LES AMANDIERS EN FLEUR
La bise aigre, les pluies m'avaient empêché de les regarder de près. Mais voilà que, par lourdes et orageuses bouffées, par accablements d'étuve, le printemps sourd de la terre, des nues ; les fleurs, qui se cachaient sous les châssis de verre, jaillissent de pleine terre. Les amandiers sont déjà décolorés, leurs cimes poussent de petites feuilles en pointe, toutes menues, dentelle fine et vernie d'un vert jaune et jeune.
De miracle plus exquis, il n'en est point que ce squelette de bois fleuri de neige rose et blanche, qui sentie miel. Toute la suavité du renouveau, la grâce attendrissante et l'éternité
108 LE JAKDIN Dl PASSE
merveilleuse des choses tiennent dans ce grand œuvre si délicat et si féminin.
Dire que voilà du l)ois, une branchette dure et brunâtre, informe sous les nœuds de l'écorce fendillée, quelque chose qui tout l'hiver donna une impression de souffrance ratatinée, de misère rigide ; et, paf ! de chaque moignon ligneux, une fusée verte part, une tigolle de vie qui, chaque jour, s'accroît à vue d'œil et que couronne l'étoile triple ou quadruple des fleurs joyeuses, des fleurs molles et ouvertes à plein cœur!
Fleurs divines, avec leurs pétales de nacre humide, plus doux aux doigts qu'aucune soie, qu'aucune chair d'enfant, avec leur faisceau d'épingles blanches à tête d'or, jaillissant d'une croix à cinq pointes d'un vert rosé à bords pelucheux. Et leur odeur délicieuse qui parfume tout un jardin !
Les somptueux iris mauves, lilas, violets, si frêles au bout de leur tige de moelle, eux aussi l'exhalent, et yjIus violent, cet arôme de miel pur; et c'est comme une tache de miel jaune qui s'allonge aux rayures de leurs pétales. Les
violettes blanches foisonnent, tenaces et discrètes sous les feuilles. Les anémones à corolle verte et rose, d'un dégradé et d'un fondu pâle, rappelant les fugitives teintes des mousselines et des soies anglaises, découvrent d'un bâillement denté leur petit cœur d'artichaut vert et rose, à peine vert et à peine rose. Les œillets pourpres, rose-fraise, blanc-neige, épanouissent la volupté de leur âme. Les mimosas répandent un soupir très doux, d'une àcreté mourante. Et partout dans l'air lourd et chargé d'énervants effluves, le printemps chauffe et gonfle les bourgeons, crève en parfums qui troublent et entêtent.
Soleils mous, brouillards tièdes, mer sans reflet, d'étain blanc ou de plomb gris, lumière dilTuse qui noie les contours et estompe les montagnes, malaise du cœur gonflé de nostalgie, d'espoir sans but, de tendresses vagues, le printemps est là, terrible et doux, plus encore que l'automne, aux âmes en mal de vivre, aux grands rêves inassouvis .
Promesses non tenues, leurre tendre et perfide du renouveau! La jeune tille qui dort mal
et soupire sans iiiolif s'y laissera prendre, et les vieillos filles aussi, et les veufs, et tous ceux que la vie n'a pas encore rassasiés de joies et de peines. Nous tous, en somme, ù tout âge. Et vous êtes le plus ingénieux symbole de cette heure brève, d'angoisse langoureuse et de vague infini, amandiers pâles <iui semblez allumer de petitt;s Ilammes très douces dans le soleil matinal, en déployant vos translucides pétales de lumière.
Fleur de neige et de miel. Miracle du bois mort.