‹ Le jardin du passéChapitre 3 sur 13 · L AME DU VOYAGE · texte numérisé non relu

L AME DU VOYAGE

province et très bain de mer, et que rattachent au monde, c'est-à-dire h Toulon, des bateaux à vapeur dansant sur la houle! Cette vue peu rassurante nous fît préférer le retour en voiture et on chemin do for par la Scyno, le long des haies sauvages, au cours d'une ville on «létrempe et à la colle, tandis que des gamins pieds nus poursuivaient notre voiture.

Ah! c'était bien le Midi, étrange décor d'opéra, avec ses palmiers stériles, ses eucalyptus, ses agaves dentelés, ses aloès jouant l'Algérie et l'Afrique, le Midi menteur zébré de pluie, chaviré de bourrasques, et à la fois aigre et doux, chaud et froid, le Midi affreux parce que le soleil n'y donnait pas, et qui, changeant à vue d'œil, devait m'apparaître si beau et si féerique aujourd'hui sous mes fenêtres, alors que la baguette d'or de la fée Lumière inonde d'un flamboiement la rade bleue de Saint- Raphaël, les montagnes lilacées et les verdures des pins sombres.

A Stéphane Mallarmé.

Le voyage secoue 1 amo jusqu'à la lie ; pour moi du moins. Rupture d'habitudes, dépaysement du chez-soi, hostilité inconsciente des murs, des meubles et des êtres étrangers, bris et dé[)Ouillement de la carapace en laquelle chacun se cristallise, c'en est assez pour que le rapide, brûlant deux cents lieues, vous jette à une plage inconnue, en quelque villa au banal jardin, impersonnel décor où — ne retrouvant rien de soi-même — on éprouve l'inconscient besoin de se reprendre, de se suggérer sa propre et constante identité, mirée en quelque eau bleue et courante du passé, en quelque ciel évanoui de la jeunesse d'autan.

Ce qui m'apparaît le plus, en de tels mo-

ments, de iiioi-mômc, c'est mon visage grêle crcnfauf, mon amc futile et rêveuse de pclit rriVdo, ]iri?oniii('i'-r(ti (Tiin i^^rnnd cl rlrange jardin. Oui, dMiiiin.iiil iino liisic adidcsci'iire ctiolre dansnn Cfdlêge moilit' liagne et raseriii'; so superposant à de lidirules ]iio(ils de jouvojK'eau liinide et copcndani, infatué de vivj'O, monte sur des faux-cols trop hauts ; planant enfin sur les années qui suivent, les débuts et les tâtonnements d'une carrière, l'évolution toujours laborieuse d'un caractère et l'effort qui fait de vous un homme, ce que j'aperçois, et qui me touche et m'émeut, comme si j'en reconnaissais le sosie dans mes propres enfants, c'est ce pâle garçonnet pétri de glaise fine et sans arêtes vives encore, cette ébauche de visage où ne parlent, dans le masque mou et llou, que le regard et le sourire d'une candeur à la fois étonnée et ravie de vivre !

Ame de lièvre, peureuse âme à qui tout était mystère, et qui gardait le souci de ne pas retourner les portraits des murs, sachant que des mille-pattes et des araignées se terraient

derrière, et qui fermait parfois les yeux en comptant jusqu'à dix, et qui les rouvrait, étonnée de vivre encore, et qui n'errait pas indistinctement par luut le vaste jardin, en réputait certains endroits hantés par la peur et rinconnu ; âme crédule, qui se vouait aux grands ogres, aux dames blanches, aux voleurs tapis sous les lits ; àme de petit Pierrot gourmand, curieux, vaniteux, paresseux, sensuel ; faut-il l'avouer, n'est-ce pas bien puéril, et n'en ai -je pas honte ? cette Ame, c'est encore elle qui m'intéresse le plus.

Est-ce pour elle-même, ou pour le jardin enchanté où elle se mouvait alors, décor de lumière, serre chaude, panorama vivant, splendeur de pays exotique, pour ce jardin algérien empourpré de lauriers roses, barbelé d'épines d'aloès, et au milieu duquel, comme dans les contes de fées, des fleursoiseaux, becs violets et ailes jaunes, se hérissaient, rigides, au-dessus des corbeilles de roses et de géraniums blancs ? — C'est pour tout cela, sans doute, et pour bien d'autres choses que j'ignore et oublie, fugaces et insai-

sissables atomes sensibles, bribes de pensées, miettes de sensations, tout l'impondérable qui s'écoula au Sablier de vie.

Prestigieux jardin du passé, tout imaginaire, certes ! amplifié dans le souvenir par l'abandon que la famille dut en faire, et par la séparation d'outre-mer, et par le prisme du lointain ; jardin d'âme et de songe plus encore que de vérité stricte, et que jamais, jamais en mes récents retours en Algérie, je ne voulus ni n'osai visiter, sachant trop bien quelle déception m'attendrait, quelle rupture d'équilibre entre le rêve et la réalité, — tel le Perdican de Musset retrouvant un brin d'herbe à la place d'une forêt et une goutte d'eau à la place d'un lac ; — fut-il assez, ce doux et magique jardin de Belle au Bois dormant, où l'on entendait pourtant deux murmures, des roucoulements de tourterelles et le chant de l'eau qui coule d'une noria, fut-il assez, ce jardin de l'enfant, dispensateur de joies, d'ivresses et d'hallucinations, poignantes à la façon d'une présence occulte, tout comme si quelque génie des Mille et une Auits eût ha-

bité, le jour, la cabane du jardinier, en un de ces coins perdus que ma prudence évitait, se fût promené, la nuit, dans les allées blanches de lune !

Les joies, qu'elles étaient intenses ! Le verger attirait la gourmandise, le long d'un mur où poussaient les groseilles à maquereaux, et les goyaves dont le goût rappelle une goutte de térébenthine tombée sur un morceau de sucre à la glace, avec une délicatesse de pulpe jaune en plus. Comme Robinson, on gîtait dans un grand arbre, des heures entières, hissé sur la fourche des branches, et l'on rêvait de périls invraisemblables, d'assaillants mystérieux, rassuré par le ciel implacablement bleu, les larges palets de soleil qui jonchaient l'ombre du sol.

L'inquiétude naissait au crépuscule, s'affirmait en crainte dans l'obscurité, s'exaspérait en terreur folle dans la petite chambre close, au clair de lune entrevu rayant de jour les volets. Jour de sorcellerie, jour de silence et de mort, jour livide et blême comme l'aube d'une planète différente, et dont la pâleur, à vingt-cinq ans de distance, m'inquiète encore

6 8 LE JARDIN Dr PASSE

quand je l'aperçois, diamantant les allées de sable.

Et voilà que du jardin tour à tour ensoleillé et clair-de-luné, au long des massifs derrière lesquels un râteau régulier faisait entendre son petit bruit triste, avec ses ronds-points et ses charmilles laissant voir, moitié homme et moitié plante, l'immobile silhouette d'un jardinier muet, racine qui sentait le terreau et l'herbe, voilà que du jardin arrosé d'eaux courantes et exhalant l'arôme aigu des lauriersroses, se dégage pour moi un souvenir indécis, où il entre surtout de la curiosité enfantine, pénétrante jusqu'à la cruauté, de la haine puérile satisfaite, et cette angoisse inexplicable qui prend le cœur devant l'indéfinissable, et dont l'amertume a un charme si âpre et si exquis.

En un recoin du haut jardin, attaché à sa guérite, un chien de garde kabyle, à poil jaune et à taciturne visage tenant du loup et de la hyène, marquait de ses dents montrées dans un retroussement de babines, de son corps jeté au passage et s'étranglant à la chaîne, l'interdit

d'un de ces coins où je n'aimais pas à aller. Nul autre grief 1 assez cependant pour détester le fauve, m'émouvoir d'une supposition de lien rompu, de brusque rage. Là-dessus, la surprise, faut-il dire cruellement joyeuse ? d'apprendre que Kaddour ne mangeant plus, ne buvant plus, grognant à tout sourdement, sa taciturnité aigrie en sournoise fureur, on se décidait, par précaution, à l'abattre.

Cela fut fait en une autre partie du jardin, au pied d'un grand pin rouge: deux détonations, deux balles de chassepot, et la bête enterrée ailleurs, très profond, dans un endroit que désignèrent dorénavant pour moi trois grenadiers, chargés de leurs fruits éclatés, à crevasses de rubis. Ce spectacle d'ailleurs fut évité à mon impressionnabilité maladive ; on m'avait écarté, cloîtré clans la maison. A peine entendis-je les détonations ; et la terre remuée, aplanie, que je vis le lendemain, ne disait rien. Je ne pense pas que cela me fit une très profonde impression. Et cependant j'ai gardé et je garde au fond de moi le regard persistant du chien fauve, un regard sourcilleux.

7 0 LE .lATxDlN DU PASSÉ

tonacr et commn fou avec lequel ses grands yeux 1110 fixaient. De tous les êtres qui animaient le jardin à cette époque, j'ai oublié l'expression et la couleur des yeux ; mais les prunelles de la bête me hantent encore, et je m'avise que ce chien nostalgique et sauvage était peut-être bien le gardien symbolique de ce doux jardin du passé, où toutes les ileurs de mon âme ont pris racine.

Certains instantanés de décor, certaines magies subites de soleil donnent lieu à de véritables transpositions d'âme. Les pluies de ces derniers jours, qui transformaient mon coin de Provence en boueuse et grasse terre du Centre, en rouille d'arbres et en lèpre de murs, qui exaltaient l'odeur du moisi et de la feuille morte, me reportaient en plein automne, au cœur de ma forêt de Fontainebleau, que je dis mienne parce que plus d'une fois ses avenues solitaires, ses ronds-points déserts me donnèrent l'illusion d'un parc royal, épanouissant pour moi seul la féerie d'or, de cuivre, de minium de ses fougères brûlées,

de SCS masses de feuilles, de ' ses bouleaux blancs, de ses chênes et. de ses hêtres en bronze.

Alors, entre les [uns rougeâtres, sur les tapis mauves des bruyères pulvérulentes et usées de sécheresse, au long d'allées dont b^ vert tenace se hérissait de graminées pourpres, je promenais mon rêve à l'allure paci(i(j[ue d'une grande jument noire dont le trot élastique et le galop rythmé avaient les actions sûres et dociles des bêtes militaires.

Que ce fût temps mous d'octobre ou rafales de novembre, la môme solitude triste régnait dans la forêt; et les feuilles sèches, lorsqu'on traversait les ravins jonchés de copeaux d'or brun criaient sous les sabots avec un bruit de traîne froissée.

A peine de loin en loin entendait-on les sourds coups dr li.iclic îles bûcherons ((ui avaient .icln-ti' sur ])icd loulc uu(^ coupe de bois; ot, pciidaut (les kilnuièhrs, ('('■(ait le (b'dale de chemins de sable, d'avenues gigantesques, de sentiers perdus, de rubans de verdure courant sous des arceaux à fond d'azur, de

pentes ravinées, de hêtraies vastes, aboutissant à de mystérieux carrefours comme la Table du Grand-Maître, à des labyrinthes en toile d'araignée comme l'entour de la mare aux Évées, aux rochers dévastés d'Apremont, aux sables d'Arbonne, à ce mystérieux château de Fleury qui, entre ses douves d'eau verte et son parc funérairement somptueux, semble la demeure de la Belle endormie.

Quelques jours de pluie avaient évoqué en moi cette hantise.

Par la même raison, il a suffi du retour du soleil, prenant en son écharpe de ilamme la mer bleue, les collines de terre rouge, le cirque de plage et de montagnes de Saint-Raphaël, pour dépayser brusquement mon souvenir; l'éblouissement du ciel vif et pur, l'exotisme figuré dans mon jardin par un aloès fibreux dont les langues énormes se barbèlent d'épines ; la fragrance émanée de violettes semblables à celles qui poussent dans l'herbe des coteaux de Mustapha, et voilà mou àme partie en Alger, redevenue toute simple et enfantine remontée à des impressions du passé

dont, je ne sais pourquoi, celle-ci, entre autres, me hante.

Un bord de mor exhalant ce fleur de sel et d'iode, de poisson et d'algue que ne sent point la mor ici; des vaguelettes expirant au bord dans la lontc respiration de l'eau qui dort, et du sable gris et blond, doux et velouté, fait de poussière de galets, poli par l'usure des siècles, du sable qui chatoie comme de la soie, s'allume de la phosphorescence d'or de micas et du rose de parcelles de coquillages; du sable qui, à la lisière du flux, se ligne d'un ton éteint et humide, et, quand l'eau le découvre, se fonce en fond d'étang moiré ; du sable qui à perte de vue, s'enfle en dunes et se vallonné en plis, et dans lequel entrent profond comme en un labour les pieds de nos chevaux.

Car mes dix ans galopent sur un poney corse trapu à gros cou, et j'accompagne, très fier, mon père monté sur un grand bai, sur son cheval d'armes qui devait le porter (juclques semaines plus tard, le long des étapes rudes de 1870, jusqu'au calvaire d'Illy, et mériter, après la mort de son maître, de n'être

pas vendu, mais donné à un ami fidèle qui l'envoya vivre et mourir affranchi, dans les pâturages d'une ferme.

Mon poney galope et le grand bai, rien qu'au trot, en levant haut ses fortes jambes, le dépasse. L'heure du déjeuner approche et nous sommes encore loin du Jardin d'essai, par lequel nous reviendrons. Pas une voile blanche sur l'eau, par un burnous flottant sur la plage, aucune silhouette de chien maigre ou de Mahonnais découpant leur ombre sur le sable lumineux.

Si! je me trompe, deux têtes de baigneurs solitaires émergent à fleur d'eau, à quelques mètres de la plage. Elles se soulèvent pour nous voir passer, et la chair des épaules paraît, le haut d'un buste d'homme à grande barbe, la molle rondeur d'un cou et d'un commencement de poitrine de femme: je ne suis pas bien sûr que des seins, immédiatementimmergés, n'aient pas jailli. Je n'ai pas le temps d'y réfléchir. Ali, mon poney, fait un écart brusque, un têteen-queue qui me projette dans le sable chaud, tandis que je reçois dans la figure une flaquée

de sablo détaché d'une ruade, et. qu'il décampe, poursuivi au grand galop par mon père qui le rattrape au bout d'une centaine de mètres et le ramène.

Mon Dit'U, ([110 co saMo est chaud, ol doux, et bon! Comme J'y resterais, si je n'étais pas si humilié, à cause des baigneurs qui m'ont vu m'aplatir; c'est de leur faute aussi: derrière un petit rocher, leurs vêtements que j'aperçois, If hlanc d'une chemise d'homme étalée,auront l'ait peur au poney. Et comme ils vont sortir de l'eau, en marchant accroupis et en montrant le moins possible le corps, je me sens pris de honte autant que de pudeur, et je me mets à courir sur la plage, au-devant des deux chevaux. Les baigneurs en profitent pour sortir rapidement de la mer et courir à leurs vêtements, auprès desquels, une lois remis en selle et passant devant eux, nous les trouvons étendus dans le sable, comme des lézards.

Ils sont tout nus, sous la couche de cendre chaude dans laquelle ils se sont roulés et (jui adhère à leurs formes sans les cacher, en fait

des Statues poudreuses. Sans doute, cela leur est bien égal de ne pas avoir de serviettes ni de peignoirs, et ils se moquent du qu'en dira-t-on. Le garde champêtre ne passe pas souvent par ici. Ils nous regardent; l'homme à grande barbe a noué derrière sa tête ses bras velus ; on dirait qu'il nous dédaigne; et la femme, qui sourit comme une faunesse, d'un air impudique et faux, se jette, par contenance, mais d'une main nonchalante, des poignées de sable sur le corps, s'enterre tout on restant visible, à fleur de terre.

Je crois bien que mon père leur a crié quelque chose, je ne sais quoi, une menace de procès-verbal, peut-être, ou de correction plus efficace; leur air sans doute et ce sans-gêne l'auront choqué, et puis je suis là, et mes yeux écarquillés d'enfant regardent. Mais ce n'est qu'un instant.

— Allons, rentrons vite. Et tiens-toi bien!

Le grand bai s'enlève, d'un bond courbe de galop, mon poney part en flèche et nous filons dans le soleil, au bord de l'écume blanche et de l'eau bleue, dans des éclaboussures de

sahlt' d'or. On aperçoit au loin les palmiers du Jardin d'essai, et là-bas, Alger en cascade de toits et en étincelles de vitres, en éboulement de carrière blanche.

Tout cela, je viens de le revoir dans le prisme d'un rayon de soleil, dans le mirage d'une seconde, dans l'éclair d'une de ces vivantes plaques sensibles qu'impressionna à jamais, derrière notre rétine, dans la chambre noire du cerveau, une secousse fugitive de lumière.

A Madame Méry Laurent.

Ce que je revois le mieux dans le décor familier de ma maison d'enfance, c'est, je crois bien, ceci. Aux murs du salon, deux gravures encadrées d'or représentant la Chasse au lion et la Chasse au sanglier de Vernet, gravures où les groupes pyramident en une bagarre violente et maladroite et, dans le défaut de perspective, s'envoient avec sérénité des coups de fusil qui, au lieu d'attraper les fauves, massacrent immanquablement chevaux et chasseurs.

Sur un plateau de cuivre ciselé, d'autre part, une grosse tête de bélier mérinos enroule la volute de ses cornes, dont la pointe s'engaîne en des bouts d*argent constellés d'une améthyste, tandis que le creux de la cervelle absente

8 0 LE .lAUni.N IJL l'ASSÉ

encastro iini- hoîlc d'ai-i^n'iit au (•(tiivcrclc de topaze. Des cliiiiiietlus d'ar.ii'ciiL s'en délarliciit, qui portent à rextrémilé, ici, un débourre-pipe, là un râteau, ailleurs un foulon d'ivoire, ustensiles de fumeur, car la tête de bélier orfévrée, présent d'un compagnon de chasse anglais, doit, chargée de tabac blond, circuler sur ses petites roulettes autour de la table, à l'heure du café. Enlin,ce qui frappe surtout mes yeux de gamin, c'est un coffret de laque où il y a bien cent, deux cents photographies, parents, amis, camarades d'armée de mon père, personnages illustres du second Empire. Quand j'étais sage, on posait le coffret sur le tapis, et je brassais à poignées les photographies en demandant :

— Qui est celui-là? Et celui-là?

Ma mère répondait :

— C'est le maréchal Ganrobert, c'est Mac- Malion, c'est l'Empereur.

l/Empereur! Bien des années ont passé; maintenant, ce sont mes fillettes qui demandent à fouiller le coffret de laque. On l'ouvre sur le tapis et, faisant déliler les images, elles demandent :

— Gmnd'mère, qui est celui-là? Et celui-là? Et ma mère répond :

— C'est le maréchal Niel, c'est l'Impératrice, c'est le Prince impérial.

Comme il y en a! Presque toutes sur fond sombre, un fond d'une grisaille terne comme rétain encrassé, un fond de métal triste, les unes en buste, les autres en pied, certaines assises, celles-ci accoudées à des balustres de carton. Singulier mélange! Uniformes, habits civils, robes à volants, crinolines, chapeaux à plumes, toute la défroque de la mode, toute la bizarrerie des attitudes figées, tout le mystère des regards qui furent et qui se sont éteints. Car beaucoup, presque tous ceux dont le portrait figure dans ce défilé, sont morts. L'histoire de France y coudoie l'anecdote intime, la généalogie confuse des familles. Une petite cousine joufflue se faufile entre un général célèbre et une dame qui fil trop parler d'elle. Dans ce tohu-bohu épars d'êtres qui tous eurent leurs vies, leurs peines, leurs joies, leurs ridicules, au milieu de gens inconnus, dans l'indifTérence amusée que nous inspirent

•8 2 LF. JAHDIN DU PASSÉ

les aiifros, nous sourions aux uôlres, à ceux de notre chair, sosies et ai)parences fuf,n(ives où se rattache et s'accroche notre Ame dans Tisolement du grand voyage.

— Votre grand-père, mes petites iilles.

En sa pelisse d'asirakan étoilée aux manches, mon père, de sa robuste tête lorraine, contemple bien en face, d'un reg.ird viril où la volonté éclate, les fillettes qu'il n'a pas connues.

— C'est toi, c'est toi, cette dame, grand'mère!

Oui, c'est bien elle, avec ses bandeaux plats et une robe large comme une cloche, et ce petit fromage blanc dans un linge qu'elle tient sur ses genoux, il faut bien l'avouer, c'est moimême.

Ah! la photographie de ce temps-là laisse à désirer. Voilà un monsieur très grave : que tient-il déployé? un cataplasme ou un journal?

Le maréchal Castcllane, chapeau en bataille, culolte de peau blanche, grandes bottes vernies, le bâton aux abeilles d'or en main, raidc comme un coup de sabre, mais de railun',ah! fichtre I

Antonelli, le nonce du pape, visage de finesse diplomatique et de casuistique romaine ! Ici, une parenthèse, quelqu'un sur le nom de qui grand'mère hésite. Ah! dame, il y en a tant, et ce n'est plus d'hier! D'ailleurs, en dehors des célébrités qui portent leur nom sur la face, il y a des relations banales, des gens qu'on a perdus de vue et dont les traits ne rappellent plus rien. Que d'étrangers pour moi, déjà, dans l'ensemble ! Qu'est-ce donc pour mes enfants, et que dira le cofTret de laque aux enfants de mes enfants ?

Le vice-roi d'Egypte, lors d'une saison aux Eaux-Bonnes où mon père parla arabe avec lui. Un général de sa suite, figure d'aigle noir, osseuse et macabre. Et ce lancier polonais, avec un casque en tronc de cône, d'où sort-il, qui est-ce? On ne sait plus. 11 s'est égaré, il a dû se tromper de boîte. Des amis, ce qui ressemble le plus aux parents, des intimes ^e mon père : la figure fine du général Thomassin, le masque vigoureux du général Philebert. L'aide de camp de mon père, aujourd'hui le colonel Hcndersou! son officier d'ordonnance, le général

84 LEJARDIN DU PASSE

Révôrony. Et l'Empire qui défile toujours, tuniques à un rang de boutons, largos pantalons à plis d'officiers d'Afrique, shakos très hauts. Voilà un joli hussard, sous le colback à flamme rouge, sabretache pendante, culotte moulée. Il a dû en faire des heureuses et des malheureuses, avec ses yeux clairs et sa moustache qui file! Vit-il encore, et podagre et rhumatisant, crache-t-il dans les cendres de sa cheminée, les reins dans un fauteuil?

Celui-là, douce et pensive figure, beaux dons, situation, fortune. Il s'est tué. Pourquoi? On ne sait plus. Alas, poor Yorick! Des Turcs, encore : un gros Turc hilare coiffé du fez, de beaux Arabes taciturnes et drapés de blanc, la noble tête d'Abd-el-Kader. Une dame bigle qui sourit avec la plus étonnante grimace. Un vieux monsieur qui a un(! taie sur l'œil et une autre au genou; le collodion se sera gâté. Des enfants, beaucoup d'enfants, une toute petite fille nue, les jambes à l'air. C'est maintenant madame une telle. Shocidng ! Une barbe, une étonnante barbe, qui mange un visage, descend jusqu'au ventre : ah! quelle barbe! Elle

a eu un nom, pourtant. Et Garibaldi sous sa toque de fourrure!

Un fin profil à longs cheveux de poète, une moustache légère, des yeux nostalgiques, une expression de rêve intense et de grâce altière ; et sous ce jeune homme accoudé à l'ovale du portrait comme un prisonnier à la lucarne de la vie quotidienne, contemplant Tazur dont son œuvre est hantée,un nom d'ami cher, alors bien jeune dans les lettres et tracé à l'encre bleue : Stéphane Mallarmé.

Le général Trochu, dont la tunique descen(\ jusqu'à ses bottes qu'il fouette d'une cravache, tourne de côté sa tête chauve, sur le blême ton de laquelle marquent des yeux très noirs, et la moustache, et la lon^iiue impériale. Bosquet tend une face intelligente et pleine de décision. Saint- Arnaud, moustaches en croc, l'œil de gerfaut, regarde vers la coulisse. Le maréchal Ganrobert vous toise, les bras croisés, de pleine face, avec ce rejet de cheveux, cette vigueur de regard, cette mâle franchise qui font plaisir à voir et réchauffent le cœur.

86 LEJAKDIN DL PASSÉ

— Canrobeii, enfants, le dernier des marécliaux de France !

C'est de l'histoire, et de la plus belle, celle du vieux sang français, du courage héroïque, de l'âme chevaleresque des temps passés.

— Regardez bien, enfants!

Ah! qu'il y en a! Pélissicr, Randon, le maréchal de Mac-Mahon, en bourgeois, très simple, très digne, un peu triste. Le petit Prince, guêtre de blanc, un bonnet à poil sur la tête, jouant du tambour. L'Impératrice, une très belle dame, avec des yeux pleins de grâce et d'éclat. L'Empereur, en redingote, assis au coin d'une table, la tète sur son coude, le corps penché en avant; sa main cherche sa moustache pour l'efliler; il regarde devant lui, et bien que son regard rencontre le vO)tre, on sent qu'il ne vous voit pas. Le Prince impérial encore, adolescent, un frais visage de santé et de jeune force, qui lève le front et sourit à l'avenir...

Ah! le mélancolique mot du poète : Sunt lacrymœ rerumï Oui, il y a une douleur dans les choses. Pour ma mère, (jue de regrets du bonheur, cette évocation du passé! C'est sa

jeunesse, c'est le soldat qu'elle a aimé et qu'une balle allemande lui a tué. Pour moi, c'est de la mélancolie encore, des limbes d'enfance, des images troubles au souvenir. Pour mes filles, ces portraits n'évoquent déjà plus rien, qu'un amusement: rien de grave, rien de profond ne se môle à leur petite âme curieuse et distraite. Et ainsi que s'effacent et s'estompent peu à peu les visages de tous ces portraits, rentrant dans l'étain gris des fonds ou fondant dans le brouillard jaunâtre du papier que la lumière décompose, ainsi les pensées poignantes, les réflexions graves, les suggestions plaisantes qui s'attachent à ces formes vaines, chaque jour un peu plus se dilueront, s'atténueront, s'évaporeront en vague et en néant.

Allons, petites filles, c'est assez; remettez à sa place le coiirel!

A M. Edmond de Goncourt.

Les roses qui s'épanouissent sur ma table, fragiles, montrant vite les grains d'or de leur cœur, ces roses qui de Tamaris jusqu'à Menton bordent la mer en jardins blancs, et dont le parfum fugace s'exhale dans Teffeuillement précoce, roses pour lesquelles Agrippa d'Aubigné écrivait le beau vers éternellement jeune :

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise,

... ces fleurs qui semblent n'attendre l'hiverneur que pour lui souhaiter la bienvenue et mourir, plus que tout m'apparaissent comme le vivant accueil d'un pays propice à la fiévreuse et somnolente vie éveillée de malades

9 0 LL: JAUDIN DU l'A S SE

grisés de soleil, ou au n-vo nostalgique d'artistes épris de lumineuse verdure et d'eau bleue.

Mélancolique et charmant décor, fausse Afrique sans l'ardeur des rayons vifs ni l'odeur de laine arabe, d'orange et de musc, fausse Corse sans le pénétrant parfum des maquis, mais finement aromatisée du vert des pins et des cystes, avec son sol rougeàtre et pierreux, ses rochers de rouille où bat la mer, ses plages de cendre grise, cette côte de Provence déchiquetée de golfes où le vent souffle, exhale un charme très spécial, très triste et très doux. Elle a la splendeur monotone, la sévérité funéraire d'un cimetière, et le calme, le silence enchanté d'un jardin des âmes, d'une serre d'agonies.

Moins peut-être à Saint-Raphaël, large plage vide où l'on croise peu de visages jaunes, peu de ces regards inquiets et tendus vers le Spectre invisible, mais à Cannes plutôt, cette iuilMcssion s'est ancrée en moi, insidieuse et obsédante jusqu'à l'angoisse. Et cependant, li'lh- que 1.1 ville iious aiti)aiu(, ces derniers

jours, à la descente du train, c'était un Cannes dépeuplé encore ou presque, villas closes à écrite aux, rares voitures de maîtres dans les rues. La mer d'un bleu éteint, presque sans rides, jetait à peine un ourlet d'écume sur la plage ; au fond de la baie, un grand bouclier clair, un vaste orbe d'or pâle à fleur d'eau miroitait en phosphore diffus; des montagnes bleues et baignées d'une immatérielle brume se tachetaient d'un étagement de villas blanches ou de moutonnements de verdure ; le ciel avait la suavité d'une soie fausse où se fondent l'azur et l'émeraudc ; le soleil blanc éclairait sans chaufTer.

Par quelles suggestions fluides, imprécises, à quels souffles mystérieux de l'inconnu, sous l'influence de quelles réactions nerveuses et quasi magnétiques se détermine la mélancolie propre aux rayonnantes joarnées, cette indicible tristesse qui semble faite de Finexplicable et stérile beauté des choses, de la vibration mécanique de la lumière, et qui s'émeut et s'accroît en ondes circulaires, telle d'une eau frappée d'une pierre, à tout contact et à toute

*.) 2 h E .1 A n D 1 N I) r PASSE

rencontre d'êtres, au frôlement des végétaux, au simple regard de la matière inerte ? L'expliquer n'est-il pas impossible ? Mais que d'autres que moi l'ont ressentie !

Peut-être les plus simples causes matérielles l'avaient-elles infiltrée en tout mon être, cette langueur lasse et comme surprise de vivre, qui, sans aspirer à mourir, soupire et stagne, blasée quoique inassouvie, découragée sans cause, avec ce sourire enfantin et près des larmes d'une femme qui ferme les yeux et détourne la tête : il se peut ! et rien autre n'agissait sans doute sur mes trop impressionnables sens, si ce n'est, en celte ascension que nous faisions en voiture à l'observatoire qui domine Cannes et la mer, si ce n'est le retour alterné du chemin montant à pic et des échappées toujours plus vastes sur le panorama féerique, le contraste de ce tableau de mer et du chatoyant horizon avec le calvaire de la montée en lacets creux, ombreux et presque noirs de verdure. Rien ne frappe l'esprit comme la répétition des petites choses; et rentrer dans le tournoyant ravin en zigzag

et déboucher sur l'infini bleu de ciel et d'eau, créait probablement à la longue dans mon esprit une de ces obsessions dont le malaise touche au vertige.

Une plus précise hantise devait aggraver ce spleen inexplicable ouinsuffisammentexpliqué, le nuancer de sentimentalité confuse, d'impossible désir et de regret illusoire. Notre voiture venait de frôler deux misses en robe blanche, petit canotier de paille anglais, hautes cannes de touristes en main. Le visage au soleil, longues, droites, d'un pas ferme de garçons, avec cette démarche qui déplace tout le corps et qui garde de l'insexuel des fillettes en train de grandir, elles montaient, elles aussi, à l'observatoire, coupant par des raccourcis. Leurs jupes courtes sur des souliers de cuir fauve émergeaient ou disparaissaient derrière les taillis, emportant la pensée à peine sensuelle, et cependant teintée de vague volupté, qui s'attache comme un chardon bleu à la traîne des robes jeunes et vivantes, au mystère de la cloche d'étolFe ballant sur l'invisible battant des jambes, sur les pieds nerveux et qui semblent,

à la larou dont ils se ])()seiit et elioisissentleur chemin, avoir une àmc. Parfois la voilure rattrapait les jeunes filles, et leurs énergiques petits visages, roses et hlanr?, ('clain's d'yeux d'eau de mer et d'un sourire à dénis blanches, rayonnaient du plaisir de nous devancer quand même, sûres qu'elles étaient de nous précéder à l'observatoire. Leurs chiimons d'or lordus en boule dégageaient leurs nuques nues, et les phrases qu'elles échangeaient, brièvement, en anglais, donnaient un charme d'inc-ompréliensible à la mimique parlante de leurs traits.

Nous avions cependant, de tournants en tournants, de creux d'ombre en paliers de lumière, atteint la plate -forme de l'observatoire ; les deux misses, les mains à la balustrade, contemplaient déjà la plaine magi(iue, l'eau, les monts, Cannes, les îles. La mer, au soleil de quatre heures, pâlissait ; l'orbe du bouclier clair brillait dans l'eau, d'un éclat moins net ; sur l'azur laiteux du golfe, des stries, des moires, des ondulants reflets traçaient de cabalisti(jues dessins, des ellipses de pelouses, des ronds-points, des entrelacs d'allées, un bi^

zarre jardin de la mer ; au large, l'eau prenait ce miroitement grenu qui rappelle la peau de chagrin. Un souffle froid passa tout à coup, et fit vaciller la mer, les rayons pâles, les arbres : le souffle fraître qui annonce dans ce pays la fin du soleil. Les misses frissonnèrent, du même mouvement d'épaules remontées et surprises, elles serrèrent les coudes à leurs tailles et, s'étant consultées du regard, vivement redescendirent la côte, leurs robes blanches passant et reparaissant au hasard des raccourcis.

Ah ! ce frisson, et la toux qui l'avait accompagné, une petite toux sèche et irritée, discrète et contenue, une toux fâchée de se faire entendre, car les toux ont une voix en ces stations de malaria et de maie langueur, et il y en a de vieilles et de fêlées, de grossières, de délicates, de bruyantes, d'étouffées, des toux qui ont l'air de visages et qui vous hantent de leur souvenir ; ah! ce frisson et cette petite toux I

Et cette fois ma tristesse insolite eut un sens ; elle s'était dégagée assurément de ce pays où

9 6 i.i: JAHDiN 1)1' l'Assr^:

les ro8Cs s'elTeuilIcnl à pcirit' «'doses, ou lunl d'agoni<»s se sont prolongées, feiuMros ouvertes sur les vagues et le ciel, ce [lays «pii, av«'c sa verdure monotone, d'un Ion de cyprès, semble un ^T.ind jardin de la paix supr«*nic. Oui! au souille pirlitl»' du soir, J'avais bit-n, j'avais trop bien compiis l'éloquenle fuite <le ces jeunesses menacées s'enfonrant dans la verdure noirûtre, blanches dans la pAlcMir du soleil des ombres, de tant d'autres ombres fiêles et charmantes comme elles, «pii s'étaient, depuis des ann<''es, évanouies dans cette clarté, et (jui peuplaient, «le leur impalpable >urvi(', ce crépusculaire

Kdell d'or bleu î

A Euffènt A

Dès trois renètres de mon cabinet de travail, comirie d'un phare, j'aperçois le doux pays d'Anlibes qui coule en pente jusqu'à la mer : là, Thorizon se rr^dresse, en un coioasal mur de ciel et d'eau. Antibes, au milieu de ce décor féerique, murailles bises. Sur la

droit'^ fuit, massif et vert. Sur la

gauche:, iaij^ij des Anges s' 1 ' " ênt

au pied de* aJ; - dont h: ........ ^.^iics

deviennent i i coucher du soleil, puis

bleu de fumée, puis ombre morte.

Me voici revenu, ramené par rinrincible nostalgie devant cette mer divine qui est ma seconde âme. L'autf ♦ «^^ " — '• 'r-rrêt

jaune nt rouge, dans les brouillards du fleuve, en mon petit jaidin de St'ine-e(.-iMarnc. Quant à lame des foules, qui fui mienne autrefois et me perdit dans la houle noctambule des passants, je ne la connais plus, et sans doute elle dort tapie en quelque coin, au plus obscur de moi-même. La mer profonde est là, et par les yeux qu'elle caresse de son velours, par les narines qu'elle emplit de son souille, par les oreilles qui cherchent à entendre sou murmure, elle subjugue tout l'èlre, berce et endort l'àme, plonge le cœur dans ce sommeil éveillé où l'on ne se sent ni vivre ni mourir, où l'on ne dé.^irc rien, où l'on est pareil à la plante, au galet, aux choses immobiles qui boivent ce soleil i)ar tous leurs pores. J'aime déjà le jardin hérissé d'aloès monstrueux, le banc à demi brisé sous un vieil olivier tordu, la prairie étoiléc de pâquerettes, parce ({ue tout cela domine la mer; et toutes les fenêtres de ce chalet me sont déjà familières, car à chacune ma rêverie s'est accoudée et c'est toujours la mer qui dort là, et qui me fascine, belle et changeante, lisse ou moirée,

couleur d'or, de saphir en feu ou d'aigue-marine fausse. Mais un autre lien, subtil et mystérieux, double pour moi le charme de ce logis et de ce jardin orientés vers la mer. Il paraît, je ne l'ai appris qu'après, que comme moi, avant moi, attiré peut-être par la même vue prestigieuse, un mâle écrivain, un puissant conteur que je m'honorerais d'appeler mon maître, a habité ici, médité et travaillé à la place même où j'écris : Guy de Maupassant.

Je ne l'ai su qu'après, et cola m'a touché davantage. Tant de belles pages, un si vigoureux esprit, une constatation si désespérante de notre misère, les plus grands dons, l'héritage littéraire du noble Flaubert, tout cela... et la mélancolie horrible qui termine cette vie ! Je suis resté longtemps, ce jour-là, à contempler le ciel et la mer, l'horizon dont il avait empreint ses yeux de clairvoyant. La lumière du soleil pâlissait sur l'eau, des oiseaux sautaient dans les arbres avec de petits cris, il faisait adorablement doux. Et je songeai que lui aussi avait vécu des heures pareilles, en ouvrant' larges ses poumons à l'air qui grise.

m 0 LE J A U D 1 N DU PASSÉ

Je me rappelai les pages pénrtrantcs de son livre Sur Veau, et je me sentis triste à pleurer.

Relire Sur Veau devint drs lors pour moi un besoin impérieux : (juel autre hommage pouvons-nous rendre à un écrivain mort, sinon de clierchcr à nous mettre en communion avec sa pensée, à ressusciter en nousmême l'émotion que son âme a laissée dans les lignes? Hélas! le souvenir de Maupassant est resté cher en ce pays de paresse, et l'on y parle encore de Sur Veau, mais le livre ne figurait plus dans les librairies, et j^e dus attendre qu'un ami me l'envoyât de Paris.

Quelle poignante et cruelle œuvre, sous son air détaché! Gomme elle s'en va au tangage, d'une plume cahotée, dans le coup d'aile du yacht emporté par le vent! Des sensations éparses, des réflexions découragées, des regains de vie fouettée par Técume et réchauffée par le soleil de midi, des descriptions brèves, un dégoût de l'hommo et des foules, un retour aux forces sacrées de la nature, quelque anecdote familière comme on en conte entre amis, un anathème à la guerre,

un pamphlet sur Thomme de lettres : tout cela tient dans Sur l'eau, mais avec quelle grâce suprême et désenchantée, quelle irrémédiable amertume !

Comme il a senti à fond la détresse humaine et l'instinct passionné de vivre, l'homme qui a écrit ces phrases :

« Certes, en certains jours, j'éprouve l'horreur de ce qui est jusqu'à désirer la mort. Je sens jusqu'cà la souffrance suraiguë la monotonie invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité de l'univers m'étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses m'emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m'anéantit.

« En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d'un animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, s'élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J'aime le ciel comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme un

i02 LE JAIUHN Dl" PASSÉ

chamois, l'herbe profonde pour m'y rouler, pour y courir comme un cheval, et Teau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir en moi quelque chose de toutes les espèces d'animaux, de tous les instincts, de tous les désirs confus des créatures vivantes. J'aime la terre comme elles et non comme vous, les hommes; je l'aime sans l'admirer, sans la poétiser, sans m'exalter. J'aime d'un amour bestial et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, tout ce qu'on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble mes yeux et mon cœur, tout : les tempêtes, les aurores, le regard et la chair des femmes. »

Et ailleurs, ce retour de spleen noir, qui a rélo(iuençe d'un chant funèbre, sonne déjà le De profundis d'une intelligence revenue de tout :

« Soudain quelque chose grinra. Quoi? Je ne sais, une poulie dans la mâture sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si i)laintif, de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un frisson

de l'eau ni une vibration du yacht, rien; puis tout à coup l'inconnaissable et si grêle gémissement recommença... J'écoutais, attendant, et je l'entendis encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché à mes nerfs, ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, profond et désolé... C'était la voix qui crie sans fin dans notre âme et qui nous reproche d'une façon continue, obscurément et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, inapaisable, inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous avons fait et en même temps tout ce que nous n'avons pas fait, la voix des vagues remords, des regrets sans retour, des joies finies, des femmes rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses disparues, des joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui passe, de ce qui fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, de ce que nous n'avons pas atteint, de ce que nous n'atteindrons jamais, la maigre petite voix qui crie l'avortement de la vie, l'inutilité de l'elfort, l'impuissance de l'esprit et la faiblesse de la chair. »

L;i vision nclLc, intense et cliuude des choses, qui l'eut mieux que Maupassant? Cette côte le long de laquelle son yacht courait des bordées, on peut la suivre page à page en ce petit livre de mer. Il me semble, pour moi, que j'aime mieux et connais mieux ce pays, depuis que j'ai vu à travers ses yeux toutes ces stations frileuses et élégantes, avec leur promenoir à baluslre au long des plages, leur chaud soleil du matin, le souffle frais et traître qui tombe dès trois heures. Villes coquettes, campagnes fleuries, bois de pins parfumés, grands jardins du rêve et de la mort : Menton qu'écrase son vaste cimetière de roses, Monte-Carlo et Monaco avec leurs corbeilles de fleurs suspendues, Nice et sa mer pâle, laiteuse et nacrée le soir comme l'Océan, Cannes en son décor de keepsake, où des archiducs et des ladies emmitouflées passent au trot relevé des steppers, Saint-Raphaël sévère et beau dans sa robe de verdure sombre, toutes ces villes, tous ces petits poris, Maupassant les a aimés.

Mais on sent qu'Antibes lui était particuliè-

rement cher. Et ce me serait une raison d'aimer davantage Antibes et sa campagne harmonieuse, dont la terre rouge, les roseaux à panache, les oliviers cendrés rappellent si joliment l'Algérie; oui, une raison d'aimer ce golfe Juan si lumineux où l'on voit évoluer les léviathans de l'escadre, ce cap boisé et fleuri où le vent se parfume de Tâcreté salubre de la mer, et où les couchers de soleil sont d'un rouge de feu et de sang qu'on ne voit nulle part ailleurs.

Page 1