‹ Le jardin passionnéChapitre 87 sur 95 · JE N'IRAI PLUS · texte numérisé non relu

JE N'IRAI PLUS

Je n'irai plus jamais vers vous, ô jardin triste, Où le destin mêla ma joie âpre et mes maux ; Mais vous savez d'un souffle où toute ardeur persiste Soupirer sur mes jours avec tous vos rameaux.

Avec tous vos parfums vous pesez sur mes heures , Et je me plonge en vous, ivre du vain retour; Car je vous aime mieux que forêts et demeures, O froid jardin de deuil, ô chaud jardin d'amour!

Plus jamais sous mes mains vos portes de feuillage Ne joindront leur bruit vif de ramure et de fer, Et vos gazons dansants sauront d'autres sillages Oue l'ombre où bondissait le jeu de mon bras clair.

Le vent qui soulevait vos pensives verdures Jette à travers mes jours la saveur des étés, Et vos bouleaux plieurs aux belles chevelures Touchent mon noir sommeil de leurs doigts argentés.

Tandis que tout en moi vacille et se disperse, Vous seul, ô doux jardin, vous demeurez debout. Vos lunes, vos soleils, vos rais de vive averse Le long de mes désirs palpitent tout à coup.

Jusqu'au fond demesjours, oui, vous serez très grande, Volupté de revivre aux lieux qui me sont clos Et je n'ai point d'instants où je ne vous demande : «; Pourquoi m'attirez- vous autant que les tombeaux ? »

Le ramier gris vient-il toujours sur le même arbre, Le saule a-t-il toujours l'air de courir sur l'eau? Que fait le pont pierreux ? Que fait le banc de marbre, Le taciturne étang que noircit un ormeau ;

•■iiuuy

^<? nuirai plus... 205

Le pavillon tressé de branches abattues

Où souffre tout un mois la fièvre du jasmin,

Et le bassin bleuâtre entouré de statues

Et dont l'ombre allongeait la forme de ta main?

Quel est ce trouble amer qui me vient de vos plantes, De vos sentiers fermés à jamais pour mes pas? Je ne veux ni plaisirs ni deuils aux fièvres lentes, O pâle attrait d'un lieu qu'on ne reverra pas.

O jardin, ma douleur, mon rêve et mon royaume, C'est vous qui caressiez de l'ombre et de la voix "Celui qui m'attendait dans le fluide arôme Que l'air du matin tire et parfume des bois.

C'est vous qui balanciez le contour sur les sables De son corps plus léger et fort que les joncs roux, Et qui tout en berçant vos ifs et vos érables, Aviez des bercements et des soupirs pour nous.

Je ne vous dirai point : « Ne soyez plus le même. A d'autres qui viendront heureux, tremblants et fous Refaire entre vos bras l'impossible et l'extrême Et croire que le temps s'endort sur leurs genoux. »

Je ne vous dirai pas : « Parlez-leur de nos larmes... » Les heureux savent-ils comprendre et compatir? Mais quand le soir teindra d'or vos pins et vos charmes, Dites-leur : « J'ai jadis brûlé d'un grand désir.

« J'avais toujours le banc, le pont de pierres blanches, « Le kiosque, où tout un mois le jasmin respira ; « Un grand désir sauvage a vibré sous mes branches « Que jamais nul désir futur n'égalera. »

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