‹ Le Jargon et jobelinChapitre 30 sur 34 · RUTEBEUF. II · texte numérisé non relu

RUTEBEUF. II

« Si li airs esc mult caus et mule ses ec mule halleux. » Allebrant, f° 22.

Du flamand haël^ sec.

§ De précédents éditeurs avaient arrangé l'exemple tiré du Jargon en écrivant aux halles. Le sens se pouvait accepter; aula lat., hall germ., signifient cour de justice, salle, marché, etc. « De la loy d'une ville faut adjourner baillif, hommes, majeur et eschevins, selon ce que les villes sont ordonnées de loy, et faire assembler en halle ou en chambre, c'est-à-dire au lieu où ils ont accoustumé à tenir leur siège. » Bout. Somme rurale ^ tit. III, p. 13. Mais on obtenait ainsi à la rime un pluriel qui ne se retrouvait pas aux rimes correspondantes.

Signalons encore Aa/e^ échelle, en wallon, de scala; très acceptable pour gibet; mais il aurait encore fallu lire aux hâlesy et l'on rentrait dans l'objection précédente. (V. Hallegrup ci- après.)

Levez ces cuevrechiefs plus hault Qui trop cuevrent ces beaulx visaiges.

De riens ne servent telz ombraiges Quant il ne fait haie ne chault.

Charles d'Orl. Chanson.

De fil d'or eut cousues ses manches, Et pour mieulx garder ses mains blanches De haller, elle eut ung gans blancs.

/ Rose, V. 574-6.

HALLEGRUP, subst. m. Gibet.

Montigny y fut, par exemple, Bien atache au hallegrup.

Bail. n.

Il fut gruppé et mis en roe Par [le] defFaut d'un allegruc.

Vie de S. Christophe.

Grup et haïe au sens d'échelle [scala) composent ce mot, qui signifie V échelle où l'on grappe ; le gibet où l'on pend et étrangle les criminels. Les anciens gibets de Paris s'appelaient des échelles^) telle que l'échelle du Temple, etc.

Il ne faut pas négliger cependant l'analogie du mot hallegrup employé par Villon et de Vallegruc employé par Chevallet dans la Vie de saint Christophe (l'un et l'autre se prononçant allegru)^ avec le halcret^ halecret ou hallecretj corselet de lames de fer à l'usage des soldats de l'ancienne armée. (V. sur ces mots le P. Daniel, Hist. de la Alil. franc. I, 408; Jean d^Auton, Ann. de Louis Xllj 1506-7; Flores de Grèce, ms. f'^ xxi r° ; Trévoux, v° Halcret^ etc.) Nous connaissons d'autres comparaisons faites par Villon entre l'armure militaire et l'instrument du supplice; par exemple, le « hault gorgerin d'escossois «, c'est-à-dire la corde autour du col qu'il donne à maître François de la Vacquerie, en son Grant testament ; et les pisans dont il est question à la ballade I du jargon. (V. ci-après, v° Pisans.) « Vous serez

un jour capitaine d'une grande réputation : on vous donnera le hausse-col en Grève. » Com. des proverbes, p. 78. — « Le halecret sur le dos, le casque en la teste, le pistolet au poing. » Sully, Mém. II, 20.

L'exemple de la Vie de saint Christophe signifie qu'on roua le criminel faute d'avoir un gibet à portée.

« Deux hommes de guerre que, selon F usage du temps présent en fait de guerre, on nomme halagrés. » JJ. 201, p. 56, an 1477.

Donner pour Dieu, ddit un fort halecret Pour batailler au public ou secret Contre le diable, a ce qu'on le surmonte.

Tr. de la noble Dame, f" 90.

Hallegrupj gibet, et allegruc pour allègre (voyez ce mot) sont homophones, ce qui permet au Jargon de sousentendre une plaisanterie à propos de chacun d'eux; le gibet comporte une idée de joyeuseté, qui se retrouve dans mathe gaudie (voyez Mathe) et l'allégresse des Gueux rappelle le nom du gibet.

Parmi les rébus expliqués par Rabelais (I, p, 37) se trouve celui-ci : « Non et un alcret^ pour non dur habit. » [non durahit] .

HARPES, s. pi. Griffes, grilles, barreaux.

Prince des gayeulx, en les harpes Voz contres ne soient greffis.

Bail. IV.

Harpe ^ en grec àpTryj, croc, signifie en vénerie la griffe du chien ; en construction, une pièce de fer coudée reliant

î6o LE JARGON DU XV« SIECLE.

les poteaux aux murs; en fortification, une espèce de herse.

— « Harpey barreau de fer grillant une fenêtre de prison. Harpe se dit aussi d'une grille de fer. » L. Larchey.

« Le coesre. C'est lorsqu'on est nanty qu'il faut craindre la harpe. » Com. des proverbes^ p. 5p.

Il y a en même temps jeu de mots entre harpe, instrument, et harpe, griffe; harper, jouer de la harpe, harper, prendre et serrer avec les mains, par extension voler.

— « Jouer de la harpe », tromper au jeu. Av. de d Assoucy, p. 29.

Qu'auroient fait de plus des filous ?

Tu sais donc jouer de la harpe ?

J. MoREAu, suite du Virgile travesti, XIL

« Harpias, arg. esp. Agent de police, officier de justice, sergent. « Oudin.

HAVAGE, subst. masc. Droit du bourreau.

Là sont bleiïleurs au plus hault bout assis Pour le havage et bien hault mis au vent.

Bail. L

Le texte de 1489 porte : pour le evaige. Le vers étant trop court, je le rétablis en aspirant hevaige, ce qui me donne à la fois la mesure et le vrai sens.

fl Le droit de havage est le droit de prendre une poignée de grains dans les sacs apportés sur le marché de Paris; le bourreau avoit autrefois ce droit, mais à cause de l'infamie de sa profession, on ne lui laissoit prendre le grain qu'avec une cuillère de fer blanc. » Tall. des Reaux. —

Le havage de chascun sestier de blé vendu en la ville

de Chartres hors franchise. Se cil qui le veut l'a acheté, il doit un havagiau. » Reg. des cens et fiefs du comté de Chartres j fo 16. — « A conclu à ce que les droits de havage qui se perçoivent sur les grains... par ledit Doublet, exécuteur, soient réunis aux droits de minage. » 1684. Minage de Alontargis.

C'est pourquoi le texte emploie ici, pour beffleur^ la métathèse bleffeur^ qui nous reporte au radical bleif^ forme archaïque de blé.

La poignée de grains dont l'appréhension constituait le droit de havage s'appelait une havée : « Item la havée des fruiz qui sont venduz à jour de marché à Chauny dont chascun sur qui l'en prendra la havée^ se pourra rachater par mi avec obole païant. » Ch. des Comptes de Paris,

Item mon procureur Fournier Aura, pour toutes ses corvées, Simple seroit de l'espargner, En ma bourse quatre havées.

Villon. Gr. Testament.

L'exemple suivant, emprunté au même poète, confirme le sens jargonnesque de havée ou havage pour droit du bourreau sur les pendus :

Aux povres duppes? — La havée.

Dial. de Mallepaye et Ba'illevenl.

§ Ne craignons pas d'indiquer une autre version aboutissant naturellement au même sens ; le havet est un crochet :

Leurs ancres ont geté li maronnier briefment A grans havés de fer qu'ils getent rudement.

Baud. de Seeh. VII, x6.

« Plus de trois cens caudrons pendans à havés de bois. » Froissarc, t. II, 177. — « Ils avoient gros croqs et havets de fer tenant à chaisnes. » Ibid. I, p. 6y.

Pour enseigne y mis ung havet.

Villon. Gr. Testament.

Il y avait au xv" siècle une enseigne du havet dans la rue Sac à lie, aujourd'hui Zacharie.

Litcré donne comme étymologie du havet l'allemand haftj agrafe; en gothique hafjan^ soulever; ail. moderne heben. Ces indications demandent à être rectifiées. L'ancien ail. haft ne signifie pas agrafe, mais engagement, obligation et droit de contrainte (Scherz). L'ail, moderne possède hebe et hebelj qui signifient levier; heben en est le verbe, qui signifie lever, faire monter, etc. Quant au crochet proprement dit, ou agrafe, il se dit haken^ et le même vocable sert de verbe pour accrocher. L'analogie est évidente avec hangeuj, pendre, accrocher, etc.

Si l'on admet ce double sens, on pourrait comprendre à volonté le passage ci-dessus du Jargon : « Là sont les voleurs au plus haut bout assis pour le droit du bourreau (droit de havage) ou pour le droit du crochet », ce qui revient au même.

HAVRE, subst. m. Port, refuge; c'est le mot propre.

Jour verdoiant, havre du marieux.

Bail. X.

Techniquement, un havre est un port qui est à sec à la marée basse; mais il se prend d'ordinaire pour un port quelconque : « Quand se départirent des havres d'Angle-

terre. » Froissart, II, ii, 27. — « Et veulx saillir du

havre de seurité pour toy noyer dedans la mer. » Al.

Chartier, le Curial. — Dieu est le havre, le grand havre,

où le pécheur trouve son salut : « Havre de Grâce, s'escria

Rondibilis, que me demandez vous? « Rab. II, 156. —

Havre ou grand Havre. Dieu. Jargon réformé. — Le grand

havre. Fhôtel-Dieu. Franc. Michel, v" Millard,

Mais on peut croire aussi que si Dieu a été nommé le

grand havre^ c'est sous une forme orthographique qui

déguise à peine le grand favre^ le grand artisan de Funi-

vers :

Ancille dou pais que lou havre Vulcain A bourgat è batut, etc.

GuiLL. Ader. Lou Genillome gascoun, 1. III, p. 104.

* HIRENALLE, subst. f. Evidemment fabriqué et dont le sens demeure aussi impénétrable que l'origine.

Destirer fait la hirenalle Quant le gosier est assegis.

Bail. IV.

Hirenalle rime avec pirenalle^ qui n'est guère plus intelligible. (Voyez ce mot.) L'un et l'autre sont d'exemple unique. En supposant qu'il fallût mouiller les deux //, on aurait hirenaille et pirenaûle^ c'est-à-dire deux mots de la formation qui a donné canaille^ grenaille^ tenaille. Et comme Vn dans ces trois derniers appartient au radical, canis^ granum^ tenacula (de tenere)^ il faudrait chercher pour hirenaille un radical tel que hiren. Le français n'en offre aucun, sauf iraigne (araignée) qui se prononçait iraine^ mais qui est inacceptable ici à cause de Vh aspirée que donne à la fois le texte et qu'exige

la mesure du vers. Arène et arenal^ déjà plus éloignés, sont écartés pour la même raison. Nous sommes donc conduits à nous rejeter sur l'allemand hirn-j, cervelle, qui sonne hiren et nous fournit le radical cherché. Les deux vers de la ballade IV signifieraient, en ce cas : « Le gosier, quand il est attaqué ou asséché (par la corde du gibet), fait détirer la cervelle. » Je ne me dissimule pas que la composition hybride d'un substantif allemand avec une finale péjorative française rencontrera peu de créance. Je propose l'explication sans la donner pour meilleure que je ne la juge moi-même.

Si l'on renonce à Vn du radical et qu'on le suppose appartenir à un suffixe naille^ dont je ne connais pas d'exemple dans la langue, le radical se réduirait à hire. On trouve alors :

1. Hire^ qui signifiait horreur, dégoût; terreur, dans la vieille langue et qui subsiste dans le dialecte poitevin. « Et estoit nommé pour sa mauvesté la Hire. » Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles Vil^ Mich. et Pouj. III, 264. Il faudrait traduire alors : « La terreur fait détirer les membres quand le gosier est pris. » Le sens est ici meilleur que l'étymologie.

2. Hire ou Hiej, l'outil à hier^ demoiselle de paveur, mouton, etc. (V. ci-après Hye et Hyer.) Le vers aurait peut-être alors un sens obscène : « La pendaison fait détendre la hire » , par allusion à un phénomène physiologique bien connu.

3. Hira^ l'intestin, dans Plaute. « La pendaison fait détirer les boyaux. »

4. Hir^ en latin archaïque, la paume de la main (Lucil. ap. Cicer.), du substantif grec xeip, la main. Le sens ne

serait pas mauvais, mais une dérivation si éloignée de sa base manque de vraisemblance. Voyez toutefois Littré sur Hir, v° Hirondelle.

Nous avons encore hireté pour hérédité et hiraudus^ français hiraud^ hiraux^ hiriaux, trouvère. Le chef des Enfants sans souci de Calais s'appelait le roi des Hiraulx. Je ne cite ces derniers mots que pour ne rien omettre.

Air^ pour air (aer) et pour colère (de adirare) donnerait encore deux variantes de sens, à la condition d'écrire l'aïrenalle ou même L' ahirenalle (cette dernière forme n'apportant aucun changement au texte). V. sur aïr^aïrerj etc. le Dict. imprimé de La Curne.

Signification : i" Vaérement^ c'est-à-dire la pendaison ; 2° le dépit, le chagrin.

Aïrer est écrit ahirer dans un certain nombre d'exemples cités par La Curne.

*HISTZ, subst. pi.

Plantez vos hist:^ jusques elle rappasse.

BaU. VII.

L'anglais dit tohoist pour hisser et drisser (dans les autres langues germaniques hissa^ hissen)^ c'est-à-dire tirer sur le cordage qui doit amener un objet à sa place. Il n'est pas impossible que histi signifie ici des cordes. « Plantez vos histi 'S accrochez vos cordes, dressez vos tentes, c'està-dire restez en repos jusqu'à ce que le guet ait passé. (Voyez au même sens « planter p/co/zi- », v° Picons,)

'IC7TÎ0V, voile de navire, et toute sorte de tissu; de laxo;, mât de navire, chaîne de tissu, tissu, toile, étoffe et bâton que l'on dresse comme pour une tente.

i66 LE JARGON DU XV^ SIECLE.

* HORNANGIER, v. a. Même sens obscène que Fournir. (V. ce mot.)

C'est tout son fait d'engaudrer les gaudins A hornangier, ains qu'elle soit lubie.

Bail. IX.

De l'espagnol horno^ four, d'où le verbe hornear. qui donnerait en français hornier. fourneyer^ fournier ou fournir. On peut voir dans hornangier l'intercalation du gier caractéristique du Jargon. (Voyez Gier.) Peut-être hornangier reproduit-il l'ancien verbe espagnol hornaguear qui signifiait proprement échauffer ou brûler à la manière d'un four.

L'argot espagnol ancien détourne le four horno pour en faire le synonyme de cachot ; mais ce sens n'est pas applicable à l'exemple ci-dessus.

* HURCQUER, V. a. Accrocher, pendre.

Et si hurcque la pirenalle Au saillir des coffres massis.

Bail. IV.

Le verbe hurcquer^ qui est d'exemple unique, paraît se rattacher directement à la horca espagnole, fourche, d'où ahorcar^ pendre. « Horca^ maquina compuesta de très palos, dos hineados en la tierra, y el tercero encima, trabando los dos, en el quai, à manos del verdugo, mueren colgados los delinquentes condenados a esta pena. Furca, crux, patibulum, gabalus. Doner en la horca^ lo mismo que ahorcar. » Dicc. esp. Fr. Canes. In-f", Madrid, 1787.

A défaut d'exemples français du verbe hurcquer^ hour-

quer ou fourquer^ nous avons du moins le mot jourques {2iYi2i^ forques)^ dans notre sens exact :

Si dient qu'il seroit k fourques bien pendus.

Baïui. de Seehurg, X, 679.

Ains demain miedi a forces penderés.

Aiol, 7773.

Houquer^ v. a. normand, qui paraît venir de l'anglais hook^ crochet, signifie accrocher et pendre.

Enfin N. Duez traduit orcare^ ital., par « pendre à un croc ».

* HURME, subst. fém. Littéralement la forme ou compartiment réservé au condamné soit dans le pilori, soit dans le gibet de Montfaucon, dont la disposition comportait une série de cases superposées comme des cellules.

Plantez aux hurmes voz picons.

Bail. I.

De paour des hurmes Et des grumes.

Bail. m.

Et que point à la turterie En la hurme soiez assis.

Bail. VI.

Le mot hurme représente hor/na^ qui est la diction espagnole du mot forme. « Horma^ el moldo en que se forman à hacer los zapatos. Modulus, mustricolse, forma calcei. Hormero el que hace hormas, formarum opifex. » Dict. de Francisco Canes, précité.

Ld. forme ^ en technologie, est le moule ou le creux dans lequel se fabriquent ou s'emboîtent les objets. Forme de navire, forme de papeterie, etc. Le condamné ou le pendu occupait, soit dans la roué du pilori, soit dans les étages

superposés du grand gibet de Montfaucon, un compartiment, une forme. Cette explication, qui m'est venue à la pensée par la discussion des dictions espagnoles horma^ hormeroy etc., est pleinement confirmée par l'emploi du mot français forme, pour désigner des sièges séparés destinés aux prêtres, chanoines et religieux dans le chœur des églises et que nous nommons aujourd'hui des stalles. Une forme était aussi un banc d'honneur en ce qu'il était rembourré et ne pouvait recevoir qu'une seule personne; c'était encore un siège séparé.

Belles chaieres et beaux bans, Tables, tretiaux, fourmes, escrans.

EusT. Desch. Mir. de mariage.

Cage. « On le fait entrer dans la nasse du mariage comme l'oyseleur fait venir les oyseaux de rivière dedans \2i fourme... » Quinze Joyes. p. 137. — a Et doit-on mettre en fourme ung coulon qui soit ramier, et tous les autres s'i viendront asseoir en fourme dedens les deux roys. » Modus, f" 126. — « Le seigneur foncier peut avoir siège d'une forme. » Coût, général, t. I", p. 142. — « Je tout armez, alai parler au roy, et le trouvai tout armei, séant sur une forme. » Joinville, 172.

Le texte de Modus et des Quinie joyes convient parfaitement aux formes de gibet destinées aux « pigeons qui sont en essoine « , pour rappeler une expression de Villon lui-même.

HURTERIE, subst. f. Bagarre mêlée de vol.

Et frappez en la hiirterie Sur les beaulx sires bas assis.

Bail. VL

Cest-à-dire saisissez, pendant la mêlée, les écus, qui sont toujours « bas assis » puisqu'ils gisent au fond de la bourse.

Le mot est curieux en ce qu'il est hybride, confondant, sous une forme unique, le double sens de hurter ou heurter^ qui signifie en français frapper, et du hurtar espagnol (prou. /^rfar), qui signifie voler.

Si durement l'a hurté et mal mis, Que li deux oil li sont volé du vis.

Ger. de Viane, p. 18.

La hurterie ou huterie n'était qu'une dispute plus ou moins violente avec ou sans voies de fait. Le hurto espagnol reproduit lefurtum latin.

« Hurtar^ tomar los bienos de otro contra su voluntad. Quidpiam alicui vel ab aliquo furari, subtrahere, clam auferre, furto eripere. — Hurtado^ robado, subreptus, furtivus, furto sublatus. — Hurto^ furtum. — A hurtadillos^ a escondidas, absconditè, occulté, clam. » Fr. Canes.

« To hurtj blesser, faire mal. » Cotgrave. — « Le hourt de deux armées. » Rabelais, II, ii6.

Je ne pretens ne plaid ne hurterie.

Cl. Marot, p. 201.

HURTIS, subst. m. Bagarre mêlée de vol.

Puis ca, puis là pour le hurtis.

Bail VI.

Hurtis^ bruit qu'on fait en se poussant au combat. — « Le hurtis des harnois. « Rabelais, II, 116 et 466. — « La eut de première venue grant hurteis et lanceis. «

XV'' siècle, fo 44*'. — « Lidias. Puisque nous sommes avec les loups, il faut hurler et dire noscre râtelée de ce jargon, » La Com. des proverbes^ p. 69. — « Je vous envoyé dans la présente un chiffre et un Jargon. » Âmbass. du maréchal de Bassompierre en Suisse^ I, p. 77.

Diminutif ou fréquentatif, gergonnois et gergonnet^ ce qui est tout un, la prononciation des deux mots étant

identique.

. . . Pris est en gergonnois.

Mir. des Enfans ingratz,

OÙ le joly rossignolet

Si chantera son gergonnet.

Chanson nouvelle, xvic siècle.

Une lettre de rémission de 1426 (Très, des Chartes, reg. 173, ch. 456), citée par Du Cange, ^^ DuplicitasAéïimi le mot Duppe {y .supra) : « une manière de parler que ilz (les vauriens de Rouen) nomment /^r^o/z ». Il est à remarquer que Du Cange a placé sa note relative immoz Duppe sous la rubrique Duplicitas^ dubietas^ ambiguitas. Je n'oserais affirmer qu'il ait prétendu dériver Duppe de duplicitas; mais ce dernier mot caractérise très exactement la langue du Jargon. Le texte de la lettre de rémission semble donner une priorité à la plèbe normande dans l'emploi du Jargon. Ce point de vue donne quelque importance aux motsy'jrgole ou. Jergole^ Jargoliers ou jergolierSj^ qui, dans l'argot moderne, désignent la Normandie et les Normands.

J'ai discuté, dans mon Discours préliminaire, les origines du mot Jargon. Il me reste à préciser quelques points du problème.

Etant donné que le Jargon signifie proprement le langage du jars (il a conduit les oies, il entend le jars^ prov.).

il faut rechercher le passage dejars à Jargon. Le mot primitif se présente en français sous les cinq formes suivantes : JaSj Jars, gart^ jarc et gerc. Il paraît, à première vue, que ces deux dernières formes ont donné directement Jargon et gergon. comme le latin draco, par l'intermédiaire du vieuxfrançais drac^ a donné dragon; comme furca a donné fourgon^ ce qui suppose, au m.oins théoriquement, les mots Jarco et gerco^ avec l'accusatif y^rco/ze/zz et gercônem.

Maintenant qu'est-ce que jars ^ jarc ^ ou gerc? On aperçoit une ressemblance entre Vanser latin et l'allemand ^^/ziqui signifient oie. Mais la transition au français jars n'est guère plus facile de gans que d'anser. Il devient, dès lors, intéressant de s'arrêter à une forme ancienne de Jars qui estjas (les deux mots étant identiques par la prononciation : Jars se prononçant Jâsj, comme gars se prononce gàs). Or il se trouve précisément que ce jas signifiait anciennement non pas le mâle de l'oie, mais le mâle de la poule, c'està-dire le coq. Ce que prouve sans contestation le passage suivant : a Cil (saint Pierre) desnoiet devant toz et se dit : Ne ni sai, ne ni n'entent ce ke tu dis. Si issit fuers davant la cort. Se chanteit le jas, » Fragment de la Passion selon saint Alatthieu. Mém. de l'Acad. des inscr. t. XVII, p. 725. Quel rapport trouver entre \ejas et le coq? C'est ce que je vais examiner.

Le gallus latin a pour étymologie, d'après Vossius, le grec y.ôiXkot.\.oi. : « Dici rubens illud, quod de mento gallorum barbas instar propendet. » Les dictionnaires modernes conservent en effet jcâXXaia pour le jabot rouge qui pend sous le bec du coq, et même, mais rarement, xaXÀea au même sens. On sait qu'un grand nombre de mots latins cpi contiennent une / dans leur pénultième syllabe donnent en français une

xv'' siècle, f» 44''. — « Lidias. Puisque nous sommes avec les loups, il faut hurler ec dire noscre râtelée de ce jargon. » La Corn, des proverbes y ^.6^. — « Je vous envoyé dans la présente un chiffre et un jargon. » Ambass. du maréchal de Bassompierre en Suisse^ I, p. 77.

Diminutif ou fréquentatif, gergonnois et gergonnet^ ce qui esc tout un, la prononciation des deux mots étant

identique.

. . . Pris est en gergonnois.

Mir. des Enfans iugratz,

OÙ le joly rossignolet

Si chantera son gergonnet.

Chanson nouvelle, xvi^ siècle.

Une lettre de rémission de 1426 (Très, des Chartes, reg. 173, ch. 456), citée par Du Cange, \^ Duplicitas.déiînïz le mot Duppe [y.suprâ) : « une manière de parler que ilz (les vauriens de Rouen) nomment jargon ». Il esc à remarquer que Du Cange a placé sa note relative 3.11 moz Duppe sous la rubrique Duplicitas^ diibietas^ ambiguitas.it n'oserais affirmer qu'il ait précendu dériver Duppe de duplicitas; mais ce dernier mot caractérise très exactement la langue du Jargon. Le texte de la lettre de rémission semble donner une priorité à la plèbe normande dans l'emploi du Jargon. Ce point de vue donne quelque importance aux motsy'dirgole ou jergole^ jargoliers ou jergoliers^ qui, dans l'argot moderne, désignent la Normandie et les Normands.

J'ai discuté, dans mon Discours préliminaire, les origines du mot Jargon. Il me reste à préciser quelques points du problème.

Etant donné que le Jargon signifie proprement le langage du jars (il a conduit les oies, il entend le jars^ prov.),

il faut rechercher le passage dejars à Jargon. Le mot primitif se présente en français sous les cinq formes suivantes : JaSj JarSj gart^ jarc et gerc. Il paraît, à première vue, que ces deux dernières formes ont donné directement Jargon et gergon^ comme le latin draco, par l'intermédiaire du vieux français drac^ a donné dragon ; comme fur ca a donné yô«rgon. ce qui suppose, au m.oins théoriquement, les mots jarco et gercoy avec l'accusatif. y^rco/zem et gerconem.

Maintenant qu'est-ce que jars ^ jarc ^ ou gerc? On aperçoit une ressemblance entre \anser latin et l'allemand ^^/zjqui signifient oie. Mais la transition au français jars n'est guère plus facile de gans que ^ anser. Il devient, dès lors, intéressant de s'arrêter à une forme ancienne de jars qui estjas (les deux mots étant identiques par la prononciation : jars se prononçant Jâs^ comme gars se prononce gàs). Or il se trouve précisément que ce jas signifiait anciennement non pas le mâle de l'oie, mais le mâle de la poule, c'està-dire le coq. Ce que prouve sans contestation le passage suivant : « Cil (saint Pierre) desnoiet devant toz et se dit : ISe ni sai, ne ni n'entent ce ke tu dis. Si issit fuers davant la cort. Se chanteit le jas, » Fragment de la Passion selon saint Matthieu. Mém. de l'Acad. des inscr. t. XVII, p. 725. Quel rapport trouver entre le jas et le coq? C'est ce que je vais examiner.

Le gallus latin a pour étymologie, d'après Vossius, le grec xaixioux : « Dici rubens illud, quod de mento gallorum barbue instar propendet. » Les dictionnaires modernes conservent en effet xâXXata pour le jabot rouge qui pend sous le bec du coq, et même, mais rarement, xàxXsa au même sens. On sait qu'un grand nombre de mots latins qui contiennent une / dans leur pénultième syllabe donnent en français une

finale en au; malusj mauj altus^ haut 5 camelus^ chameau; p^//ïj-^peau; /?2a/zre//Mm^ manteau, /ièe//j^ niveau, etc., etc. Si gallus n'échappait pas à cette règle générale, il devait donner en français gau; c'est ce qui est arrivé en effet. A côté de l'orthographe gai et gali^ nous trouvons la prononciation figurée gau^ g^^-^^ gaux^ g^^lî ^^ ^^^ se prononçait ainsi lorsqu'on traduisait galli soit par gaulois, soit par coqs, ce qui permet de démêler les calembours suivants : « Quant Hylaire fut entrez au concile, li pape li dist : « Tu es Hylaire li gaui (le gaulois). » Et Hylaire li respondi : « Je ne suis pas gâli (coq), c'est-à-dire pous (poulet) ; mais je suis de France et ne suiz mes nez de geline (fils de poule). » Ms. du fonds Saint-Victor 28, f« 28 c.

De gau ou gaui à eau ou cos il n'y a d'autre distance que de la consonne faible à la consonne forte. Par conséquent, si ma conjecture est juste, on doit trouver dans les textes cos pour gaui. Je n'en connais qu'un exemple, mais il suffit puisqu'il est décisif :

. . . Avecques eux emmenoient Un que roy des Cos appeloient.

Geof. à la suite du Roman de Faitveî, f° 52,

Ainsi, voilà un roi des Gaulois nommé roi des Cos; l'identité de' coq avec gallus^ gali ou gauli se trouve ainsi démontrée. Je propose cette dérivation avec d'autant moins de scrupule qu'elle est nouvelle, ni Diez, ni Littré n'ayant suggéré aucune étymologie du mot coq. Diez pense que c'est une onomatopée, mais le caractère de l'onomatopée est de reproduire un son saisissable aux oreilles de tous les pays. Or le coq gaulois eût été bien restreint comme ono-

matopée, puisque le latin dit gallus, l'espagnol et l'italien gallo et l'allemand hahn.

D'ailleurs, dans l'ancienne langue, le q final ne sonnait qu'en liaison; la prononciation ordinaire était cô ; et l'on écrivait indifféremment co^ picard ; cô^ berrich. ; cot^ Coire ; quoq. cos et cox^ ce qui était tout un, les finales q^ s^ t et X étant muectes.

A côté du coq, mâle de la poule, gallus gallinaceus des Latins, coq.gau ou gaui gardait sa signification générale de mâle dans l'ordre des oiseaux. Un cox de cisne se trouve dans Bat. de Quar., ms. de S. -G. f** 91, pour cygne mâle.

Le gai ou gau^ de formation primitive, a subi la même déformation orthographique que plusieurs autres mots commençant par un g; on l'a écrit par un J, ce qui donne les formes parallèles y'tz/ o\x jau^jaulx, jaus, jaux Qtjaui. Jau, coq. Touraine et Poitou. Dict. de Favre, p. 199. — « Jau ne geline. » Lettre de rém. de 1479. Très, des Ch. JJ. 205, p. 145. — « Le quatriesme jour de février, auquel jour les enfans de TescoUeavoient entreprins pour parfaire leurs esbatemens de la jour te des jaulx, d'aller courir la poulie aux champs. » Très des Ch. JJ. 208, p. 200, an 1482.

Les/cZMjf sont bien près des/ax^ et lesyaj-^ par la prononciation du moins, ne diffèrent pas àe^jars, non pius que les^^j- des gcirs). Je n'affirmerai pas cependant l'identité de y'ûj-^coq, et de y arj-^ oiseau mâle. Le seul scrupule qui m'arrête, ce n'est pas l'introduction d'un r, qui fait doublement difficulté avec le gans allemand, puisqu'il y faut non seulement introduire un r, mais encore supprimer un /z; c'est l'ancienneté de la forme Jars avec une signification distincte. On lit dans le Roman de Renart^ v. 12662 :

37<î LE JARGON DU XV^ SIECLE.

Totes sont pleines les cuisines De jars, de cos et de gelines.

Un glossaire roman-latin du xv" siècle écrit gart en le traduisant par ancer.

Cependant le Yerhe Jardir^ qui signifiait faire l'amour, « les olsccLUx Jar dissent «, berrich.,et qu'un écrivain moderne a très exactement employé : « A cet âge-là on ne songe qu'a. Jardir comme les oiseaux « [Delv^u^ Françoise^p. y 2)] le verbe Jardir^ dis-je, conserve l'empreinte de la signification spéciale du radical Jâs ou Jar^ au sens de mâle des oiseaux. Il se pourrait donc cpe le sens se fût dédoublé très anciennement en se spécialisant : Jâs pour le coq, jars^ jarcj jar et gerc pour l'oie mâle. Ce qui revenait à dire un coq d'oie, comme on disait un coq de cygne.

Ajoutons que le sens du mot Jargon ne s'altérerait pas à dériver du coq plutôt que de l'oie mâle, puisqu'il s'agirait toujours d'un langage ou gloussement inintelligible. Les Latins avaient les verbes gallulare et gallulescere pour exprimer la voix incertaine des adolescents, rauque comme le chant du coq. « Puerum mulieri prasstare nemo scit, quanto melior sit, cujus vox gallulascit, cujus jam ramus roborascit. » Novius Exodio apud Nonium. C'est l'instant précis où le jeune homme commence kjardir.

Quoi qu'il en soit, revenons à Jargon. J'incline à croire que la forme gerc^ qui donne gergon^ doit être tenue pour prépondérante ; car elle se retrouve dans le polonais geri^ dans le picard gergon^, dans l'italien gergarej, gergo. ger~ gonarCj gergone et {ergOj et enfin dans l'espagnol xerga^ xerigonia^ gerga et gerigonia.

'L\à]ecûï jargonnesque a été employé par Henry Estienne.

JARGONINER, v. a. ec n. Parler Jargon, mot de la langue usuelle.

Et y jargonnast il le tremple.

Bail. IL

Je congnois pipeur qui jargonne.

Villon. Ballade des Mouches en laid.

S'il est vrai ce qu'il me jargonne j Enfin nous trouverons parents.

Actes des Apôtres.

C'est ce qui le fait, je me vante, Gergonner en limosinois.

Patbelin, v. 844-5.

. . . C'est bien dit.

On ne scauroit mieux jargonner.

<)^ journée de la Passion J .-C. éd. Vérard.

Sachiez c'est un fol christicole Qui a prins leçon à l'escole.

Dont il va ainssy gergonnant.

Conv. de S. Paul. Jubinal, I, 31.

Je ne vueil point qu^on me jargonne De telz fatras.. .

Mart. de S. Denys. Ihid. 1:9.

Ung jour d'apvril, come ung vray catholicque Que les oyseaulx commencent jargonner.

Pierre Faifeu, p. 14.

J'oy d'autre point le pivert jargonner.

Marot, I, 223.

On a dit d'un chardonneret « sa chanson gergonnée ». Opusc. d'Enocj p. 100, ap. La C. — « Quant les oyes, canes et canars s'espluchent et ensemble jargonnent^ c'est signe de pluye. » Paré, Animaux^ 2. — « Ils jargonnent commelesy^rj-^ils roucoulent comme colombes. » Ibid^i^'.

On a formé, à côté de jargonner^ les formes gardonner, jargouiller^ jargauder^ jaspiner^ je crois- bien que jaser est de la même famille.

Quant cil ne sait plus que respondre, Pour l'abaubir, pour le confondre, A pardonner et à mesdire Se prentj et lui commence à dire.

Du Cange, v" Gardo.

Or ça, vieillart de pute affaire, y'ien jargoullier au commissaire.

Mart. de S. Denys. Jubinal, I, 117.

Ils jaspinoient argot encor mieux que françois.

Grandval. Carloiiche.

Je lui jaspine en bigorne N'as-tu rien à mortiller?

ViDoca.

* JARTE, subst. fém. ou plutôt GARTE, le garrot,

la gorge.

Qu'en la jarte ne soiez emple ; Montigny y fut, par exemple, Bien ataché au hallegrup.

Bail. II.

Le sens indique qu'il s'agit ici de la gorge et non du jarret. Les étymologistes acceptent d'ailleurs un radical gar^ qui serait le même pour garrot et pour jarret. — Garret en anglais ; galetas ou mansarde, traduit en slang par tête, c'est-à-dire la partie la plus élevée de l'homme.

Etre « ample de la jarte » ou du garrot^ c'est y donner prise ; et quand on y donne prise, on est pendu comme Régnier de Montigny.

Le mot garrot a deux sens distincts en français : le pre-

mier indique l'encolure du cheval à partir des épaules ; le second, un morceau de bois qui sert à serrer une corde ; or les deux sens se rejoignent dans un troisième, le supplice du garrot^ où l'on serre le garrot de l'homme avec un garrot de bois. Ce supplice paraît avoir été connu en France :

Homme véreux et digne du garrot.

P. DU Cerceau.

« Garrote. esp., palo de un grueso mediano,/Mjr/j-. La muerte que se occasionna de la compresia de las fauces per medio de l'artifîcio de un hierro. Strangulatio. — Garrotilla. Angine. » Dicc. esp.-lat.- arab. de Franc. Caiîes.

Garuche est un mot d'apparence argotique que Cotgrave traduit ainsi : « A torturing wheele upon which the accused having heavies bolts or yrons on his legs is hoysed on high, until he confesse. » Cette roue de torture « torturing wheele » ressemble beaucoup à « la roue de babiller » dont Villon parle en sa ballade IP du Jargon.

Gargaite^ g'^rgate, gosier.

O grant couteaux et o coingnies Lor ont les gargaites trenchies.

Rou, ciré par Du C,

(I Gargata. g'^^g'^t^ ^ gavion, ructa. — Gargatin^ gorce. » Gloss. ms. 7684.

Gargamelle^ gOï"gG- " Le suppliant coppa la gorge audit Guillaume, ou quoy que ce soit, la gargamelle ou gosier. » Lett. de rém. 1468, JJ. 197, p. 59.

Jarte est conservé dans le nom propre de la Jarte^ qui

38o LEJARGON DUXV' SIECLE.

esc un nom de terre. — La Jarthe^ Dordogne, deux châteaux de ce nom, communes de Coursac et Trélissac.

Le ms. du musée britann. Harl. 3988, publié par M. Gaston Paris, nomme parmi les diverses parties du corps humain le gorger pour la gorge, et en interligne « vel gargate «. Revue crit. d'hist. et de littér. 1870, p. 383.

JOBELIN, subst. m. et adjectit. C'est le langage décevant des joncheursj de ceux qui trompent par la parole. (Voir Joncher.)

JoZ>^ voleur; do ajoh, voler en slang; jobber, tripoteur, agioteur en anglais.

Qui sur la roue avez lardons clamez En jobelin, où vous avez esté.

Bail. VIII.

Les hoirs de defFunct Pathelin Qui scavez jargon jobelin.

Repues franches.

Aux povres duppes ? — La havée ; Et aux rustres? — Le jobelin.

Dialogue de Malep. et BaUî.

Ha, maistre Pierre Pathelin, Le droict joueur de jobelin^ Ayez en Dieu confidence.

Testament de Pathelin.

Les ungz, par leur fin jobelin Fournissent à l'apoinctement...

CoauiLLART. Mo«. du Gend, cassé, I, 158,

Pour entendre son jobelin Amener le fault.

La vengence N.-S. Jesucrist.

Je n'entends point son jobelin.

Farce nouvelle de Colin,

Jobj Jobetj Jobelirij, Jobelot^ sont l'origine et l'équivalent die jobard. « He, pauvre Job, te souvient-il pas qu'il me le promit la nuit? » Confess. de Sancy^ 11, chap. i.

. . . Combien de financiers Et de jobets voit-on, qui, pour estre officiers...

Parnasse satyr.

Il n'est q^a' an Job elin, il n'est qu'un jean farine.

D'AssoucY.

« La Motte... dressa à notre Jobelin bridé une bonne et gentille partie. » Contes d'Eutrapel^ ch. xx,

Jobelot. « Iceluy suppliant oyt et entendit que Pierre Pèlerin le nommoit et appeloit par manière de injure et moquerie jobelot, » Lettre de rémission de 1454.

Lq jobeîin est le langage avec lequel on trompe les jobelins ; il tire son nom des niais et des crédules qu'on enjobeliney c'est-à-dire de ceux à qui on le parle, et non pas de ceux qui le parlent.

Vous sçavez bien pateliner, Mais, pour mieux Venjobeliner, Dictes lu}' ce qu'il ne fut onc.

Farce de Calhain,

Joberiej niaiserie, — « Ce qui donna sujet à l'auteur de se mocquer de leur joberie. n Muse normande j)j^^3.r de , p. 115. — Joberie^ plaisanterie, bas langage rémois.

Jobe, jobardj poit. Sot, niais, imbécile. — « Servir et faire le mignon longtemps, qui est l'office d'un jobe ou caillette. » Noël du Fail, ch; vi.

Mez aile est tant jobe Quo l'est un grand cas.

Chanson poitevine.

38a LE JARGON DU XV« SIÈCLE.

Jobinerj Jobeliner^ poitev. Jouer, s'amuser. — Jobir^ se moquer. Lacombe.

g Tout compte fait, on ne voit pas bien quel est le rôle de Job dans cette succession de mots. Job fut un héros de patience ; il ne fut ni un niais ni un sot. J'inclinerais à croire que le point de départ est gober (comme dans le gobe mouches j qui est un vrai Jobard^ c'est-à-dire gobard) et que Jobelin vaut autant que gobelin. Le radical gob se sera transformé en job^ qui n'en peut m.ais, grâce à cet instinct d'incarnation d'une idée dans un homme, qui tourmente Pimagination du peuple français, et qui lui a fait commettre, en philologie, tant d'assimilations bizarres en même temps que bibliques ou historiques, telle qu'une Rebecca^ un Agrippa^ etc. C'est par une ressemblance extérieure et sans aucun rapport de sens que Rebecca, Agrippa et Job sont entrés dans le langage populaire, pour désigner une fille qui se rebecque^ un homme qui agrippe^ et un homme qui gobe,

« On demanda une fois quelle sorte de gouvernement c'estoit que la Rochelle ; c'est une jobelinocratie^ répondit un galant homme. » Tallemant des Réaux. VI, p. 455.

Au moins, donnez nous une pesche Pour faire un peu gobe quinault.

La Condannacion de Bancqiiel.

Battre Job^ dissimuler, faire le niais. Vidocq.

JONCHER, V. a. Tromper par paroles subtiles.

Par joncher et enterver.

Bail. III.

] oncheuvs Jonchans en joncherie, Rebignez bien où. joncher e:^.

Bail. V.

. . . Ne me Jonche point.

Mist. du V. Testament.

Dancer, joncher, patheliner.

CoaUILLART, I, 9).

... La dame et la chamberiere Me jonchèrent^ l'une derrière, L'autre devant me regardoit...

Ihid. 194.

Jonchons ! le voicy à sa porte.

— Jonchons fort...

Pour babiller piteusement

Et joncher bea.\i, c'est mon mestier.

Mir. des Enf. ingratz.

Aucune conjecture n'a jamais écé proposée pour l'explication des mots Joncher^ Joncherie^ joncheur^ au sens de tromper, tromperie, trompeur, usité depuis le xiv' siècle. Ils dérivent cependant du mot jonc^ mais où est le rapport? Je l'ai trouvé, et il est bien simple. Ces trois mots descendent d'un quatrième, i^. jonchée ^ dont voici le sens : « Tous engins de bois, soient nasses d^ozier, nasses pellées, jonchées, ou autres engins ^quelsconques. » Ord. t. P', p. 794, — « Item la pescherie aux usagiers en laditte rivière à panier, à verge, aux jonchiées et à la main. » Très, des Ch. JJ. 56, p. 253, année 13 18. Ld. Jonchée étant un engin prohibé pour prendre le poisson, Joncher c'est pêcher à la jonchée, c'est prendre au piège.

On verra ci-après qu'on disait également leurre ou loere pour engins de pêche et pour tromperie ou vol (v° Loirre et Loirrir).

JONCHERIE, subst. f. Tromperie de ceux qui jonchent.

Joncheurs jonchans en joncherie.

Bail. V.

Il congneut bien la joncherie.

Repues franches.

s'avisa de grant joncherie.

Ihid.

Par motz dorez, par joncheries.

CoaUILLART, I, 2).

Les grans juremens menteries ; Les statutz, ce sont joncherie.

Ihid, I, 90.

Aux fins espritz les joncheries, Les ruses, les termes nouveaulx.

Ihid. 182.

Ne hil falloit user de joncherie.

Vig. du roi Charles VII.

JONCHEUR, subsc. m. Trompeur, celui qui jonche.

Berart s'en va chez les joncheurs.

Bail. IV.

Joncheurs jonchans en joncherie.

Bail. V.

Fourbe, joncheur, chacun de vous se saulve.

Bail. X.

Jangleurs, joncheurs. détracteurs, flatereaulx, Sont eslevez et bien entretenuz Au temps qui court.

Roger de Collerye. i

Nous avons, dans un registre du Parlement de Paris du 7 septembre 1389 (Archives, X 1474, f" 332 v°), une jo-

lie définition du joncheur : « Le procureur du roy die que Tun des prisonniers appelé Perrin Constant est mariez et ne scet lire, et est houlier, cabuseur, mal renommez- et appelle l'on tels gens qu'il est Joncheusj c'est-à-dire cabuseurs de gens, comme sont compaignons oiseux qui montrent aux simples gens monsieur Pierre du Cugnet (figure de pierre placée dans l'un des coins de l'église Notre-Dame, de là son nom qui signifie la pierre de l'encoignure), et après les mènent en les tavernes, et se partent des tavernes en donnant à entendre trufes et mensonges 5 et laissent les simples gens es tavernes, et convient qu'ils payent l'escot. » Ce curieux morceau a été rapproché par M. Francisque Michel (v° Joncheur) du passage suivant extrait des XXXIII manières de Vilains : « Li vilains babuins est cil ki va devant Nostre-Dame à Paris, et regarde les rois et dist : « Vés là Pépin; vés là Charlemainne. » Et on li coupe sa borse par derrière. »

JONCS, subst. m. Les joncs dont on couvrait le plancher en guise de tapis ou de nattes. Etre sur les joncsy dans le Jargon, c'est, comme nous dirions aujourd'hui, pourrir sur la paille humide des cachots, ou se trouver comme le poisson sur la. Jonchée (v. ci-dessus Joncher).

Plantez aux hurmes voz picons De paour des bisans si très durs, Et aussi d'estre sur les Joncs Emmalés en coffre en gros murs.

Bail. I.

Et ne soyez plus sur les joncs Pour les sires qui sont si longs...

Mais plantez ilz sont comme jonc:^.

Bail. in.

Dans ce troisième exemple, le mot CvSt pris dans son acception primitive, le jonc à l'état de croissance naturelle.

Allons mettre ces gallans pondre Sur la belle paille jolje.

Mist. de la Passion.

C'est-à-dire les mettre sur les jonci comme les poules qui vont pondre sur leur litière. « — Les commères s'en viennent à l'oustel et se secnt à l'entour d'un beau feu, si c'est en yver ; si c'est en esté, elles se mettent sur le Jonc. » Quinie joyes du mariage, p. 125.

Jonc était aussi dit pour lien : « Ces trois thoreaux estoient liez parmy ly cols de jons fors et tenans. » Lancelot du Lacj t. III, f° 94, dans La Curne.

JUC, subst. m. Perchoir, lieu où les oiseaux Juchent pour dormir; c'est le gibet pour les pendus, comparés aux oiseaux de nuit.

N'estant à Juc la riflerie Des angelz et leurs assosez.

Bail. V.

Où est Arquin ? — Il fait la moue A la lune. — Est-il au juc?.., Dsenus le fera mettre au juc En ung gibet au fin plus hault.

Vie de saint Christophe.

« Il usoit quelquefois de si rudes termes que les poules s'en fussent levées de Juc. » Desperiers. Contes, XVI. Ce mot, omis par les éditeurs de La Curne, doit être plus ancien que le Jargon, puisque le verbe Jucher se trouve déjà dans le roman de Brut et dans le roman de Renart.^

J'ai donné ci-dessus le texte du Jargon tel qu'il se trouve dans l'édition de 1489 ; il devrait s'expliquer par « la riflerie des sergents n'étant pas kjuc b^ c'est-à-dire n'étant pas haut perchée et triomphante. Cette traduction pénible m'a suggéré une restitution plus claire, et qui a le mérite de conserver le sens. Je crois quHl faut lire mettant à jus^ c'est-à-dire mettant à bas. L'erreur du copiste s'explique par riiomophonie, juc et jus se prononçant l'un et l'autre ju.

Juc vient évidemment du latin jugum^ qui signifie sommet, hauteur, etc. Le Joug militaire, composé de deux lances plantées en terre, sur lesquelles une troisième est posée transversalement, donne un modèle très simple de perchoir.

JUCHIE, part, passé fém. de juchir^ forme alternative de Juchier^ l'autre étznz Jucher, (Voyez Juc.)

Eschecquer fault quant la pye est juchie.

Bail. IX.

Voir v° Pye^ ce que c'est que jucher la pie^ c'est-à-dire

se griser.

Pinte parla qui plus savoir Celé qui les gros oe& ponnoit, Et prés du coc juchant a destre Si il a conté tout son estre.

Renartj 1335.

Cils aloient la nuit jouchîer.

Brut, fo 103e.

Grosses lefres pour gelines jouchier.

EusT. Desch. fo 329*1

De là s'en viet le seneschal De costé sainct Ouyn juchier.

Vig. de Charles VII.

LAMBOUREUX ou LEMBOUREUX, subst. m. Voyez Emboureux .

LARDON, subst. m. C'est le mot de la langue ordinaire, appliqué aux saillies de bois qui garnissent la roue du pilori, et entre lesquelles on attache le patient.

Qui sur la roue avez lardons clamez.

Bail. VIII.

L'explication donnée ci-dessus pourrait sembler bizarre; je ne l'aurais pas trouvée tout seul; elle m'est fournie par Bouchet, dans sa 34^ serée : « Les gardes lors eurent grand envie de lui bailler du roux de billy, dont les lardons sont de bois, et le faire crocheteur. » V. 43. La plaisanterie de Bouchet consiste en un jeu de mots sur la roue de Billy, qui était probablement un pilori, et sur le roux^ c'est-à-dire sur la sauce que composent les cuisiniers en faisant roussir du beurre avec des lardons.

LAS pour LACS, lacets, liens, filets.

Prince, cil qui n'a bauderie Pour soi eschever de las oe ; Danger de grup en arderie Fait aux sires faire la moe.

Bail. VL

L'ancien texte porte de la soe; ce qui pourrait signifier : « Celui qui n'a finesse pour éviter la prison », mais la phrase resterait inachevée. En lisant comme ci-dessus :

« pour éviter les lacs, écoute », la liaison est trouvée. Ma restitution n'a rien d'arbitraire, las étant un mot de la langue de Villon :

Pour moy retraire de ses las.

Gr. Test.

Il appartient également aux autres vieux poètes français :

Al brant d'acier l'en trenchet cinc des /a{.

Roland, v.

. . . Celé Qui tout me tient en ses las»

COUCI, p. 127

En ces la^ le voleient li cardenal buter.

Th. le iiiartir, 106,

Home mortel voulant à salut tendre Vers angleres ne doit jeter ses las.

Henri de Croi. Ballades.

On en citerait cent autres exemples.

« Ce porte-balle ayant desployé sur une tombe de cimetière, où se tenoit la foire, des espingles, des peignes, des flajollets, des almanachs et des las^ il arriva un gentilhomme... » Bouchet, III, 106. — « Davant la statue de Hercules Bouraïque y faisoit jadis, depraesenten plusieurs lieux faict, maintes simples âmes errer, et en ses laci tomber. » Rabelais, II, 58.

LOIRRE (prononcez lerre)., s. m. Voleur et leurre.

Luaj l'autryer en brouant à la loirre.

Bail. IX.

Le mot est pris ici adverbialement ; on pourrait croire, à première vue, qu'il faut comprendre a en allant vers la Loire » ; mais le vers signifie en allant à la maraude ou à la pêche, ce qui est tout un (voyez ci-dessus Jonc ^ Joncher j Joncheur).

Le nominatif du latin latro^ voleur, est devenu en vieux français : lierres^ lerresy lerre, tandis que l'accusatif latronem donnait larron.

Moult ot Tybert li lerres le cuer très courroucié.

Berte, v. 620.

Bien est lerres qui larron emble.

Fab. ms. 162. La C.

Si c'est lerre qui fait murdresse Ou robe gens ou robe Église.

Falel des droits du clergé.

Me lapidez ce sanglant lierres.

Mart. de saint Etienne. Jubinal, I, 19.

Toi le convient amer et pendre, Amer, parce qu'il est ton frère, Et pendre, parce qu'il est lerre...

Ains cuide que chascun soit lerres.

EusT. Deschamps.

Liere en wallon ; laire prov. et lang. — On a aussi la forme liarre : a Nul malfaiteur ne liarre n'osa demourer à Paris. » Joinville, 297.

Le mot loirre ou lerre fait équivoque avec loere^ Tune des formes de leurre^ pour appât de pêcheur : « Retiennent encore la pescherie de la rivière à loerre et à tous engins. « Charte de Langres^ 1237. Du Cange sous Lorra .

Loire en provençal et logoro^ ital. signifient leurre et se

rapprochent par la forme comme par le sens du jargonnesque loirre.

Faucon qui ne revient au loire De sa priveté me despoire.

Mir. de Coincy.

. . . Amour loirre Les cuers comme faucons en loirre.

Al. Chartier, p. 63e.

Il mist trop bas son loirre, Et cheut en ung vivier.

Chr. de G. Chastelatn.

Le glossaire fr.-latin, ms. fr. 4120, donne lererie pour larcin.

LOIRRIR, V. a. Voler ou prendre au leurre.

En ceste vergne où vostre an veult loirrir.

Bail. VIII.

« Loirer, voler. » Lacombe. — • Loiral provençal et lograr^ anc. catalan, leurrer.

Loirer^ dresser au leurre. « Si avint un jour qu'il fit voler un de ses faucons qu'il tenoit à très bon... et me fust dit qu^il estoit loirre pour les aigles. » Froissart, IV, 281. — « L'aprentis demande comment on doit loirrer ung faucon nouvel afFaitié. » Modusj f° 81.

LUANS, subst. pi. Probablement des dés à jouer. On polua des luans bas et hault.

Le verbe îuer (v. ci-après) signifie proprement luire^ de lucerej et par extension voir, regarder. Les luans ^ en lan-

Jpa LE JARGON DU XV SIECLE.

gage blesquien [luieros en Jargon espagnol) sont les yeux, qui luisent et qui regardent. Ces luans qu'on secoue de bas et de haut ne seraient-ils pas des dés, dont les points noirs et brillants ressemblent à des yeux? Notez qu'on se sert de ces luans <( pour mieulx polir et desbouser musars » , c'est-à-dire pour mieux dépouiller les niais. Ma conjecture paraît donc plausible à tous les égards.

En voici une autre, un peu plus hasardée. Le Jargon a pu nommer luans tous les objets qui brillent et particulièrement les écus neufs. En cette acception, nous aurions un commencement de texte dans le vers poitevin :

J'agripons des lus d'or...

BuRGEAUD. La Malcisie, p. i6.

Enfin, le même poitevin nous donne '( la luette^ jeu de cartes espagnol qui se joue sur le littoral du bas Poitou ». L. Favre. Mais les dés conviennent mieux aux pipeurs, dont c'était authenciquement le jeu favori. « Et vint à Bourdeaulx, onquel lieu ne trouva grand exercice, sinon des guabarriers jouans aux luettes sur la grave. » Rabel. I, 238. — « Luettes^ jeu de la fossette. « Gloss. de l'éd. Janet, 1823, p. 283. Luette vient de uva^ d'où Vuette par agglutination. Les luettes seraient des billes. « Force dez, cartes, tarots, luettes, eschets et tabliers. » Rab. III, 85.

Luisant, le jour et le soleil. 01. Chereau. — Luisante. fenêtre. Ibid.

"^LUBIE, part. fém.

c'est tout son fait d'engaudrer les gaudins A hornangier, ains qu'elle soit lubie.

Le sens général de ces deux vers est celui-ci : « C'est tout son fait de provoquer les caresses des gaudins » , mais

a OU » pourvu que « ou » avant que « elle soit » La

valeur du mot lubie reste indéterminée, mais on devine qu'il s'agit encore de quelque ordure. Deux acceptions principales se présentent.

Dans la plus simple, lubie représentant le participe passé d'un verbe lubir^ serait tiré, comme le substantif lubie^ du verbe latin lubere ou libère^ qui a donné le substantif lubido ou libido ; Lacombe cite le substantif lube au sens de libido. Lubie signifiant caprice, fantaisie; « qu'elle soit lubie )) voudrait dire « qu'elle soit bien disposée, que ce soit sa fantaisie » .

La seconde hypothèse se rapporte au mot loup, le lupus latin, qui se dit lu en vieux français, et qui a fait lubin^ petit loup, nom d'un poisson dit loup de mer.

N'en mengerunt ne lu, ne por, ne chien.

Chanson de Roland, v. 1751.

La louve, c'est la lue . — « Enror ceste rivière, manoit une femme qui servoit à tous communément, et tels femes sont apelées en latin lues. » Brunetto Lat. Trésor.^. 43. Le provençal et l'espagnol nomment la louve loba, en languedocien louba. Le participe passé lubie dériverait d'un verbe louver ou luvir^ qui indiquerait l'état de la louve au sens que lui donne Brunetto Latini. On sait que la louve passe, en littérature, pour la plus dévergondée des femelles, témoin ces vers du xvi'^ siècle :

Je ne chasse jamais, je plaindrais fort mes peines, Aux louves. Quelle horreur! Les forests en sont pleines.

Chascune par sa voix se fait suivre des loups ; Puis l'infarae choisist le plus laid de la trouppe.

Cap. Lasphrise, p. 349.

On entend un écho de ces vers dans la xi*' satire de Régnier :

Sachant bien que fortune est ainsi qu'une louve,

Qui sans choix s'abandonne au plus laid qu'elle trouve.

Du reste, le verbe îouver existe, en industrie, au sens technique de soulever une pierre avec la louve^ instrument de fer qui, placé dans un trou fait exprés aux pierres de taille, sert à les enlever. Littré.

Eustache Deschamps a employé le mot îouviere [ï^^ 2'^o et 231 du ms.) au sens de pudendum muliehrej qui est donné par la Iouviere ou fourrure faite de peaux de loups. « — Son page écarté ne l'aïant pas trouvé pour luy donner sa Iouviere. » Brantôme^ Cap.fr. W, 393.

Il faut enfin citer une troisième étymologie, sans y insister : le latin inusité lubia^ pluie; espagnol lluvia :

Septembrio luhia vite» submersit et uvas.

SiCARDus. Epist. cremon. t. VII.

« Ains qu'elle soit lubie » se tfaduirait « avant ou à moins qu'elle ne soit indisposée » . Le normand huhi^ triste, f malade, s'entendrait dans le même sens. Littré fait remarquer que lubrique paraît avoir le même radical que lutum^ boue, et illuvies^ non lavé 5 de in privatif et luo.

LUER, V. a. Littéralement luire; par extension, éclairer et voir. Luer au bec^ éclairer à la figure; c'est-à-dire regarder de près, veiller.

Lm^{ au bec que ne soyez greffis.

Lue^ au bec, que roastre ne passe.

Bail. VIL

Lue:( la gruis s'elle est desmaquillie... Luay l'autryer en brouant à la loirre,.. Gaultier lua la gauldouse gaudye...

Après moUer, luay ung gueulx qui vault.

Bail. IX.

Lm^{ au becq que l'on ne vous encloue.

Bail. X.

Nous y allons luer au bec.

Mist. de la Passion.

Ainsi tu ne luras l'accollante tortouse... A la mette on lura ta biotte conie.

Capitaine Lasphrise.

Berlue^ hrelue^ fausse lueur, fausse vision; ital. barlume; bourguig. ehrelue. Esherluer^ éblouir. N. Y)\xez. Aberluder, rémois. Ebéluer^ éblouir, norm. Du latin lucere^ luire.

En argot le reluit^ c'est le jour, et allumer esc devenu,, comme en Jargon, synonyme de voir.

« Luren^ speculari ; lauern. ail.; suec. lura; dan. lure; angl. leer ; isl. hlera. « Scherz. — En ail. mod. lauern signifie guetter, être aux aguets, ce qui est bien la signification de luer en jargon.

« Luj lumière. Lucher^ luire. Lusj luse^ luit^ il éclaire; du verbe lusir^ luire. » Lacombe. — « Ni fu ni lu. ;> Cotgrave.

Lueus. épith. de miroir. Epith. de M. de la Porte. La Curne. — Lueuses^ lanternes et clarté. Ibid. — « Le maulubec vous trousse! » Rab. I, 218.

iç6 LE JARGON DU XV« SIÈCLE.

§ Luerj vieille forme de louer, au double sens de laudare et de locare^ n'a pas d'application ici.

* LU RIE, subst. f . Vigilance ; action d'éclairer, au sens de faire bonne garde, comme les éclaireurs d'une armée.

Et autour de vos ys lurie Pour la poe du marreux.

Bail. V.

Luriej bien que d'exemple unique, est facile à classer comme le substantif de luer^ par contraction de luerie, comme surie de suerie^ etc. Le texte ancien porte lueiie^ qui ne changerait rien (v, ci-après ce mot), mais qui donnerait une fausse rime, toutes les autres rimes de la ballade V étant exactement en rie. Le copiste peut avoir mis luiie pour lurie^ vu la fréquente permutation de Vr en s ou en i.

Un sens particulier d'éclairage se rattachant à lurie nous est donné par le latin luror pour pallor^ et luriditas. pâleur livide, qui subsiste dans la langue médicale sous la forme française luridité. ,

Quoique je considère le sens de lurie comme bien dé- ' terminé par le français luer et l'allemand /^z/er/z^ je ne négligerai pas une autre source. On pourrait traduire lurie par jonglerie, tour d'adresse pour échapper à la patte du bourreau. Le dialecte picard fournit le substantif /«/-e^ sornette,* et le verbe actif lurer^ amuser par des sornettes. Leurre et leurrer j en vallon, et en anglais lure^ sont évidemment de la famille. On a voulu tirer leurre et leurrer de l'ancien haut allemand luoder^ tromper. Cet ancien moyen allemand-là ressemble furieusement au latin ludere^ et c'est à

ce dernier que je m'en tiens. Notez que ludere et son composé deîudere s'emploient comme synonymes de fallere^ decipere^ etc.

Vana spes lusit amante m.

ViRG.

Au xv^ siècle, nous voyons apparaître lureau^ luroriy lure et lurette.

Pour le soupper des compaignons lureaux.

Pierre Faifeu, p. 38.

Le fils en chantant Avant lure, lurette, Avant lure, luron; Mon DieUj que je suys vrai luron.

Le fils et l'examynatenr. Rec. Techener, t. III,

Génin fit une grande querelle à Charles Nodier, qui était mort, au sujet de ses conjectures, passablement bizarres en effet, sur l'origine de ces lure^ luron^ produits par un certain mîmologisme assez difficile à comprendre. Génin expliquait luron par levron^ prononcé leuron^ jeune lévrier; il n'en citait d'ailleurs aucun exemple. On y peut objecter que lévrier vient de lièvre^ et qu'ainsi levron aurait pu désigner le jeune lièvre plutôt que son ennemi le chien. Mais comment s'expliquer alors que le levron n'apparaisse dans les textes qu'avec le xvi* siècle, le lièvre étant un animal aborigène, tandis que le mot lévrier est connu dès les premiers âges de la langue? Du reste, levrault ne paraît pas plus ancien que levron.

. On me permettra de remarquer, au moins comme coïncidence curieuse, que lure, luron ^ lurette^ sont contemporains de l'arrivée en France des Bohémiens ou Lurysy

dont j'ai retracé l'histoire dans mon Discours préliminaire ^ p. 35 à 45.

*LUZIE, s. f. Lumière, éclairage, surveillance.

Et autour de vos ys lù:^ie Pour la poe du marieux.

Bail. V.

Luierj luiir^ prov. luire. Vieux français luisir. Latin et ital. lucere ; esp. luiir. — « Tu as la berlusie. » Com, des proverbes^ p. 62. Lusie se retrouve là dans le substantif berlusie^ comme luer dans le verbe éberluer. i\. Luer.)

Non e oro tutto quel che lusi.

Prov. ital. de 155$.

ff — Para que es el dinero sino para luiirse con ello } — Se que esto, aunque reluie, no lu^e. » Oudin. Dialogues ^ p. 92.

MACQUILLER, v. a. Manger, faire, travailler.

Où gitrement on macquilloit rifFault...

Et massement maquiller à l'esquerre.

Bail. IX.

1 . Macquiller^ au sens de manger, comme dans le premier exemple, est une prononciation picarde de mâchiller^ maquer^ lat. masticare^ maqualier en picard et en rouchi, du latin maxilla^ mâchoire.

2. Au sens de faire, travailler, c'est l'allemand macheriy faire; en Jargon réformé, maquiller. C'est l'emploi du verbe dans le second exemple.

3. Au sens moderne de faire subir un arrangement, déguiser, peindre le visage, l'allemand inachen nous fournit encore un point de départ, car il signifie également imiter, et avec aus^ ausmacherij transformer. Mais l'étymologie masquer j indiquée par M. Francisque Michel, me paraît plus plausible, a Mascha^ simulacrum quod terret, quod vulgo dicitur mascaret ^ quod apponitur faciei ad terrendos parvos. » Ugutio dans Du Cange, sous Masca. Les verbes confirment cette hypothèse : le mascherare italien, masquer, se retrouve dans le provençal mascarar. et dans le français mascarer^ qui signifient barbouiller ; c'est précisément le sens de maquiller ^ car une femme qui se maquille se barbouille le visage. Au fond, ces transformations diverses nous ramènent à macula^ qui s'est peut-être altéré en mascula. D'ailleurs, macula^ au sens de maille, ayant donné macle en terme de blason, la forme maque ne serait ni plus ni moins contraire à l'accentuation latine. D'où cette conclusion que maquiller reproduit purement et simplement le latin maculare^ qui, d'après les règles de la phonétique, a dû donner maclier ou mailler^ mot évidemment identique à celui qui nous occupe. Maclier nous fournit exactement maquiller, par une légère nuance de prononciation. Maquilia^ maquiller; maqiliadge^ maquillage ; langued.

Macharer^ pat. d'Auv. — « Tousjours se vaultroit par les fanges, se mascaroyt le nez. » Rab. I, 44.

« Maquila, vox hispanica. Molitura, gallicé mouture. » ' Du Cange. — « Maquilar^ v. esp. Prendre le droit de la mouture. » Oudin.

« Denost va dire à ce médecin : Monsieur, vous qui estes si expert, me feriez-vous bien partir ces rougeurs

que j'ay au visage et au nez. — Oui dea. monsieur, j'en ay bien effacé de plus maculées. » Moyen de parvenir^ p. 56.

« Courtauds de boutanche sont des compagnons d'estat dont les uns ne maquillent que durant Fhiver, l'esté estant venu disent fy du maquillage. » Jargon de V argot réf.

Maquelottej tache de boue en langage rémois.

Maquiller^ travailler. Jargon réformé.

Le jargon disait maquiller pour manger 5 l'argot a dit ensuite morfier^ c'est-à-dire morfillerj de morfil^ ivoire ; le premier verbe indique l'action de la mâchoire, et le second celui des dents.

Mascarilldy s. f., masque. Dial. Oudin, p. 366.

* MACQUIN, subst. m. Macquereau, ainsi que le prouve le premier couplet de la ballade IX du jargon, où le même personnage, qualifié d'abord de macquereau^ reçoit ensuite la désignation de macquin :

Et le macquin, qui se polyt et coinsse.

Bail. IX.

Macquin qui, au premier abord, semble un diminutif, pourrait bien, au contraire, n'être qu'une forme primitive et très ancienne de macquereau^ au sens de macquignon. Celui-ci s'est dit d'abord maquillons il subsiste, au sens du premier, dans la langue populaire de Paris, où Ton dit indifféremment un macquereau^ un mac^ ou un maquillon. « Aux macquillons [je donne] les chevaux de poste du mont de la Bouille. » Estrennes de Tabarin. Au propre, vm. maquignon est un entremetteur; le mot n'apparaît qu'au XVI® siècle et se complète avec cette signification gêné-

raie; et lonsqu'on veut désigner spécialement la profession des marchands de chevaux, on écrit expressément maquignons dechevaux. La Boetie, 127; Desperiers, conte XXVII.

Maquignonner se prend aussi pour trafiquer en général et aussi pour maquiller. Le maquillon originaire était un courtier de chevaux, qui maquillait ses chevaux pour les vendre plus cher. Les deux sens se rejoignent aivsément, venant l'un et l'autre de macula.

Je sais qu'on allègue l'allemand màkler^ entremetteur, dont le verbe est màkeln; mais l'un et l'autre ont pour radical makel^ tache, qui n'est autre que macula.

Maquet^ dim. de maquereau en langage rémois.

*MAREUX, subst. pi. Trompeurs et Gueux.

Gueulx affinez, allegrucs et floars, MareuXf arvés, pimpres, dorlotz et fars.

Bail. XI.

Mareury lang. d'Auvergne, qui fait de la mare, c'est-àdire du tapage, des embarras. — Marrias. niçois. Truand, — « Maraud^ marault. Coquins, belistres. » Bouchet.

Desnué comme ung marault.

Rep. fr. du souffreteux.

a Un an après vint un gros maraut qui contrefaisoit le ladre. » Paré, XXII, 8. — « Hz n'estoyent que maraulx^ pilleurs et brigans. » Rabel. I, 135.

« Marota^ esp. renard. Maroteria^ finesse, ruse, subtilité. « Oudin.

Marelle^ tromperie. Lacombe.

Mare y malheureux. Mar^ mal. — Marreux^ laboureur

^oa LE JARGON DU XV° SIÈCLE.

à la marre, espèce de pelle. « Après qu'ils eurent beu, lesdictz marreux s'en retournèrent besongnier audit courtil. » JJ. 109, p. 174, 1463.

Maraouty maraudeur, rom.-castr.

§ Une autre acception, signifiant célèbre, notable, dans la confrérie des Gueux, s'entend, nous est indiquée par la série suivante de mots allemands du moyen âge :

« Mare^ celebris, ail. moyen âge. » Scherz. — « Er sloeh then thuiren herzogen thaz vare der mare Sampson. » Hist. belli Caroli Magni cum Sarracenis^ v. 3184, in Schitteri Thesauro antiq. teuton. — Goman maro^ vir inclytus. Otfridi Evangelia. Ib. t. II, 2, 2. Muater mara^ mater inclyta. Ibid. t. I^"", 11, 105.

D'où, selon Scherz, les noms de Marobodusj Merovicusj Chlodomer^ Marcomer^ etc.

MARIAGE, subst, masc. Le jugement, la pendaison.

Qu'au mariage soiez sur le banc.

Bail. I.

Mais le pis est mariage : m'en passe.

Bail. VII.

La ballade VII (la première des inédites), laquelle reproduit, en la développant, le thème de la ballade I, raconte une pendaison en ces termes :

Nopces ce sont : c'est belle mélodie... Dance plaisante et mets délicieux...

Mariage est aussi, d'après Richelet, le nom que les

cordiers donnent aux cordes donc le bourreau se sert pour pendre les criminels. (V. infrà v° Turterie.) Nom que les jurés cordiers donnaient à la corde qu'ils devaient fournir au bourreau de Paris pour pendre les criminels. Litcré. Réunion de deux cordages par des amarrages plats, terme de marine.

On disait proverbialement et par allusion : « Il n'y a si bon mariage qu'une corde ne rompe. « Loysel, Instit. coutum. t. P% 1. !«'% tit. I, part. XXVIII, p. 162-3.

Au xv^ siècle on disait : épouser un gibet. Du temps de Bouchet, angué signifiait marié et pendu. Pour nos voleurs, la potence, c'est la veuve; pour les Anglais, c'est la vierge [themaid). Francisque Michel.

V. sur la maid des Anglais l'article de M. Aristide Guilbert, Revue de Paris j, 13 nov. 1836, p. 99.

Le beau gibet espousere:{

Pour estre de nopces tous trois.

Mis t. de la Passion.

Enfin, l'expression est consacrée par une main royale, qui s'y connaissait et qu'a connue Villon : « Et me faictes soudain sçavoir de vos nouvelles, pour faire les préparatifs des nopces du gallanc avec une potence. « Lettre de Louis XI à M. de Bressuire, datée du Plessis du Parc, le 30 juin 14..., citée par Brantôme en la vie de ce prince .

« Si aucun de leurs compagnons a été angué, ils disent : il a été marié ^ et un tel a dansé à ses nopces, c'est-à-dire qu'il y a esté fouetté. » Bouchet, III, 130.

Les condamnés menés au supplice étaient graciés quand une jeune fille les demandait en. mariage. Mariage de Hen-

nequin Doutart et de lehennece Mourchon. Tr. des Ch. JJ. 121, p. 271, an 1382.

MARIEUX, subst. m. Celui qui marie; le bourreau.

Eschec qu'acoUez ne soiez Par la poe du mai ieux.

Bail. V.

Joui* verdoiant, havre du marieux.

Bail. X.

Cheroit che point le marieux Qui vient ichj pour nous grafFer ?

Fie de S. Christophe.

Avec sainte Marie De grant miséricorde Coin cil bien se marie Qui tret a vostre corde.

Ms. 721S, f" 170, ap. L. C.

Marier^ s. m. Laboureur à, la marre. « Le gris est bon pour marchand qui va aux champs, mariers. laboureurs. » Sicile. Blason des couleurs, p. 36.

Alariere^ s. m. Marieur.

Bone aventure ait mariere Qui si bien nous marias.

Gautier de Coinsy. Mis. de N. D. éd. Poquet, p. 731.

Marieux. Celui qui marrie j, qui rend triste?

Le chevalier qui les marrie DefFera leur grant enuye,

Percef. IV, f. 21.

MARIS, génitif du latin mare, la mer. Voyez Truye .

Truye maris, sans avancer ravault.

Bail. XI.

Renferme peut-être une équivoque obscène : « marris ^ maladie de la matrice. « Le mal la marris^ duquel cheenc femmes comme langoureuses. » Tr. des Ch. JJ. 139, p. 260, an 1390.

MARQUE, subst. f. Deux sens : i° en langue vulgaire, frontière et enseigne; 2» en Jargon, fille, ribaude.

Souvent aux arques

A leurs marques

Se laissent tousjours desbouser.

Bail. III.

Allez ailleurs planter vos marques...

Bail. IV.

Antonnez poix et marques six à six.

Bail. VII.

Et qui aussi^ pour la marque fournir.

Bail. VIII.

Et la marque, suivant le gaing choisie... Et m'a joué la marque du gifFault.

Bail. IX.

Marques de plant, dames et audinas.

Bail. XI.

Le sens est ambigu dans les trois premiers exemples, qui peuvent se traduire : à leurs enseignes, c'est-à-dire dans leur campement; allez ailleurs planter vos enseignes; que vos compagnons ne soient pris au gîte; ou bien à leurs femmes; allez ailleurs caresser vos femmes; que vos compagnons ne soient ravis à leurs femmes.

Les cinq derniers exemples se traduisent tous par la

signification unique de femme ou fille : mariez voleurs et filles six à six; et qui aussi pour entretenir la fille; et la fille, suivant gain choisie; et la fille m'a joué du...; filles du métier, dames, etc.

Voici quelques éclaircissements sur cette double valeur du mot marque :

i" Marche, frontière; l'allemand mark^ frontière, est trop connu pour qu'il y ait lieu d'insister ; bas latin marchia ; « ceux de la marque d'Ancône » . Montaigne, III, 2. Autres acceptions : borne, signe particulier, enseigne, etc. ;

2° Marque^ fille. Esp. marca^ marcona^ marquida. marquisa^ femme publique. Oudin. Marque^ marquise dans le Jargon réformé. — « Leurs marquises font semblant de zerver (pleurer) quand on les emmène, » 01. Chereau. — « Noe engendra et eut de sa marquise deux marques^ l'une qu'il nomma povreté forcée, l'autre povreté volontaire. » Resp. et complainte du grand Coesre^ p. i8. — « Aussitost qu'il eust monstre les talons, elle dit à sa servante : Or ça, marquise^ va là haut quérir ce linge. » Moyen de parvenir ^ p. 125,

De là, marqué au sens de mois, et quart de marqué. semaine : « Lorsque la lune, pour tenir sa diette et vacquer à ses purifications mensuelles, fait marquer les logis féminins par son fourrier, lequel pour escusson n'a que son impression rouge. » Matinée IX du seigneur de Cholieres. — En ce sens marquis pour menstrues (Cotgrave) ; marchesata. il marchese ïn casa,^. Duez.

Deux étymologies se trouvent en présence pour rendre raison du mot français marque pour fille :

I* Le breton merc''h. pluriel merc^hed^ fille, filles, dans

les deux sens de Jilia et de puella ou virgo. Le dict. du P. Rostrenen cite ces vers singuliers :

Grecg a ef guïn ; Merc'h a gourps latin ; Héaul a sav re vintin, Doué oar pe seurd fin.

Qui se traduisent :

Femme qui boit du vin ; Fille qui parle latin ; Soleil qui se lève trop matin, Ne firent jamais bonne fin.

Merc'h^d2Lnsla. même langue, possède également l'acception générale de femme : « caret ar merc'hed^ être adonné aux femmes. »

Cette première dérivation peut suffire. Remarquons toutefois que le breton merc'h a une autre finale ; mis après ar et eur ou ur^ merch devient verc'h; ar verch^la. fille; ur verc'h^ une fille. Mais verc'h prononcé guttural ement comme si c'était un mot allemand, verch^se rapproche bien étroitement du latin virgo^ en français vierge. La certitude de l'étymologie de marque par le breton merch ne pourrait résulter que d'une comparaison chronologique dont les éléments me manquent.

2° L'allemand ancien et moderne donne mar^, mahr^ marachj march^ pour cheval; maere^ rnara^ mahre^ anc. fr. mare, cavale, jument. Quel rapport avec la femmer* Nous l'apercevons dans le mot marquette^ bas latin marcheta^ nom d'un impôt plus ou moins fabuleux, établi sur les nouvelles mariées par le roi d'Ecosse Evenius et aboli par Malcolm IH. « Sciendum est, quod secundum assisam terrae, qusecumque mulier fuerit, sive nobilis, sive serva,

sive mercenaria, Marcheta sua erit una juvenca, vel 3 solidi... Et si filia liberi sit, et non domini villae, Marcheta sua erit una vacca vel 6 solidi.. Item Marcheta fiHae thani vel ogethairi 2 vaccse vel 2 solidi. Item Marcheta filise comitis vel reginse, 12 vaccx. » Cette définition de la marquette, extraite par Du Cange du recueil intitulé Regiam Majestatem^ sive leges Scoticœ (Edimbourg, i6op), liv. IV, ch. 31, est ainsi complétée par l'éditeur Skenxus : « March equum significat prisca Scotôrum lingua. Hinc deducta metaphora ab equicando, Marcheta mulieris dicitur virginalis pudicitise prima violatio et prelibatio, quse ab Eveno rege a dominis capitalibus fuit impie permissa, de omnibus novis nuptiis, prima nuptiarum nocte. Sed et pie à Malcomo III sublata fuit, et in hoc capite certo vaccarum numéro, et quasi pretio redimi fuit. »

L'équivalence d'une femme non vierge avec une jument et une ou plusieurs vaches pourrait bien avoir séduit les docteurs du Jargon.

A remarquer : 1° Que l'adjectif markisch^ ail., qui a rapport à la marche et par conséquent au marquis, donnerait, appliqué aux femmes, la marquise du Jargon;

2° Que Scherz enregistre le mot markfrau, recueilli dans le Jus solodurense, t. XXII (Seckenberg?), peut-être le même mot que marktfrau, ail. mod., que Mozin traduit par femme marchande, femme qui apporte des denrées au marché.

Sur le mariage des poix et des marques j, c'est-à-dire des voleurs et des filles, dont il est question dans la ballade VII, consulter le mot Poix^, ci-après.

* MARTINS, subst. pi. Marteau. Je crois apercevoir un

mot très ancien de la langue usuelle pris dans son acception propre.

L'autre pollist martins et dollequins.

Bail, IX.

C'est le seul exemple que j'en connaisse; cependant le martinet est évidemment, au point de vue philologique, un diminutif de martin.

Le latin ne donne, au sens de marteau, que martiolus et martulusj qui ont pu et dû faire marteau^ mais qui ne rendent pas raison de martinet.

Le dieu Thor, qui était le Mars des peuples septentrionaux, était armé d'un marteau.

ff Martin et Martine sont les noms qu'on a donnés à deux figures qui, chacune avec un marteau^ dont elles frappent les heures, servent de jacquemart à l'horloge de Cambrai. » Le Duchat sur Rab. t. IV, p. 51-

Martin bâton.

Sur Marcusj le dieu Mars. Voyez Vœux du paon^ f" 5.

* MASSEMENT, adv. Fortement, magistralement.

Et massement maquiller à Tesquerre.

Bail. IX.

A grant masse signifie beaucoup, grandement, parfaitement. Peut-être massement est-il l'adverbe de masse,

Grant masse^ grandement, parfaitement. Du Cange. Roman du S. Graal. P. Paris. Catal. I, i2i. — « Par les paroles qui chi après seront dites pores grant masse après revoir. « Rayn. v° Massa.

Messer pour maître formerait le même adverbe, avec le même sens. « Messer as maistre. » Cotgrave. « La case

montre le messer. » Cotgrave. Lacombe enregistre l'adverbe maistrement.

MATE, MATHE ou MATTE, subst. fém.

A Parouart, la grant mathe gaudie.

Bail. L

Bignez la mathe sans targer.

Nous pierons en cette grant mate Gourdement. . .

Mis t. du V, Testameri.

Allons nous en comme estourdis Tout droit à la mathe gaudie...

Tudesquo, sic ung mato Ebreato.. .

Vie de sainct Christophe.

(( On donnoic autrefois à Paris le nom d'enfans de la mate aux filous, parce qu'il y avoit un lieu nommé la mate où ils s'assembloient autrefois pour faire leurs complots. » Trévoux. D'où les matois. — En/ans de la mate. Brantôme, Sur les duels. — « Et que tant de bons înatois. banqueroutiers^ saffraniers, désespérez, haut gourdiers et forgeurs, tous gens de sac et de corde... » Sat. Mén. éd. de 1752, t. I"", p. 67-8. Note sur ce passage : « Matois se prend communément pour rusé ; ce mot vient de matte^ qui étoit autrefois une place où les filous s'assembloient à Paris. Dans les Aventures du baron de Fœneste^ Chervonière dit que le baron son maître et lui, lorsqu'ils étaient à Paris, se promenaient aux soirs « avec les compagnons de la matte »^ et tout le jour jouoient au brelan devant le Louvre « avec les petits dez chargez et tous les avantages des cartes ». (L. III, ch. i.) Chez Brantôme, matois-

se prend pour un homme qui fait métier de couper des bourses. Hommes illustres^ en la vie de MM. de Matignon et celle de Charles IX. » — « Pour m'engarder d'estre affiné (qu'ils appellent gouré) des mat tais qui mattent. je voudrois bien entendre leur jargon et sçavoir leur langage, car j'entendrois ce que disent les mattois^ les blesches, les contreporteurs et les gueux de Thostiére qui s'en aident, usant entre eux d'un mesme langage. » Bouchet, III, 129. — « Ne voilà pas, va demander celuy qui avoit achevé son conte, un bon tour de la matte? on ne les appelle pas, répliqua un autre, mattois sans cause ; car ils m'attent bien ceux qui tombent en leurs pièges... )> Bouchet, ibid.. 126.

« — Je luy ferois entendre à deux pieds de son nez qu'il maquignonneroit pour les enfants de la matthe. » Apr. dinées du Seigneur de Cholières, f^ 42 v°. — Il existe un livre intitulé « Le mathois ou le marchand meslé propre à tout faire. » Paris, Ant, du Breuil, 1614, in-S".

Enfants qui sont de la matte Savent tous jouer de la patte.

Prov. franc, t. le»", 140.

Nous sommes une caballe Plus subtile que Dedalle...

L'Ob et le Nil à sept bras Hastent leur course animée, Fiers de nostre renommée, Rechantant en leur patois Ce que c'est que des matois.

La Cahalle des Mattois, 1609.

Brantôme rapporte que le maréchal Strozzi, voulant jouer un tour à un courtisan, le fit dévaliser par « des capitaines matois qu'il avoit empruntés, qui çà, qui là,

assistés par un matois serrurier, si fin et si habile à crocheter serrures qu'il n'en fut jamais un tel. » — « La première année que le roy Charles neufviesme fut roi, nous veismes pendre un enfant de la matte^ là mesme, qui avoit derobbé six vaisselles d'argent de la cuisine de M. le prince de la Roche sur Yon. » Dames galantesj huitiesme discours. — « Vous descouvrir la mate du rosecroix, et dessiller les yeux. » Naudé. Rosecroixy

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