dimanche!
L'esprit lui-même dort. Du cœur rien ne s'épanche.
On se sent seul, la tête en deuil, presque impuissant. L'amour vous apparait lointain comme un absent.
Seules, ce jour, sont en fête les populaces. Ah! leur hostilité! La laideur de ces faces!
Le dimanche est un jour d'exil, d'inimitié, Où Ton se sent de tout émoi répudié.
Place aux êtres communs. Place aux âmes pansues. Ah! ces âmes, qu'on a si vite décousues!
Or, mon spleen est si fort que j'ai le sentiment Que je suis tous les jours dimanche, obstinément.
Ma route, toujours plus morne, se pacifie. Toute vitrine est close au faubourg de ma vie.
Des gens passent. J'appelle : à moi! Nul ne m'entend, Ah! si près d'eux, sentir qu'on en est si distant!
Les cloches de l'église, aux timbres indistincts. Affligent l'air humide et glacé du dimanche, Et leur monotonie aérienne et blanche S'obstine, infatigable, en longs soupirs éteints.
Mon chien du Saint-Bernard, né chez les Augustins, Se lève dans la cour, flaire le sol, se penche, Hurle, et dans sa voix toute une douleur s'épanche. Et ses profonds yeux noirs deviennent plus lointains.
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Exilé de province, il se ronge et s'ennuie.
Plus transi par le froid des cœurs que par la pluie.
Il pleure dans la brume en sanglots éperdus.
Et, seul être d'amour en ce recoin de terre, Il songe aux voyageurs dans la neige perdus Que son âme conduit en rêve au monastère.
ORSQUE le crépuscule humide de décembre Endeuille lentement les choses dans ma chambre, Lorsque mes meubles sont ourlés d'un crêpe gris Et perdent leurs contours avec leur coloris, Et que je ne vois plus sur la muraille adverse Hippocrate insensible aux présents d'Artaxerce, J'évoque alors, du fond confus de mon passé. Tel souvenir d'antan déjà presque effacé; Je dialogue avec d'imaginaires femmes Dont à mon idéal je modèle les âmes.
Il8 LE JARDIN DÉSERT
Je souffre par leurs cœurs — des cœurs créés par moi, -
Je me complais ainsi dans un factice émoi
Et bois au rêve, comme on boit à la citerne.
Et dans une existence assoupie et si terne
Je mets vraiment tout un frisselis de nouveau.
Martvr d'un spectre vain qu'engendra mon cerveau,
C'est à lui seul que ma tristesse se confie.
Et par degrés, ainsi, je désapprends la vie.
E Rêve habite en moi maintenant pour toujours. Je deviens son esclave. Il rend mes membres gourds, Et dans les sables du nonchaloir il m'enlize, Restreint ma volonté, l'endort, la paralyse, Met un bandeau de plus en plus dru sur mes yeux. Mes yeux éteints, mes veux tristes de trop d'adieux. Il m'accapare, il est mon convive, mon hôte; Il m'empêche de voir clair en moi-même; il m'ôte Le pouvoir de souffrir autrement que par lui. Désormais tout chagrin qui me viendrait d'autrui.