PREMIÈRE PARTIE
Au-dessus de la terre où fuyait la fumée,
Hors de l'épaisse nuit qui croidait comme un mur,
Les arbres surgissaient en une étrange armée;
Et tous, orme touffu, peuplier, chêne dur,
Les saides gris, les pins, les fronts pâles des frênes.
Ils étaient devant moi tout frissonnants d'azur.
En d'invisibles mains des doigts remplis de graines, Sur ma tête, à mes pieds, semaient des grains de feu : Les insectes luisaient dans la mousse des traînes;
Des regards allumés flamboyaient au milieu
Bu feuillage, et là-haut, dans la mer infinie,
Des perles d'or roulaient au grand flux du soir bleu.
Dans l'air ensanglanté de sa rouge agonie, La lune, en souriant, toute blanche au travers. Chassa le brouillard rouge et monta rajeunie.
Du haut des deux gemmés de tous leurs univers,
Son radieux sourire éclaira la feuillée.
Où me suivaient partout des yeux sans nombre ouverts.
Et, dam la grande nuit tout entière éveillée, Mon âme amsi, mon âme, allégée et sans poids, S'éveilla lentement^ toute large éployée.
Pourtant un rêve encore errait au front des bois; Des regards se voilaient dans la nue hésitante; L'herbe était sans arôme et les souffles sans voix.
Et Von eût dit qu'au loin, dans un camp, sous la tente, Mille voix pour bruire attendaient un appel; Et j'attendais aussi d'une pareille attente.
L'air pâle encore et lent dormait dans un grand gel; Le temps fuyait sans bruit dans les deux immobiles; Et j'étais arrêté sous un soir éternel.
J'étais comme au seuil clos des antres des sibylles. Mais un son tout à coup tinta dans un beffroi; Et je fléchis soudain sur mes genoux débiles.
Mon heure enfin venue avait tinté sur moi;
Des glissements lointains passaient sous les pervenches ;
Des ailes frissonnaient d'un invisible éploi.