PREMIÈRE PARTIE
Uair vide où je sentais sa forme encore empreinte Était lourd à mon front comme l'air d'un tombeau; Et sans savoir pourquoi je frémis d'une crainte.
Je la cherchai des yeux devant moi de nouveau. Mais en vain. L'ombre épaisse à longs plis retombée. Partout y de toutes parts, s'engluait à ma peau.
Je la cherchai des yeux, bras tendus, bouche bée; Je cherchai dans l'espace, afin de l'entrevoir^ Un reflet des rayons dont elle était nimbée.
Mais rien ne m'apparut jusqu'à l'horizon noir : Tous les regards de l'ombre avaient cessé de luire. C'était la grande nuit, ce n'était plus le soir.
Les astres qui s'étaient penchés pour nous conduire Étaient perdus au loin sous cette ombre aux plis lourds; Et la lune avait fui sans un dernier sourire.
Ce n'était plus le soir à l'occident des jours; C'était la grande nuit ciui roulait ses eaux mornes. Pas un rayon lointain n'éclairait des contours.
Plus de gestes griffus s' agrippant aux troncs d'ornes; Plus de mufles velus soulevant les rameaux; Plus de rires aigus secouant barbe et cornes;
Plus de battements d'aile aux nids dans les ormeaux;
Plus de sanglots d'amour à la gueule écumante;
Plus de tremblant feuillage où murmuraient des mots!
Ce n'était plus le soir où tu venais y Charmante, Le soir où tu venais vers ton hôte attendu... C'était la grande nuit, la nuit lourde et dormante,
Vair inerte à mon front s'arrêtait suspendu; Ma main partout heurtante et partout repoussée Avait crispé son ongle au bout du bras tordu.
Une étrange muraille autour de moi dressée Emprisonnait mon âme entre ses pans étroits; Un plafond noir et bas tombait sur ma pensée;
Le froid visqueux du sol entrait dans mes pieds froids; Tout s'évanouissait, forme, lieu, temps et nombre; Il suintait du silence aux lugubres parois ;
Et je sentais peser le silence de l'ombre.
Le silence infini pesait de tout son poids; Tout s'évanouissait, nombre, espace et durée. Et je regardais V ombre en y cherchant les bois.
Et j'étais immobile en ma prison murée. Mais il souffla soudain, je ne sais où, dehors, Un souffle qui passa sur ma tête effarée.
Et ce souffle était froid comme un souffle des morts. Un long frémissement frémit dans mes vertèbres ; Mon sang tumultueux fut glacé dans mon corps.
Et je regardais Vomhre aux parois des ténèbres. Mais quelque chose au loin sembla trembler au venty Je ne sais où, dans V ombre ^ à Vun des pans funèbres.
Un point, de ce côté, blanchit au mur mouvant : On eût dit une perle à la paroi nocturne. Et je vis que c'était du côté du levant.
Et ce fut comme une eau qui coule au bord de Vurne : La blancheur efflua si légère en la nuit Que Vair à peine ému demeura taciturne.
Silencieusement, comme une eau qui s'enfuit. Jusqu'à V occident sombre elle alla continue; Puis des deux jusqu'à terre elle glissa sans bruit.
Je compris que l'aurore était enfin venue.
Et la terre émergea d'un brouillard rose et gris,
La terre immense au loin, la terre immense et nue...
0 forêt, forêt sainte, ô feuillages fleuris, Grands arbres aperçus en fuyantes rangées, Sommeil sacré des bois pleins de chants et de cris.