‹ Le Jargon et jobelinChapitre 31 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

« Matois^ méchant, rusé ; langue matoise^ langage des coupeurs de bourses ; matoiserie^ ruse, finesse. » Oudin. Curios. fr.

« Mat. A fool , fop, gull, madpash, hare brain'd ninny. » Cotgrave. — « Mat de cathene. A furious or enraged fool. » Ihid. v° Cathene.

« Mate. A number of sprigs growing together upon a hearbe; also as matte^ 'whence : Enfans de la mate. » Cotgrave.

Mate^ ^iigl«7 compagnon, aide, camarade; le mari ou la femme ; to mate^ appareiller, marier ; to meet^ rassembler, d'où meeting. Maat^ holl., compagnon. D'où matelot.

(( On a faict saint Maturin le médecin des fols , à sçavoir en ayant esgard à ce mot italien matto (venant du grec mataeosj duquel aucun François ont faict mat. » Apoî. pour Hérodote j, liv. I^'", chap. xxxviii.

« Mattois et matassin viennent de la mesme source, et le premier signifie un homme qui contrefait le fou, le niais, pour tromper quelqu'un. » P. Labbe.£/jm. de plusieurs mots françoisy p. 333.

ff Je vous veux premièrement apprendre cinq ou six mots d'un langage que j'ay appris à la cour du grand

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. 4ij

Coesre du temps que j'étois m.a.rmy mat t ois... » Com, des proverbes^ p. 64.

« Lorsqu'elle tenoic encore sa boutique au palais, des chalans de la mathe lui demandèrent des coiffes de crapodaille. » Les Av, du chevalier de la Gaillardise.^ p. 55,

Alathej tombeau. « Le 10 des calendes de may furent mis en cette mathe. Liscr. à Pompey (Meurthe-et-Moselle. « Du C. sous Matare.

Mata y langued., butte, tertre. — Matas ^ langued., buisson. — Alato^ une touffe, langued. Mato dé jiroujiados. un pied d'œillets. — Mato d'aouhresy une copée d'arbres, plusieurs jeunes pieds d'arbre.

Consulter de Brieux, Orig. des coutumes anciennes y p. 15, sur la matte.

MAUVE pour MOVE, 3*^ personne du présent du subjonctif de mouvoir.

Que stat plain en gaudie ne se mauve.

Bail. X.

Mauve paraîcrait moins irrégulier s'il était écrit mcve ^ c'est une simple faute de co^^\s,tQ.Move est pris sur la forme latine et italienne movere. « Ne se mauve « se traduirait en italien « non se muove ». — Mover^ provençal, esp.et portugais.

Rabelais écrivait meuvoir. « Quand les Grecz meuvoient armes les ungs contre les aultres. » Rabel. I, 170. — Et movoir ou mouvoir : « comme estans sur la rivière de Loire nous semblent les arbres prochains se mouvoir ; toutesfois, ils ne se mouvent ». Ihid. III, loi. Il écrivait move en vers :

iH LE JARGON DU XV*^ SIECLE.

Puis que bien stas (grâce au souverain Jove), Nous t'exhortons que de la ne te move.

Rabelais. Epistre du Lymosin. III, 278.

« Propre move. » Ord. IV, 522, an 1364.

MEMORADIS, part. p. pluriel de mémorer^ au sens de souvenu, averti.

Mais [si] soient memoradis Qu'on vous face faire la moe.

Bail. VI.

Plorez sa mort, soiez memoratis Quels homs ce fu en joie et en delis Et que de tous vouloit l'amour acquerre.

EusT. Deech. f" 161.

Le latin memorare et le français mémorery prov. et esp., membrar, ont la signification active « mettre en mémoire, avoir en mémoire, savoir, avertir «, d'où le participe passé memoratus j au pluriel memorati^ d'où le poète du Jargon tire memoradis. C^est le sens de memor. Les Latins auraient dit : Estote memores.

Cette forme n'est pas sans exemple, du moins pour d'autres mots, tels que sojornadis^ pour séjourné, du verbe sojornare : « séjourner, reposer ». Glossaire de Crapelet. Recueil y t. I«'^

MEN, pron. masc. Vieille forme de mon,

Men ys vous chante que gardez.

Bail. II.

C'est la forme de la Normandie, du Hainaut, mén; de la Picardie merij, min y et du rouchi : men fieu. — Men

espérance. Froissarc, II, 305. — Alen a la même signification en zincalô. Borrow.

Men escient, dous cenz anz ad passât.

Roi. V. $24.

Par ceste barbe e par cest men gernun.

Ihid. V. 249.

MENESTRANDIE, subst. fém. Métier de ménestrel et de bouffon. La Curne de Sainte-Palaye. Gl. ms.; état de celui qui menestrande.

Que faictes-vous ? toute menestrandie.

Menester^ esp. besoin, disette, nécessité, indigence. — Menesteroso^ esp. nécessiteux, indigent, souffreteux, pauvre. Menestralj esp. id est menestralj, un qui gagne sa vie du labeur de ses mains. — Menestril^ menestrier. Oudin.

« Comme Hennequin et Willequin, menestrie^^ se feussent mis à servir li connestable d'Angleterre de leur mestier de menestrandie. n Tr. des Ch., JJ. 105, p. 68, an 1373. — « Nous avons receu l'umble supplication du roy des menestrier s contenant comme dès l'an 1396, pour leur science de menestrandise faire et entretenir. » JJ. 161, p. 2^0^ an 1467. — « Souvent il prendoit grant esbatement en menestrandie.- iù Froissart, XI, 88.

Menestrandier y menestraudier, Bouchet, III, 236, et V, 62.

MENICLES, subst. pi. Menottes, chaînes de mains.

Avez tendu au pain et aux menicles.

Bail. VIII.

4i6 LE JARGON DU XV^ SIÈCLE.

« Frères de la cuque ou de la manicle^ i. filous, voleurs, coupeurs de bourses. » Oudin. Cur.fr.

xiv^ s. « Sa femme Richarde ala en la ville de Caen par devers le lieutenant du vicomte du lieu pour requérir les menicles pour le ainenicler. « JJ. 125, p. 120, an 1384. Du Cange, Manicia.

Ainsi qu'un prisonnier qui jour et nuit endure Les manicles aux mains, aux pieds la chaîne dure.

Ronsard, 91^,

Maniglia^ ital. : i. Bracelet; 2. Fer aux pieds des forçats; 3. Menottes ou fer aux mains. N. Duez. Ce sont proprement des bracelets :

Li bras sont fort par les manicles Qui faites sont d'or et d'ornicles.

Partonop. II, 83, V. 7465.

C'étaient aussi les manches du haubert.

Ne deslaciés cel elme, nobiles chevaliers, Ne ostés les manicles de cel aubère doublier.

Aiol, V. 6025-6.

Les manicles rappelleraient en cette acception les manches de la camisole de force.

* MESSEMENT, adv., variante de MASSEMENT ci-dessus.

Et messement maquiller à l'esquerre.

Bail. IX.

Messeaument. Indécemment, d'une façon messeante. Rob. EsLienne et Cotgrave.

MIGNON, subst. masc. Mot de la langue usuelle, pris ici au sens de compagnon, joli garçon; comme on die familièrement aujourd'hui d'un homme à qui survient un accident : « Le voilà joli garçon ! »

Que le mignon ne soit au gaing.

Bail. II.

Le mot se prononçait minons au temps où l'on ne faisait jamais sonner à l'intérieur du mots deux consonnes consécutives. Nous en avons des exemples sous la forme de minon, au sens de trompeur, aigrefin, filou. — « Attrapeur de minons^ qui trompe les trompeurs. >; Oudin. — « Si un coupeur de bourses venoit à desrober un avocat, il n'y auroit pas seulement de la moquerie et risée en ce que les minons seroient pris, mais ce seroit un assuré présage de quelque grand et prestigieux malheur, juxta illud qu'il fait fort mauvais temps lorsque les loups s'entremangent et que les larrons s'entrepillent. » Contes de Clioliéres, f° 6^.

Le mot ne remonte pas plus haut que le xv^ siècle. « Le seigneur du Lau estoit le mignon du roi et s'habilloit pareil de luy. « 01. de La Marche, I, 465. — Du Bellay parle des mignons de la chambre du roi à son entrée à Milan en 151 5.

L'argot d'Olivier Cheveau écrit mion.

Je suis ce fameux argotier, Le grand coesre de ces mions.

Éd. de Troyes.

« Les orphelins sont ces grands mions ^ qui triment trois ou quatre de compagnie. — Mions de bouille, coupeurs de

4i8 LE JARGON DU XV« SIECLE.

bourses. » Ibid. — « Jf/072, petit garçon. Jfw/z de Gonesse. » Oudin. — Grandval, dans son poème de Cartouche^ appelle l'Amour « ce mion folâtre « . La femelle ou la compagne du mion^ c'est la mille, dans le Jargon de Péchon de Ruby, de Bouchet, d'Ollivier Chereau, etc.

« Tu vivras comme un prince aussi longtemps que les mirions (espèce de corps francs) et les garde-côtes ne te mettront pas la main sur le collet. « Mérimée. Carmen^ p. 109.

Je ne crois pas pouvoir me dispenser de me prononcer sur l'étymologie du mot. Littré, d'après les philologues allemands, allègue des vocables germains ec Scandinaves. Il est très vrai que l'allemand du moyen âge et l'allemand moderne possèdent les substantifs minn et minne, amour, et le verbe minnen^ aimer, qui signifie également osculari dans toutes les acceptions possibles. Mais quoi? Minn. amour, donne en allemand le substantif minner^ amant ou amoureux, et le participe geminnet^ aimé. Comment minner et geminnet se seraient-ils transformés en mignon?

Une autre considération suffit à repousser cette étymologie; c'est que mignon est tout à fait moderne, n'étant apparu chez nous, comme je viens de le dire, que vers le xv^ siècle. Il succédait à mignot, qui était au contraire fort ancien, puisqu'on en a des exemples du xiif siècle :

Joine damoisel sunt mignot.

Chanson du xiii^ siècle.

Ai cuer mignot et joli.

Poés. mss av. 1300, La C.

Damoiselles y eust mignottes.

Rose, 774.

La joie k' atens de li Mi tient mignot et joli.

Vatic. Ms. 11° 1490, fo 74.

Charrier, dans son Hist. de Charles VI et de Charles VII, écrie encore : « Un escuyer gascon, mignot du roy d'Angleterre », p. 51. Et aussi François Villon en son Grant Testament :

Et jadis fusmes si mignottes.. .

A servans et filles mignottes.

On trouve mignols dans Froissart (Poés, ms. f° 23) et dans le ms. 7218, f*^ 361. Le Blason des faulses amours écrit mignaut. Ces diverses orthographes donnent minât, très difficile à tirer de l'allemand minner ou geminnet. tandis qu'il me paraît se déduire naturellement du latin minutas^ prononcé minout. Lacombe traduit mion par petit , du latin minor. Je regrette qu'il n'ait pas cité d'exemple.

Forcellini remarque que minutus est souvent employé, dans les meilleurs auteurs, au sens de petit, exigu, délicat et subtil. C'est encore le sens qui prévaut en français. .J'en appelle à Littré lui-même qui définit Tadjectif /tz/^zzo» « qui plaît par la délicatesse et la gentillesse; visage mignon, bouche mignonne, beauté mignonne, souliers mignons ». Il ne s'agit d'amour ni par conséquent de l'allemand minne et minnen dans aucun de ces exemples :

La fortune passa, l'éveilla doucement,

Luy disant, Mon mignon, je vous sauve la vie.

La Fontaine. Fables, V, xi.

En imprimerie, la mignonne est un des plus petits

caractères, celui de sepc points, intermédiaire entre la nompareille et le petit texte. C'est parce que ce caractère est très petit, //zmwrwj-^. et non parce qu'il donne de l'amour, que les anciens imprimeurs le qualifièrent de mignonne.

Quant au mignoun breton, signifiant amiy et mignonnes ^ aimer, ils sont manifestement empruntés au français, c'està-dire postérieurs au xv*" siècle ; la preuve en est que le verbe aimer en breton se dit caret (probablement de carus), qui n'a nul rapport avec l'allemand minnen.

MINERONT, futur du verbe act. miner.

Les mineront trestout au frontz.

Bail. in.

S'il scet argent, partout le quierc et mine. EusT. Desch. fo 331.

L'orgueil et convoiteux tout minent Or et argent.. .

Ihid. fo 256.

3îine est souvent employé par minium^ au sens de couleur rouge.

Se par vous n'est cilz fus estains, Tains ardans, plus vermaus que mine, 3Iinera mon coer. . .

Froissa.rt. Le Joli buisson, v. 4008-10.

« Minarse^ v. réfl. Se sauver. Jarg. esp. » Oudin. On peut l'expliquer : se creuser, c'est-à-dire se dérober.

jMOLLER, v. a. Moudre, au sens de manger.

Après moller, luay ung gueulx qui vault.

BaU. IX.

Ne scaurois tu trouver manière Ne tour, pour avoir à mouller ?

Farce du paslé et de la larte.

Mueilîer et moler^ aujourd'hui moudre ^ écraser avec la meule y sont d'anciennes formes très correctes que le gloss. de La Curne de Sainte-Palaye n'a pas recueillies.

Fol sera s'il guerpist tel molin, mais qu'il mueille.

J. DE MeuNG. Cod. 712.

« Quand il moloit dix mines à son moulin. « Beaumanoir, XXVI, 2.

Les anciennes formes de meule sont meuille et mole.

Ainsi con la mole et la coz Fait cler et tranchant le costel.

Ovide. De Arte, fo 96.

« Se moles Y faillent ou gros merriens... li sires du molin le doit réfère. « Beaumanoir, XXXVIII, 17.

Les grosses dents de l'homme sont appelées molaires parce qu'elles broient les aliments comme des mew/^i-. L'ancienne langue les appelle simplement des meules ou moles.

Tu t'enraiges quant tu n'engoles ; Tu ne dorroies un chaitein Ou t'ame voist au derreain, Mais qu'aies pleines les moles.

Fahl. de S. G. fo 35.

Le sens est donc clair : moller^ c'est moudre avec les moles ou molaires, c'est-à-dire manger.

L'argot d'Ollivier Chereau donne morfe pour repas et morfier, argot moderne morfiller^ pour manger, c'est-à-dire

se servir du morfil ou ivoire des dents. La Vie généreuse appelle la farine la moulue,

§ Le sens du verbe mouller est bien fixé par les deux exemples tirés de la Ballade IX et de la Farce du pasté et de la tarte. Cependant il faut noter certains vocables du dialecte zincalô ; dans le vocabulaire de Borrow, mol signifie vin, et Borrow le donne comme un mot purement persan. Alollati signifie grappe^ et raisin. Si Ton acceptait cette étymologie orientale, il faudrait traduire l'exemple du Jargon par « après boire «, au lieu de « après manger ».

MONTJOYE, subst. f. Le gibet.

Rebecquez vous de la montjoye Qui desvoje Vostre proye.

Bail, ]IL

0 Alontjoye^ vieux mot qui signifie enseigne des chemins et particulièrement de ceux qui menoient aux lieux saints. Monsgaudii. Viœ index. Cippus. Tumulus. Les croix qui sont sur le chemin de Paris à Saint-Denis sont appelées Montjoye Saint-Denis. Les montjoyes n'étoient souvent que des tas de pierres qui enseignoient le chemin au passant. Les payens en faisoient aussi à l'honneur de Mercure, qui présidoit aux chemins, et que l'on appeloit Acervi Mercurii. » Trévoux.

Accumulation : Montjeu, Alpis. Montaine haute. P. Labbe, gloss. p. 488. Montjoye, Sommet.

De paradis a passé la montjoye.

La Curne, Ane. poés.

De beauté la mont/oie.

Chans. pop. Ler. de Lincy.

Priant à Dieu de donner à montjoye Escus, ducas, santé, honneur et joye.

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