FIN DU TOME DEUXIEME
Imprimerie de K. Baist à Franefort s. M.
PAm
AUTEUR DU lUUBIT BT DB LA BBLIAUVII.
RANCFOitT iflL, CHEZ B. BAIST, LIBBADIE-ËDITEDR.
Départ pour Tltalie.
Ma seconde année d'études philosophiques et scientifiques était près d'être terminée. Je regret- ^ beaucoup de ne pas faire ma troisième année sous la direction de mon cher professeur. Tout en se renfermant dans les règles de l'enseignement imposées par les Congrégations de l'Ordre, il trouvait le moyen d'élever notre âme, d'élargir l'horizon de nos idées, de nous apprendre à nous servir de nos facultés intellectuelles. Et quand tout ^^ns l'institut était combiné pour faire de nous <ies machines, quelques paroles du Père de Mont- ^azin nous rappelaient que nous étions des hommes.
Mais je regrettai «^ncore bien plus l'ami que le professeur. Dans >s maisons, jamais le cœur ^e peut s'épancher librement A qui se confier? Aux supérieurs? On les redoute. A ses condisciples? lis sont, comme vous l'êtes yous-même, pleins m 1
de zèle et d'enthousiasme pour l'Ordre; et s'ils n'ont pas pour la délation une répugnance instinctive, invincible, — et le cas est rare, — vos confidences les plus innocentes peuvent, en raison d'une fausse interprétation, être dénoncées. Que faire ? Se renfermer en soi-même ; mais cette concentration absolue est contraire à l'instinct de relation qui est dans Fâme humaine; et tout ce qui contrarie, tout ce qui dérange l'équilibre des facultés et des besoins que Dieu a placées en nous, comme un don de sa toute-puissante sagesse, est un mal pour l'âme. Dans le Père de Montgazin je ne redoutais ni le supérieur ni le confident. Et puis je pouvais lui parler de ma mère, de ma mère que j'avais abandonnée , au UKMnent de ses plus grands chagrins ; ée m'a mère que j'avais presque oubliée pendant les ardeurs de l'initiation da noviciat. Je ne l'avais pas revue depuis trois ans; et nos lettres, par cela n>éme qu'elles devaient être lues par le Supérieur, étaient froides et contraintes. Celles de ma pauvre mère étaient souvent tristes, désolées même. Et le Supérieur en me les remettant me disait:
-^ Vous n'avez donc pas so donner à votre mère „oelte conviction que cherche sa tendresBe pour vous, que son fils est là où Dieu Tappelle,. dans l'ordre de sa volonté, dans une famille de frères qu'unit étroitement la charité de Notre-Seigneur, et qui ti'ont qu'à travaiUer pour la gloire ée Dieu?**
PAR L'âEBÉ ♦♦* 3
Alors, daDs mes réponses, je présentais à ma mère ces pieuses considérations, tout en senlMit bien que ce n'élait pas avec de froides paroles, avec des théories de perfection religieuse, qu'on P«fit cicatriser les blessures faites à un cœur m»* teroel. Aassi quelquefois, laissant toutes ces bettes théories de détachement absolu, je retrouvais, pour consotor ma mère, les tendresses filiales que je M prodiguais autrefois. Alors mes lettres étaient ÛKrimiDées par mon Supérieur. — Etait-ce là le ^ï^gage grave et réservé dHin religieux? Tonte affection humaine, si légitime qu'elle fôt, ne de* ^ait-elle pas s'exprimer au point de vue des devoirs imposés par ma sainte vocation ? Une mère ^t sans doute pour nous la première des créa- ^'ires de Dieu, mais enfin ce n'est qu'une créa- ^<ire; notre amour ne peut \m appartenir que d^Bs une mesure restreinte ; nous sommes voués au Christ, et celui qui aime phis son père on sa ^^ que lui n'est pas digne de lui.
Et mes lettres, sous ce niveau inexorable qui passe sur toutes les as{Hrations, sur tous les dé- ^1^1 sur tous les sentiments de l'âme, redeve- ^ient sèches et glacées, et désolaient ma pauvre
Keu prit pitié de ses angcûsses maternelles, 6tune circonstance imprévue nous rendit quel-* ^<!s mois d'intimité, pendant lesquels il me fiit ^ODé de feire oublier à ma mère les chagrins 9^ je lui avais causés.
4 LE JB8UITE
La maladie qui s'était déclarée le jour où, malgré moi, je surpris les secrets du Père de Montgazin, n'avait pas d'abord paru grave; mais, après le départ de mon cher professeur, ma santé, qu'on croyait à peu près rétablie, s'altéra profondément Il y avait en moi un tel ébranlement du système nerveux, qu'il m'était impossible de suivre les exercices de la maison sans fatigue, et les médecins prescrivirent le repos le plus absolu. Ma mère apprit que j'étais malade, non par moi, car, mon mal ne paraissant pas encore dangereux, je ne lui en parlai pas dans mes lettres. Elle vint à F... pour me voir, et, secondée par les médecins, elle obtint la permission de m'emmener en Italie. On fit d'abord de grandes difficultés. Si l'air du midi de l'Italie m'était indispensable, il y avait, dans le royaume de Naples, des maisons de notre Ordre où l'on pouvait m'envoyer. En présence de cette opposition, ma mère fit valoir un argument irrésistible. Elle possédait une grande fortune personnelle; elle fit entendre aux Pères que de leur condescendance à ses légitimes désirs dépendrait la disposition de biens dont elle pouvait facilement m'enlever, ou plutôt enlever à l'Ordre, la plus grande partie. L'effet de cette menace ne pouvait être douteux. Il fut décidé que je partirais avec ma mère, et que nous passerions l'hiver dans les environs de Naples.
Ma mère retourna à Paris, dans les derniers '-^■'rs d'octobre, pour régler des afihires d'intérêt
PAB l'abbé
assez importantes. A la fin de la première quin* zaine de novembre, nous devions nous réunir à Lyon, et de là partir pour l'Italie.
J'avoue que ce voyage, si peu prévu, me causait une joie d'enfant; mais, dans une Société où tout se commente et s'interprète, je cachais soigneusement cette impression.
Ma mère, pendant son séjour en Suisse, me parla beaucoup de madame de Flaviac. Pour elle, la comtesse était un ange, un idéal réunissant toutes les perfections. Avec un esprit supérieur, une instruction sérieuse, une imagination d'artiste, des talents* remarquables, elle avait une simplicité, une naïveté qui la rendaient adorable; et puis elle était si pieuse! elle avait une foi si ardente! etc., etc.
On le comprend, d'après les révélations du Père de Montgazin, je n'avais pas besoin de connaître la disposition naturelle de ma mère à l'enthousiasme, pour rabattre beaucoup des éloges qu'elle prodiguait à la „fîlle de son cœur," c'est ainsi qu'elle l'appelait; et j'avais quelque peine à m'empécher de sourire, en entendant vanter la candeur et la naïveté d'Alphonsine. La délicatesse me faisait un devoir de me taire, et je me taisais.
La seule perfection que iha mère n'accordât pas à sa favorite, c'était la beauté. Elle avait, disaitrelle, les plus beaux yeux du monde, mais
une petite figure chiflbniiée très -piquante, e voilà tout
Pendant son séjour à F***, ma mère reçu plusieurs lettres de la comtesse. Dans ia der nière, datée du 2 octobre, madame de Flayla< annonçait que son mari revenait en France; et pour le voir quelques jours plus tôt, elle partait pour Bruxelles; le comte devait y rester près d'un mois.
Cette lettre était un chef-d'œuvre de passion conjugale. Ma mère, en me la lisant, était tout attendrie. Madame de Flaviac exprimait à „sa chère mère adoptive" tous ses regrets de ne pas se trouver à Paris au moment de son arrivée. „Dieu seul, ajoutait-elle, sait quand je vous reverrai. Si M. de Flaviac n'obtient pas la position qu'il désire, et qui le fixerait en France, s'il est encore envoyé en mission, certainement rien ne m'empêchera de le suivre n'importe où il ifa. Il m'est impossible de supporter davantage les douleurs de ces longues séparations."
Certes ma pauvre mère ne pouvait pas soupçonner la sincérité de cette Pénélope moderne, mais j'avoue que son enthousiasme pour elle me causait parfois une véritable Irritation.
PAI l'aWÉ •**
Une Bvrpxim.
farriTai à Lyon le 12 novembre, ainM quil en •vait été convenu avec ma mère. J allai nécessairement descendre dans une de nos «•►• ^- ceUe où le Père de Montga«n eUi. Père ministre. Le kndemain je reçus "»« 2«^« ma mère. Un événement imprévu, f« *" '^«^' Tforçait de diffé^r son départ de huj ^oun^ EUe était extrêmement contranee ; mais il s agis^ «ïde rendre un service à la P^-^^n/Lt^ Smait le plus au monde après •"»>' ^^ jj, «""' tewe de Flaviac; elle n'avait pu 8 y «f"?*'- Ce retard, loin de me àé9\»fr^,mejni t^
a^éable: il me Jo^-ÏX^zin "le^tî^i avec mon cher Père de Montgazin^
toujours mélancolique, "««.J^^Se. Je cornprononçâmes pas le nom à^P^;''' pog«ble, ua pris qu'U voulait éloigner, au^nt q^^. \^^ ^ ^^,
souvenir dangereux, et !« "^® »„ géjour à Lyon dire que la prolongation «f "J^^ues madame <|« tenait à des causes dans leaq" Flaviae se trouvait intéressée. ^^^^^^ ^^ ^
Ces huit jours P««**"''"„„çait l'arrÏTée de m une lettre qm m'anno»V"
çus une lettre qui
mère pour le 20, à dix heures du soir. Le lendemain , à huit heures , nous partirions pour Marseille.
L'heure était trop avancée pour que je me troigrasse à l'hôtel au moment où ma mère y arriverait; il aurait fallu une permission, et, devant partir le lendemain, je ne voulus pas Ja demander.
Le matin, quand je me rendis à l'hôtel, le Père de Montgazin, qui désirait voir ma mère, m'y accompagna. La voiture de voyage était déjà dans la cour tout attelée, et le cocher nous dit que madame la marquise de Sainte-Maure prenait une tasse de café dans la salle des voyageurs. Nous entrâmes dans cette salle, et là nous trouvâmes ma mère déjeunant avec... la comtesse de Flaviac.
Sa petite taille, son teint bistré, la flamme qui s'échappait de ses grands yeux noirs, me la firent reconnaître. D'ailleurs, la pâleur, le trouble de mon ami me le .disaient assez: c'était bien elle! Ma mère, en nous présentant l'un à l'auti^e, m'apprit que la comtesse faisait avec nous le voyage d'Italie.
Ma mère aimait beaucoup le Père de Montgazin: elle fut charmée de le revoir. Celui-ci, après avoir salué respectueusement, mais froidement, madame de Flaviac et causé quelques instants avec il9a mère, prétexta une affaire pressante et nouif quitta.
Nous montâmes en Toiture, et là j'appris que madame de FJaviac était restée quinze jours à Bruxelles, auprès de son mari. Celui-ci, au lieu de Tordre de se rendre à Paris, avait reçu une lettre da ministre des affaires étrangères, qui lui donnait une mission spéciale pour Saint-Pétersbourg, mission toute confidentielle, devant nécessairement le conduire au poste, si désiré, d'ambassadeur auprès d'une grande puissance. La comtesse voulait suivre son mari; mais depuis qu'elle était à Bruxelles, elle avait été constamment souffrante, et le médecin consulté déclara que le climat glacial de la Russie serait mortel pour madame de Flaviac, que ses poumons étaient déjà dans un état d'irritation très-inquiétant, et que l'air chaud des contrées méridionales pouvait seul arrêter les progrès du mal. Cette prescription du médecin mit la comtesse au désespoir; elle voulait tout braver, disait-elle, pour suivre son mari. Celui-ci alors déclara qu'il donnerait plutôt sa démission que de permettre qu'elle exposât sa vie pour le suivre en Russie. La comtesse ne voulut pas accepter ce sacrifice, elle céda. M. de Flaviac, sachant que ma mère partait avec moi pour Naples, lui demanda d'emmener Alphonsine avec elle en Italie. Ma mère aimait trop „sa fille adoptive*^ pour refuser, et, aussitôt après le départ du comte pour Saint-Pétersbourg, madame de Flaviac vint rejoindre ma mère à Paris, et elles partirent ensemble.
Tout ceci me fut r^eooté par ma mère. J'avoue que j'éprouYaÎÂ une cerUioe curiosité au sujet de la coatesse de Fiaviac. Je n'aurais pas «té fâché de me rencontrer avec elle pour quelques heures; mais me trouver en relatioua intimes avec elle^ la voir en tiers entre ma mère et moi, cela m'était excessivemeat désagréable; et certes 9 si j'avais pu prévoir un incident .sem- UaUe, j'aurais refusé de faire le voyage^
Arrivés à Marseille, où nous nous arrêtâmes deux jours, je trouvai à la poste une lettre du Père de Montgazin.
„Prenez bien garde, m'écrivait-il, de laisser soupçonner à cette femme que vous connaissez son secret; et, pour éviter cela, croyez-le, il ne suffira pas de vous taire. Son regard peut atteindre les dernières profondeurs de l'âme et y lire ce qu'elle a intérêt de connaître. Ne m'en parlez jamais dans vos lettres. Je ne veux plus me ressouvenir d'elle qu'à l'autel; partout ailleurs, je veux, je dois l'oublier. Ne craignez rien pour notre correspondance, comme Père ministre, j'ai le sîgillum, et notre Provincial est incapable de décacheter sournoisement mes lettres. Dans toutes nos maisons, soit en France, soit à l'étranger, je ne connais pas quatre supérieurs desquels je puisse en dire autant"
La santé de madame de Fiaviac m'inquiétait peu. Sa pâleur n'était nullement maladire^ et la
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petite toux sèche qu'elle faisait entendre règa*- Uèrenent, deux ou trots CdIs par heure, ne me [nraissait pas naturelle; et, bien qu'eUe cradiât, disaiudie, le sang tous les matins, je persistai à croire que ma p<»trine ^it beaucoup plus ina^ Me qae la sienne.
Nous ne restâmes que huit jours à Rome. Je yis ie souverain Pontife, et je passai ces huit jours à ce Oesîi où devaient s'accomplir plus tard les éyénements de ma vie de religieux. J'appris par hasard que madame de Flaviac avait fait uoe visite à notre Général. Elle cacha à ma mère cette circonstance, et je n'en parlai pas non plus. h ne voulais pas porter dans ce monde, où je rentrais pour quelques jours, les habitudes de délation et d'inquisition du Jésuite,
— Madame de Flaviac va à Naples avec malsaine la marquise de Sainte-Maure? me dit un jour l'Assistant pour la France, le Père Rozaven.
— Oui, mon révérend Père.
— C'est une personne très-pieuse.
— Elle paraît du moins telle, mon Père.
— On doit croire qu'elle est ce qu'elle parait ^tre, me dit le Père Rozaven.
)e m'inclinai sans répondre.
— Vous savez, me dit-il, que sa famille nous ^ toute dévouée. Hélas ! il en est de celte noble famille des Flaviac comme de tant d'autres qui ^'«teignent tons les jours en France. La cornet mariée depuis plusieurs années, n'a pas
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d'enfants, et rimmense fortune du marquis de Flaviac appartiendra à son neveu, le baron de Flaviac Celui-ci n'a lui-même qu'un héritier, un enfant de neuf ans; le baron est voltairien. Son fils sera élevé dans les collèges de l'Université: ce sera un impie comme son père. - U ne conservera certes pas les traditions politiques et religieuses de ses ancêtres, et nous aurons en lui un ennemi plutôt qu'un ami.
— U me semble, mon Père, que le comte de Flaviac, en acceptant le gouvernement de Juillet, en se mettant à son service, n'a pas tenu beaucoup aux traditions de sa famille.
Je savais que le Père Rozaven, enfant de cette Bretagne qui a fait tant de sacrifices à la cause de la légitimité, avait vu avec une profonde douleur la chute de la branche aînée des Bourbons, et je n'étais pas fâché de le mettre en demeure de me dire sa pensée sur la défection des Flaviac.
— Il y a des circonstances, me dit le Père assistant, où l'on doit abandonner quelque chose au flot qui nous entraîne, afin de conserver ce qu'on a de plus précieux. Il fallait, dans l'intérêt de notre Société en France, avoir au sein du corps diplomatique un homme qui fût complètement à nous; cet homme, c'était le comte de Flaviac. Beaucoup de ses confrères dans la di* plomatie faisaient partie de nos Congrégations; mais seul le comte était attaché à notre Ordre
PAR l'aBK ♦*♦ 13
par les liens de TaffiMation. Il y a une cause }^iis sainte que celle d'une dynastie: c'est celle de la religion et de la Société à laquelle nous ayons le bonheur d'appartenir. Le Père Rozaven, le frère de Sainte-Maure peuvent conserver leurs sympathies, croire que la prospérité de la France est attachée â telle ou telle forme gouvernementale; mais tout doit s'arrêter là. Leurs opinions ne sauraient leur créer des devoirs, car la ligne politique qu'ils voudraient suivre pourrait ne pas être celle de ]a Compagnie. Souvenez-vous, mon cher enfant, qu'une fois le seuil du (?«rà franchi, OD n'est plus Italien > Français, Allemand, Russe: on est Jésuite, rien que Jésuite. Nos affiliés sont soumis à cette loi. Je blâmerais le comte de Fiaviac, s'il n'eût pas renoncé, en se donnant à nous, à l'exercice de sa volonté; je le loue, au contraire, d'avoir sacrifié ses affections personnelles, pour rester fidèle, avant tout, au glorieux étendard de saint Ignace.
En me rappelant ces paroles, que je trouvais alors admirables, je me suis dit, plus tard, que ce n'est pas en vain que l'on reproche aux Jésuites de n'avoir pas de patriotisme et d'être des étrangers dans leur pays; amis du gouvernement, si ce gouvernement consent à se laisser guider par eux; ennemis implacables, s'il veut au contraire marcher en dehors de leur programme polîtique et relifpeux! Comment pourrions-nous inspirer à nos âèves Famour de leur patrie, le dé-
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»r de b voir libre et âorîasante, puisque, pour nous, le mot patrie ne peut plus avoir aueua sens? Nous ne rêvons que les splendeurs de la patrie idéale, les natiooaStés courbées sous le joug de la théocratie, la monarchie univeiv selle voulue par Grégoire YII. Les Jésuites se croient encore assez forts pour Téalîser cette utopie dans un avenir plus ou moins prochain. Moins ils seront citoyens dans le monée actuel, plus ils accéléreront le moment du règne futur où le Pape sera roi absolu de toute- la i terre^ avec le Général des Jésuites comme maire i du palais. Toutes les institutions qui se trouvent^ en France , en Allemagne , en Espagne , en Italie, en Amérique, etc., en apposition avec ce plan doivent être combattues par ies fils de Loyola. Devant le drapeau rouge de saint Ignace, tous les drapeaux doivent s'incliner. I
Le Père Rozaven me recommaaéa d'avoir les plus grands égards pour la comtesse de FlaTiac. Je me rappelai que les mêmes prescriptions avaient été faites au Père de Montgazin, au sujet de oette fetitme. Je me promis bien de m'en tenir avec l elle aux exigences de la plus stricte petitesse, i Madame de Flaviac m'inspirait une répinlsioii I invincible, et je suis sûr que, ne sacb«it rien | de son passée cette répulsion eût été la même. I
Nous arrivâmes à Naples et nous nous éia- ; blittes à Pou^goies, dans une villa située au mi-- i Im, d'un bois d'orangera, entoura» de tvois o6lés I
PAK l'a» ♦** IS
pai* ée hautes muraîles. Dee rochers, sar les^ quels la mer Tenait se briser, complétaient ia clôtare de netre habitation. Je n'aurais jamais pu rêver une plus d^cieuse solitude.
J'avais prévenu ma mère que je voulais mener â ia vîlta, autant que cela me serait possible, la Tîe d'un religieux. Ma mère était trop pieuse pour contrarier là**des8us mes idées. Il fut convenu que je loi donnerais une grande partie de la matinée ; c'était le moment où elle était seule. Madame de Flaviac, toujours souffrante, disait-elle, déjeuiiait dans son appartement et ne paraissait dans le salon qu'à midi. Le reste de la journée, je travaillais dans ma chambre. Je dtnais avec ma fflère et madame de FJaviac, quand elles étaient seules. De nombreuses visites affluaient, le soir, à la vîlki: on y voyait des voyageurs de distine- ' don, des hommes de l'aristocratie napolitaine, des prêtres, des évéques, des supérieurs d'or-* dres monastiques, ce qui donnait à ces réunions un caractère semi- mondain , semi-religieux, que j'aurais mmé à observer, » les ordres précis de mes supérieurs n'avaient pas été un obstacle à ce désir. Je ne m'y trouvai que quatre o» cinq fois, et cela par ordre du Provincial de Na^ pies, qui, ees jour»-)à, était un des convives de ma mère.
J'Moais ma sc^itude, et il m'en cousit peu de suivie aemfMdeusement la Mgne de. conduite qu'on EH'aiaft tracée. Les canfiriaaces du Père de Mont-
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gazin avaient jeté du trouble dans mon esprit le regardais comme des tentations les penséej qu'elles m'avaient suggérées, et ces tentations i fallait les vaincre. Convaincu que ma vocatioi était d'inspiratipn divine , je voulais plus que ja^ mais y persévérer. J'avais pris le Provincial de INaples pour mon directeur. Cet bomm^ était le mysticisme incarné; il me remit au^ exercices de saint Ignace, et, sous son influence reprenant ma première ferveur, je me trouvai plus attaché que jamais à la Compagnie de Jésus
Six semaines après notre arrivée, madame d< Flavîac annonça à ma mère, avec des transporta de'joie, la cessation de cette longue stérilité qui avait tant désolé son beau-père et son mari. Elle avait la certitude d'être enceinte, et elle était persuadée qu'elle devait ce bienfait de la Providence à l'intercession de la sainte Vierge. Elle avait fait une neuvaine à je ne sais plus quelle Vierge noire miraculeuse, et ses prières avaient ét^ exaucées.
Ma mère avait beaucoup de piété, mais elle n'était pas superstitieuse; elle plaisantait souvent sa chère Alphonsine sur sa prédilection pour les Vierges noires, et lui demandait quelle supériorité elles pouvaient avoir sur les Vierges blanches.
Madame de Flaviac défendait avec beaucoup d'esprit sa Vierge noire, qu'elle prétendait avoir été sculpté par saint Luc. Du reste , elle aimait
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à maiesàr kg assertions las plus paradoxales; plus une chose était absurde» plus AlphoDsine mettait de chaleur à la soutenir» tout en mêlant dans la discussion quelques traits piquants et railleurs; si bien qu'on se demandait quelquefois si elle parlait sérieusement, ou si elle se moquait la première des absurdités auxquelles^ elle prétendait croire.
Ma mère parlait souvent du Père de Montgazin» qu'elle aimait beaucoup. La première fois que ce nom fut prononcé devant la comtesse, je me trouvai très-embarrassé; j'osais à peine lever les yeux. Je ne voulais pas avoir Tair de m'apercevoir du troidi>le et de l'embarras que je lui supposais. Je m'aperçus bientôt que mes délicatesses étaient superflues; le nom du Père de Montgazin ne semblait lui rappeler aucun souvenir pénible ou humiliant. Depuis, elle parla souvent la première du beau Jémdte^ de ses succès à Marseille, de l'entboosiasme des Provençales pour lui, et tout cela d'une Yoix calme et assurée. Il eût été impossible» à tout autre qu'à moi, de s'imaginer que cette fenune avait troublé l'existence de ce prêtre dont elle parlait avec tant de désinvolture; et parfois^ j'étais tenté de croire qu'elle avait perdu tout souvenir du passé. .La comtesse de Flaviac, qui affichait une dévotion exaltée, qui se mettait de toute$ )^ confréries, qui portait, disait-elle, deux scapulaires et je ne sais combien de médailles, ne me pai^^iissâijlt pas avoir le moindre repentir de ses m s
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fnrteR, fNMVtafll «i récentes; eHe affectait mètmm un rigorisme outré à l'eDëroit lies femmes cou{>ablies, fiie ma mère, elle si parCiilement lienorabie, essaya de modérer, en lui disant qae Findulgence sied bien à la Tsrtu.
Qaaiit à moi, je trouvais dans les diatribes de madame de Fiaviac centre les pécheresses, eeqa'il m'est impossible d'excuser, Thypocrisie et l'effroaterie*
L'hi?er s'était éco«iié; il avait été peur nous mk délicieux printemps, et ma santé s'était eom* plétemcnt rétablie. Madame de FlaTÎae n'avait pas décidément, et de l'avis des meillears médecins -de Naples, d'antre maladie que celle des inconimédités inséparables de l'état où elle' se trouvait. £Ue recevait de son beau-père lettres sur lettres ; il lui demandait avec instances de venir faire ses couches à Marseille. Les médecins ne s'y opposant pas, madame de Flaviac parut disposée à se rendre anx désirs de ce vieillard, qui avait pour elle une tendresse aveugle, et il fut décidé que nous partirions dans les premiers jours d'avril. Madame de Flaviac sersA dans le septième mois d» sa grossesse. La mer la fatiguant extrêmement, nous devions revenir par terre, à petites journées, et arriver à Marseille dans les premiers jours 4» mai.
Les quatre mois qni s'étaient éconiés n'avaient pas fait disparaître Tantipadiie que j'éprouvais fwor k comtesse. Je eroîs qne celle «nlipatiiie
«tait partagée. B vm mmiAùi reeoaiiailre éèm Im paroles qu'elle m'adneaMit ^^«elque chose tfhsrtiie. Je croîs qu'elle. baisMÛt mk moi l'ami du Père de Moalgazin, et qu'elle avait de?aiié que son secret m'était connu. Ma mère oe s'apercevait pas de l'aDtagooisme qui existait entre sa fiUe adoptive et moi; ieUe attribuait notre froîdMir nutueUe à h réserve que notre âge semblait exiger. C'était pour elle une question de iMinvenance, et rieade plus. Le fait est que je ne pouvais me défendre du ¥ague presaentimeHt que cette femme serait aussi mon mauvais génie, «que ma destinée serait inséparable de la sienne, et quelle serait la caoae première des plus grandes douleurs que j'étais destiné à éprouver»
Pontâon embanassiMite pa«r uxt jemia Jésaite.
Nous étions arrivés au 8 avril. Le printemps était dans toute sa splendeur, et l'air pur et vivifiant de notre villa avait achevé de rétaUir ma poilaae fiitiguée. Dans celte chère solitude, rien A'avaît ti^ablé ma viei Cest là que j'ai goûté comr f lètepHmt le bcodmur de la pais 4e f âme. Car
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quelques siois avaient «eiie?é de faire ranaltrc entre ma mère et moi, cette tendre intimité qu< mon crud abandon avait akérée. Je témoignai i ma mère tant d'affection, je Im répétai si souvent qu'après Dieu elle serait tout dans ma vie et a'aurak jamais de rivale dans mon cœur, qu'elle accepta , sa grande piété aidant, le sacrifice que j€ lui avais imposé. Le Père de Montgasin Tavait déjà rassurée sur la crainte de me voir un jour envoyé, par mes supérieurs, dans les missions de l'Aménque ou de l'Asie, et elle me disait: — S'il ne t'est pas permis de venir me trouver, moi je serai toujours libre de fixer mon séjour là où l'on t'enverra. — Enfin ces quelques mois resserrèrent encore les liens sacrés qui unissent une mère à son fils, et, pour cela, je les bénis et je remercie Dieu de me les avoir accordés.
J'ai à raconter à présent la singulière aventure qui a eu sur ma vie une si grande influence. Elle a été le principe de mes joies les plus intenses, les plus pures et de mes douleurs les plus amères. J'éprouve, je l'avoue, un certain embarras en commençant le récit d'un événement très-sé» rieux, mais qui, il faut en convenir, avait bien son «ôté burlesque.
Le jour de notre départ était fixé au 10 avril. 'Nos amis nous avaient fait leurs adieux, ei ma mère, depuis huit jours, ne recevait plus personne. J'avais cru devoir lui donner cette dernière semaine tout entière.. Je fis trêve à mes études et à
ce qse madame de Fl^màc ippdaîl ma dauatra- , tîon an milieu du siècle. Je me trou?ai aÎDsi ea rapports plus intimes avec la comtesse que je ne l'avais été pendant les quatre mois que nous avions passés dans le royaume de Naples; et, tout en GODservamt contre elle des préventions trop bien fondées, je compris qu'à moins de la connaftre comme je la connaissais moi*méme, il était presque impossible de se soustraire, à la fascina*- Uon qu'elle exerçât sur ,ceux qui l'approchaient. P6ar moi, je savais que tout était factice en elle: ce n'était à mes yeux qu'une admirable actrice; mais quelle illusion dans son jeu! quel naturel 1 Quand elle jouait son rôle de vertu irréprochable et même intolérante, d'épouse fidèle et passionnée, je n'étais pas sa dupe : je savais qu'elle jouait un rôle, et voilà tout Mais quand elle parlait religion, amour de Dieu, dévotion à la sainte Vierge; quand elle affirmait qu'elle croyait non-seulement aux miracles consignés dans les livres saints, mais encore à ceux qui ne reposent que sur la plus faible autorité, le témoignage d'une bonne femme bien ignorante, par exemple; quand je la voyais passer quelquefois une heure en méditation dans notre oratoire et prendre la pose la plus séraphique, j'avais besoin de me rappeler sa lettre au Père de Montgazin, de savoir que cette haute dévotion. étut un parti pris d'avance, pour ne pas- la croire sincère. Et puis idées superstitieuses, exagérations des pratiques, du eathoUciame» etc., tout celaét?*'
23 te léflBifB.
éndneé avec un esprit si diarinmit, si brillant» original, avec un accent si profondément conyafncts, que j'étais tenté de me demander si cette femaii&, après avoir pris la religion comme une positifVift honorable) n'avait pas été frappée par ce qn*it y a de divin dans l'idée chrétienne, et si Dieu n'a^ vaît pas, par un miracle de sa grftce, changé tir> calcul de l'esprit en entraînement de cœur? Mais je me disais: — Non, non, tout cela n'est pas vrai. Comédie! comédie! Rien de plus. Le mai%^ teau de la religion lui était utile, elle s'en est re^ vêtue; elle s'y drape avec grâce, et tout sévère qu'il est, elle peut se dire qu'il lui va bien: elle sait le porter, et je dirais presque qu'elle a in«> venté la coquetterie de \^ dévotion.
Mais les thèses que madame de Flaviac sentenait avec le plus de charme étaient celles d'un amour maternel exalté. Ayant perdu pendant longtemps l'espoir d'être mère, elle était ivre de bonheur, en pensant à cet enfant qu^elle pourrait bientôt presser dans ses bras. Elle chantait les airs avec lesquels elle le bercerait, elle avait des élans de sensibilité passionnée pour ce petit être, qui n'était encore qu'un doux espoir, qui attendrissaient ma mère et dont j*étais moi-même ému, ou bien d^adorables enfantillages qui nous faisaient sourire. Cette femme, me disais- je, n'a su être ni épouse, ni aniante, mats elle sera purifiée par l'amour maternel. J'ai teMement besoin Réprouver le séntim^M de la bienveiManoe, qne
PAR L'àaaé *** 99:
l'je Bl'attachsâ k c«tte peaaée ; eUe me rendait m^e^ ^e de Fla?iae moiofi odieuse.
; ia remarquai que, daas ses rêves sur ravenir de soa enfant, elle supposait toi^ours qu'elle aurait un garçoo.
-* Mais si vous avez une fille? lui dis-je fin jour.
— Une fille? me répondit-elle, comme si je lui eusse parlé de la chose du monde le plus en <^ors du passible; une fiUe! avoir une fille! ^oDs donc! Quelle singulière idée avez-vous làl Je fierais au désespoir d'avoir une fille.
-;- Oh! ma chère enfant! Que dites- vous? décria ma mère; vous n'y pensez pas.
' — Dites que je n'y avais jamais pensé, et TOQs aurez dit vrai. C'est votre fils qui vient de ^ présenter cette affreuse idée. Que dirait mon beau-père» que dirait mon mari, si je ne leur donnais pas un héritier des Flaviac? Mais j'éprouverais la plus cruelle des déceptions, si j'avais ^Çe fille! C'est un fils que j'ai demandé à la sainte ^^e, c'est un fils qu'elle m'accordera.
La veille de notre départ, ma mère, qui aimait à faire, le matin, de longues courses à P^^d» me proposa de parcourir les environs de <^lte délicieuse villa que nous allions quitter, non ^^ns regret Jamais ma mère n'avait été plut teodre pour moi»
— Tu as voulu séparer nos destinées, me <^Mle. Il m'eftt été bien doux de voir perpétuer
24 LE WUITE
en toi la race des Sainte-Maure. Diea fapp^aiti à lui, je devais me soumettre. Hais, si tu étais entré dans le clergé séculier, je n'aurais pas craÎDt d'être à jamais séparée de mon fils. Tu ne sais pas ce que j'ai souffert durant ces trois années de probation pendant lesquelles je n'ai pu te voir.
— Je vous écrivais, ma mère.
— Ah! mon cher enfant, tes lettres étaient à la fois un bonheur et une douleur. C'était ton souvenir qui m'arrivait; c'était un témoignage de ce respect qu'un fils bien né doit à sa mère; c'était l'accomplissement du quatrième commandernent: „Tu honoreras.'^ Une mère veut plus qu'être honorée et respectée, elle veut être aimée; et je ne trouvais pas le cœur de mon fils dans ses lettres. Que de larmes amères j'ai versées en les lisant! Je t'avais toujours vu si bon, si affec* tueux, si caressant! Je ne te reconnaissais plus. Quelquefois un mot me. rappelait l'amour que tu avais eu jadis pour moi, et je baisais ce mot béni en disant : Merci, mon Dieu I mon fils m'aime encore.
— Je vous l'ai déjà dit, chère maman, mes lettres, les vôtres étaient lues, commentées.
— Oui, oui, je le sais, et je ne t'accuse plus. On te faisait un crime de donner trop d'expan- I sidn à ta sensibilité, même envers ta mère. II vaudrait peut-être mieux développer les seules Sections que le prêtre, le rel^Ienx pmaaéoi
PAR l'abbé ♦*♦ 26
éproirrer léghimement que de chercher à les étouffer. Et, d'ailleurs, on ne détruit pas ce besoin d'aimer que Dieu a mis dans Thomme, qu'il a dû 7 mettre, puisqu'il est venu sur la terre pour nous dire : „Aimez-yous.^ Si l'on réussissait, on aurait détruit l'œuvre de Dieu, et ce serait on crime.
— Soyez bien assurée, chère mère, que la vie du religieux n'a pas affaibli l'amour que j'ai pour TOUS. Si dans un moment d'exaltation j'ai perdu le sentiment de mes devoirs de fils, je n'ai pas attendu de sentir mon cœur réchauffé au contact du vôtre pour m'en repentir.
— Je le sais, mon fils; il y a déjà longtemps que je t'ai pardonné. Tu le vois, bien que je sache que tes vœux ne sont pas encore irrévocables, je ne te demande pas de renoncer à la carrière que tu as embrassée. Je serais heureuse, bien heureuse, de ton retour; mais enfin j'accepte le fait accompli, et mes bénédictions maternelles te suivront partout.
Nous marchions depuis longtemps; ma mère commençait à être fatiguée: nous entrâmes dans ane petite maisonnette de pêcheurs, et nous nous 7 reposâmes quelques instants. Il y avait là deux femmes, Pune déjà âgée et l'autre dans tout l'éclat de la force et de la jeunesse. Celle-ci nourrissait un petit enfant de trois ou quatre mois. Ma mère aimait beaucoup les enfants: elle se mit à ca« rester eekii-là, qui était fort beau, tout en eau-*
38 T^^^ mmv.
«mt avec les deux femmea. La pltt$ Agée se plaîgait de sod excessive pauvreté: son geedre gagnait à peine de quoi les faire vivre. L'intériear de cette babitatjoo annonçait en effet la nsisère* Il y régnait pourtant un ordre, u^ propreté qu'on rencontre rarement, en Italie, dans les habitations du ^peuple. Cela seul donna à ma mère une opinion favorable de ces deux femmes. Elle remarqua aussi Tunion qui semblait régner entre elles. La bonne vieille était fière de la beauté de sa fille, el quant au marmot, elle en était folle.
— Voyez comme il est fort, disait-elle à ma mère. Oh! la Francesca! elle en nourrirait deux sans se gêner. On le lui a proposé plusieurs fois; mais il aurait fallu quitter son mari, sa mère; cela n'était pas possible: mieux vaut vivre misérables ensemble que riches et séparés. Et après tout la Madone, saint Janvier et saint Pierre, le patr<»i de la barque de Giuseppe, ne nous ont pas encore laissés manquer de pai|[i.
Ma mère, bien reposée, quitta la cabane ; mais^ en s'en allant, elle glissa une pièce d'or dans les vêtements du beau bambino.
Le soir, en nous mettant à table, nous dîmes avec un sentiment de trii^sse: — Voilà le dernier repas que nous ferons dans cette chère viUa^
— Ma mère avait, depuis deux jours, congédié tous ses doôiestiqnes italiens. Noos n'avions oe jour-là, à Pouzzoles, qu'un cuisinier napoMtaÛR et sa £lle» qui travaillait habituellement à ;k lingerie.
PAR l'amé ♦** 2T
Noire «ocber hm^h sfait àeomiié à ma mère la permission d'aller à Naple», avec sa femme, pour assi^er k je ne sais plus qvtélk fête; 8 ne devait revenir que le lendemain matin. NotKi étions dooc à peu près seute.
A peine notre repas était-il commencé , que madame de Flaviac devint excessivement pâle.
— O mon Dieu ! s'écria-t-elle, je souffre horriblement !
Ma mère s'élança vers elle pour la secourir, la douleur se calma; mais bientôt elle revint avec une telle intensité, qu'il fallut conduire la comtesse dans sa chambre.
Quelques instanU après, ma mère rentra dans le salon. Elle me dit que la corolesse se trouvait mieux. Elle dîna à la bâte, pour aller la retrouver. Je montai dans ma chanibre, qui était située au-dessus de celle de madame de Flaviac, et je me mis au travail. J'entendais marcher dans la chambre de la oomtesse, et je distinguais mêoie de douloureuses plaintes. Trois heures se laissèrent ainsi. Il était dix heures du soir; je n'entendais plus rien au-dessous de moi.
Tout à coup on frappa à ma porte. J'ouvre ; c'était ma mère, mais émue, tremblante, le yisage bouleversé. Connaissant son attachement pour madame de FlaTiac je crus celle-ci dangereus»^ nent malade.
— Deaœnda, me dît ma m^e, je ne puis pa»
38 LE muiTE
cpiUter cette raaBieureose Alphofistne; descends: il faut que je te parle, que je te consulte. .
Je suivis ma mère dans sa chambre; elle était attenante à celle de madame de Flaviae.
Ma mère entra chez la comtesse en me disant:
— Attends-moi là.
Une portière seule séparait les dçux pièces; ma mère et son amie parlaient avec vivacité: il y avait évidemment une discussion entre elles, et j'entendis ma mère dire:
— Alphonsine, ayez confiance en moi. Il m'est impossible d'agir autrement. L'isolement dans lequel nous nous trouvons nous favorise. A présent, il vous faut du repos; je vais envoyer le cuisinier chercher le docteur €...
— Non, non, s'écria madame de Flaviac
— 11 le faut absolument, ma pauvre enfant!
— Alors donnez-moi une plume, de l'encre et àvt papier; je veux écrire deux mots au Provincial: il m'enverra son médecin.
— Mais je puis écrire pour vous.
— Non, chère marquise, n'écrivez pas. Le Provincial sait déjà... Non, je veux écrire moimême*
— Allons! calmez- vous; écrivez deux lignes seulement.. Je vais raconter tout à mon fils; je vous le répète, il le faut absolument.
Et, revenant à moi, ma mère m'entraiaa à l'autre extrémité de la chambre et me dit :
PAR l'asbé ♦♦♦ ■ 38
— Je t'avoue, mon cher fils, que yéfHrouye un grand embarras pour te dire ce qui vient de se passer.
— Que s'est-ii donc passé?
— Cette malheureuse Aiphonsine est perdue, si nous ne trouvons pas le moyen de cacher cette triste aventure.
— Expliquez-vous, chère mère, je ne vous comprends pas; quelle aventure faut-il cacher?
— 0 mon Dieu! qui se serait imaginé une chose semblable? dit ma mère, qui, dans son trouble, ne s'apercevait pas qu'elle répondait à sa propre pensée, et qu'elle me laissait dans l'incertitude.
— r Voyons, ma bonne mère, lui dis-je en lui prenant les mains, revenez à vous. Madame de Flaviac est-elle donc dans un danger imminent,^ puisque vous parlez d'envoyer chercher un mé^ âecin?
— Alphemsine est aussi bien qu'elle peut l'être à présent Tout s'est bien passé. Et en si peu de temps! Heureusement je n'ai pas perdu ia tète, et vraiment on la perdrait à moins... Hais j'avoue... qu'à présent il se fait en moi une réaction qui me rend incapable de m'expliquer comme je le voudrais ...
Et ma pauvre mère agitée d'un tremblement nerveux, se laissa tomber sur un fauteuil en fon^ dant en larmes.
Q y avait sur la ch^siinée un jQlacon d'eau de
80 1£ MftUlTS
Aaiurs 4k>r«i|;er; j'ea ini» (%ue)fiies gouttes dans un v^rre avae de i'^au et du sucre. D^os oe moment j'entendis deux ou trois faibles cris venir de l'appartement de madame de Fiaviac. Ce n'élait ^s elle qui gémissait ainsi... Je compris lent; mais ma slupéf action £ut si grande, ^^e Je laissai tomber le verre que je it^iais à la main.
. — Mon Diieni! ma mère! dis-je, cela est-il passible?
— Ifalheureusemeni ce n'est que trop pos- «iUe, Alphonsine vient d'accoucber d'une fille.
— Mais elle n'était grosse que de six jBais. GoflMnent l'en&nt peut-il vivre?
— Ne te bâte pas de condamner la comtesse ; je le jure qu'«Ue n'est pas «oupable. £Ue m'a tout confié : son enfant est né au septième mois. Si cette. grossesse avait suivi le cours ordinaire de neuf mois, la pauvre femme n'eût pas été compromise. Mais, bien que la petite créature ^'elie a mise au jour soit très-délicate, il est à croire qu'elle vivra; et pour le comte de Flaviac, pour le monde, pour moi*méme, hier Alphonsine n'était grosse que de six mois^ et vraiment elle était encore si mince , qu'il était impossible de supposer qu'elle fût plus avancé dans sa gros-
oeose.
J'avoue que je ne saisissais pas encore irès*bien les calculs de ma mère.; seulement je voyais que la position était des plus critiqtte&
«Madame de Flaviac avait eu le Ulmk (m plutôl
Tau^ace de fabriquer tout m roman dafns le genre hért^qtte, pour ex^qoer à ma mère le naissance de Tenfant. Ma mère avait promis le seeret; maïs par quelques mots qui lui échappèrent sur .J'aventiire étrange*' et sur „la malheureuse et innoeente victime/' je compris que ce roman devait étre-anssi intéressant que compliqué, et que l'honneur de madame de Flaviac sortait sain et saof de son récit.
Ma mère avait infiniment d'esprit; mais la TÎTadié de son imagination nuisait quelquefois à la solidité de'son jugement. Les personnes qu'elle aimaôt exerçaient sur elle un tel empire, qu'il ne lui était pas pos^ble de les juger, et sa crédulité pour tont ce qu'elles avaient intérêt à lui persuader était quelque chose d'inimaginable. ~
La cgmtesse, avec raison, comptait sur cette disposition bienveillante de ma mère. Quant à moi, quelques minutes de réflexion firent jaillir la lamière dans mon esprit. Mais je n'eus pas la tentation de dévoiler un secret où l'honneur de mon ami le plus cher était intéressé. Je laissai ma mère dans toutes ses illusions.
— Il est évident, me dit-elle, que-nons ne pouvons partir demain, et que cette pauvre petite fille oe peut rester id: car il faut sauver l'honneur d'Atpbonsîne. Comment y arriverons-nous? Je n'en sais rien encore. Il foiit commencer par cacher à présent l'événement à toutes les personnes es la maisott, et nous jM'endrons une dlétermina-
32 LE nsDiTs
tîon ensuite. HeureuBement mon cocher et sa femme ne reviendront ici que demain matin. Nous avons le temps d'agir.
— Agir! Et que pouvons-nous faire?
— Écoute-moi bien: la chaumière où nous sommes entrés ce matin est très-isolée. Pars à rinstant, porte cette petite fille à ces pauvres femmes.
— Mais, ma mère, vous n'y pensez pasi Hoi» me charger d'un semblable message?
— Songe donc que dans cette maison on ne te connaît pas, et je ne puis me confier qu'à toi. Cette femme ne doit garder l'enfant que pendant quelques jours. Tu lui donneras tout de suite une assez forte somme, et tu lui promettras le double, tout ce qu'elle voudra, pour obtenir le secret
J'avoue que la situation me semblait bizarre; et, indépendamment des idée's que j'avais reçues dans mon éducation cléricale, je devais trouver étrange de jouer un rôle dans cette aventure romanesque. Je ne pouvais refuser à ma mère le service qu'elle me demandait. Je lui objectai cependant que. je n'avais pas d'autre costume que mon habit religieux, et que je craignais de paraître ainsi devant ces femmes et devant le oiari, qni serait là sûrement. Cela pourrait faire naître, dans l'esprit de ces braves gens, des idées peu avantageuses. Pour moi personnellement, cela m'importait peu; sans doute je ne le& re verrais
PAR L'AlfflB ♦♦♦ 33
jamais; mais je tenais à ne pas jeter Topprobre sur rbabit qae je portais.
Ha mère sourit et me dit:
— Si tu avais vécu ici moins en moine et plus en homme du monde, tu saurais que, dans cette Italie, si religieuse, ou plutôt si superstitieuse, il y a un tel dérèglement des mœurs du clergé qu'en te supposant le héros d'une aventare scandaleuse, le pêcheur et sa famille n'en seraient pas le moins du monde surpris. J'ajouterai qu'ils n'en seraient même pas mal édifiés. En France, pour respecter le prêtre, le religieux, Tious avons besoin de croire à sa vertu. Nous voulons du moins savoir que, s'il tombe, il se relève, et surtout nous ne voulons pas qu'il affiche sa dépravation. En Italie, on vénère le prêtre parce qu'il est prêtre; mais comme le célibat ne saurait être la vocation du grand nombre d'individus qui endossent la robe du prêtre ou le froc du moine, on trouve tout naturel qu'il soit mal observé, et personne ne fait attention à cela. Le prêtre dont la vie est pure est ici regardé comme un saint, on le vénère; mais on ne méprise pas l^s autres. La sainteté est chose si rare! c'est ^^e exception. Je l'assure, mon cher fils, que pour moi je n'avais jamais tant estimé notre clergé français que depuis que j'ai été édifiée, par les l^ommes les plus honorables et les plus religieux, sur les mœurs du clergé italien. Je n'en pense pas moins, comme toi, que, même au milieu de
^ LE léftUlTfi
la Iksence la plus générale, un doit tofQours fiHre respecter le caractère dotit on est refétu; mais en prenant le manteau que Pffdl (le -cocher) a laissé ici, tu pourras facrlement ne pas être reconnu cmmne tin religieux.
Il fallut bien me prêter \ cette espèce de déguisemefrt. Paul était beaucoup plus grand que moâ, eft *le manteau cachait en effet ma so^otene. Je nris sur ma tête uïl bonnet grec, q«i me donnait «ne tout autre physionomie que celle que j'avais sous mon grand chapeau à la Basile. Je devais être ainsi méconnaissable pour ces deux femmes qui ne m'avaient vu qu'un instant.
Ma tnère plaça dans mes bras la pauvre petite fille, en m'indiquant la manière dont je devais la tenir.
On comprendra sans peine que j^étais assez gauche dans mon nouvel emploi. Je voyais pour la première fois un enfant nouvellement né. J'avais toujours entendu dire qu'en entrant dans la vie nous étions très-beaux pour des yeux maternels, mais qu'en réalité nous étions quelque chose d'assez laid. Je regardais avec curiosité la petite créature; je la trouvais charmante; mais elle me paraissait bien faible. La pensée me vint qu'il serait peut-être prudent de la baptiser. Ma mère, tout en m'assurant que la petite fille était trèsbien constituée et très-viable, se rangea- de mon opinion. Elle reprit l'enfant, et, pour la prennère fois, je remplis une fonction sacerdotale, en ver-
sauBl Teau du hiptéoie $ur ce petit front Je IV doptaî an nom de l'Eglise, et il iae sembla qm je Tadoptais aussi, et qu'il y avait, dès ce mo* meut, eaUre elle et moi, un lien sacré que rien ne pourrait rompre. Ma mère lui donaa un de ses noms à elle, Marguerite. Je repris i'enfant dans mes bras, et, en songeant de ^ui elle était la fiUe, je sentis mes pleurs près de couler. Je penchai ma tête vers elle, et dans mon cœur je jurai d'aimer et de protéger toujours cette enfant, à Dieu oe lui retirait pas ce souffle de vie qui me paraissait, hélas! si léger, et que je tremblais de voir s'éteindre. Pour cacher mon émotion à ma mèrej je me hâtai de m'éloigner. Je couvris mon précieuiL fardeau de manière à le préserver de la fraîcheur de la nuit, et je pris le chemin de la maison du pécheur.
J'avais à peu près deux kilomètres à parcourir, en suivant presque toujours le bord de la oier. Je dois confesser que la peur de rencontrer quelques-uns de ces brigands dont le» étrangers croient toutes les routes de l'Italie infestées vint quelque-fois troubler mon esprit. La réflexion me disait que, dans le sentier que je suivais, il passait peu de voyageurs, et que les brigands n'avaient nul intérêt à se promener de ce côté-là.
Un peu rassuré, je songeai à la complication d'événements qui me jetaient, moi jeune religieux, dans la position étrange où je me trouvais, seul,
au milieu de la nuit, marchant dans ces sentiers déserts et portant dans mes bras une pauvre petite créature qui, je n'en pouvais douter, était la fille du Père de Montgazin, d'un Jésuife! Et Je me rappelais les confidences de mon ami, ses longues douleurs, ses chutes, ses combats, ses déceptions, toute cette vie si tourmentée; et je me sentais au cœur une immense pitié pour lui, pour cette enfant qui ne recevrait jamais ses caresses paternelles, dont il ignorerait peut-être toujours Texistence. Car savais-je, moi-même, quelle détermination on allait prendre au sujet de Marguerite?
Je me promettais bien d'employer tous les
- moyens possibles pour ne pas rester étranger à sa destinée. Je me sentais le cœur inondé de sentiments doux et tendres dont je n'avais jamais eu ridée. J'aurais voulu être l'unique protecteur
^ de ce petit être, dont un faible soufQe manifestait seul l'existence. Rien ne peut donner l'idée d'un clair de lune dans les contrées méridionales: c'est quelque chose de splendide. De temps en temps j'écartais mon manteau, pour voir ce petit ange qui dormait. Comme sa peau d'un blanc rosé était fine et transparente! Marguerite ne serait pas brune comme sa mère ; et déjà, dans ce petit visage, il me semblait trouver une ressemblance qui faisait battre mon cœur. Oui, lui disais-je, oui, tu es bien sa fille; tu auras ses traits, tu auras surtout son âme. J'embrassais ses petites
mains, qui se crispaient à mon contact, comme la feoille délicate de la sensitive. J'aimais cette enfant qui était entrée dans la vie il y avait à peine deux heures. Je l'aimais avec passion. Je lai prodiguais les noms les plus doux, les plus «dressants , comme si . elle avait pu m'entendre. Ta seras ma fille, lui disais-je. Et me reprenant: Non, je ne veux pas usurper ce titre de père, je veux le laisser à celui auquel il appartient. Il est aussi mon père; car la virilité de mon intelligence, c'est lui qui Ta créée: elle est fille de la sienne. Si j'ai entrevu, dans mes études philo- ^phiques, des horizons que mes autres maîtres semblaient au contraire voiler à mes regards, ,
c'est à lui que je* le dois. Tu seras dofic ma sceur, ma chère Marguerite, ma sœur adorée; et quels que soient les obstacles, je saurai bien empêcher que ta vie soit séparée de la mienne. Je te protégerai, ma sœur; et s'il fallait un jour me sacrifier pour toi, je n'hésiterais pas un instant.
J'embrassai encore ses petites mains, son joli front, mais celte fois avec tant de vivacité, que Marguerite se réveilla et jeta quelques faibles vagissements; il n'en fallut pas davantage pour m'effrayer outre mesure. Comment la calmer?
En me rappelant cette nuit si douce et si terrible à la fois, je ne puis m'empêcher de sou- J
rire de toutes les folles terreurs que mon ignorance des saints mystères de la vie me suggérait, ^rgaerite pleurait toujours; désolé, je m'assis
sur un lertw. Je me sotfvînsf que j- avais vtf de» mères balancer doucement leurs enfants dans leurs bras, quand ils criaient. Mais ces enfants étaient bien plus forts que Marguerite. Elle était si petite! j'avais peur de la briser. Et puis ses -cris avaient quelque chose de si plaintif! Je n*en avais jamais entendu de semblables. Si elle allait mourir dans mes bras! Et mes pleurs coulèrent à cette pensée. Je crois que Dieu, dans cette nuit-là, me fit un cœur maternel. J'éprouvai toutes les angoisses, toutes les joies, toutes les appréhensions, toutes les espérances de la jeune mère qui voit, pour la première fois, l'enfant qu'elle vient dé mettre au jour. Mais la jeune mère est entourée de sa famille, de ses amis; ils la rassurent, son inexpérience les attendrit et les fait sourire; et elle sourit avec eux de ses craintes. Mais moi j'étais seul avec ce doux mystère que je ne comprenais pas, Heureuseinenf les yeux de mon enfant se fermèrent; elle s'endormit, je tne levai pour reprendre ma marche. J'arrivai bientôt à la maisonnette du pécheur, et je frappai.
— Qui va là?
— Un voyageur qui vient vous demander un service,
— Bîenf, dit Prancesco en ouvrant la porte, si Cela est possible, on le fera de bon cœur.
J'entrai. Dans le lit que Francesco venait de quitter était sa jetine femme; leur petit enférnt reposait à côté d'elle, dans un berceau, chef-*
PAR l'aJBBÉ *** - 39.
d'«u]ire. de Franceaco, qui faisait» avec des jopcs» marias, de cbarmauls ouvrages de vannerie. Quand ia pèche ne doBoait pas, ce travail aidait à fair^ vivre la pauvre famille. La vieille mère filait en-^ eore au rouet, malgré Theure avancée. La lampe, qui bràlail. devant la madone jetait dans la pièce, une faible lueur.
FraacesG0 alluma une autre lampe, et il me & asseoir.
— À présent, ?ignor, me dit-il, que voulezvous, de moi?
J^étâis très-embarrassé, le ne savais comment^ aborder la questioa avec ces braves gens. Penûanl la route je n'avais pensé qu'à Marguerite. J'avais ouvert mon cœur à des impressions nou- ^elt«s ; j'avais donné ma vie à ce petit être. Tout eaiieF à ee doux sentiment, j'avais oublié de me demander quelle bistoire j'allais faire à Francesco. £t à sa femme. Je n'avais pas les ressources d'imagination de madame de Flaviac; et bien que, plus lard, j'aie été appelé à remplir des négociations beaucoup plus difficiles que celle-ci, j'ai W^ours dû m'avouer que je ne serais jamais qu'un intrigant médiocre. Je ne sais pas louper, et si je ne me décide pas à aller droit au l>ut, je suis sûr de. ne faire que des maladresses. Voilà pourquoi, sans doute, je n'ai pas réussi àaos la ^ande eotreprise à laquelle je me suis dévoué avec tant d'ardeur.
Auprès avoic bésilé quelques instants, m'aper-'
cevant que Francesco me regardait déjà d'un m/ soupçonneux, bien que Texiguîté de ma personne fttt de nature à ie rassurer beaucoup, car il avait près de six pieds, et il était admirablement proportionné, je me décidai à aborder la question ; et, écartant mon manteau de manière à dissimuler autant que possible mon habit religieux, je portai ma chère enfant sur ie lit de la fenune de Francesco, en lui disant:
— Voilà une enfant. On vous prie de la > nourrir pendant quelques semaiaes; on vous récompensera généreusement.
Marguerite s'était réveillée; elle criait La jeune femme la considérait avec de grands yeux attendris et surpris. Elle lui présenta son sein. L'enfant le saisit avec avidité, et je tressaillis dans tout mon être en voyant s'accomplir une des plus sublimes fonctions de la nature.
La vieille mère avait quitté son rouet, et elle considérait la petite créature attachée au sein de Francesca.
— Est-ce une fille ou un garçon? me ditelle.
— C'est une fille.
— C'est' bien délicat, bien chétif: pourtant elle pourrait vivre; et ma foi, ajouta-t-elle en riant, si on ne nous la réclatne pas, nous la marierons avec notre Beppo. C'est lui qui est fort et bien portant! /
— Ah! dit Giuseppe, on aura le temps de
PAB l'aBM ♦♦* 41
jeter aonr&iA ses Mets à la mer avant de cette Doœ-là.
— Ma», s^nor, dil tout à ooap la vieille femme, c'est bien vous! Vous êtes venu ce matin avec une dame. Comme moi, elle n'est plus jeune, mais elle est encore bien belle. Mais tous, vous n'aviez pas la coiffure que vous portei maintenant, ni ce manteau. .Cela vous change un peu, mais je vous reconnais tout de même ; vous êtes si beau ! on dirait un ange. Ab ! dame 1 dans la ne on est quelquefois obligé de se déguiser, nous k savons bien.
— Oui, c*est moi, dis-je impatienté ; et comme TOUS avez dit que votre fille aurait bien la force de nourrir un autre enfant avec le sien, je vous ^\ apporté cette petite fille ; sa mère ne peut pas la nourrir... Et... j'ai pensé à vous.
~ Oh ! mon frtUîcelloy reprit la vieille, il ne faut pas chercher à nous tromper. Nous voyons bien qu'il s'agit d'une histoire d'amour. Vous êtes pourtant bien jeune; vous avez au plus dii-sept ans, >— le fait est que je ne paraissais pas en ^mv davantage; — il est bien possible que vous ne soyez pas le père de cet enfant.
^ Je me sentais rougir jusqu'aux yeux en écou- ^nt les suppositions de la vieille femme. Giu- ^ppe riait d'un gros rire, et sa femme regardait Marguerite et moi alternativement, comme si elle <^ôt cherché une ressemblance entre nous deux. — Vous êtes peut-être, continua la mère,
42 LE mciTB.
doDl la loquacité était intarissable, le frète, de la malheureuse jeune fille qui a été séduite, ou> dub moins un de ses parents? Ce n'est pas par curiosité que je vous demande oela% Vous nous direz tout ce que vous voudrez, nous le croiroBs^ »'ià le faut. Je vois q«e »a fille est décidée; et » GiiMeppe y eonsent,. nous garderens cette petite.
— ' Moi, dit Giuseppe, certainement j'y oonsens. Si j'avais trouvé cette nugnonne créature sur le rivage, je ne l'aurais pas jetée à la mer; je l'aurais mise dans un de mes filets et je l'aurais apportée ici, en remerciant pour elle la Providence de ce qu'elle la faisait tomber entre les mains de braves gens comme nous. Elb aurait partagé avec mon fils, d'abord le lak de Fraiicesca, puis notre pain. Vous nous dites qu'cm sera généreux envers nous. Eh bien! nous remercierons Dieu qui nous envoie ce petit ange, pour mettre un peu d'aisance dans notre pauvre demeure. A ceux qui n'ont que leur travail il faut si peu de chose pour arriver au bien-être l Nous ne serons pas exigeants, allez!
Je tirai de ma poche une bourse qui contenait une centaine de pièces d'or, et je la mis dans la main de Giuseppe.
— Oh! signer, me dit<*il tout ébahi, vous ne nous donnez pas tout cela?
Si, Giuseppèi, et je vous en donnerai encore davantage si voii^ gardez le secret, et si vous
PAR L'irimÉ ♦** 43
ne racontez à personne cemmcnit o^le enfant est venoe ici.
*- Ob! ceci est trés-facâe; nous n'aTons pas de voisins. Si quekfu'un vient, nou» saarons faire passer la petite pour une nièce ou pour cousine de ma femme, qui est Romaine. Nous supposerons que la mère est morte en couches; et d'ailleurs, pour tout cela, je laisserai parier ma belle- mère et Francesca. Quand il s'agit de mentir, les femmes ne sont jamais embarrassées.
— La petite est-elle baptisée? me demanda la jeune femme.
— Oui. Là-dessus vous pouvez être tranquille.
— Commeiït s'appelle-t-die ?
— Marguerite.
— C'est un joli nom. Et vous dites qu'on reprendra Tenfant dans quelques semaines. Pour- ()uoi ne pas la laisser? J'ai bien assez de lait pour elle et pour mon fils.
— Il est très-possible qu'on laisse ici Mar* ^ente. Mais soyez sûre que tous serez tous bien récompensés de tos soins pour elle et de 'olre discrétion.
Et m'approebant du berceau où l'on avait Reposé mon cber trésor, j'embrassiai MargueritCi»
— Vous l'aimerez bien, dis-je à la jenne tetame.
— Comment iie pas aimer la petite créature k laquelle on donne son lait?
Cette réponse me suffisait Et je sortis er bénissant Dieu, qui a mis tant d'amour dans U cœur des mères, qu'elles peuvent en donner mêtne aux enfants de l'adoption.
xnr
Félicité Morbini.
Je revins à la villa. Ma mère commençait à trouver mon absence beaucoup trop prolongée. Les histoires de brigands qu'elle avait entendu raconter, depuis qu'elle était à Pouzzoles, — et toutes n'étaient pas des fictions de l'imagination napolitaine, — lui revenaient à l'esprit et la remplissaient de terreurs. Je lui appris tout ce qui s'était passé, et elle me dit que la comtesse, depuis mon départ, avait reposé paisiblement
Le Provincial de notre maison de Naples arriva le lendemain, en toute hâte, à la villa, Naccompagne d'un médecin, qui était celui de la Compagnie. Après une longue conférence entre madame de Flaviac et le Provincial, entre ces deux personnages et le médecin, et puis eofin
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arec ma mère, qui fut appelée pour consentir à tout ce qu'cMi avait décidé d'avance, il fut contenu qu'on dirait, dans la maison, que madame de Flaviac, par suite d'une chute faite dans son appartement, était menacée d'une fausse coifche, et que le médecin ne quitterait pas la villa pendant qu'elle serait dans ujn état aussi inquiétant Le Provincial envoya de Naples une femme qui ne devait pas la laisser un instant. Cette femme était Française; elle avait épousé un Italien qui Tavait emmenée à Naples. Elle avait tout au plus trente ans, et paraissait toute confite en dévotion*, ses traits étaient assez beaux, sa mise très-soignée, et je remarquai qu'elle ne manquait pas de coquetterie. Je 1^ surpris, deux ou trois fois, dans la chambre de ma mère, essayant des poses devant une armoire à glace, arrangeant ses cheveux et se souriant avec complaisance; mais aussitôt qu'elle entendait le plus léger bruit, elle prenait bien vite son air mystique, roulait entre ses doigts les grains d'un rosaire toujours suspendu à son côté. Jamais elle ne vous regardait en face; elle parlait lentement, d'une petite voix claire et douce, qui n'était pas du tout sa voix natarelle. Bref, Félicité Morbini avait toutes les allures d'une hypocrite.
i'en fis l'observation à ma mère. Elle me répondit qu'elle avait éprouvé toutes mes impressions au sujet de Félicité; mais que le révérend Père Provincial lui avait donné cette femme pour
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•une «ainte, pour aoe {de œs âmes .pravâlégîées idéj «mvées aux régions les plus ile\ées de la v^ sfMriloeile. Ma mère avait toute eonjQance dans révérend Père; moi, j'étais trop jeune pour s ¥ctir qu'ii n'est |>as rare de voir des prêtres^ n manquant pas d'inteUigenoe, mats dotoânés par iej idées mystiques, donner tête baissée dans .des piéî ges tendus par d'adreites créatifl'es qui font mé^ lier de sainteté, et trouvent le moyen de faire d^ leur tempérament hystérique une spéculation de« plus fructueuses. Il n*y a pas de ville en Italie^ (de bourgade «qui n'ait son extatique, sa stigmatisé^ ou sa propbétesse. En France le métier est moinsi lucratif. Le clergé séculier ne croit guère aux miraculées et aux visionnaires. Sp'âe temps en temps, il en surgit quelques-unes, nous les devons aux moines, qui commencent à pulluler. C'est un produit spécial du monachisme. Seulement, chez nous, on ne l'expose à l'admiration du public béat qu'avec de grandes précautions. Les thaumaturges doivent être discrètes, pour ne pas se compromettre, ainsi que leurs révérends directeurs. La police, en France, a de singulières préventions: elle ne croit guère au surnaturel; et si les miracles sont productifs, elle supprime impitoyablement la liberté du miracle. C'est une spéculation interdite comme celle des jeux de hasard.
Aussi Félicité Morbini, que nous retrouverons plus tard, nature paresseuse et sensuelle, aimant le far niente, la bonne dbère, rendait^elle grâce
PAR i/iomé *^** 47
im iiflsardqiii l^«it oopduiteeii kebt. Son «wri était mort, la laissaaiit 4a«s k plus profonde .«Aserez quelques peraoones pieuses «'intéressènuitii eile. La rasée créatupe coAnaissail défè le terrain où elle «e trouvait: elle avait vu réussir des .bu* perdieries grossières; elle avait surpris les sacrets d'une extatique ; eUe «avait que la sainto personne qui , depuis vingt ans , ne prenait pour se soutenir, à la grande admiration et à la grande édification des âmes pieuses, qu'une cuillerée d'eau le matin et une autre le soir, dans lesquelles elle mettait quelques miettes de pain, se dédommageait la nuit des repas ornithologiques -de la journée. Diaprés cet exemple et quelques autres du même genre, elle #mprit qu'en Italie, pour une femme du peuple, le labeur le moins fatigant et le plus productif est la dévotion. Elle avait une maladie nerveuse, elle la perfectionna. Il y avait à Naples un Jésuite français qui devint son directem*. Le saint bomme crut tout ce que Félicité Toulut lui faire croire; il parla de sa Philothée au- Provincial. Celui-ci fut moins crédule que son subordonné; mais il comprit que, dans certaines circonstances, la Morbini pouvait devenir utile, et il se fît son protecteur.
Je sus, à peu près, par ma mère, ce qui s'était passé dans la conférence à laquelle elle fut appelée à prendre part. Le Père Provincial dit à ma mère que la fille de la comtesse, étant née plus de cent quatre-vingts jours après l'époque où ma-
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dame de Fia?iac avait rejoint son mari à Braxelles, avait une existence légale; que, quelles que fussent les circonstances qui pouvaient faire croire à la comtesse que sa fille n'appartenait pas à son mari, personne n'avait le droit d'enlever à l'enfant sa possession d'état. Dans ces cas*là, suivre les prescriptions de la loi était le parti le plus sûr. Mais il y avait, dans ce malheureux événement, une autre^ considération: celle de sauvegarder l'honneur de madame deFlaviac; et, pour cela, il fut décidé que la .naissance de Marguerite ne serait déclarée que dans dix semaines. Ma mère coixsentit sans peine à rester à Pouzzoles tout le temps que la comtesse y resterait elle-même. Quant à moi, je dus retourner à F''*'*', pour y reprendre mes études interrompues. Le Provincial m'ordonna, au nom de la sainte obéissance, de me taire sur les événements dont j'avais été malkevfreusementy disait-il, le témoin. Je pris l'engagement qu'il désirait. Je n'aurais jamais pu être tenté de parler de la naissance de Marguerite qu'avec le Père de Montgazin, et lui-même ne m'avait-il pas défendu de lui rappeler le souvenir de madame de Flaviac ? Toutefois le Provincial me défendit de passer par Lyon. Peut-être craignait-il qu'en promettant le silence le plus absolu , je ti'eusse usé d'une restriction mentale. Il se trompait : je ne connaissais pas encore là-dessus la doctrine de fa Compagnie, ei je puis le dire, après avoir, en théologie, étudié notre Père Escdbar et quelques autres de nos
PAR h*Âm ♦** 48
dm^iirs, je n'ai jamais eu pour elle ime gnmde admiralion.
Je revis deux fois Marguerite avant mon départ. Elle était bien délicate. Je crois que la comtesse s'était beaucoup serrée dans les commencements de sa grossesse. La pauvre petite créature souffrait des cruelles et homicides précautions de sa mère. Cependant Francesca assurait qu'elle avait vu vivre des enfants bien plus faibles. Je crois bien que mes anxiétés confirmaient ces braves gens dans la pensée que je tenais de très-près à Marguerite. £n l'embrassant la dernière fois, je ne pus retenir mes larmes, et la bonne Francesca, tout émue de ma douleur, me dit:
— Soyez tranquille, /ra, non, monsieur, j'aurai bien soin de votre petite fille.
Il était inutile de chercher à désabuser ces braves gens. Je sortis tout confus.
Philosophie et sciences.
En .rentrant en France je devais, d'après les ordres du Provincial de Naples, m'arrêter deux jours à Marseille et remettre moi-même au vieur m 4
BO LE muiTB
ttnarqois ûe Flaviac une lettre du médecm d« sai belle-fiUe. Cette lettre contenait tous les détails de Pacctdent dont les suites pouvaient être si fetales pour la stgtwra et pour Fenfant qy^Ale portait dans son sein. Le médecin espérait cependant prévenir un événement fâcheux et rHtastrtssiTne famille des Flaviac ne serait pas déçtie de ses plus chères espérances. Il se recom— mandait pour cela, comme devait le faire le pieux fisc^ETldpe des Jésuites, à la sahïte Vierge et à saint Janvier, pour mener à bien une si belle entrepris.
Je n'eus rien à ajouter aux mensonges contenus dans cette lettre. Le vieux marquis n'eut pas la pensée de demander des détails à ce petit Jé&iuite qu'il voyait pour la prenrière fois, et qui lui paraissait être encore un enfant. Il fut pour moi très-affectueux. Ma qualité de membre de la Compagnie de Jésus suffisait sede pour capter sa bienveillance. Jamais laïque n'a poussé aussi loin que lui le dévouement à l'Ordre. Après nous, ce qu'il aimait le plus au monde, c'était sa bellefille. Aussi son inquiétude était extrême. Le vieillard rêvait depuis quelques mois de se voir revivre dans un petit-fils; si ce rêve ne se réalisait pasi II me demanda de prier beaucoup pour sa chère Alphonsine, et pour cet enfant qui tC était p(ts encore.
Six âemarhies après mon arrivée à P***, je ^us une lettre de ma mère. Elle tn'annoiffAit
PAR ï/àmé *** UL
offievilemMt q^t la oomteflffe de Fhnac élall aecouchée d'une fiMe, à laquelle on avait donné le BOBi de M argnerite. On l'ayait mise en nonr* rite, ajiMitaît ma mère, aux environs de Ponxzo* les: la nourrice s'appelait Fraucesca. C'était la femme d'ud pécheur nommé Gius^pe.
Je sus gré à ma mère de me faire ainsi connaître que ma chère petite Marguerite était toa*joars avec cette excellente Francesca. J'aurais vu arec peine qu'on l'eût confiée à une autre nourrice. Et puis je connaissais la maison du pécheur, J'en avais fait de mémoire un petit dessin. Je m'y transportais par la pensée: je voyais le berceau où ma chère, enfant dormait; et tous les souvenirs qui se rattachaient à elle avaient pour moi un charme inexplicable; car je ne pouvais me rendre compte à moi-même de ce que j'éprouvais; et je me demandais comment il se faisait que mon cœur, mon âme, ma vie tout entière fussent liés par des liens, que je sentais aussi forts que ceux que la nature aurait pu former, à cette frêle créature que j'avais tenue à peine quelques heures dans mes bras.
Ma mère ajoutait qu'elle reviendrait en France avec la comtesse de Flaviac à la fin de septembre, et qu'un an après, Félicité Morbini se char-^ gérait de ramener à Paris la fille de la com-^ tesse.
J'étais arrivé à F*** à la -fin de la première fianzaffîe de mai* Je subis un examen sur 'lea
S8 LE «léauiTB
études que j'awB Eûtes seul, à Pouzzoles, d'après le plan qui m'avait été indiqué, et il fut décidé que je reprendrais les cours de ma deuxième année, au point où en étaient mes condisciples, et comme si je ne les eusse pas interrompus.
La philosophie de l'Ordre, c'est encore cette pauvre scolastique enseignée sur les bancs. Rien de plus. Je sais tout ce que donne de souplesse à la langue du raisonnement, l'habitude de Tar- ' gumentation syllogistique ; mais quand on a passé son temps à s'escrimer latine et in formd , à part cette petite facilité à tourner un argument, l'esprit qui s'est amusé à ce jeu, que les universités de l'Europe ont proscrit comme puéril, demeure avec un vide effrayant
Si l'Ordre crainl de former des penseurs, il fait bien de conserver, tant qu'il aura de vie, cette vieille méthode: c'est bien la mort de la raison ; la philosophie scolastique en est le suaire. Je penche fort à croire que c'est par système que l'Ordre conserve cette forme surannée d'études. La méthode rationnelle mène si loin! Elle ouvre tant d'horizons! Elle place l'esprit sur le bord de tant d'abîmes, qu'un excès de prudence a pu conseiller ce suicide philosophique au sein de l'illustre Société.
Les rares écrivains en matière de philosophie qu'elle possède, coaune les Pères Chastel et Rapière, ne se sont pas formés, que je pense , sur
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968 lancs; et cPaîOeurs ils n*ont abordé aucune des grandes questions que soulève cette magnifique science.
D en est à peu près de même des études physiques et mathématiques.
Nous avons eu, au dix-huitième siècle, des physiciens et des astronomes. Depuis sa résurrection, rOrdre s'est mis à la vie militante; et ce n'est que pour mémoire qu'il laut maintenant parler de sciences exactes chez les Jésuites. Les hommes qui ont pu s*y livrer sortaient du monde. Cn Ârago entrerait aujourd'hui dans la Société, qu'il n'aurait pas été formé par elle.
Ajoutons que, dès qu'un Jésuite s'occupe un peu d'une branche quelconque des sciences humaines, ses confrères se hâtent de lui faire sa réputation. Celui qui a étudié un peu d'hébreu ou d*arabe est aussitôt un orientaliste. Mettre l'œil dans un télescope vous fait astronome; distinguer une ogive d'une arcade romane vous fait archéologue. A ce prix, la Compagnie foisonne de savants.
Tout cela m'est pénible à dire. Je crains que mon lecteur ne m'accuse de partialité, en raison de la brusque franchise avec laquelle je fais tom«ber, de tous ces fronts, la fausse couronne scientifique. C'est la faute de l'Ordre, le plus vaniteux qui existe sur le globe. Avec la maxime: „Un iésuite doit tout savoir,'' on a dû arriver à ces
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prétentions puérile», qui foBt pveodre en pttM l'esprit de gloriole des Gongrégations. i
Ma régence et le aignum.
Les Jésuites se persuadent volontiers, et surtout ils voudr^ent le persuader aux peuples, qu'ils sont la clef de voûte de la société; qu'eux renversés, l'ordre social ne saurait se maintenir; et si Ton en croit leurs organes les plus accrédités, tels que Y Univers^ le Bien pvUMoy etc., etc.. Dieu lui-même se chargerait de venger leurs querelles ; et les souverains et les peuples, pour toucher aux enfants de saint Ignace, seraient rudement châtiés. Selon les pieux écrivains laïques de la rue de Grenelle-Saint-Germain, Louis XVI serait monté sur Téchafaud, parce que Louis XV avait banni les Jésuites; et, sans les ordonnances de 1828 et de 1845 contre les illustres Pères, Charles X et Louis^ Philippe n'auraient pas pris le chemin de l'exil. Mais, d'après les mêmes écrivains, le diable est l'auteur de toutes les révolutions. S'il en. est ainsi, — et comment douter de la parole de MM. Veiiillot, Cbantrel, Maumigny et <îoquille? — lefr Jésuites n'ont pas à se plaifidre
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4i messire SaUnas et de ses adbéfenu: si ua souverain redoute les gouvernements occultes ef prie les Jésuites de se retirer, le diable fait une févolutioDt il chasse riiii{«rudent souverain et ouvre aux Jésuites la porte du pays dont on les avait laanis. Sans les révolutions de 1830 et de 1848, ils ne seraient peut-être jamais rentrés en France; ils ne tiendraient pas sous leur joug la plus grande partie des catholiques heJges ; et ils ne traîneraient pas le clergé français à leur remorque et ne lui imposeraient pas l'ultramontanisme comme article de foi. Ils ont grand tort de maudire Tesprit moderne et le diable, qui, selon eux, en est Fauteur: ils leur doivent leurs plus beaux triomphes.
La Belgique ne fut pas plus tôt libre, que les Jésuites la couvrirent de leurs établissements. Le collège de Namur, celui d*Alost, un noviciat à Nivelles furent les premières prises de possession. En 1834, on comptait en Belgijfue cent dix-sept Jésuites ; dix ans après il y en avait près de cinq c^fits, et la progression a continué.
On voulait surtout, en attendant des temps meilleurs, avoir un collège sur les frontières de la France. On en établit un à Brugelette près d*Ath. C'était en 1835; je finissais ma philosophie, et il fut décidé que je ferais mon cours de régence à Brugelette. Ma mère bien décidés à se séparer de moi le moins possible, loua une jolie petite maison de campagne, à très-peu de distance du collège, et il fut convenu que je t
AMinerais tout le temple, dont je pourrais dicK poser.
Selon la règle, on me mit à une classe de grammaire, et je devais suivre mes élèves jusqu'à la fin de leurs humanités. La méthode opposée est adoptée partout. On a cru avec raison qu'un bon professeur de grammaire serait peu apte à enseigner la littérature, et qu'un bon professeur d'humanités ne ferait qu'avec dégoût, et presque toujours sans fruit, des classes de grammaire. Je soupçonne que c'est là aine des raisons principales de rinfériorité des études classiques chez les Jésuites, et je suis convaincu que, si l'Ordre durait et pouvait se transformer, comme on verra que j'ai vainement essayé de lui en inspirer la pensée, il en viendrait à la pratique universelle et formerait de bons professeurs spécialistes.
^«nj^ais l'idée de cette institution bizarre est ment chfe^ ^^^^^ au j««ne religieux une sede la rue de^^ ^^ études théologiques, son saserait monté pi*ofession, un cours complet de avait banni h d'humanités. Le plan est beau; de 1828 et '^u^^* ^^us de monotonie pendant Charles X et* ^« régence; plus dégoût dans la le chemin de 1^'^® ^^^ mêmes matières; plus de vains, le diab?^^'^^ ^ étudier, chaque année, à tions.' S'il en^"*''*' Toujours avec les mêmes la parole de If^ **® connaît autant pour leurs Coquille? — P®*"" ^^^ caractère; il remplit
PAR l'abbé*** 67
plus fftcUenieiit sa rode tâche. On ne peut nier que ce ne soit un avantage immense : mais il est tout pour le maître; les élèves sont sacrifiés. Ils sont condamnés à êvbir le même homme pendant toute la durée de leurs études. Mauvais littéra* teur, il n'aura fait que grammairiens-, mauvais graoïmalrien, il aura fait des littérateurs super-*fîciels auiquels manquera la connaissance sérieuse du mécanisme des langues.
Ce système est donc tout entier en faveur des religieux de l'Ordre; et il ne serait accep-* table que si, par exception dans l'humanité, un Jésuite était un homme universel. Mais n'est-ce pas là la prétention de l'Ordre à l'endroit de ses membres ?
Chose singulière, je n'ai bien compris la vie de l'enfant dans nos collèges, l'éducation qu'il y reçoit, ni pendant que j'étais élève, ni pendant ma régence. Élève, je subissais complètement l'influence de mes maîtres, je trouvais tout parfait ou à peu près. Je ne me rappelais plus le lendemain ce qui m'avait blessé la veille. Et puis, avant que je me fusse dit à moi-même: — Tu seras un jour Jésuite, — nos Pères avaient pressenti une vocation qu'ils ne cherchent jamai»; à inspirer directement, mais qui en réalité vienBd'eux. D'après cela, on comprend que j'étai/se choyé, aimé; j'aimais moi-même ces bons Père; le comment aurais-je pu me douter que l'éducatineux
idre*
(^ LE WCITB
que je receTam ch#9 eux pouvait Iwser «pielfue, i^oie à délirer? ''
Apre» IjBS €Qtnpr<e(S8ioo(» du noviciat et des étudia philosotpbi^ues , uq )«jMQe Jéwite , envoyé dans un collège, n'est guère autre chose qu'un ' écolier lui-même. U a uQe instruction plus ou moins variée; mais, pour le jugement, il im sait pas en faire usage. Cette faculté , s'il la possèdei, est encore endormie chez lui, ou plutôt elle est dans un demi-sommeil. Quand elle se réveille, on 86 souvient, on retrouve ses impressions d'adolescent, et on juge alors avec connaissance ^ de cause.
Je vais donc id évoquer le passé et laisser parler tantôt l'élève timide et craintif qui, sorti de la maison paternelle, s'étonne d'aborîi de tout ee qu'il voit autour de lui, et tantôt le jeune Jésuite, encore tout brûlant des ardeurs du néo* phyte et commençant son apostolat dans ce monde, dont il se oroit déjà Tun des conquérants, par l'éducation de la jeunesse.
Je prendrai cette, revue rétrospective au moment où, par suite du compromis passé entre ^ mon père et ma mère , on envoyait mon frère çjdans un collège et moi au petit séminaire de l^oaint-Acheul. Petit séminaire, dis* je, et non ^^'pllége; les Jésuites, rentrés en France malgré tion! ^^^^ ^"^ ^^ proscrivaient et qui n'avaient pas lg ) rapportées (bien qu'elles fussent, il faut en l^^jivenir, abrogées de droit par le fait de la
PAB l'abbé ♦♦* 00
Ourte oonrtUttâeniieBe), s'abritaient sous la 8i*r marre riolette des évéquea; ils. dirigaient des maisons que' ceux*ci paraissaient leur confier; HMÔB, ea sonme» ces maisons n'étaient naéMS pas soumises à la jnridiclâen épisoopale. Les évéqves ^ cela étaient -^ je demande grâce pour cette eiproseion vulgaire, — les hommes de paille des Jésuites. Ils se compromettaient ainsi aux yeui des populations, qai n'étaient pas dopes de la su«* perchme. Je ne dirai pas que, si les Jésuites se fussent alors franchement nommés, on les eAt TU3, en France, avec plaisir; mais enfin le droit moderne, ce droit qui consacre la liberté pour 'tous, auquel il font aujourd'hui une guerre acharnée, tout en Finvoquant au besoin, ce droit eût été leur sauvegarda. Au lieu de s'afiOrmer, ils vonlurenl ruser avec la loi, ruser avec l'opinion publique. L'équivoque était là, comme toujours, avec eux. Etaient*ils Jésuites, ou ne l'étaient-ils pas? On disait aux ennemis: „Nous sommes des prêtres appelés par les évéques pour diriger leurs petits séminaires;'' aux amis: „Nous sommes Je* suites; mais il n'est pas encore temps de le déclarer.'* Le secret était mal gardé; on ne les haïssait pas moins, on les méprisait davantage; on les craignait: de cette ombre dont ils s'en- Tebppaîent on croyait voir sortir quelque chose de ministre. En essayant de se confondre avec le clergé séculier, ils incriminaient celui-ci aux yeux des peuples, et ils ne se faisaient pas absoudre*
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Et la grande faute da clergé sécidier sera toujours de ne pas séparer hautement sa cause de celle du clergé régulier.
Parmi les punitions en usage dans nos maisons celle du aîgnum a un caractère particulier, et Tesprit de TOrdre s'y peint tout entier: la délation et l'espionnage reçoivent là une prime; et quand j'aurai raconté ce qui m'arrita six semaines après mon entrée comme élève à Saint-Âcheul, on pourra apprécier si cette étrange punition, que vous pouvez éviter en l'imposant à un de vos condisciples, .est faite pour développer le sens moral et l'élévation du caractère.
J'étais, je puis le dire, un très-bon élève : doux, intelligent, soumis; on ne pouvait pas exiger davantage; mais aussi j'avais dix 'ans; je n'étais pas impeccable; la vivacité et la gaieté de mon caractère m'intrafnaient quelquefois.
Ma première faute grave fut celle de dessiner, pendant l'étude, une série de figures grotesques. Un de me.s camarades, placé près de moi, suivait les évolutions de mon crayon, et m'assurait que telle figure ressemblait au préfet des études, telle autre à notre professeur, etc., etc. Tout cela nous amusait beaucoup; mais l'œil du Frère qui surveillait l'étude se dirigea de notre côté: et ce bon Frère, tirant de sa poche deux petites pièces d'argent, nous les donna, en nous prévenant qu'au moment du diner il faudrait les présenter au réfectoire, et que nous dînerions debout, avec du
PAB L'UHUB ♦♦♦ 61
sec et de l'eaa. Ces deux pièces étaient appelées des aigmun.
Mon camarade ne me parut pas trè»-époaTanté de la menace, et il se remit tranquillement à Tétade. Quant à moi, enfant gâté par ma mère et qui n'avais jamais été mis au pain sec, j^étais consterné. La punition me paraissait des plus inmiliantes. Je *cachai ma tÀe dans mes deux niains, et je pleurai amèrement — Bahl murparait mon camarade , nous ayons deux heures jusqu'au moment du dîner : je ne mangerais point de pain sec — Comment espérait-U sortir de ce mauvais pas? C'était un mystère pour moi. Je o'osais pas lui en demander l'explication. Parler pendant l'étude était un autre délit, et j'étais trop accablé par les suites du premier pour ne pas craindre d'en commettre un second.
La matinée se passa. Au moment d'entrer au réfectoire, je présentai le fatal aignwnj et on me planta debout, au milieu de la salle, avec ma maigre pitance; mais au lieu d'avoir Jules de Karsay, le complice de ma faute, pour compagnon, ce fat un autre élève, fort bon enfant II mangeait son pain sec, sans faire la grimace, tandis ^e moi j'avais peine à avaler le mien , surtout à retenir mes larmes.
En entrant en récréation, je demandai à Harsay coaiinent il ayait échappé à la punition.
— En donnant le aigwum à Favières, me ré-
lit-it.
CE MBDITE
^ Et il l'a pris?
— Il le fallait bien, il était en faute. •^ Cofliment, il était en feiite?
— Oui. Pendant la classe, Favières profitait du moment où le professeur tournait la tète, pour hà faire des grimaces.
— Et le professeur Ta ?u?
— Pas du tout. C'est mol qui ai vu tout eda. Alors j'ai fait signe à Charles de Beaumont et au bon gros Gireau, et je suis allé, avec mes deux témoins, présenter le signiStm à Favières. il a bien fal]^ qu'il l'acceptât
— Et après?
— Et après? Comme je ne l'avais plus, pas de dîner debout au milieu du réfectoire, pas de pain sec.
— Je ne comprends pas.
— Vous ne comprenez pas?
— Non.
— Eh bien! Favières ayant le st^um devait manger du pain sec à ma place; mais il l'a passé à Garneron, Garneron l'a donné à Durfort, Durfort à Lambert, et celui-ci, pris en flagrant délit au moment dd dtner, n'a pas eu le temps de le passer à un autre coupable, et voilà pourquoi il a eu le plaisir et l'honneur de diner à côté -du vicmnte de •Sainte-^Maure.
— Ainsi, lui dis-je, on évite une punition en faisant punir un de ses camarades. .
— Précisément. Le stgnum est fidt fïoor
PAR L*A'BÊi ♦♦* 68
chrcolêr. Au fnoinent critique, il doit être pré* sente; mais ce n'est presque jamais par celui qui Ta reçu le premier. Seulement souvcfnez-vous bien qa'un élève ne peut le donner à un autre qu'en présence de deux témoins.
Je trouvai d'abord cela très-étrange : il y avait en moi un instinct de délicatesse qui se révoltait contre ce procédé. Mais, à l'âge que j'avais alors on subit facilement les impressions du milieu où Ton se trouve, et j'appris assez vite à faire drcaler le stgnum.
Quand je fus régent, j'appréciai* cette singu-* iière méthode à sa juste valeur. Elle n'abouti»* sait^ en réalité, qu'à former les élèves k l'espionnage. Outre que les punitions devenaient une espèce de jeu où les habiles gagnaient toujours, le signum créait, entre les élèves, des animosités quelquefois indélébiles. On n'était pas toujours délicat sur les moyens de se débarrasser du ^gnum; on ne se contentait pas d'exercer sur tous les actes de ses condisciples une vigilance inquisitoriale, dans l'espoir de les trouver en faute, mais encore on descendait au rôle d'agent provocateur. Vraiment je serais tenté de dire que, si l'on tenait à former des hommes capables de se distinguer dans la police secrète, nos méthodes seraient les meilleures que l'on pût employer.
La direction morale et religieuse qu'on donne aux élèves laisse aussi beaucoup à désirer.
Noos avions, avant tout, l'intention de faire des
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chrétiens. Certes cela était beau. Un dirétibn selon rÉvaogile est le type de la plus haute per-i fection à laquelle nature humaine puisse s'élever. Mais si notre but était grand, les moyens que nous employions pour y arriver étaient impuisi sants.
Pour rendre nos enfants de véritables chré-^ tiens, que faisions-nous? Nous les surchargions de pratiques religieuses. Les jours de grande fête, les élèves ne passaient pas moins de huit à neuf heures dans la chapelle. A la vérité, nos cérémonies ^talent admirables. Dans nos mois de Marie, dans nos processions, il y avait toujours une mise en scène splendide ; c'est un genre dans lequel les Jésuites ne seront jamais surpassés. Il n'en est pas moins vrai que tout cela devient un ennui pour les enfants, et que Tesprit religieux se perd par les moyens même employés pour l'inspirer.
On faisait mieux encore, on cherchait à passionner les jeunes esprits sur des questions libres dans l'Église. A Brugelette, nous n'étions pas gênés par les quatre articles de 1682, et nous posions carrément l'infaillibilité papale comme un dogme. Notre collège était surtout composé d'élèves français appartenant presque tous ^ des familles légitimistes; et nous leur répétions de toutes les manières, et dans les classes, et dans les récréations, et même en chaire, que le gallicanisme et les ordonnances de 1828 contre les
iésoites éCaieiit les Mohs casses de la choie de ia brandie atnée.
Mais fl est une question sur laquelle FEi^ise a toujours en la sagesse de ne pas se prononcer, celle de llmmaculée Conception de la Vierge. On commença à la discuter au douzième siècle; «lie fut YiYement attaquée par les plus gra?es esprits du temps, notamment par saint^ Bernard. 'était le temps des disputes théologiques. Cette qoestion serait tombée a?ec beaucoup d'autres aussi oiseuses, si les Jésuites ne l'avaient pas ra* ^vée plus tard. Us la soutinrent d'autant plus vivement, que les Dominicains, leurs rivaux et I^iurs antagonistes, s'étaient prononcés contre. Le concile de Trente refusa de trancher la difficulté. Vlmmaculée Conception resta une question libre. Les Jésuites usèrent de cette liberté, c'était leur droit, pour soutenir Vlmmaculée Conception. Que leurs théologiens eussent écrit là-dessus des ^foUoSy rien de mieux. Mais pourquoi discuter cette croyance devant des bambins de dix à quinze m? Le 8 décembre, il était d'usage que le pré- (iicateur montât en chaire après les vêpres, et ^^ii établit la doctrine de Vlmmaculée Ooncep'^ ^ sur des preuves inconteatableê. Hais ce n'était pas tout. Après le sermon, on apportait aux pieds de la statue de la sainte Vierge un grand l'egistre, et tous ceux sur lesquels la parole du P^^icateur avait produit une conviction complète aQaient écrire sur ce livre:
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bienheureuse Vierge Marie/'
Et Pon signait cette belle profession de foi. Pas un élève ne refusait de signer.
Pour TAssomption, nous avions qne autre cérémonie fort singulière. Une boite en or, eu forme d^ cœur, était placée sur l'autel de la sainte Vierge. On appelait les élèves par classe. Chacun d'eux arrivait avec une petite bande de papier roulée,' sur laquelle il avait inscrit la demande de quelque faveur qu'il voulait obtenir de la sainte Vierg;ç. Il déposait dans la boite ce singulier bulletin. On fermait alors le cœur, et on laissait à la sainte Vierge le temps nécessaire pour prendre connaissance des pétitions qui lui étaient adresses, Alors on retirait li^s billets ; une autre classe était appelée, et l'on recommençait ainsi pour toutes les classes.
Il y avait dan? cette cérén^onie un double but: frapper l'imagination des enfants et connaître leurs pensées les plus intinle^. Pqui* moi» je' ne deqaandais à la sainte Vierge qu'uQ/^ $^ule cbo^e, c'était de iQ'obtenir la grâce d'être un Joi^r JeauHe. Si la saintç Vierge ne lisait p^s mon billet, les Pères le lisaient, et c'^ait pour eux la fiêine chose,
t Partout où se trouvent des Jésuites, il si) tanHve .des Congrégations. Notre Ordre a étabU la plus grande partie, de oeUes ^ai existent Le^
IlonaÎGaw, h» CanMoa, ete^ rivatiaeut pour 09la ^^^ e«x; aMÎa ito b'mI pas, pcmr rorgaxHsaUon <^^ ces petiH^A société» aeerétos, la même bahUeté <]ue les Pèares Jésuites. Nous avions aussi des ^agrégations dans nos collèges. Les deux principales étaient celle des Sainta-Angea et celle de ^Sainte-Vierge. On était d'abord admis dans ^3 première; de celle-là on passait dans la seconde. Là, à rimitation du grand saint Ignace, ^Q peut se faire recevoir chevalier de Marie, Toat cela amène une multiplicité de pratiques ^^ligieuses qui prennent un temps considérable et De produisent aucun Wen réel pour Tâme. On confond toujours, dans nos jnaisons, la vie dévote *^ec la vie cbrétienne. Avssi qu'arrive-t-il ? C'est ^e, pour les trois quari^ des jeunes gens élevés P^r QQQg, la vie dévote disparait presque aussit^ après la sortie du collège, et qu'elle n'est pas remplacée par la vie cbréti^niie. On abandonne ^ scapulaires, les médailles, les Congrégations, ^^utes les petites pratiques dévotieuses, et la foi '^^Q Ta avec elles; et g€^ parce qu!on d oublié ^'jmprégnetr ces jeunes cœur^ de la moralité d^ '^jaogile, et que la parole du Christ est cettOt ^W leur fait le moii:^ entendre et conaprendcf^, ^9, en revanehe,^ ii esl; impossible de s'i^isiginei: ^ <}ui se racontait, à $aint-*A.cheul et à Brugc;- ^K de pieuses et incroyables légendes, de mi- ^ niédiooi^emeat çoostajlés^ â« nidSiseries dé- ^^ pas de» . JbQmmes qui se croyaient , dj^s
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hommes sérieux, à des jeutfes gens prêts à rentrer dans le monde et devant connaître toute autre chose que les réTcries de Marie Alacoque, et les progrès de la dévotion au Sacré-Cœur inventée par les Jésuites.
A qui ressemblait Marg^iorite.
Ma mère, pour se rapprocher de moi, avait quitté Paris avec ^'autant moins de regret que sa chère Alphonsine n'y était plus. Le comte de Fiaviac avait été envoyé, comme ambassadeur, dans une principauté allemande assez importante. Selon toutes les «probabilités, il devait y rester plusieurs années; il avait emmené sa femme avec lui.
Nous étions au commehcement du printemps de 1836. Marguerite allait accomplir sa troisième année; et elle était encore à Pouzzoles, chez sa nourrice Francesca. Madame de Fiaviac, sous différents prétextes, la santé de l'enfant, Tîncertitude de la position de son mari, et par conséquent de la sienne, avait retardé le moment de reprendre sa fille avec elle. Ma mère s'en étonnait; elle fut encore plus surprise en recevant
PAR l'aivé ♦♦♦ 69
de M... une lettre de la comtesse, qu'elle me Gofflfflaniqaa.
„ ... Au milieu du tourbillon dans lequel je via, d»ait-e]le, il me reste à peine assez de temps pour reoipHr mes devoirs religieux et les obligations des différentes œuvres de charité et de piété auxquelM je me suis associée ici, ou que j'ai contnbué à établir, entre autres celle du Rosaire vt- TorU^ qui était à M... tout à fait inconnue. La femme du prince héréditaire est très-pieuse et toute dévouée, à nos bons Pères Jésuites. Elle m'a prise en grande affection, et par elle je sais bien àes choses qui pourront en temps et lieu leur élre utiles. Vous comprenez qu*avec les exigences de la représentation, il me reste bien peu d'instants de* libres. Je renonce donc au projet de faire Tenir ma fille auprès de moi. Il me serait impossible de m'occuper d'elle; il me faudrait la confier à une bonne anglaise ou allemande, et plus tard à une gouvernante. Je crois que, dans Tintérét de cette enfant, il y a quelque chose de mieux à faire ; mais, avant de prendre un parti définitif, je désire vous consulter.
,JIIon projet serait de prier le Père Provincial de Naples de faire* conduire ma fille à Paris par cette sainte femme qui nous a tant édifiées à Pouzzoles. On mettrait Marguerite en pension chez les dames du Sacré-Cœur. Elles feront peut-être bien quelques difficultés pour prendre une en&nt
tmsi jeune; on objectera ièe règlemaatB^mâk je ferai les sacrifices nécessaires, et, nous yie l'ignorons pas, ma chère marquise, dans ces pieuses lûaisonà, eertaînes difficultés ne sont jafmais que clés questions d'hrgent D^flleors je ferai agir' le ttrdvtnciai de Paris, et mêtoe, s'il le fout, le févérend Père général.
„Je ieraî heureuse de savoir ma fille au Sacré-Cœur. Vous le savez, j'ai fait un vœu, et, bien que vous m*ayez accusée d'imprudence, je l'ai renouvelé plusieurs fois. J'ai Consulté des théologiens là-dpssus, ils ne sont pas de votre avis. On trouve, dans la sainte Écriture et dans la Vie des Saints, un grand nombre d'exemples de vœux semblables, et Dieu les a toujours bénis. Voilà ce que les plus savants religieux d'Italie, de France et d'Allemagne m'ont assuré. En mettant ma fille e'ntre les mains des religieuses, f aplanis peut-être la plus grande partie des difficultés que je pourrais rencontrer un jour. Cependant, comme il me semble que vous avez, vous aussi, des droits sur Marguerite, je ne veux rien décider sans votre approbation. Je ne vous cacherai pas que mon mari était d'abord très -opposé à mes projets; mais je l'ai amené à penser comme moi. Le voeu, bieki entendu, fl l'ignore absolument*' "*
L'idée de mettre au couvent une enfant de triNs ans parut très -bizarre à ma' mère. Elle 4^ainiençait à «perdre de ses illoBio^ns sar madame
PAB l'abbé ♦♦♦ 71
-jPlanae. A|lrèB irar hi eetle Mtr», elle
dit:
' ^ Tu oi'bb toujours paru assez mai ^«pmé pdor Âiphotisme, et je l'en voulais presque de ne f9i& partager ffioo iÇiUbousia^me pour elle^ Jç me Mosôlais en disant qu^après U>u( cela n'était nutr kmeot xàécçessaire. Eh bien! je ne la juge pluf lossi favorablement-, c'est une étrange créature^, et je me demande jusqu'à quel point elle est si»: cère dans les sentiments ^religieux dont elle fait parade.
Je savais là-dessus bien des choses, mais je n'avais pas le droit d'éclairer ma mère. Je lui demandai quel était ce vœu dont la comtesse luf parlait.
— Ce vœu est encore une folîe de cette îma- ^natioQ sans règle et sans frein.
Et ma mère ajouta, après avoir hésité quelquett instants :
— Je puis te raconter cela; car Alphonshie ne me Ta pas confié sous le sceau du secret. Cependant je ne le dirais pas à une autre qu'à tôt Sache donc que cette folle créature a voué sa fille à la vie religieuse.
-— Et le motif de cfette ôblïrtionT
— Ce motif serait un iscrupule de déltesitessè qu'on doit respecter Cette pauvre petite n'appâf*tient pas aux Flaviac. Cependant^ si la date de sa oaisflanoe était exactement connue, le code serait encof e pour die. Il y a, aux lois générales de la
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nature^ des exceptioos bisarres» et, s'il m'était per^ mis de te raconter la malheureuse histoire d*A.lphonsine, tu verrais qu'il peut encore lui rester un doute en faveur de la légitimité de sa tille.
Je feignis de tousser pour avoir nn prétexte de détourner la tète. Je sentais, malgré moi, on sourire errer sur mes lèvres. Quel beau roman madame de Flaviac avait-elle pu faire à ma mère ? Je pense qu'en femme de tête, elle avait prévu d'avance toutes les éventualités de sa position^ et qu'elle avait une histoire prête pour chacune d'elles.
— Quoi qu'il en soit, continua ma mère, la délicatesse même devait interdire un semblable vœu. Engager ainsi l'avenir de sa fille, c'est de la folie. Tu vois que je lui avais déjà fait des représentations, et tu vois ce qu'elle y répond. Veuxtu que je dise toute ma pensée? Je crois qu'il n'y a pas d'extravagance , en matière religieuse, que les dévots ne puissent justifier ou établir, à 1 aide d'un texte de la Bible ou d'un, argument théologique.
— Je n'ai pas encore fait ma théologie, et je ne puis rien vous dire de précis là-dessus; mais, d'après le peu que j'en sais, vous pourriez bien avoir raison.
— J'ai répondu aux scrupules d'Alphooaine •B lui prouvant que sa fortune avait ooropléteineiit relevé celle des Flaviac On peut parler
PAB l'abié ♦*♦ 73
chiffiris av9c h «ooMBse; elfe a, pour les affaires, une tête organisée comme celle du procureur le plus retors. Son mari et son beau-père ont compris cela, et, dès la première année de son mariage, ils lui ont abandonné la direction de leurs affaires. Ils se sont peut-être trop mis par-là dans sa dépendance; mais il faut convenir que, sans elle, ils étaient ruinés. Elle a vraiment fait des merveilles. Il y avait là un gouffre que personne ne soupçonnait; elle a entrepris de combler ce gouffre, et elle y a réussi. Elle est avure par caractère, fastueuse par orgueil; tout a été concilié. Elle s'est jetée dans des spéculations qui lui paraissaient avoir de l'avenir; son coup d'œil ne l'a pas trompée. Les Flaviac sont phis riches à présent qu'ils ne l'ont jamais été. Mais, au fait, leur fortune est plus celle d'Alphonsine que la leur, et ses scrupules à cet égard me paraissent mai fondés. D'ailleurs, nos lois assurent à sa fille et sa possession d'état et la fortune de sa famille; nul n'a le droit de s'insurger contre la loi.
Ma mère, après y avoir réfléchi, s'avisa de proposer à Alphonsine de se charger 'de Mar* guérite. A la marquise de Sainte-Maure on ne pouvait pas offrir une pension; et ma mère connaissait alors assez madame de Flaviac, pour savoir qu'auprès d'elle, cette question, si secondaire qu'eUe fût, avait pourtant son importance.
Ma mère me eoffimuniqua cette idée; je l'ap-
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prowvtti: dMitonreuieaÉimiiL i^btm fttu de^jdieli fat pensée 4e revoir (jette ohère pilile créalttire.
Maàtnie 4e Fihvim bcœpta Tofir» ^Wc re^ coatiaiââaiMe. 0» éorivit m It^ie , et le 3 mai 185^, Marguerite ttow arriva > conduit» par ia bésite Féllmté. MorUni , qui me paret avoir fait 49ti0ere de» propres v non dans la vie spcritueU^ mÂs dana les démonstratiaiift hyp^crittfi.
Elle aonofiça à ma mère qu'elle ne retonriae^ rail pas en Italie^ Son întentiaii éuât de te feter k Paria. Là il y avait beaueaup de bien à faire. Elle réuniraât 4e» femaea du peuple; o« forme'rail une pieiise eongrégation. La sainte Vierge M ivaîl inapim eette pensée; elle lui av|it môme aaamfealé akiirement sa volonté à cet égard, et le révérend Provincial de Naples loi av«^it assuré que eelte fliamfestaliton était surnaturelle.
Tout «eia fut débité avec «me voix cotttenue, flôtéev cadettcée en notes presque plairnâves, avec aecompagÉeoient de pieui soupirs et de regards jetée v^rs le del. Afa mère écoutait toutes ces belles choses assez froidement
Tant à omp la dévote se tourna vm noi en me disant:
****- Si le révérend Père de Sainte-Haure per«mettait q«e je lui- fisse cpimattna l'état intérieur de mon âme, je serais hôM heureuse de le prendre pour guide dans la vie spirituelle. Le réTérend Père provincial de Naples m'a bien dit que in ne saurais liirt m meiisur
PAR L*AIMÉ ^^ n
tk la bdaté F^cMé débita ftoB «nnqiliHièiit à mon adresse, avec toute» sortes de petites minet gracieuses, qai aaraîent pu «nuser quelqu'un ayant moins que hkn une horreur inslmctiTe de totttea les simagrées des fausses dévotes.
— Madame, lai dis-'je trèS'-sèohetnent et en la regardant bien en face, je ne suis que le Frère de Sainte^aure; je ne suis pas encore dans le sacerdoce, et je n'ai nul droit de m'occuper de révélations et de vie intérieure, ie désire, pour vous et pour moi, que Dieu, qui seul peut péné«trer dans cette vie-*là, ne trouve dans nos cieurs que des intentions droites et pures.
Félicité devint pourpre de colère; mais ette se contînt, et me dit de son air le plus 8éra«> pbique:
— Ah ! Dieu le sait bien, mes intentions sont droites. Je désire marcber toujours dans la- voie qa'il me tracera, tùi-ce celle des hurailiatinna et des souffrances.
— Qu'il en soit ainsi, madame! lui dis^je, et je sortis.
Félicité oflHt à ma mère de rester quelque temps à Brugelette, pour habituer Marguerite à «a nouv^e résidence. Ma mère refusa cette offre de manière à ce que cette femjoie n'insistât pa& On la paya généreusement, et elle partit pour Paris.
Je ne revis pas Marguerite sans éuMtiotk Qooil c'éUit ià ce petit élre si déUcal, si faîbta»
86 LE jésuirs
gae j'avais parlé dans mes bras ft la bonne Fran— aeacal A présent je voyais devant moi une belle petite fille de trois ans passés, qui balbutiait, de la plus douce voix du monde, quelques mots ita~ liens. Elle était timide , même un peu sauvage ; ai elle. se bâtait de cacher son joli visage rose et bianc avec les boucles de sa magnifique chevelure, aussitôt qu'elle apercevait une figure nou-> velle.
Chose étrange I je fus la seule personne qui ne lui inspira pas ce sentiment de crainte.
Elle était sur les genoux de ma mère quand je la vis pour la première fois. Je la pris et je remportai dans le jardin. Elle ne pleura pas^ mais elle passa ses deux petits bras autour de mon cou, et elle appuya sa tête sur mon.épaule, sans rien dire.
Je m'assis sur un banc de gazon. Je voulais* être seul pour bien examiner Marguerite. Je craignais tant qu'elle ressemblât à sa mère! Mais non, ce n'était pas le souvenir d'Alphonsine que cette jolie tète d'ange me rappelait. Madame de Flaviac avait les cheveux et les yeux noirs; elle était brune; ses cheveux étaient plantés très-bas; ees traits, tout en lui composant une physionomie piquante, manquaient de régularité. Marguerite avait une peau d'une finesse et d'une blancheur incomparables, et, sous les belles boucles de sa chevelure blonde, on trouvait un front largement ikssiaé, dont la pensée semblait déjà avoir pris
PAR l'abbé ♦♦♦ Î7
possession. Ses yeux, d'un bleu foncé, élaient doux et mélancoliques, comme les yeux de celui que j'aimais le plus au monde après ma mère. Oui, c'était bien lui que je retrouvais dans cette enfant!
Je l'avais placée debout devant moi ; je tenais ses deux petites mains dans les miennes ; et je la considérais avec une attention dont elle paraissait frappée. Ému ))ar tous les souvenirs qu'elle me rappelait, je ne pus retenir mes larmes.
Marguerite vit ces larmes; elle grimpa sur mes genoux, et, passant ses deux petits bras autour de mon cou, elle me dit:
— Pourquoi pleures-tu? Est-ce que Félicité t'a grondé? Elle est méchante. Félicité. Je veux retourner avec Francesca.
Et, au souvenir de sa chère nourrice, Marguerite, à son tour, se mit à pleurer. Je ne songeai plus qu'à la consoler. Je lui donnai des bonbons, et bientôt je vis le sourire sûr ses jolies lèvres.
Quand il me fallut retourner à Brugelette, elle m'avait pris dans une telle tendresse qu'elle voulait absolument me suivre.
Le Père Recteur du collège de Brugelette était un excellent homme. Son intelligence n'était pas très-remarquable, mais il avait du bon sens, de la droiture dans l'esprit. Il possédait toutes les vertus d'un- religieux, sans en avoir les défauts, sauf un seul, celui d'attirer à la maison qu'il di'
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figeait le phifl de dona pesaîUe. Hau il.iéUk anasî dâkat que peut Fétre un quêteur, et, en eelo, il deirait encore être rangé parmi les excepti^HOS. lia mère, qui eoiUMrissait son faible^ s'en servait pour qu'il me permit de passer auprès d'elle t9«l le temps que me laissaient ies labeurs du professorat. Notre maison de Brugelette est bien paufiei, disait le Révérenil à ma mère, nous aurions besoiu d'ornements pour céiébrer les fétA9 de Pâques; les nétres ne sont vraiment pas goqvenables, et certes la sacrée Congrégation des rites y trouverait beaucoup à redire; mais nos resr* sources sont si restreintes!
Et, la veille de Pâques, le Recteur recevait, de la part de madame la marquise de Sainte^Miwre, des ornements en drap d'or, richement brodés, proirenant des manufactures de Lyon. Une autre fois, c'était un ostensoir, une lempe^ etc., etc. Comment refuser à une personne aussi généreuse le b(Mifaeur de voir son fils presque tous les jours? Je n'avais même pas besoin de demander la permission d'aller ches ma mère; le Recteur était le premier à m'y engager.
Marguerite avait att^nt sa sixième année. J'avais suivi le travail si intéi*essant de Téciosion de son intelligeuce ; J'avais aidé à son. développe^ ment: c'était moi qui lui avais appris à lire; je lui avais donné toutes les notions prMiminaire» des études qu'elle devait faire plus tard. Ma mère et moi, noua admirions la pénétration singulière
ift F^qirft de -nette enfant, «on apiitade vrawiem étoQoanle à eomi^peiidrê ce qu'on loi enstigfiiiit. QadqiMfrâ mi mère odq reprochai^ el ie vw reproehais à moi-méiiie, de demnoder trop à vm duère ^àve; m^t «ims y avoir réflé^lii, noua écion& bm forcée 4e coimiiw que aoA inteUigoAoe allait toujours, au delà de renseignement raçH» Nous ne faisions en quelque sorte que la suivre et la guider. Marguerite était vraiment une enfant extraordinaire. Son esprit était sérieux. Elle riait rarement, mais son sourire, fin et spirituel, avait quelque chose de ravissant. Sa sensibilité était excessive, elle ne vivait vraiment que par le cœur, et elle avait pour ma mère et pour moi un attachement passionné. Quant à moi, j'étais fou de Marguerite.
Ma mère écrivait souvent à la comtesse de Flaviac, pour lui donner des nouvelles de sa fille. La comtesse répondait assez exactement mais avec une indifférence sur les progrès de Marguerite, sur ce qu'on lui racontait de l'esprit et du cœur de cette enfant si merveilleusement douée, dont ma mère était révoltée. Aussi son enthousiasme pour madame de Flaviac était tout à fait tombé: elle ne pouvait lui pardonner de n'avoir pas un cœur de mère.
Le temps de ma régence fut une des époques
les plus heureuses de ma vie. J'aimais le profes-
• sorat; je voyais presque tous les jours ma mère
et Marguerite; et à part les peines d'esprit dont
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je parlerai plus tard, et que j'oubliais toujours auprès des deux êtres qui m'étaient si cherâ, U me semblait que Dieu me donnait autant de bonheur que le cœur de l'homme peut en contenir. Je sentais que le mien avait été créé pour les félicités douces et calmes, et je n'en désirais pas d'autres. •
PAB L'^MAB ♦♦♦ SI