Ys
A peine est-il besoin de faire remarquer qu'un certain nombre de ces mots n'ont de jargonnesque que le sens détourné dans lequel on les emploie; par exemple : ance pour ansé, ange,
antonner pour entonner, bis, blanc, danse, David, droguerie, duc, emboureux, eschequer, espincer, florye, fournir, gaing, gaultier, grain, gris, grume, halle pour hdle, havre, lardon, mariage, mignons, montjoye, mynsseY^wx mince , passans , paulmer, pelle pour peU, plant, planter, planteur, poix, polir, proyej ront, roupieux, sieurs, sires, suerie, temple, vendenge, vendenger , vendengeur, volant.
Ainsi le gros œuvre du Jargon appartient au vieux français très proche des origines, et souvent reforgé directement sur le modèle latin. Les langues romanes y participent pour quelques formes espagnoles et plusieurs mots décalqués de l'italien ; deux ou trois mots peuvent être considérés comme d'origine bretonne, et deux ou trois mots hybrides paraissent fabriqués avec le concours de la langue anglaise. Un pareil nombre de mots issus des langues slaves fut sans doute introduit par les Égyptiens ou Bohémiens dans le Jargon français, sur lequel ils ont laissé çà et là des traces de leur langue, le rotnany, sous la forme de vocables sanscrits, indiens ou persans.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les emprunts faits par l'ancien Jargon aux idiomes étrangers portent aussi bien sur la langue usuelle que sur les autres Jargons ; les analogies sont cependant nombreuses entre le Jargon français, le zergp italien et la xerigonza espagnole. Au contraire, le cant anglais ^, aujourd'hui remplacé par le slang, n'a pas introduit un seul terme dans le jargon du xv* siècle, d'où l'on peut conclure que le petit nombre de mots anglais que j'y crois reconnaître est un souvenir de l'invasion : conjecture qui paraît vraisemblable, si l'on considère que Paris subissait encore l'occupation étrangère lorsque François Villon y naquit en 1430 ou 143 1. J'ajoute, pour confirmer mon observation.
I. M. Francisque Michel a donné la bibliographie très curieuse et très complète du canl {Éfudes de philologie ^ ctc , p. 45 s et suiv.).
que le curieux dictionnaire du slang, récemment publié à New-York S n'ajoute pas un seul mot d'origine anglo-saxonne à mon vocabulaire du Jargon, mais atteste au contraire la présence actuelle dans le slang d'un grand nombre de termes dérivant des Jargons français et européens. J'en citerai deux, qui ne trouvent pas leur place dans mon vocabulaire. Les tkUoes anglo-américains appellent un porte-manteau porte Sainl'Mariin, par allusion évidente au manteau légendaire du charitable évêque de Tours ; et New- York s'appelle, dans le même langage, Rome-Ville, preuve de la participation des Zingaris ou Romamichels, qui parlaient le romany, à la confection du slang.
Il me reste à faire connaître le plan du vocabulaire qui suit les onze ballades de François Villon, et qui forme la substance même de mon travail.
Je m'y suis attaché moins encore à expliquer le Jargon du xv< siècle qu'à fournir aux lettrés les éléments d'une interprétation définitive. C'est pourquoi mon vocabulaire embrasse un grand nombre de mots qui, sans appartenir spécialement au Jargon, reflètent, au voisinage de celui-ci, des nuances jargonnesques, comme d'honnêtes gens qui se sont plus ou moins gâtés en mauvaise compagnie. J'ai donc étendu plutôt que restreint le champ de mes investigations.
Certains mots font double emploi l'un avec l'autre. Dans
j. The slang dictionary 0/ NeV'York, London an i Paris , complète and unabridged, publUhed by Richard K, Fox, propHetor of Natio^ nal Police Ga\ette, collected and arranged by a weli'knoum detec» tive, In-8* de 54 pages. New- York, 1881.
loo LE JARGON DU XV* SIECLE.
les cas, que je me suis efforcé de rendre rares, où j'ai cru devoir remplacer ou corriger un^mot du texte de 1489, je donne à la fois le mot remplacé et son substitut ; par cette méthode, je fais le lecteur juge de mes motifs et lui fournis volontairement les moyens de m'approuver ou de me contredire en connaissance de cause.
En thèse générale, je place * immédiatement après le mot de Jargon le sens que je considère comme le plus exact pour le cas présent; mais, à la suite de cette première impression, appuyée sur des exemples les plus nombreux possibles, j'inscris les interprétations très diverses et parfois contradictoires que le mot peut suggérer. Je ne crains pas qu'en cette aride et difHcile matière on me reproche d'exagérer l'abondance aes renseignements.
L'objection que je prévois, c'est qu'en présentant plusieurs explications d'un même passage, je les annule l'une par L'autre et qu'ainsi je ne conclus pas. Cela n'est vrai que dans une certaine mesure, et en quelques endroits trop embarrassants pour que j'ose prendre un parti. Mais le plus souvent je fais connaître une version double et triple parce qu'elle existe réellement, et que cette multiplicité de sens énigmatiques^ superposés comme des enveloppes cachetées, est le signe caractéristique du langage jargonnesque, témoin le mot bigorne, synonyme de Jargon et d'argot. Le Jargon est un langage bigorne, c'est-à-dire à deux cornes, autrement dit encore à double sens.
Choisissons un exemple entre dix : je le trouve dans ce vers de la ballade I'* : < Prenez garde », dit le poète,
Que le grand Can ne vous face essorer.
Il faut savoir d'abord que, dans les ballades du Jargon, presque toutes consacrées à des images ou à des souvenirs de peines et de supplices, le Pendu, personnage principal et
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. loi
dominant, est volontiers comparé à l'oiseau de nuit, au duc ou à la chouette, perchés sur les hautes branches des arbres :
Que le mignon ne soit au gaing Farciz d'un lourd plumbis à coing Qui serre et griffe au gart le duc.
Ballade H.
Le yendengeur, beffleur comme une chtmê, Loin de son plain...
Ballade X.
Le grand can^ c'est sans conteste le grand-prévôt, Tristan THermite, prérôt des maréchaux, ayant juridiction sur les lieux où séjourne la cour, ou bien Robert d'Estouteville, prévôt de Paris, ayant juridiction générale sur tous les malandrins du royaume (v. ci-dessus, p. 45-6). Donc le vers signifie : « Que le grand-prévôt ne vous fasse prendre votre essor », â savoir en vous faisant accrocher haut et court au plus grand arbre du voisinage.
Mais, dans les langues orientales, d'où les Gueux ont tiré ce mot, can (plus exactement khan) ne désigne pas seulement un chef ou seigneur; il offre encore deux ou trois autres acceptions, parmi lesquelles celle de soleil ; et, par une coïncidence qui n'est pas l'effet du hasard, essorer, qui vient de ex'ourare, prendre le vent (Littré), ne veut pas dire uniquement « prendre l'essor »; il signifie, au même titre, < sécher ». D'où cette autre interprétation du vers qui nous occupe : € Que le soleil ne vous fasse sécher ». Et la seconde traduction n'est pas moins légitime que la première, car elle reproduit une idée fréquemment exprimée dans le Jargon, et qui se retrouve même dans le Grant Testament de François Villon :
Gardez-vous bien de ce mau halle (pour hâle) Qui noircit les gens quand sont mors.
L'intérêt littéraire du Jargon, en dehors et au-dessous des questions philologiques très nouvelles qu'il soulève, réside tout entier dans ces finesses à faire sentir, dans ces sousentendus à expliquer, dans ces énigmes à résoudre.
L'exemple que je viens de prendre dans la ballade I'* suffirait sans doute à mettre le lecteur sur la voie. Je tiens cependant à préciser davantage les procédés du Jargon, langue savante, correcte, profondément étudiée et diligemment conservée par les clercs qui formaient le collège des archisuppôts, et, h ce titre, absolument distincte de l'argot moderne, incessamment troublé par les caprices d'une tourbe pittoresque dans son expression, mais illettrée.
Le yerbefiolir et le substantif /(?/i!s5^r {écT\X& poUir e^t poUiceur ) signifient dans le Jargon de Villon voler et voleur. Les deux // rappellent ici le latin polUx; par conséquent, poUir s'interpréterait < jouer du pouce » ; mais polir, au sens général, signifie rendre brillant et net, nettoyer.
Prenons maintenant le verbe jargonnesque sorniller, employé au même sens que pollir, c'est-à-dire voler. Sorniller vient de sorne, un mot de la langue générale, qui veut dire le soir, le commencement de la nuit, la brune; venant de saur, sor, sour, sorn et sorna, c^est-à-dire brun. De brun on a fait brunir, qui signifie polir, rendre brillant et net, nettoyer.
Faisons enfin comparaître le mot fourbir, bien qu'on ne le rencontre pas dans notre Jargon. Fourbir, d'après Diez, a le même radical que fourbe, venant l'un et l'autre du hautallemand yi^r^tf»^ d'où il aurait passé dans la langue franque de la Méditerranée au sens de voler. Or furbau signifiait originairement rendre net, nettoyer.
Ainsi pollir, brunir, fourbir, ont une double signification : voler et nettoyer. Cette dernière subsiste dans la langue courante, et de plus elle a obtenu droit de cité dans la langue littéraire, puisque le plus délicat des poètes français, La Fontaine, n'a pas craint d'écrire :
... Et c'est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Fable TU, Uvre VIII.
Telle est la logique de l'ancien Jargon ; si Ton s'en pénètre, on arrive à démêler une suite de problèmes obscurs, qui, au premier abord, paraissaient insolubles. Je ne me flatte pas de les avoir tous résolus, mais j'ai la confiance que mon travail sera jugé comme un pas considérable dans cette voie qui n'était pas frayée, et où la philologie s'était abstenue de s'engager jusqu'ici.
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