LE .lAHDlN iJl PASSE
lycct; de Fraïuc 11 y ii viiii^L aii> de cela. Depuis, je ne suis jamais revenu. Et dans un mirage, Alger m'apparaît lumineux et blanc, comme une ville de féerie. Des coins de terre me hantent : le champ do manœuvre, ras, rouge et brûlé, la plagf di' sable de Tivoli ot ses bains, Tex-boulevard « de l'Impératrice. »
Depuis vingt ans, ma jeunesse me sourit et m'appelle à travers la mer. Certes! ce soir, en rentrant « au pays », le sol natal, la maison du passé , les tombes des miens m'émeuvent, et l)rofundément ; mais pourquoi mentir? ce qui surtout me pénètre, c'est l'espoir de ressaisir un peu de ma propre vie, de me pencher, moi homme, sur l'ombre du petit garçon que j'étais, d'en revivre le cœur naïf et les sensations neuves.
Ce qui me i)oint d'avance, et me donne un frisson dimx et douloureux, c'est ma jeunesse, l'impérissable jeunesse, dont le souveniradendrit tous les hommes en leur culte égoïste et ingénu du soi.
Des lumières à préseni ! Dix, vingl, cent lumières apparaissent. A chaque seconde, il en
sort de la mer et il en monte dans le ciel. Elles tracent une ville de feux, pointillent en ligne droite les quais. Les passagers se pressent, on heurte des colis. La sirène pousse ces mugissements rauques, qui vous résonnent par tout le corps. Des arômes arrivent dans le vent. Le port va s'ouvrir, entre ses fanaux rouge et vert.
Mais est-ce bien Alger?
Les arrivées de nuit déconcertent un peu, tous les ports s'y ressemblent. Et dans mes souvenirs, chose étrange, il n'y a pas une seule impression d'Alger tout noir, aux lumières ; comme si ma rétine n'avait gardé que des images claires, des visions de jour et de soleil.
Ainsi nous arrivons, déjà!... Et vague encore, se lève en moi une appréhension, une peur légère d'être déçu. Si je devais me repentir d'être venu!... Est-ce sans imprudence que je vais revoir mon passé, ciel et mer, routes blanches, vieux jardin, tout le décor magique de ma première àme !
« J'avais laissé, dit Perdican, des rivières et
des montagnes, je retrouve des brins d'herbe et une goutte d'eau. »
Vais-je retrouver « au point » mes sensations d'alors? Sans doute, mon imagination les aura déformées, grandies. Les reconnaît rai-jc seulement? Vivent-elles encore? Si rion, à mon appel, n'allait so lever d'entre les lioiix et les. choses?
Si ma jeunesse n'existait plus qu'en illusion? Peut-être s'est-elle écoulée tout autre que je me la représente. Peut-être vais-je chercher la trace, non seulement de ce qui n'est plus, mais de ce (jui même n'a jamais été.
Si Elle allait m'apparaître, semblable à cette jeune reine morte de la légende, qui gît dans une crypte, enlinceulée sous ses ornements royaux? Quand on ouvre le cercueil, ses joues roses paraissent vivantes, sa gorge se soulève et le tissu d'or de sa robe étincelle.
On la touche du doigt, et tout s'écroule en poussière.
Nous voici en rade. L'odeur de terre s'exhale plus fort. On entre en une tiédeur de serre.
Très lentement, le bateau vire, afin de pré-
senter rarrière au ponton. Des blancheurs de mosquées, des façades de hautes maisons se lèvent, dans une trouble et décroissante lueur.
Toutes les fenêtres sont closes. Il est très tard. On n'entend aucun bruit, pas même ce souffle animé qui est comme la respiration d'une foule. Les grands bateaux sont éteints. La ville dort. Vraiment, il semble qu'il ny ait personne pour nous recevoir. Et c'est étrange et mystérieux, ces mille lumières qui éclairent le silence, mirées sur l'eau de laque en longues fusées d'or.
Moi qui regrettais presque de ne pas saluer Alger au plein jour, avec sa cascade de toits blancs et ses coteaux verts en cirque! Non, je n'imaginais pas cela, cette entrée dans lïnconnu, ce port étincelant sans une âme, cette ville au Bois-Dormant qui rêve, en un silence enchanté!
Déjà, pourtant, une vie fantômale s'ébauche et des ombres se glissent. Une barque vient hâler notre amarre et l'assujétit à quai. Du ponton des voix nous appellent. Et en bas
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de l'escalier mobile, quadrillé à jour, va et vient, sous des lanternes, l'attente noctambule des douaniers. Sitôt dehors, il faut subir l'assaut des portefaix arabes, crâne ras et sentant la viande; l'empressement des interprètes à casquette galonnée; les sommations des cochers debout sur leurs voitures. Mais le cercle franchi, hors du grouillement des cris et des gestes, le silence retombe et l'illusion reprend.
On distingue des docks vides et des entrepôts morts, des camions et des tonneaux, un wagon abandonné sur des rails qui luisent. Il règne cette sorte de paix inquiète que prennent, la nuit, les endroits d'activité diurne. Sur les quais et la mer, le boulevard surplombe en falaise; un mystérieux escalier blanc, ou la rampe douce des voitures, y montent, en un pâle bain de lune.
Je vais lentement, le long de la pente, presque heureux qu'il soit si lard, et que personne ne m'attende plus. Je me sens libre, et rien ne trouble cette première sensation d'arrivée. Comme Pair est doux à resjtirer!
Le vent sent l'orange et la laine arabe. Il roule des bouffées molles comme des caresses. Pourquoi se presser? La nuit est tellement sereine, une douceur flotte, pénètre et touche l'âme comme un accueil dami. Quelque chose d'indéfinissable donne à l'être une extraordinaire légèreté, une vie plus subtile et plus intense; les ennuis vagues s'allègent, et le cœur s'attendrit, comme pour une bonne nouvelle ou un amour de femme.
La notion même du temps s'efface. Bateau, Paris, êtres quittés, tout l'immédiat et le particulier de la vie se perdent dans le passé. C'est depuis très longtemps, c'est depuis toujours peut-être que j'erre, en un parfait oubli de tout et de moi-même, en ce décor nouveau et pourtant familier, buvant l'air doux, foulant la route lunaire.
Cette impression dure une minute ou des siècles, je ne sais; mais elle est vague et pénétrante. Ainsi dans certains rêves, l'on raisonne en dormant quelque soudain dépaysement :
— « Où sui>-je, se demande-t-on. Pourquoi
suis-jo là? Esl-ce bien moi? » Et sans comprondre, on trouve cela naturel et délicieux.
Mais un square se dresse, bambous et palmiers qui bruissent, en leur fraîcheur sombre. Cette apparition inattendue coupe d'un sursaul de réveil ma rêverie. Ce square existait-il autrefois, ou l'avais-je oublié? Ce doute rompt l'unité de mes souvenirs, il arrête l'inconscience heureuse où j'étais plongé et s'oppose à ce qu'elle renaisse.
Il m'est impossible de ressaisir mon âme de rêve d'il y a une seconde à peine ; elle est partie, évaporée, comme un atome d'éther fluide.
Mais j'en ai conscience, pendant un instant a régné, avant qu'un aspect imprévu l'ait détruite, une mystérieuse harmonie entre mon être et les choses, un accord subit et comme préexistant entre mes sensations de retour et le charme de ce décor mouillé de lune, retrouvé tel, après vingt ans, que mon cœur se l'imajïinait. C'est donc le pays et sa langueur qui m'ont repris au seuil, c'est la soudaine et récurrente influence du milieu.
J'ai grande envie de m'en aller, solitairement,
errer par la ville ou à travers la campagne : le rêve évanoui renaîtrait bien vite, j'en suis sûr. Mais n'ai-je pas demain, et des semaines?
Devant l'hôtel, une flaque de lune teinte le trottoir bleuâtrd. Le vent tiède halène toujours.