TERRE D ARLES
lorations jaunes et ardoisées. Partout la terre est craquelée, sillonnée de carrelages; à mesure que Ton approche, la bourrasque grandit, elle secoue la voiture comme un bateau.
Et l'on va longtemps, longtemps sur la grève unie, constellée de coquilles comme une grève de mer, mais bien avant d'arriver à l'étang on est forcé de mettre pied à terre, car le vent qui rase la plaine d'eau en emporte l'écume et souffle un lain liquide qui se propage sur le désert et étend une illusion de mer profonde à peine de deux centimètres sur une prodigieuse étendue de sable. On dirait un flux plat, une coulée de mercure fluide, une glace mobile qui se répandrait et que le jour de quatre heures laque de clarté froide. L'étang agite, derrière ce miroir bleuté, ses vagues grises, et cela rappelle des décors connus et ne ressemble pourtant à rien. C'est « l'autre chose ». la sensation ditb'reiUe, précieuse aux chercheurs de nouveau et d'au-delà.
Je n'oublierai pas de sitôt le lent, le long^retoui- dans la campagne sereine, dont les tons doux s'amollissaient encore, au déclin du so-
1 2 2 LK JARDIN Dl" PASSÉ
It'il. Moins jaune, l.i claih' avait on ne sait fpipllo tr;ins|)an'iic(' dilTuso, (pifllc liinitidité Mdiidi' (raipiaiinni, et les Udirs cyprès s'y coloraicnl (riiiif nH'Iancnlic rtrani,'c cl lluvialr. Je reverrai surloul, sui Ir poni (pii sépare Trin- (juolaillps d'Arles, ecllo dernière ville en faeade sur le lllinne, gardant en ses vieilles maisons nn liàle de soleil disparu, un agonisant rellet di' ruines, nue liarnKuiic niouranlr de pierre inuii'ur d'or sni" nn ciel d'a/.ui- passé; et J'ai encore dans les oreilles ce vileuce qni est comme du Itruit engourdi, une muellt! vie d'Ame, cependant que les petits pècliers roses des fossés etles aubépines de neige imprègnent mes yeux de leur floraison délicate.
Des lumières de réverbère ti'alUnnent dans le jour qui ne veut point Unir, et, de loin, on dirai! des scinlillenients d'éloiles londx'es.
Ali! la paix de ces cliain|is,ile ct-s nuis isolés, de CCS routes sans jiassanls el sans vagabonds même, parce qu'elles ne conduisent à rien qu'aux bunn-s où les chiens mordent, à la plage vide des Sainles-Maries, ou à la solitude morne de l'étang salé où souffle le grand vent!
Le bateau se liàte sous la lune. La mer est d'ombre; à peine ondule-t-olle, ridée de noir. Elle se plisse le lonir du vapeur, comme une soie molle qu'on déchire ; une crête blanchâtre court, s'incurve et s'aplanit en bave d'écume. Un coup de vent, pareil à un frôlement d'éventail! Le pont sous les pieds fuit élastiquement. plonge dans les ténèbres d'eau fluide. La brise de terre souffle, par bouffées. Alors les étoiles palpitent plus fort, comme des lumières prêtes à s'éteindre. Un point jaune et diffus perce la nuit, brille d'un éclat plus vif : c'est Alger!
On dirait une grosse étoile d'or. Je me penche pour la voir. Près de moi, des passagers anglais sourient silencieusement, de leurs dents
fortes; car cette lumière, pour eux, n'est pas seulement l'arrivée proche, mais toute une terre chaude et nouvelle, bonne à leur amour du voyage ou au rétablissement de leur santé ; c'est l'attente de l'inconnu, de Tinéprouvé, les langueurs du far-nienlo, l'activité saine des promenades.
A bord, tout est' éteint, sauf les fanaux de position, qui n'éclairent pas. Des ombres d'hommes, des silhouettes de femmes, accoudées au bordage, détachent vagu(îment leurs formes. Des gens en marche sortent de la nuit et s'y fondent à nouveau. L'allumette d'un passager illumine son menton, sa cigarette aux dents, le creux de son nez. Dans cet éclair, une pale figure de jeune miss à cheveux cendrés, prend la douceur d'un reflet de lune.
Une vieille voix joyeuse, ({u'on devine bonne, répond, auxclairesinterrogations d'une enfant:
— l'Ji bien, nous y vuilà, en Alger!
Frappé comme d'un écho à mon rêve, je me retourne. Autour du vieil homme, ses voisins élèvent un chorus de plaisir t-t de sympathie. Ce sont d'humbles gens, (jui oui soulTert de la
mer sans doute, et qui sont bien aises d'arriver.
Eu Alger! Il m'émeut jusqu'au fond du cœur, ce mot naïf et vieilli, avec son charme d'outremer.
Et certainement il prend en moi un sens de nostalgie plus troublant, une importance d'arrivée plus profonde, que pour n'importe quels passagers.
Qu'évoque-t-il pour eux? Par delà l'eau bleue, une terre de légende et d'exil, où les Barbaresques emmenaient jadis, esclaves, les Chrétiens? Le souvenir de notre ardue conquête, le respect d'un sol payé au prix du sang, cultivé avec tant d'efforts? L'exotisme d'une autre race, un printemps toujours vert, des femmes aux grands yeux, et un soleil plus beau qu'ailleurs?
Mais pour moi, c'est tout cela et bien davantage, car ce simple mot : En Alger! suscite toute mon âme d'enfant, toute ma jeunesse heureuse vécue là, laissée là, lorsque je dus, à dix ans, après la guerre et notre père mort, partir, sans espoir de retour, vers un froid