NE ME LAISSE PAS SEULE
Ne me laisse pas seule ; il fait noir, il fait chaud, Et le sentier qu'on prend pour arriver là-haut Est bordé d'églantiers qui piquent et d'orties. Ma vie a l'air de vivre, hélas ! toutes les vies, Quand tu ne restes pas contre elle à lui parler. Je ne veux plus du bois qui touche au grand verger Où j'ai vu ce matin les prunes violettes. Noisetiers que verdit le vert fin des noisettes, Et toi, douceur de voir la plaine au blond remous Se rouler sous le ciel — je ne veux plus de vous.
Ne me laisse pas seule... 147
Car bientôt des blancheurs vont courir et chacune Paraîtra plus laiteuse et ce sera la lune. Je sais comment le soir fait pour être cruel, Je sais tout le pouvoir aigu de son appel, Quand, la lèvre appuyée aux flûtes comme aux âmes, Il va tirant de nous tout un peuple de flammes. Et le matin m'est lourd et très perfide aussi. Ne me laisse pas seule avec le vif souci De retrouver tantôt la forme des verdures. Nous t'avons trop donné de nos maux, ô nature ! Pour que tu sois encor toi-même, pour que tu Gardes sur la fureur du destin abattu L'insensibilité divine de ta grâce.
Comme il fait noir et chaud sur cette route basse. Bientôt l'ombre et le chant du berger chevelu Vont passer devant nous ; mais il a trop bien plu Pour que son pas, ce soir, lève de la poussière. Le seau du puits déborde et se heurte à la pierre ; L'eau sonne, et l'on entend la fraîcheur de son poids Et sa rumeur d'argent toucher comme des doigts. Je sais comment les bruits font pour nous être tristes. La vigne vierge a sur ses grappes améthystes Des fruits bleus ; on dirait des groseilles en deuil. Une femme debout rêve et file à son seuil, Et son fuseau frissonne à i'entour de ses voiles. La lune sourira de tuer les étoiles.
Je sais comment l'amour fait pour nous dévorer. Pas un coin sur la terre où l'on puisse pleurer Sans découvrir que l'herbe et la branche et la plaine Et l'argile et le fruit sont de l'ardeur humaine, Et que tout dans l'espace et la matière amie Sait comment on se mêle et comment on s'oublie. Car nous les avons pris à leurs jeunes candeurs, Et tous nous remplissons leurs bras forts de nos cœurs.
T£x CtlA CttA CV1A Cti* <T1A cti* sti/. <rtiA OZÀ &A C^J. <X*A C^À. <XiÀ- CTiA