L'ÉCUEIL
Pïemièrds Iveura.
Sakit Ignace ne s'était pas trompé lorsqu'il avait pensé que le jeune Jésuite gagnerait immen*sèment à recommencer, en- quelque sorte, ses études classiques par le professorat Dans la vie libre du GoHége, a?ee des exercices spivitiuels moin» eomprimants , moins chargés de mysticisme, avec les douces distractions de Fétude et des devoirs du maître, ces cinq ou sii années sont un temps de halte précieux, où Thomme intelligent et phy-' sique arrive à la plénitude» de sa force. On* s'est éle?é, dans le monde, contre Ih prédominance des> houffiiest qui* ont- occupé des chaires ou* passé par te Uarnsaïu. L» société^ dil^oa , eBt< menéet III e
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par des profcssears et par des avocats. Cel s'explique. L'habitude de l'enseignement ou de 1 parole au barreau fait les hommes de puissanci sur leSv autres hommes. Il n^y a pas de meilleurl école. C'est une excitation au développement del facultés humaines, disons-le aussi, à l'ambition Ce sont des avocats, des professeurs qui deviens nent administrateurs, députés, ministres. Presque tous les membres de i'épiscopat, en France, onl passé par le professorat, soit dans les séminairesi soit dans l'éducation privée. Le professorat enseigne le commandement. De plus, il est la première étude du cœur humain. On est en contact avec des natures droites, vives, spontanées j ce petit monde est l'abrégé du monde où plus tard se déploiera votre activité intellectuelle. Vous *y êtes dans toutes les conditions d'une observation sérieuse d'autant plus facile qu'elle se fait, en quelque sorte malgré par le frottement journalier avec tant d'esprits divers, aux caractères, aux aptitudes, aux goûts opposés. Vous aurez ainsi longuement manié l'âme humaine, assez indépendante pour qu'elle .puisse quelquefois vous résister par ses emportements et son obstination, assez soumise, par sa condition même, pour qu'elle doive vous obéir.
Mais ce petit monde, au milieu duquel je passai les plus heureuses années de ma vie, me rappelait à toute heure le monde lui-même que j'avais quitté pour être novice, et dans lequel je
rentrerais bientôt, comme profès, aux ordres de la Compagnie, pour y remplir les conditions di* verses de notre yaste apostolat.
Nous étions sur la frontière de la France ; et, soit puissance du sang qui était en moi, soit attraction vers ce pays où rien ne s'agite sans que TEurope en reçoive le contre* coup, je suivais, avec une curiosité inquiète, le mouvement politique et social qui emportait la société, et qui préparait lentement, mais sûrement, une crise nouvelle au sein de la grande nation.
De toutes mes études chez les Jésuites, à part la littérature, pour laquelle j'avais un goût inné, celles dont je tirai le plus de profit furent la dia* lecUque et l'algèbre. Après avoir ri du Barbara celartnt et du Baraltpton^ je finis par trouver je ne sais quel charme au procédé syllogistique. Sa précision rigoureuse allait à mon ardent amour du vrai. L'algèbre était un procédé analogue, plus précis, plus rigoureux encore. Je me jetai, je dirai presque avec fureur, sur la méthode algé* brique, et si un attrait intérieur ne m'eût porté vers l'éloquence et littérature, j'aurais pu devenir, dans l'Ordre, un professeur de mathématiques d'une certaine valeur.
Mais il m'arriva ce que je n'avais pas prévu. Je gardai de ces exercices purement classiques une habitude, dangereuse dans une Compagnie où toute la vie est tracée par le commandement et où rien n'est laissé à l'initiative .de l'individu, celle de
Sté LE wurtEi
SMiHMltie toute» choses à ane sépiéire zwéfwmi J'avais, alora trente aas, par contre phis de na^ turité dans la raison. La vie noHvelie que je me* nais au collège coiiHii« professeur, n<s lectures de toutes aortes, quoique faites dans tes livires cboi^s de nos bibliothèques , où rien ne pénètre à» la littérature conlemporâine , sinon les écrits favorables à nos idées et à notre Ordre , avaient éé aussi développer en moi cet esprit de critiqju^ qui nous porte à vouloir atteindre le fond des choses.
MoaDieuî pourqum ne restat-je pas dans les régions moyennes où' l'esprit raisonne peu, accepte, surtout dans une congrégation religieuse, les idéos ^i y sont généralement reçues, trouve touit parfait,, magnifique^ et ne croit pas, dans sa naïveté, qu'il y ait ailleurs des hommes plus savants que ses confrèires, comme il est convaincu qn!'û nfy en a pas db' plus saints,, et que son Ordre est l'unique échelle par où il soit possible^, dan» le BMmde, de monter au Ciel?
Si jîavais vécu dans cette quiétude, que de douleurs je me serais épargnées ! Je serais ppobablementi, aujourd'hui, dans ce sénat pacifique qui entoure notre révérendissime Préfet général au Gesù,, je serais vénéré comme une des* iilustnations et une des; lumières de l'Ordre , pendant qu'on ne parle qu'aviec piiié de ce pauvre Père de Sainte^Maure^ qui a trompé les espérances . d« la Compagnie! par sa triste diule;
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ToHt œil a temi à un rien , peut-être à «m dîqiositiaii d'esprit qui a réveillé, dans ma nature spontanée et droite, le besoin de voir par* <out ie vrai. Les révélations du Père de Mont- ^azio n'ont pas été sans exercer sur moi quelque influence ; elle provoquèrent mes premières désil* Jasions. Ce que la délicatesse du religieux i'em* pécha de me dire, je le pressentis. Et quand se développa en moi cet irrésistible penchant à tout examiner à ia. loupe, comme j'étais entré dans ia Compagnie avec une foi aveugle ta sa préémlnence absolue, et qu'elle avait été jusque-là l'idéal ponr moi, il devait arriver ceci, que, le jour où l'objet de mon culte serait soumis à ma sévère logique, je verrais les défauts de cette institution jusqoe^à fraadiose à mes yeux ; mon attachemeiit pour elle subsisterait encore , sans doute, mais mon admiration tomberait.
C'était là un terrible écueil.
Elevé pieusement par ma mère, formé enfant à Saint -Acheul, on pense bien qu'aucun livre conire ks Jésuites n'était venu jusqu'à moi. Ce qu'on appelait „la mauvaise presse,'^ — et je crois que depuis elle n'a pas perdu ce nom, *^ iM«8 attaquait journellement Mais ces journaux ne pénétraietït pas dans nos maisons, ou dA moins n'étaient pas à l'usage de ceux de nous qui «'avaient pas fait ^encore leur profession. Ces bruits d'attaques et dé baines nous arrivaient poortant de toutes parta. Cela nous donnait Ift
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gloire de nous sentir calomniés, persécutés; et notre amour ardent pour TOrdre ne faisait que s'en accroître^
Il m'arriva, quelques mois avant ma dernière année de régence, qu'ayant vu un de mes élèves tenir, d'un air de mystère, un tout petit livre qui me paraissait être autre chose qu'un livre classique, je me précipitai sur le pauvre enfant; — Ja règle de nos collèges est très-sévère sur l'introduction des mauvais livres: — je lui arrachai le volume. Il pleura, s'excusa beaucoup. Il m'affirma que, voyant le titre: Des JéauiteSy il avait cru de bonne foi qu'il pouvait emporter ce livre. Du reste, il était fort jeune. Il me supplia d'avoir pitié de lui, et de tenir sa faute sous le plus grand secret. Soit que l'enfant m'eût attendri, soit vive curiosité de ma part, je lui promis- le silence, et j'emportai le fatal volume.
C'était le livre de MM. Michelet et Quinet contre notre Ordre.
Quelle lutte terrible se passa en moi, à la lecture de ces page$ passionnées qui me montraient tout le dix-neuvième siècle ardent et implacable contre nous! Ce n'était pas seulement l'œuvre isolée de quelques écrivains de talent, nous avions eu déjà de pareils adversaires; c'était un enseignement fait à la jeunesse, du haut de la chaire des écoles supérieures, qui venait se dresser contre nous et nous dire: Il y a guerre, et guerre ^ mort, entre l'esprit de la Soci<&^é de Jésus et
PAR l'abbé *♦* 87
Pesprk da inonde moderne. Voyons qui sera le maître!
II y eut là, pour moi, une révélation effrayante. Comme le lion tombé au fond de la fosse qu'on a creusée dans le voisinage de son repaire, qui s'irrite, rugit, se bat les flancs de sa queue , déchire de ses ongles les parois terreuses qui Tenserrent, et fait, pour sortir du piège, des bonds terribles mais impuissants, de même je m'irritai des coups portés à ma chère Compagnie, à ma famille adoptive.
C'était la première fois que je me sentais saisi, enlacé de ces étreintes de la dialectique sur laquelle je me savais fort. Je pouvais bien discuter sur les faits accessoires, contester des déductions trop rigoureusement tirées par mes an-* tagooistes, les surprendre en flagrant délit d'igno* rance sur certains détails. J'accusais l'un d'être heurté, obscur, s'égarant dans la divagation, l'autre d'être prétentieux, déclamateur. Mais tout cela c'était la forme. Et je n'en étais pas, à absoudre un accusé, en raison de quelques faiblesses littéraires, du terrible réquisitoire prononcé con* tre lui.
Or l'accusé, c'était moi» Que dis-je? c'était ce que j'aimais plus que moi-même, un ordre saint, illustre entre tous, et que je voyais toujours représenté par une légion de huit cents martyrs, de douze mille missionnaires qui sont morts parmi les sauvages et les infidèles, et par
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me armée dlioBioies d'élite das» l'iéioqueiiee^ la science et la littérature.
J'avais lu et rielu le terrible ji^re; et, I4)rè& avoir délialqué, au profit de moo ordre, tout ca que je trouvais de contestable, de faible dana rargumentation de mes vigoureux adversaires, restait toujours une accusation colossale doot je ne pouvais nier la valeur, sans désavouer la précisioa et la justesse du procédé avec lequel, maintatuint^ je me rendais compte de toutes choses.
Dieu seul s^it tout ce que je souffris. Quelfoefois, dans ma colère, je prejoais le livre et j'en froissais les pages. Je voulais le brûler. Mais^ enfant 1 me disais- je, tii t'irrites contre la voix qui te jette au visage ces terribles raisons. Dé** ehire ce papier, mets ce livre en cendres; ce» Faisons seront-elles moins fortes? Et ta colore prouvera-t-elle autre chose que ton impuissance?
Aujourd'hui que j'ai contre TOrdre, dont J*3ii tafit «voulu ia gloire, des griefs autrement forts que ceux des professeurs du Collège de France» je ne puis me rappeler cette première grande erise de ma vie religieuse, sans ua sentimant d'effroi. Je me vois encore bondissant dans ma fidUule, me promenant à grands pas, demandant e«x livres de ma bibliothèque de me répondre eontre fies raisons qui m'écrasaient. Pour mè iaire illusion, hélas! je me disais que qos Pèrai aifaient dû victorieusement réfuter le dangereux — *'* Hvre, que plus de elsuftés se feraient mu jeur»
PAB L ABBE
à mes jemx, sur l'esprit jésuitiqfue si vivement attaqué; et il me semblait que moî^méiiie, à force de dévouement et id'amour pour moR ordre, je trouverais des aecents à entraîner le monde en* tier vers nous, et à atténuer ks coups qui nous étaient portés.
Je fus , à ]}artir d(3 ce jour , dans une singulière disposition par rapport à ma chère €ora* pagnie de Jésus. Qu'on se figure un mari pas^ sionnément épris de sa femme , et , sur quelques paroles d'uo ami imprudent, devenant tout à coup jaloux d'elle. Plus il aimerait cette femme, plus sa jalousie inquiète s'accroîtrait sur les moindres indices. Il reprendrait par la pensée les actes de toute cette vie féminine, les scruterait avec minutie, se demanderait ce que signifiait telle visite, itilïe démarche , ce que pouvait être telle corres* poDdance en apparence entretenue avec des amies ! loqsiet die l'avenir, ses regards seraient ceux du lynx sur les moindres ntouvements de son épouse ; ^t, haj[>ile à devancer son malheur, il ne néglige^^ f^t rien pour arriver à une certitude qui, poar* ^Dt, ferait soa profond désespojr.
Tel j'étais Saaintenant par rapport à la Corni^gaie.
Fallait-â reconnaître que je m'étais trompé? que non idéal n'était qu'un jeu d'imagination? V\^ l'Ordre était ce que sont toutes les institu- ^^8 de ce monde, une combinaison de moyens bumains^ plus ou moins habiles, pour atteindra
un but de prospérité huioaine? que les Jésuites étaient des religieux, comme le Catliolicisme en a de toutes couleurs et de toutes formes, regardant toujours leur ordre comme la perfection ici-bas, et cherchant à faire primer cet ordre sur la catholicité tout entière?
Avec une nature telle que la mienne, d'abord si naïvement confiante, puis devenue défiante méthodiquement, par le fait même de mes escrimes de dialectique, la position devenait pénible.
Quoi! j'aurais été un innocent que sa mère, pour lui éviter les dangers du monde, aurait séquestré dans un collège de. Jésuites! Là j'aurais admiré l'amabilité, le dévouement des bons Pères! Entraîné par cette admiration juvénile, je serais tombé dans le piège de ces hommes habiles! J'aurais fait ensuite un noviciat où rien du dehors ne serait venu jusqu'à moi, où les relations des profès, des vieux Jésuites, ne pouvaient rien me dévoiler de l'Ordre, où je ne le connaîtrais, cet Ordre mystérieux, objet de terreur pour tous mes contemporains, que devenu profès moi-mêmel J'aurais fait des études où tous les livres qui pouvaient mh mettre loyalement à même de discuter le pour et le contre, sur la valeur de son action au sein de la société moderne, m'auraient été sévèrement enlevés, réservés pour le jour où il serait trop tard, et pu un engagement solennel, de grands vœux m'en* chaîneraient à lui! I
PAR l'amie *** 91
Tout cela était possible!
O pauvre logicien Sainte-Maure! quelle torture venait te saisir!
Dès ce jour, par instinct, malgré moi, comme pressé par une voix intérieure qui me disait sans cesse: Examine bien! Sache tout! je me mis à ma tâche douloureuse, Fexaraen défiant de ce que j'aimais plus -que tout au monde, de ce que j'arais aimé plus qu'une mère.
Je le pris, ce livre fatal Des Jésuites; je le cachai pour le lire, le relire dix fois, tantôt pour me raffermir dans mes défiances, tantôt pour essayer si, luttant contre lui, je n'arriverais pas à liri dire: Calomniateur et sophiste^ tu m'as ébranlé un moment, mais je t'ai vaincu!
Le Père Euffin à Paris.
Mon cours de régence était terminé. On m'envoya à Paris, pour y commencer mes études théologiques.
Je partis avec ma mère et Marguerite. J'avais alors trente ans.
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Pendant le temps de hul régenoe, je «r re-^ çiis que rareinent des nouvelles du Père de Mont^ gazin. On ne me permettait f>AS toujours de lui écrire; et puis, quand une correapondance passe sous les yeux d'un tiers, elle perd tout son charme; il falJait nous renfermer dans des banalités. D'un autre côté, en raison de mes habitudes d'obéissance passive, je me conformai strictement à Tordre, qu'il m'avait donné lui-mériie, de ne jamais prononcer dans mes lettres le nom de madame de Flaviac. Il m'en coûta extrêmement de Yie pas lui parler de Marguerite; mais ma soumission aux volontés du Père de Montgazin fut telle que, lorsque je partis pour Paris, je ne savais pas encore s'il connaissait l'existence de cette chère enfant.
Quand je quittai Brugelette, la crise dont je viens de faire le récit, avait atteint son paroxysme. J'espérais que le changement de lieu, mes études nouvelles seraient une puissante diversion et que le calme arriverait enfin dans mon âme.
Ma mère m'avait fait un véritable sacrifice, lorsqu'elle était allée s'établir en Belgique, pendant mon cours de régence. Elle reprit possession de «on hôtel de Sainte-Maure, dans la rue de Varennes, avec tin vrai plaisir. Elle était là dans le milieii où elle avait toujours vécu; elle retnmvait ses coBoaissances, ses amis intimes. C'était son véritable élément
PAR hàUBE ^** 98
Parâ^ je> M poofw pAis^ mnmràBirugehtta, doiiiier des kçon» à. Margiieirite. Une srale feb dans b semaine, j'arais <iiiel(i«s heunes à ■» disposition, et je les consacrais à 4na mère et à ma cbère petite élève. Ma Hère loi donott «ne iûstitutrice;. Mladame* de Fktviae, savant que naos re^ Tenions à Paris , avait écrit à- uk de m>» Pères, dont les idiées fonte» p«r^S' vers le) mystMisme lui nspirarent une grande confiance, pour le prier de dkig^r ma mère dans le chois de cette insti* tutrice. En- effet, le révérend Père en présentai une en disant qu'il croyait que nulle antre ne pouvmt mieux répondre aux vues de la digne com-* tesse dé Flaviac, qui désirait avant tout que Marguerite îàî une fervente catholique et une fiUe dévouée de la sainte Vierge.
Ma mère n'avait pas oublié le vœw de madame de Flaviac ; elle vit dans l'in^tervention du Jésuite «ne conjuration contre la lU)erté de Marguerite, eH h femme qu'on voulait mettre auprès d'elle avait sanS' douté ses instructions. Cette pensée déteribina ma- mère à> refuser la personne qui luit était «ffispte*; elle répondit au Père que son choix était fait, et qu-eiliB était sûre qu'il aurait l'approbation» de la- comtesse die Flaviac.
Le Jésuite n'insista pas; On ne discute pas les^ arrêts d'une grande dame comme eeus d'une femme) de* lai classe moyenne; et il felhit bien dire qn'ow s'en rafpportnit h la* prudence de* ta' pieuses mar^* quîse^ de Sdnte^auret
Ha mère avait fait un excellent choix, el les progrès de Marguerite, que je ne pouvais plus constater qu'une seule fois par semaine, étaiea^ rapides.
Une année s'écoula calme et paisible, troublée seulement par les peines d'esprit dont j'ai parlé dans les pages précédentes. Ma mère croyait, ainsi que moi, que je finirais mes études théologiques à Paris, et que j'y serais ordonné prêtre. Le Provincial, qui la flattait beaucoup, surtout, je crois^ parce que, veuve et riche, elle pouvait dis))oser librement de ses revenus, lui avait assuré que la volonté de mes supérieurs était que je restasse à Paris jusqu'après mon ordination, et qu'il était plus que probable que j'y reviendrais aussitôt ma dernière probation terminée.
Une de mes plus grandes contrariétés, pour ne rien dire de plus, fut de voir arriver à Paris^ très-peu de temps après moi, le Père Ruffîn. li venait d'être promu, de son titre de profès des trois vœux, à celui de profès des quatre vœux; et, bien que ses talents fussent médiocres, il était devenu , dans l'Ordre , un personnage important. On l'avait envoyé à Paris, avec la mission d'espionner ce qui se passait dans nos maisons. On se défie toujours un peu , à Rome , des Jésuites français ; ils sont plus difficiles que les autres à dépouiller de leur nationalité; et les grands principes de 89 déteignent toujours quelque peu sur eux. Le Pèfe Ruffin devait surtout constater le
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degré d'ardeur que cfaacan de nos Pères apportail dans la lutte qui s'était engagée au sujet de ta liberté de l'enseigriement.
Quelques-uns ne pouvaient s'empêcher de blâmer l'exagération et la mauvaise foi avec lesquelles on défendait une cause juste dans son principe, celle de la liberté. Le Père de Rav . . . était QD de ceux-là. Le Père RufBn avait organisé une petite manifestation contre MM. Michelet et Quinet. De jeunes catholiques, tout fraîchement sortis des collèges de Brugelette ou du Passage, avaient promis de faire du bruit pendant les cours des professeurs anti - jésuites. Le Père de Rav... fît échouer cette petite conjuration ; mais il fut dénoncé à Rome, et pour cet acte de prudence, et pour avoir qualifié sévèrement un ignoble pamphlet qu'un de nos Pères, sous le voile de l'anonyme, avait publié avec ce titre: Le Monopole universitaire destructeur de la religion et des fow(i). Le Père Général tança vertement le Père de Rav... pour avoir osé dire que la position créée par ce livre était un malheur immense, et pour en avoir blâmé les formes injurieuses.
Le Père de Rav . . . , nature impressionnable, s'il en fut, souffrait beaucoup de cette guerre sourde et continuelle que lui faisait le Père Ruffin. J'ai
(') Un chanoine de Lyon assnmma plus tard la res' ponsabUité du Monopole universitaire^ et il mit bod nom à ce livre sorti de roffieine des Jésuites.
SU per kii^iiiéBl«cpi*il en coimaissah pavMteflnexm^ l'auteuf. Quant à naoi, je m'apereevaid bien qtm4 le Père Ruffin haïssait autant le Frère de Sainte* Maure,, que si son influence avait pu contrebalancer la sienne. Je crois que mon plus- grand griel à ses yeux était celui d'être l'ami du Père de Montgazin, et j,'eus tout lieu de m'apercevoii* q»e> s'il avait mission, ou s'il se la donnait à lui-même, d'espionner les sommités de l'Ordre, il ne dédaignait pas d'étendre ses investigations . jusqu'sHix derniers dans la Compagnie.
Quelques mois après l'arrivée du Père RufBn, j'éprouvai» une nouvelle contrariété: une lettre de madame de Flaviac annonçait son arrivée' à Paris».
Chose singulière! Marguerite s'était passionnée pour cette mère qu'elle n'avait jamais vue. Elle en parlait sans- cesse, et ma mère, tout na4urellement, cherchait à fortifier, dans le coBur de l'enfant, celte disposition d'amour fiUal.
La. comtesse arriva avec son mari; ils ne de^^ valent rester que deux mois à Paris et ils descendirent à l'hôtel de Sainte-Maure. J'avoue que j'étais assez curieux d'assister à la première entrevue de madame de Flaviac et dé sa fille. Le hasard me servit; je me trouvai chez ma mère au moment oii le comte et la comtesse arrivèrent.
Ma mère avait paré Mar^guerite avec beaucoup de soin. Elle: la ppésenta» tout émue, toutes tremr'
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Hanle à sa mère. Celie-ci, ayant même de lui donner ao baiser maternel, jeta sur elle un regard profond. Je la vis tressaillir. U est certain que jamais la ressemblance de Marguerite avec mon ami ne m'avait paru plus frappante que ce jour- là. Madame de Flaviac se remit in* stantanément de son trouble, et seul j'avais pu le remarquer. Elle embrassa sa fille avec beau* coup de tendresse apparente. Celle de M. de Flaviac me parut bien plus réelle ; il couvrit l'enfant de baisers; il serrait les mains de sa femme, il remerciait ma mère, il était fou de joie. Et je ne pouvais m'empécher de penser que ce qui se passait là, sous mes yeux, donnait un éclatant démenti à ceux qui croient aux manifestations infaillibles de la voix du sang, surtout quand j'entendais le comte de Flaviac répéter, de l'air du monde le plus satisfait :
— Marguerite me ressemble * beaucoup plus qu'elle ne ressemble à sa mère; elle est blonde comme moi.
Je surpris un sourire de madame de Flaviac; ce sourire était ironique. Je crois qu'au fond du coeur, la comtesse méprisait cet homme pour la foi sans limites qu'il avait en elle; elle en trouvait trop facile à tromper. L'étrange femme aimait la lutte, les obstacles, et dédaignait la vie facile et heureuse que la Providence lui avait faite.
Li jno
Ptndant les deux mœs de séjour à FMis, l'attachement du comte fiour Margserite ne fie que s'ac€rottre ; mais comme si, en effet, la yoîi du saag se fût faii entendre an eieur de l'enfaut, Marguerite recevait avec reconnaisance et une grâce charmante les caresses du comte, mais toutes ses effusions de tendresse étaient pour sa mère. Et pourtant madame de Fiaviac n'aimait pas sa fiUe, mais elle jouait la comédie de l'amour maternel, assez pour donner le change à ceux qui n'avaient pas un intérêt pressant à l'observer. Les légers défauts de l'enfant étaient exagérés par la comtesse d'une manière odieuse, et ses qualités les (^s charmantes étaient transfermées en défauts, le tout en invoquant les idées de religion et surtout de dévotion dont il avait plu à la comtesse de s'affubler. Et vraiment je ne pouvais quelquefois contenir un mouvement d'impatience en l'entendant établir des théories de perfection chrétienne au sujet d'une enfant àe sept ans. C'étaient tous les joors de nouveaux griefs. — L'intelligence si développée de Marguerite élait un malheur; elle commençait déjà à en avoir de l'orgueil. Sa sensibihté était un danger, et son institutrice ne qherdiait pas à lui faire comprendre que Dieu seul doit être aimé d'un amour exclusif. — Et, quand madame de Flaviac avait gardé Marguerite dans sa chambre ou à l'église pendant des heures entières, en lui imposant des lectures pieuses
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et fintermnuAiim rosaires, s^î) arrinit à la fMh vre petite de bàîHer un peu, sa mère s'înd!gnaiC, et lui imposait, eomme expiation de cette facile 81 gfffTe, de «otiTelles prières à réciter. Et, sur mon observation qu'elle prenait un mauvais moyen ponr donner à sa fitle des senti* roents reKgienx, madame de Flaviae me répondait avec beaucoup de sécheresse, que ma mère et moi nous répétions sans cesse, et même trèsimprudemment, devant Marguerite, que son intelligence était plue développée à sept ans que celle de bien des jeunes filles de douze et de quatorze ans, et qu'il ne fallait pas s'étonner qu'elle exigeât plus de sa fille que d'un enfant ordinaire. Elle ajoutait à cela quelques phrases de sensiblerie maternelle; elles abusaient parfois ma nère. Elle accusait alors la méthode d'éducation de la comtesse, et elle justifiait son cœur. Quant à Marguerite, la sévérité de sa m^e n'altérait en rien Famour passionné qu'elle avait pour elle; il semblait même qu'elle l'en aimait davantage , et j'étais presque jaloux de cette affection.
Le Père Ruffin, depuis l'arrivée de madame de Plaviac, s'était introduit chez ma mère; il avait avec la comtesse de longues conférences. Il m'arriva aussi de rencontrer Félicité Morbini à l'hôtel de Sainte>Maure; elle venait pour voir la comtesse, qui ne tarissait pas en éloges sur la sainteté de cette femme. Elle
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avait des révélations, elle prophétisait, et le Père Ruffin, disait la comtesse, si pieux, si éclairé, si prudent, assurait que Félicité était arrivée à un degré éminent de perfection.
Une fois je rencx)ntrai dans un corridor de rhôtei le Père Rufûn et la béate; ils sortaient de l'appartement de la comtesse de Fiaviac, et ils causaient ensemble avec beaucoup d'animation. Le bruit de mes pas , assourdis- par les tapis, ne les avait pas avertis de. mon arrivée, et je m'aperçus bien que le Père {luffin tenait une des mains de Félicité. La manière dont il considérait cette femme, dont la beauté, bien qu'ayant .dépassé quelque peu la maturité, avait encore de l'éclat, ne me parut pas très-séraphique. Je rejetai bien vite toute mauvaise pensée de mon esprit. Je fis quelques pas en arrière, je toussai fortement, et, en arrivant auprès des deux mystiques, je les saluai; les deux mains s'étaient séparées ; mais Félicité me parut avoir le teint plus coloré qu'à l'ordinaire.
Monsieur et madame de Fiaviac, après deux mois et demi de séjour à Paris, retournèrent à leur résidence. Nous eûmes beaucoup de peine, ma mère et moi, à consoler Marguerite.
Après le départ de 1r comtesse, le Père Rufûn continua de venir à l'hôtel; ma mère, qu'il savait adroitement flatter , le voyait avec plaisir.
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Detti mcNs avant la fin de ma première an« Dée de théologie, les supérieurs, qui jusque-là avaient été d'une extrême bienveitlance pour moi, devinrent tout à coup d'une sévérité extrême. De conceFi avec son institutrice, je composais toutes les semaines un petit cours d*étudeâ pour Marguerite, et je le lui remettais, le jour destiné à ma vi^te hebdomadaire à l'hôtel de Saint«^ Maure. Selon nos usages monastiques, la porte de ma cellule ne devait jamais fermer à clef. Pendant mon absence, on la visita, et on trouva dans mon bureau un travail commencé pour ma chère enfant Je fus rudement repris: — C'était, disait-on, une perte de temps, cela m'empêchait de me livrer à mes études tliéologiques. — Bref, on m'ordonna de rester un mois sans aller voir ma mère; et quelque temps après, je reçus l'ordre de partir pour Rome: c'était là que je devais achever ma théologie. Ma mère fut au désespoir de cette décision. Elle était au début d'une cruelle maladie qui exigeait des soins assidus dirigés par les hommes de l'art. Il lui était impossible de me suivre à Rome. Elle parla au Provincial; et celui-ci, pour la rassurer, lui promit que mon exil ne serait pas long. Moi, je savais bien le contraire; mais il fallait obéir. •
La veille de mon départ, j'étais dans le salon de ma mère, seul avec Marguerite, quand tout
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à coup la porte s'ouvrit et je m-f«nlÊn le Père de Montgasio»
^-^ Vous, eber Père, lui dîH^ ^^^^ i<^^
— Oui , mon cher enfiint, moi-même. El je serais bien heureux d'être revenu à Paris, si vous eussiez dû y rester; mais je sais déjà que vous partes demain. On m'a dit, à la rue des Postes, que vous étiez chez votre mère aujourd'hui, et désirant vous voir sans contrainte et sans témoins, je suis venu ici.
Pendant que le Père me parlait, Marguerite le considérait avec une extrême attention qui n'échappait point à mon cher maître. Il me prit la main et me dit:
— Mon cher Sainte-Maure, quelle est cette enfant?
— La fille de madame de Flaviac.
— Quel âge a-t-elle?
^ — Bientôt huit ans.
"^ Elle est née en Italie, n'est-ce pas?
— Oui.
» — C'est bien cela, on me l'avait dit,-. Pour- 'uoi ne m'en avez-vous jamais parlé?
— Vous savez qu'il est un nom que vous 'aviez défendu de tracer (J^ns mes lettres.
^- Oui, vous avez r«aonl £t pourtant! Mais
ou... Je ne dois pas vous questionner davan-
âge . . . Croiriez-vous que c'est le Père Çuffin qui
PAB l'amnb *** 103
m'a mfpm que ▼oire mère «tait avec dk la filk de madame de Flaviac?
El le Père de Montgazin, qui aTait attiré Ters litt la petite fille, la regardait avec un troable ei« trême; ses yeux se remplissaient de larmes.
Et, se levant tout à coup brusquement, il me dit:
— Sainte-Maure, ne me dites rien... Sans doute vous ne savez pas... Elle ne sait peutêtre pas elle-même... Mais cette enfant! Mon Dieu! qu'elle est belle' et comme l'intelligence rayonne déjà sur ce jeune front!... De grâce, mon ami, continuez dans vos, lettres à ne tracer jamais un nom que je maudirais si je n'étais chrétien et prêtre . . . Oui, je le maudirais, car je ne suis pas sûr de ne pas aimer encore celle qui le porte. Mais, cher Sainte-Maure, parlez-moi, parlez- moi souvent de cet ange qui est là . . . Je sais déjà qu'un des reproches qu'on vous a faits est d'avoir donné trop de temps à l'éducation de cette pauvre enfant!... Sans doute je me trompe*. • Cela n'est pas... Et pourtant comme mon cœur s'est ému en la voyant!
Et le Père de Montgann sortit, pour se re* mettre un peu de l'émodon qu'il avait éprouvée. En rentrant, il trouva dans le salon ma mère el Marguerite; il caressa beaucoup l^enfant Le Père Ri^n eniira» et, pour nous soustraire à son re* gard inquiaiteof, nous allâmes nous promener eflK
104 LE micaB
semble dans le jardin. Là le Père de Mon^ffion
m'apprit qu'il ne resterait que deux ans à Paris» et qu'après ce temps- là, il serait reçu comme profès des quatre vœux.
Arrivée au Oesîi.
Je quittai Paris dans un véritable état d'angoisse. Je laissais ma mère malade, et bien que le médecin m'assurât qu'il n'y avait rien de grave dans son état, je n'en avais pas moins le pressentiment, qui ne fut, hélas! que trop justifié, que je ne la reverrais plus. Je souffrais aussi beaucoup de laisser Marguerite. Ses larmes et celles de ma mère, au moment de la séparation, me brisèrent le cœur.
Malgré les reproches dont on m'avait accablé pendant les derniers mois de mon séjour à Paris, des rapports extrêmement favorables du Provin- R m r ^^^^ Recteur m'avaient précédé à souà ks ''^PP^^ts, qui plus tar^ me passèrent O^niirai P"^\ faisaient concevoir au très-révérend ^ daLT 11. P*"? ^«"te opinion de mii. J'étais
^ là parmi les sujets les plus briUanU de
PAR l'abbé ♦** 105
rOrdre, ceux surtout qui, par un dévouemeiit aveugle et un amour sans bornes, étaient prêts à tout faire pour en procurer ravancement et la gloire. Je fus accueilli avec une bienveillance marquée. C'était sous les dernières années du pontificat de Grégoire XYI. Il baissait beaucoup, et c'était le Gaetanino, autrefois son barbier et devenu plus tard son favori, qui gouvernait rfaomme et l'Église, si nous pouvons dire qu'en dehors de Taetion permanente de notre Société sur les personnages dirigeants de la cour de Rome, il y ait un gouvernement de TËglise.
Nos Pères, quand j'arrivai, étaient inquiets, très-inquiets même, de celte fin du règne pontifical. — Ils ne trouveraient jamais un homme comme Grégoire XVI, qui leur fût plus dévoué et qui parût mieux taillé pour réaliser l'idéal d'un pape, dans un malheureux siècle où tout était difficultés et luttes, afin d'établir le gouvernement de théocratie absolue rêvé par eux.
Tous ces bruits vinrent à mon oreille, dès les premiers jours de n\on installation au (7erà*
Je fus frappé de la magnificence de ce palais de notre Compagnie. Il avait été élevé aux frais k Grégoire XIII, qui fut l'un de nos grands pro* lecteurs. L'architecture ^'e sent encore des bonnes traditions du seizième siècle; il n'y a pas ces surcharges absurdes que j'ai trouvées plus lard dans les édifices construits par des architectes de notre Compagnie, tels, par exemple, que l'église
106 LB «OITB
4e SiîiiMaiaiits à Amov, ceMCrmta en 1S14 iur les plans donnés par le révérend Père François d'Aiguillon , et reslaorée après l'ineendie de 1718 sous la direction d'un autre Jéanite, le P»e Pierre Hugnens. CTest ce style maniéré, semî* religieux, semi- mondain, qu'on appelle rarchîtecture jésuitique. Elle ne nous fiiit pas honneur.
Le Geaii forme un carré long irréguUer, où le génie de rarchitecte s'est donné beaucoup de peine pour donner de la régularité aux pièces principales.
La façade, d'environ quarante- cinq mètres de développement, est en biais sur tout le corps de l'édifice. Elle est ornée de deux portes principales, dont celle de gauche conduit dans un long vestibule, après lequel s'ouvre à vos yeux un magnifique cloHre couvert présentant vingt ar* cades cintrées. Deux vastes escaliers terminent à droite et à gauche la première rangée des arcades, et c'est par ce cloître que quinze salles destinées aux cours ont leurs ouvertures. C'est h partie la plus belle du somptueux édifice. 5'éprouvai un sentiment d'orgueil, en gravissant, pour la première fois, les marches du perron de la porte principale. La minime Société, noaira mMma SocCetaeÇ^), comme disaient nos pre-
(0 Réffuiae e&mnrnnes 8oe. Jéêu. Oùloniae AgripiMÎias, 1$17.
PAB ïlàmk ♦♦♦ 107
niers PèreB da 0ci«îèine «èele, rivalÎM «vec la ^paat4 et le OeA esl soo Quîriiial.
Une «econde cour alloBgée €t irréguHère Bé* pare les saUes <et le cloître, d'un grand corps de !«gis oontenant une yingtaiiie de cellidee diviaiee par un long corridor. Ceci est la partie mbA* dienale du QéàU, L'église, qui occupe en eur- &ce le quart de Tédifice, n'est pas orientée. La taçade est au nord» s'élevant sur un perron cou* tourné oé Ton arrive par plusieurs marches. Cette taçade est riche d'architecture, ornée de coloanea et de pilastres d'une bonne exécution. L'égliae a Qoe nef centrale formant trois travées séparées par des arcs doubleaux. Les deux bas-^tés sont recouverts de six petites coupoles. Au centre du transsept s'élève la grande coupole, que termine un large sanctuaire en abside. La nef centrale et le chœur sont décorés de pilastres ; mais les ^cétés et leurs chapelles correspondantes sont <^rés de colonnes. L'édifice est orné avec magnificence. Deux belles sacristies sont à gauche ^e la grande ab»de; par elles on communique >Q cloître. La bibliothèque occupe Télage an* ^^us des sacristies.
La jardin est contigu à l'église et décoré, de ^ c6té8, d'arcades formant ifti cloître. Le ré- ^ctoire occupe le quatrième côté; et les étages ^Périeurs, sur toute l'étendue des bâtiments, sont composés de cellules.
J'ai aouvent admiré l'habileté de Farchilactia
108 LE fésOITB
qui, sur on espace restreinls fenné par une place et par trois rues, n'allant pas au delà de deux mille cinq cents mètres de superficie, a pu élever une raste église et satisfaire à toutes les conditions d'une immense communauté, comme la maison principale de notre Compagnie. ^
On a raison de dire que Tarcbitecture est fune des plus vives images de nos institutions. Ce qui domine au Ctesh^ c'est l'ordre au milieu de l'embarras d'un terrain irrégulier. Il y a eu là une lutte contre une difficulté matérielle, où toute la puissance du pape fondateur est venue se briser.
Dans le Oesh^ tout est donné à l'apparence et à l'éclat. Le cloître et l'église occupent les deux tiers du sol: deux têtes énormes sur un corps grêle. L'art n'a rien ici d'original. Vous trouverez ces pilastres, ces colonnes, ces chapiteaux, ces baies, à tous les édifices de la Rome du seizième siècle, dont le Oesh est une copie.
Au lieu de sacrifier quelques mètres de terrain sur la place et sur la rue du levant, nos Pères ont imposé à l'architecte la rude tâche de faire des salles carrées dans un terrain à angle aigu. Ils se sont obstinés à gagner parcimonieusement un ou deux mètres dans le coin méridional de la rue du levant, ce qui fait gauchir tout le monument de ce côté. Lutte ingrate, puérile, contre des difficultés matérielles; colosse monumeaial par la tête, mesquin par le corps; ri-
PAB h'àmi *** 109
chesse jetée aux yeux pour éblouir; toule l'ap* parence du grand et du beau, voilà ce que dit le Oe^U, bâti de pierre et de marbre.
Et le GfeaU fait d'bomines est-il autre chose?
Ma rectitude de vue se choquait fous les jours des anomalies de la grande construction matérielle. L'angle sud-ouest était occupé précisément par notre cour& de théologie. Trois fenêtres régulières éclairaient la salle au couchant Mais, comme la salle était un carré long inscrit dans un angle aigu, le malheureux architecte avait été réduit à donner à sa muraille, du côté de l'angle, une épaisseur énorme qui allait diminuant au côté opposé. Il avait percé cette muraille de quatre ouvertures donnant sur la place, lesquelles nous offraient aux regards leurs Ion» gués et inégales embrasures.
Dans les nombreuses distractions qui me venaient, durant les cours d'une science aussi aride que la théologie, je ne pouvais ôter mes yeux de ces vilaines fenêtres, et pendant que le professeur nous posait quelques-unes de ces thèses oiseuses où se complaît la scolastique, je m'établissais architecte du temps de Grégoire XIII; je régularisais par la pensée la grande façade et oeUe du levant; j'orientais l'église, que je dirigeais dans le sens transversal du OesU, et je me ménageais un large espace pour les bâtiments destinés à la famille religieuse.
Je n'en aimais pas moins ma cellule, dont
110 Lfi lésvlTB
ftfnvertim d(HiiMiit, au leviHnÀ, sût un maMîf ée maifloos beaneonp ptos Kasses que le corps ë« logis, toute petite qa'eHe était et tout occupée par Tembrasure de la fenêtre. Il e^ vrai que cette fenêtre m'offirah le beau panorama des montagnes de ta Sabine à fhorizon, voilées le matin sous de vagues bromes, mais, le soir, éclairées d*mi pom^pre intense, qui allait lentement s'adoncissant, de teinte en teinte, jusqu'au blèci pur du del des nuits de la campagne romaine.
Que j'étais fier d'être à Rome, de me dire: Dans quatre ans, je serai profès. Père de la grande Compagnie de Jésus ! Dans quatre ans, je sortirai de cette illustre retraite, avec les fonctions de Tapostolat à exercer sur toute la surface du monde! Un évéque a devant lui on diocèse; j'aurai pour diocèse le globe entier; il appartient à la Compagnie de Jésus, qui le sillonne de ses missionnaires, et qui porte la parole de la foi devant le public d'élite des grandes cités coonse aux pauvres sauvages océaniens!
Cependant mon terrible génie d'expérimentation et de critique m'entraînait toujours.
J'eus une véritable déception pendant les fpiatre ans que dura mon cours de théologie. Quatre ans de déception jour par jour, c'était dur à porter pour un en&nt de la Gaule, à l'esprit incistf comme le coin d'acier enfoncé dans un fragment de tronc d'arbre.
C'était là, me disais-je, cette reine de la
FAa h*Mm *** 111
la seieiice et Dieu, la théologie i Une puBciBe sdence d6vail-«Ue se borner, sur chaque peîal de doctrâie, à une meaqaine proposition ^m te prouvait pvimb^ eeomidb, tertib par i'Bcritora saiiitfv par les Pères^ par les tbéoiegieiH, «t qaekpiefois qmar(6 par la raisoB, cette pauvre ffaisoB à laquelle H était fait cette grâce d'être reçue, en valeur de preuve, après les Hiveoticiw biaarres des théologiens ? Cela n'était pas possible, et cependant la triste réalité était devant moi. Homnae de trente ans, religieui de la Coa^Mignie de Jésus, à Rome, dans le Oesk même, au centre du catholîcisflae, chez des hommes qui tiennent à cœlir d'avoir une réputation de savants, d'orateurs et d'écrivains, la théologie professée ne dépassait pas les limites de ces leçons élémentaires où se forment les plus humbles curés de village, dans les plus obscurs séminaires de la cathoheité.
. fc n'en revenais pas!
Et j'eus, pendant quatre ans, à subir cette UMtnre;, à poser les plus terribles problèmes, auxquels mon- professeur , imperturbable conmie les parois de chêne de son estrade, me répondait psur les banalités écrites sur ses cahiers et que nous reproduisions sur les nôtres. Et ce profes*seur était naturellement un des premiers de la Compagnie, une de ses lumières ! Il avait un nom en Europe comme grand théologien!
n ne s'était doue pas trouvé-, dans tout le
1].2 tG «UflITS
dix-neuvièfDe siècle, depui» la rertauratio» de l'Ordre, un homme qui eût la première notion de ce qui s'appelle science, pour dire à ces hommes, se plaçant eux*mêmes à la tête du catholicisme: — Mais votre théologie n'est qu'un misérable reste de l'empirisme barbare du moyen âge. Ce sont des éléments informes; ce n'est pas la science de la théologie.
0 mes Pères, parce que vous avez derrière vous cette phalange de scolastiques, dont le nom a rempli le seizième et le dix-septième siècle, vos Sanchez, vos Vasquez, vos Bellarmin, vos de Lugo, parmi lesquels Benoît XIV n'a pas craint de dire qu'il reconnaissait les deux flambeaux de la théologie, duo Ivmxwxria theologiœ^ vous pensez que vous avez atteint les limites de la science ! Que diriez-vous des chimistes, des physiciens, des astronomes qui enseignent dans les grandes écoles du monde civilisé, s'ils vous affirmaient qu'ils s'en tiennent à la science que formulèrent Nicolas Flamel, Galilée et Copernic? Ceux-ci ont épelé la science, et chaque année maintenant elle se crée, s'élabore par un travail sévère d'assimilation qui entasse les certitudes acquises et repousse les erreurs un moment accréditées; pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la science qui s'appellerait légitimement la reine des sciences, puisqu'elle aurait les choses de Dieu pour objet?
Pour peu qu'on ait ouvert quelques-uns des livres des théoîogieos ^i vantés autrefois, il est
PAR L'iMB ^^ 113
feMcmne, ie imaocpie. absoki de pn£iiMleHr dans la aolotîoa des qttealiooB h^ plus graves/ leraqud ce B'eat pas hd eotasieinenl de propositiona (Hseuaes, puérilea, contradictoirea, hoBteose» mérae, à ce point que, dans la aemme de FAnge de l'éeole, saint Tfadoiaa, il est arrivé à des tMo-logiens de bonne foi de prendre ponr vraie la {«■eposition contiradietcMre k celle que soutient l'aateur.
Souillerai-je €M pages dea questions d'im-* croyable impudeur souÀeviées par .ees étranges théolo^efis, qui disséquaient l'âoie humaine comme des analomistes posent air leur marbre les <nrganea les plus secrets des corps, pour en déoeu*< vrir 1^ physiologie? Rappellerai-^je Sanches se denaedant, sur le mystère de la fécondation di^ vine de la Vierge par le Sainte-Esprit: .An vérgo Maria seanen emiait in cofmlatione Sanotd Spi* ntuê? ce que nulle langue un peu pudique n'e^ serait tradmare aii}ourd'hui. Les Jésuites ont traité la morale eomme les carabins manient les cadayres.
Voilà où en est la théologie du catholitHsme barbaro; ^uand s'inaugurera la théologie du catlMdicifime* ciriUsé?
Je m'attendais, .je l'avoue, à trouver cette sa-
Itttaire réforme dans les cahiers de mes maîtres
an QemU.. Je fus bien trompé. Je n'avais p^s be-
saifly comme m écolier,, de m'asaeoir sur des bancs
114 LB j«imn
fmàuÊt qoatre araées; qmtqmt mm fétaé&ê n'aoraient enaeigné ee qu'i^ y aiail de pasaaUe daoa eettescolaatique suvannée. Je perdis un temps préeieax à ces jeux d'enfiint, et je me dis aujourd*litti avec tristesse que la théobgie sérieuse, rationnelle, qui seule puisse recevoir- le nom de seienee, au sein de l'Église moderne, est «leore à inaugurer.
Les Jésuites ne sont pas fdus avancés sur cela, dans leGfeaii, que le plus médiocre séminaire de France, en Languedoc ou en Bretagne.
Mon saint et vénérable Père de Ravignan a écrit, dans son Apologie de l'Ordre, que saint Ignace avait voulu des hommes qui, en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en littérature, comme en théologie, ne restassent pas en arrière de leur siècle, mais pussent en suivre ou même en aider le progrès. Je suis fôché de donner un démenti à cette orgueilleuse prétention de la Société, émise par la bouche de cet illustre Père; mais, en théologie comme en philosophie, je n'ai entendu sertir de la bouche de mes maîtres, que les faibles éléments de la vieiUe scolastique.
Si c'est ainsi que les Jésuites entendent suivre ou aider le progrès, leur programme est facile à remplir; mais le Père de Ravignan, «dans son enthousiasme sincère, je le crois, pour l'Ordre, s'est rendu complice d'un mensonge; il a trompé son siècle, qui a pu croire sur parole un homme éminent. Je l'affirme, la philosophie et la théo-
PAm ^èmt *** 115
tegie, au Gheh^ toarsent le dot au progrès. Las douze mille écriyaiofi jésuites, iovoqués en fa- ▼eur de la Compagnie, ne prouvent rien sur k situation présente de la science dans son sein» pas pkis que les milliers de martyrs des premiers siècles ne prouvent la sainteté de la pré* lature à Rome. L'Ordre a eu, au dix-septième siède et jusqu'à sa suppressiim, quelques salants sérieux. Ce serait beaucoup d'en nommer huit ou dix(^). Les Jivres des douze mille autres, outre ceux*ci, moisissent légitimement dans nos bibliothèques. Pour ces hommes qui survivent à leur temps et qui s'appellent des penseurs, l'Ordre n'en a pas un seul. Et ce n'est qu'à ceux-ci que va la gloire.
(') Jjalaade cite hb nombre ceiuidéiable de Jteilee astronomes. Quels étaient *^le8 sayants parmi ces astre* nomes? Lalande n*a-t-il pas été un peu la dupe de Tart des Jésnites à faire la réputation des leurs? Je reconnais cependant que c'est dans la physique et dans l'astronomie que VùsdBn a en le plus d'hommes remarquables.
116 ' t'EimKBWB
ÎV
Ii^MinailMteiiMni.
jLe coMuginçemeafe de là seconde «anoée que je li à meft études Ihéekigif ues fut marqué, pour moi, par un événeneot tout à fait inatteodu. Dieu m'eovèy» use grande joie; mais' eiie ne fut pas 8HM «néiang»: -M. de Fiariac eut une 'inissiaii à Rcteie. Il y arriva au mais de février 1843, arrec M/'fenae et ma obère petàe Margoente. Je la trouvai grandie, embellie et toujours hanne el ,ai* mante. Quant à son intelligence, cela tenait réeJleambl eu prodif$e, et tout ht monde a'cn étotmait, ex&fié sa rïière tpii, tout fti pariatit toujotirs de sa tendresse passionnée pour sa fille, était pour elle sévère jusqu'à Tiiyusliice. La douce enfant ne se plaignait jamaia: elle adoiait ea «ère. Quant au comte de Flaviac, il était très-fier de la beauté, et de l'esprit de sa fille, — je dois la nommer ainsi. — S'apercevant très-bien que sa femme ne partageait pas son enthousiasme, il avait voulu laisser Marguerite auprès de ma mère. Mais ma<dame de Flaviac déclara qu'elle ne voulait plus vivre séparée de son enfant; et il fallut céder. Combien je regrettai, pour ma mère, de n'avoir plus ce petit ange auprès d'elle! Mais aussi
PA» L'éMiÉ.*** HT
^oeà booliettr pturiiMi que eeki dei iUvoir Hhh gnentel
Lie irkiux oianrquis de Flaviao aTait vadusuifte %e« eBiants à Rooe* Lui aussi s!éùii paaBÎoDné pour M arguerite^ pendant k peu da jours qiia kn FlaTiae realèrent à MaraatUe, a?a&t de s'embarquer pour Rome. U déclara que ee n'étak pas à qaaire^^ngU ana passés qu'il pouvait se priver au bonfaeur de vivre auprès des êtres qui lui étaieul chers. Le eHoiat de Rome lui eonvenait; el il inûi, dîsintMl, s'il le fallaii, jusque sous les p^ies, plnlèt que de se priver un aeui jour de la vue de sa dïèfe petitt'*filie.
Le marquis emmena avec lui à. Rome son petit-neveu âgé de dix-sept ans. Ce jeiuie hoaame, qu'on aillait le baron Gustave de Flaviac, avait perdu ses père depuis un an. C'était un cb«f^ mant en&nt: mais son éducation laissait beaueoup à désirer. La faiblesse de sa santé avait été un obstacle à toute étude sérieuse ; et à dix-sepi ans, Gusiave savait tire, écrire, monter à cbeval, faire des armes; rien de plus. S'il avait retenu quelques mots de sciences, de philosophie, d'histoire, il les avait appris, comme M. de Pouroeaugnac a?ait appris les termes de droit, dans les romans qu'il avait lus* Et Dieu sait tous ceux que Gus^ tave avait dévorés 1 Mais comme il était un garçon d'esprit, il finit par comprendre oe qui lui mauqaait, et il résolut de réparer le temps perdu. A son âge, on ne pouvait pas le mettre dans up
118 LE IÉ8UITB
eollége. n fut décidé, en airmnt à Rome, qa*uit de nos Pères se chargerait de donner au dernier héritier du nom des Flaviac une teinture suffisante de toutes les connaissances qu'an homme du monde doit posséder. £t comme il semblait que j'étais destiné à rencontrer partout le Père Ruffin, il arriva à Rome quinze jours après la famille de Flaviac, et ce fut lui qui fut chargé de compléter l'éducation du baron Gustave, surtout au point de vue religieux, dont son père ne s'était jamais occupé: car il était voltairien et surtout il n'aimait pas les Jésuites. Il disait souvent que, si l'on pouvait calculer^tout ce que la Compagnie de Jésus avait reçu^ des Flaviac depuis que saint Ignace avait eu la malencontreuse idée de l'établir, on trouverait des sommes assez considérables pour combler le déficit du trésor royal le plus obéré de l'Europe. Je ne sais si c'était par la crainte de voir passer un jour sa fortune personnelle dans les coffres des bons Pères qu'il s'était hâté de la dissiper; mais le fait est qu'il ne laissa à son fils qu'un beau nom, un titre et des dettes.
Le jeune baron avait un charmant caractère. U était spontané, loyal, mais léger, imprudent, plein de fougue. C'était une de ces natures dont on peut tout attendre et tout craindre. Son grandoncle l'aimait beaucoup; il avait décidé qu'il le trierait avec Marguerite, et qu'ils perpétueraient l'illustre race des Fiavîac.
P4a l'abbé ♦♦♦ 119
Ce projet souriait assez au comte de Fla?iac.
Quant k AlphoiisiDe« elle ne voulait pas entrer en
lutte avec un vieillard;. mais, dans toutes les cir-
constances, elle se montrait bbstile à son cousin.
Lie Père Ruffin, malgré les préventions que le
V&une bomme pouvait avoir contre les Jésuites,
capta de suite la confiance de Gustave; et la plus
grande intimité s'établit entre le maître et le dis-
ùple.
J'arrivai au terme de mes études théologiques. Certes elles n'avaient pas fait de moi un savant; elles m'avaient seulement appris que la théologie pouvait être une magnifique chose, si les Jésuites ou le clergé séculier avaient des hommes qui en deviendraient les créateurs.
Tous mes examens avaient été subis, et il ne m'avait pas été difficile d'acquérir le petit bagage scolastique avec lequel je pouvais briller à ces examens. Je m'étais occupé de langues orientales, de droit canonique, — lequel n'existe plus, dans la pratique du catholicisme moderne, que pour mémoire, — et d'histoire ecclésiastique. Bien que les livres qui servaient à ce dernier cours fussent écrits au point de vue exclusif des doctrines ultramontaines, ils avaient pourtant jeté dans mon esprit quelques rayons de lumière. Lés exagérations me faisaient tenir sur mes gardes, et, dans ce que ces livres me disaient, je devinais souvent ce qu'ils voulaient cacher. Lorsqu'il me fut permis de puiser mes connaissances historiques à des
120 £e JÉBCfTH :
sources nloins suspecte», j'atinû pu quelquefois éprouver un sentiment d'orgueil en reconnaissant que mes intuitions ayaient presque toujours été justes. Hais mes plus douces heures avaient été oonsaerées à l'étude des livres sakits; bonne distraction aux niaiseries du reste, dont l'euseigiiement m'était fait d'une manière pitoyaUe.
J'allais être ordonné prêtre, et je commencerais ma troisième probation en rentrant pendant une année entière au noviciat, afin que là, de nouveau étranger à toute étude et à toute relation du dehors, je me retrempasse, dans la re^ traite et le silence, aux sources les plus pures de la vie de la foi et de l'amour.
Telle a été la pensée du fondateur de fOrdre» et je la trouvai pleine de sagesse*
Mais, avant de' m'ensevelir une dernière fois dans ces exercices de l'ascétisme, je voulus me rendre un compte sévère de moi-même : savoir si je pouvais, en conscience, faire une profession qui succéderait immédiatement à ma dernière année d'épreuves.
On a vu déjà mes doutes, mes luttes intérieures. Peu à peu la savante combinaison de l'Ordre avait passé sous mes yeux, à peu près comme l'œuvre de Farchitecte du Oesh, que j'avais trouvée boiteuse et manquée. En serait*il de même de l'ceuvre de saint Ignace, ou plutôt de ces homines »*ii, après saint Ignace, ont été les fondateurs pins
"iux et plus pratiques, de l'Ordre?
PA* l'abbé^ ♦*♦ 121
Je Toiihis ooBMicrer un graoct mois, tout en sosT^t le cours monotone des autres études, à ia question capitale pour moi : ce que je de?ais peiH ser iotiniemeiit de l'Ordre.
JeVe^NTis les Constitutions, Vlnatùutum Socie* taUa mJTeau^ les Begtdœ communes, TËxamen, les Ratio et Instkutio aiudiorum. Je sortis de leur recoÎD mes crnds antagonistes MM. Michelet et Qttinet. Le neveu du marquis de Flaviac me prêta le JéBUike moderne de Gioberti, en me di-» saut que j'aurais fort à faire si j'entreprenais d'y réponore. ie pris, dans notre bibliothèque, ï Apologie de P Institue des Jésuites par Cérutti (^), le livre plus récent du Père de Ravignan, De PEaoiâtenoe et de l'Institut des Jésuites (^), et quelques autres apologistes de l'Ordre.
On comprend avec quelle ardeur je me mis à ce travail; et je me rends aujourd'hui cette jufr* tice que je le fis avec une aussi froide impartialité que si, le lendemain de mon enquête, j'eusse dû conaparattre devant le Juge suprême.
J'appréciai à leur juste valeur les accusations des auciens parlementaires, qui ont rejeté sur sous seuls la culpabilité d'avoir enseigné l.es doctrines les plus subversives. Quand nos Pères du seizième siècle soutinrent la théorie du régicide, ils n'é-' talent pas les seuls. Ils parlaient comtpe saint
O TnAs ToK In-lî, 17S3.
(•) Un voL gr. to.18, Paîte.-
Thomafl, qui affirmait, dam ime thème spédale, ^'îl est pennig de tuer un tyran; les théologiens domiiikains et franciscains avaient tenu le même langage* Pendant la Ligue, la Sorbonne, les curés de Paris, qui n'étaient pas Jésuites, ne s^étaient pas gênés sur cette belle théorie; et, chose îneoncevable, en plein dix-neuvièroe dècle, le théologien Bouvier, qui depuis est devenu évéque du Mans, et qui est mort il y a bien peu d'années, a enseigné la même doctrine dans sa théologie classique, qu'ont adoptée beaucoup de séminaires.
On a donc été injuste en nous chargeant seuls de ce grand grief de la doctrine du régicide. Cette doctrine, en opposition formelle avec le précepte du Décalogue: Non ocddea, est une des aberrations de la scolastique barbare du moyen âge. Nos théologiens ont copié saint Thomas et les autres, ^t cet enseignement n'est pas, comme nos ennemis se sont efforcés de le faire croire, per- 8<mnel à la Compagnie de Jésus. Elle a eu le tort de le ramasser, et de le laisser propager par plus de soixante de nos écrivains.
Dans son livre, lè Père de Ravignan dit que notre Géttér9l Aquaviva défendit de discuter la thèse du régicide et qu'il supprima le fameux livre de notre Père Mariana De Éege, A la vérité, le Père de Ravignan ne nous dit pas si la doctrine fut solennellement condamnée et par le général Aquaviva et par nos théologiens modernes. Non, on s'est borné à défendre de la discuter. J'aurais
PAR l'abbé ♦*♦ 12S
iwàn quelque chose de plus. IMa tous les ordres religieux, et surtout k nôtre, se GroM»it infaillibles | et déclarer franchement qu'ils ont erré est un aete de loyauté qui coûterait trop à l'orgueil monacal.
Quoi qu'il en soit, si les Jésuites avaient été de près ou de loin complices des attentats de Châtel et de Ravaillac; s'il étaient accourus en armes pour repousser Henri IV qui, assiégeant Paris, en 1590, était parvenu à pénétrer dans le faubourg Saint- Jacques où était leur collège de Oermont, je voyais là les mœurs violentes, la politique passionnée du seimème siècle. Un ordre, après deux cents ans, ne répond pas des excès de ses premiers membres. Des individus s'égarent; il n'y a pas, il ne peut y avoir de société, — et c'est Voltaire qui parle, — „qui ait un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes;'* et si les Jésuites comme le veut l'arrêt de suppression de la Compagnie en 1762, avaient enseigné en tout temps et persévéramment, avec l'approbation de leurs Supérieurs et Généraux, la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, etc., l'impudicité, le parjure, etc., le vol , \ff parricide , l'homicide , le suicide et le ré* gicide, ce n'était pas assez d'une suppression, il eât falhi les détruire comme des bêtes féroces.
Ces attaques violentes tombaient devant ma froide raison, et cela, par leur violence même.
Teutefois je me posais autrement la question.
Lorsque l'Ordre avait été fondé, pouvant pren^
194 CE «toirQ
dfe (elle direetioB, tel esprit ^'H kii< f tein^ élMt*-ii vrai que, par oeloot, peur flatter les papes abrB toiU-puieeaiito, pour obtesir d'eux d'imnena«9. privilégee qui sont allés jusqu'il soustraire rOrdre à la juridiction de Fépisoopat, afia de le soumettre uniquement au souverain Pontife, les Msuites ont adopté la théorie de l'absolutisme Ihéo- •vatiqiie, ne voyant de pouvoir, dans la société humaine, que eeltti du Pape destiné à régner sur les rois et sur ks peuples?
L'histmre m'avait fait, sur ce {H'oblème, d'étranges révélations. Et ne devais-je pas croire que le véritable esprit du corps aujourd'hui, comme au temps où il se posait en adversaire d'Henri lY par ceûe raison seule qu'il était un roi hérétique, était de soutenir la théorie de l'absolutisme théoeratique^ destructeur des sociétés civiles?
Ni Cérutti, ni mon digne Père de Ravignan, ni mes aatres apologistes ne me répondaient cla»* rement sur cela.
Cependant -je ne voulus pas me pron<wieer sur cette question, pourtant capitale à mes yeux. Dans un an, je devais être profès; je verrais mieux Faction générale exercée par notre Société; j'en saisirais mieux l'esprit.
Il me répugnait de me prononcer alors: je réservai donc ce point grave.
Je continuai ma curieuse enquête^
M. Mieheiet me disait: „Les familles artificielles^ les ordres monastiques, n'ont été féconds ^au-
Mt. ^'Ms'CMit MMé •qiiriqiie dnm au-lïHpe dé* Tdoppement de rindividu. L'ordre des Jésuites a voulu aller {»lusloin; il a prétendu saisir ffndfridu tout eaiier, le foroier par i'édweaiùm, le dominer par la fn^édicaiian , le gourerner dans ses moin^ dres actes par la directim,^
M. Michelei avah^il raison?
Il nie oitaîl cette iflipmdente apologie de Cé^ mtti: ,,De même ^u'en emmaiMotte les memèrea de Tenfant dans le berceau pour leur donner une juste proportion, il faut, dès ^ sa première jeu" liesse, emmaillotter, pour ainsi «Kre, aa vohntê^ pour ^'eUe oensorve , dans tout le reste de s» YÎe, une heureuse et salutaire souplesse (^)/^
Le» progrès de la science hygiénique ont fait justice de remmaillottement de Penfant, tel qt/H se pratiquait naguère. On a reconnu que, bien loin de donner une juste proportion auit membres du pauvre petit être, soumis à la torture d^une oompression absolue, il m pouvait que les déformer. 11 en est de même de la compression morale; et de l'homme ainsi compris, emmaillotté dès l'«nfanoe, soumis anx volontés du prêtre, comme le bâton dans ^ main, comme le cadavre qu^on toonae et retourne, il ne devrait sortir qu'un être étiolé et misérable ; on y chercherait vamement rhomme libre et fort, l'homme même avant le perfectioB>Bement de l'Ë'va.ngile, l'homme capable
<*) ApoUf^ p. aso.
126 ïM umasK
ëe ryniilir noblufient sa^sliaée, faoere et paH
Je me demandai alors:
La théorie jésuitiqii», en organisant ayec tant d'habileté le corps religieux, eu façonnant avec tant d'art les rouages qui le composent, par lesquels il se meut, n'a-t-elle pas dépassé les limites du vrai? Et une eompression si savante, mais si abs(»*bante de la volonté humaine, n'est-elle pas un suicide volontaire, imposé à chacun des membres qu'eUe reçoit dans son sein; comme il y aurait un suicide, pour une société civile tout entière, dont chaque membre consentirait à accepter, sur tous ses actes, la.domination exclusive d'un Père spirituel, maître de ses pensées, de ses mouve-r ments, de sa vie?
. Je me fis enfin cette question plus terrible encore :
Avec le succès supposé d'un tel système, la société humaine serait-elle possible? Et ne seraitil pas vrai que le seul roi, le seul dominateur du corps et de l'âme serait, non plus ce Pape irégnant spirituellement mais nominalement à Rome, non plus les rois, les chefs de nations, les hauts magistrats du peuple, commandant extérieurement au monde, mais bien une corporation intelligente et habile, dirigeant ces peuples, dirigeant les rois, ^es chefs de nations, dirigeant ce Pape lui-même?
Un tel projet serait . d'une inconcevable hardiesse, son exécution d'un grandiose effrayant
PAR l'abk *** t27
ifois le réndM fiatl alMutirat nathémiÉkpMiDenl à la mort de l'individa libre, de la natian libre* de rbumanilé libre. Ce e^^ail le grand, l'éternel emmailloUement sur la terre. L'hooiaie serait ramené au berceau et à ces alupîdes lisières qui le serrent, comme les bandelettes de la momie égyptienne, sous le plaisaDt prétexte de Cérutti* „de kû donn^ une juste proportion, et de lui conserver pour toute la vie une beoreuse et salutaire souplesse/'
Malbeur! malbeurl mille fois malheur à l'hu>manité, si elk consentait à se soumettre à celte hygiène contre nature 1 II ne faudrait pas inscrire sur l6 fronton des monuments des grands peu^ pies: Liberté^ mais: MnmaiUottement. Ce ne serait pas un drapeau qui devrait flotter sur leurs dmes, comme symbole d'un multiple développement des forces humaines sous le souffle de la liberté, mais la lanière qui accouple les bœufs pour le travail de la servitude.
A ces agitations pénibles de mon esprit, se joignait une douleur d'un autre genre. L*^ lettres que je recevais de Paris m'apprenaient que la santé de ma mère s'altérait de plus en plus. Elle avait espéré qu'on me permettrait de revenir au* près d'elle avant mon ordination; il n'en fut pas aiosii Je fus ordonné prêtre, et il me fallut, sdon les règlements, commencer ma troisième probation et rentrer pour cela au noviciat, et renoncer encore une fins à toute étude, à toute
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mlaliMi M dMwfB. • On dm dMmak Fcqpoîr (pi'a<près qoeniBs tobok é» profils auraient cié jhtoiiODofts, il me serait permis de revoir ma mère* JUtae! -cet espoir neëevait pas se réaliser!
J'étais entré an noviciat dqsuis hait joura, lorsque le Père Rosvfen, an des assistants du Père Général, me fit appeler pour une oommumcatîen importante: il était cbso^é de m'apprendre la mort de ma mèrel
Ce fut pour moi un coup terrible. Mns le i^érend Père, après quelques phrases banales sur la résignation avec laquelle un religpeux dok recevoir, de ia main de Dieu, les oeups les plus terribles pour la nature, aborda la seule ques* tion importante aux yeux d'«n véritable Jésiûte, en- me disant:
— Vous êtes religieux; vims avez fait vœu de pauvreté; mais ce sent des vœux simples dont vea sui)érieur8 pourraient voue délier. - Voua êtes encore libre avant vos grands vœux. Quelle est votre pensée sor votre soccessieo? Le Père Provincial de la province de Paris m'envoie, au cas où 'vaiis voudriez persévérer dans TOrdre, ime procuration régutière à signer par vous, afin de vous éviter tous les embarras d'une succession, au moment où vous rentrez au noviciat pour votre troisième probatton.
Voyez, réfléchissez, devant Dieu.
Et, mettant doucement le papier demnt ouh, il semblait medîve: Il aérait asieax de ligner.
PAH l^MÊÊà *** 199
Ce tàMme giMnl «n m^ppraMiit h ftmetla nouvelle, cette cupidité non pt« de «a pai% le digne homoif, mais peur eet Ordre à qui allaient arriver quelques centaines 4te mille francs de plut^ Oie firent mal.
ToMjrfoJB xmm parti était pris.
— Mon Père, lui dis*je, je n'ai pas à réi^ chir ; je signe. J'aurai plus de temps pour penser à ma mère.
Il n'y eut rien de plus, rien de moins pour cette sucoeasion, qui s'est élevée, je l'ai su içAa» tard, à aciae cent quatre<> vingt mille francs. Oa ae m'en parla plus, je n'en pariai jamais. L'bôtel de Sainte^Maure, au faubourg SaintrGernuiin, fut vendu; les belles terres en Seine-et-Marne, e& Beauoe, en Poitou, farent vendues. J'étais venu au Bonde dans la plus haute condition de for* tune; je défais passer plus tard, silendeui, devant le berceau de mon eaCance, acheté par us étrai^er. Et quand j'allai à ***, il n'y eut plus à moi que deux tombes, celle de mon père et celle de mon frère. Les Jésuites n'avaient paa pris la peine de faire transporter, selon son éàmt souvent exprimé devant moi, les restes encore tièdes de ma paavre mère auprès de son époux et de son fils, sous prétexte que, dans le testa-* «eut de ma mère, il n'était pas fait n»ention de cette volonté. Us trouvèrent plas expéditif et moins coûteux de les déposer au cime^re du Men^Pamasse, où pourtant ils Ini fireçV /OQDer,
frittîMi M Mwn. On dm danaait TiMpoir q»^ près que ims TQBUK de profiès curaient télé poro-nonoia, il me swaii permis de revoir ma mère* mas! iMt espoir ne: estait pes se réaliser!
J'étais entré an noviciat d^ots teit joupa^ lorsque le Père Rosaven, an des assistants du Père Général, me fit iq»peler pour une oommu— illcatien importante: il était chargé de m'apprendre la nMH*t de ma roèrel
Ce fut pour moi un coup terrible. Mais le rénrérend' Père, après quelques phrases banales sur ia résignation avec laquelle un religieux doit recevoir, de la main de Dieu, les coups les pluB terribles pour la nature, aborda la seule ques* tion importante aux yeux d'mi véritable Jésiâte, en- me disant:
— Vous êtes religieux; vo«s avez fait vœu de pauvreté ; mais ce sent des voeux simples dont vw sui>érieurs pcNirrmnt vom délier. - Vous êtes encore libre avant vos grands vœux. Quelle est votre pensée sar votre soccessien? Le Père Provincial de la province de Paris m'envoie, au cas où Viens voudriez persévérer dans TOrdre, cnae procuration régvlière k signer par vous, afin de vous éviter tous les embarras d'une svceessioB, au mement où vous rentrez au novidat pour votre troisième probation.
Voyez, réfléchissez, devant Dieu.
Et, mettant doucement le papier deixant ii eemblait me dire: U serait nieux de sigatst.
PAR v'àmà ^^** 1S9
Ce. caltaie -gtanal «n vafwppnaML ia imeilfl nouvelle, cette cupidité non |m« de sa part, le digne hoa^me, mais peur cet Ordre à qui allaient arriver quelques centaines de mille franes de (^usy me firent mal.
TonbafioiB mon parti était pris.
***- Mon Pm, lui dis-je, je n'ai pas à réi^ chir ; je signe. J'aurai plus de temps pour penser à ma mère.
Il n'y eut rien de plus, rien de moins pour cette sucaeasioii, qui s'est élevée, je l'ai su plu» tard, à aeiae cent quatre^ vingt mille franes. On ae na'ea parla plus, je n'en parbi jmnais. L'hôtel de Sainte^Maure, au faubourg SaintrGerraain, fut Yendu; les belles terres en Seine-et-Marne, ea Beauce, en Poitou, furent vendues. J'étais venu au monde dans la plus haute condition de for* tune; je devais passer plus tard, silencieux, devant le berceau de mon eniance, acheté par utt étranger. Et quand j'allai à ***, il n'y eut plus à mol que deux tombes, celle de mon père et celle de mon frère. Les Jésuites n'avaient pas pris la peine de faire transporter, selon son désir souvent «cprimé devant moi, les restes encore tièdes de ma panvre mère auprès de son épouK et de son fils, sous prétexte que, dans le testa*» «ent de ma mère, il n'était pas fait mention de cette volonté. Us trcravèrent pi«s expéditif et moins coûteux de les déposer au cimetière du Meal4^masse, où pourtant ils Ini firent donner,
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par cbarité chrétieD&e» deox mèàxes de terra en carré, acquis à perpétuité.
Moi, UD jour, 8erai-je assez riche pour in*acbeter une place à côté d'elle?
J'étouffai mes sanglots- devant cet huissier im-i passible qui venait de me signifier, au ncnn de la Compagnie, un arrêt de détachement des choses de ce monde.
Je me sauvai en toute hâte dans ma cellule,| pour pleurer cette pauvre mère dont j'avais brisé le cœur, et qui avait tant espéré me revoir après ma profession. J'étais cruellement puni, et je voyais s'évanouir pour jamais l'espérance des seules joies qui m'eussent été permisesr, après une sj longue séparation.
Je ne les ai pas confiées à ces pages, toute^ mes souffrances après mon départ de la maison paternelle. Mon ardeur d'enthousiasme et de sacri^ fice était tombée bientôt; et je n'avais pas sis mois de mon premier noviciat, que de profond^ regrets me rappelaient cette vie douce et pure M la famille, échangée pour la vie monotone de k famille artificielle. I
Trois jours après avoir reçu la nouvelle d^ la mort de ma mère, je reçus la visite du Pèr< Ruffin. Dans la circonstance, cette visite étai{ toute naturelle: cet homme avait été bien accueilli par ma mère, pendant son séjour à Paris. Il mi parla m termes assez convenables des regreU que Js ^rt de cette pieuse marquise de Sainte^
Maure iiû faisanl éprooyer; maïs il me dit que Marguerite était sérieusement malade. On lui avait appris brusquement la nouvelle de la mort de ma mère. Le désespoir de la pauvre enfant avait été extrême, et sa mère, me dit le Père Ruffin, effrayée du développement de la sensibilité de celte enfant, avait cru devoir lui rappeler, avec une sorte de sévérité, trop de sévérité peut-être, ajouta le Père, qu'une chrétienne ne devait pas oublier que Dieu seul a le droit d'être aimé avec excès; et d'ailleurs, avait continué la comtesse, si vous avez donné tant de place à une étrangère dans Tolre cœur, que resle-t-il à votre mère?
La chère enfant avait comprimé ses larmes; mais, le lendemain, une fièvre typhoïde s'était déclarée, et les jours de Marguerite étaient dans le plus grand danger. Je crois que le Père Ruffin éprouvait une certaine satisfaction à m'apprendre cette mauvaise nouvelle; il savait combien j'aimais Marguerite; et, depuis qu'il était devenu profès des quatre vœux, il connaissait le secret de sa naissance. Il ne l'aimait pas; je m'étais aperçu bien souvent qu'au lieu de tempérer l'injuste sévérité de- madame de Flaviac envers sa fille, il cherchait plutôt à l'augmenter. Malgré cela, il était jaloux de l'attachement de Marguerite pour moi et de l'influence que j'avais sur elle. Madame de Flaviac l'avait imposé à sa fille commet directeur; mais Marguerite avait trop de franchise
ÎS2 LE dbciTs
pour ne pas laisser voir ^'eUe ne ^atessait à lui que parce qu'elle y éftait contraiiHe.
Je suppliai le Père Ruffin de m'obtenîr la permission d'aller voir Marguerite ; il me répondit que cela était impossible.
— Cette impossibilité, me dit-il, est d'autant plus regrettable que Marguerite vous demande sans cesse, et que le médecin assure qu'une contrariété, dans ce moment, peut aggraver le mal et le rendre mortel. Mais, ajouta hypocritement le Père Ruffin, un religieux doit remettre tous les intérêts terrestres entre les mains de Dieu, et ne jamais dévier, pour eux, de la voie qui lui est tracée. Pendant cette dernière année de prohatioB, vous êtes séparé du monde; vous devez même ignorer ce qui se passe dans le monde. Cette visite que je vous fais, je ne la renouvellerai pas. Si Dieu veut laisser cette enfant sur la terre, il la sauvera bien sans vous; et s'il veut la rappeler à lui, nous devrons nous réjouir de la voir prendre place parmi les anges du Ciel. Sa mère est arrivée à un tel degré de perfection que, si Dieu lui enlève sa fille, — et elle me le disait encore ce m^tin, — elle sera heureuse de lui voir quitter un inonde où eUe pourrait un jour perdre son âme. \
Et le traître me qjuitta, satisfait d'av(»r ajouté oae douleur à une autre douleur. Je restai quime jours sans nouvelles de ma chère enfant; j'appris
p»r hflsacd qv!éû»' était hors de danger. J'étejg bien, ea effet, «éparé du moode!
Mfô» dottloureusea énotioDs ud peu calméea, le travail qui se faisait dans mon cerveau recoin«meiiça, et il m'imposa ée nouvelles tortures.
ScAola afeetâs.
Dirigez la nature, ne la froissez pas! Ne luî demandez rien de faux; ne la placez pas dans rimpossibilfté et dans la contradiction! Car une heure vient où elle se venge.
Mes Jésuites, après seize années d'expérimen* tation, où ils ne m'avaient pas perdu du regard, où leur méthode s'était appliquée à Fun des caractères les plus ductiles et les plus souples qui se pussent trouver, malgré les éclairs de lumière qui se faisaient dans mon esprit, avaient réalisé en moi leur idéal. Ils m'avaient conduit par la main jusqu'au sacerdoce. Tout ce qui pouyait s'enseigner chez eux et par eux avait passé de* Tant mon intelligence; et de brillants examens, subis pemdaDt mes dernières études, les avaient convûneiis qu& )eur œuvre était définitive, et
184 Ls
qu'après Pannée de derniAre probation, as n'auraient plus qu'à me faire proaoncer mes tcbux de profès et à me jeter dans la vie active de rOrdrc.
Un an me séparait de ee ministère extérieur. J'aurais consacré les dix*sept plus fraîches années de ma vie aux longues préparations de l'existence claustrale. Et le sublime de tous ces efforts, le but dernier était, selon le langage de mes Pères» d'unir à eux, comme profès dans la Compagnie, un homme dorénavant immobile comme, le bâton,, inerte comme le cadavre, „indifférent à tous les lieux, à tous les emplois, à toutes les situations/*^ On aurait dépensé dix-sept ans d'énergie comprimée, de sève vitale alanguie par une saignée de chaque jour à la racine de l'être organisé; en serait arrivé aux limites mêmes de la vie entre le mouvement et la mort, pour que je ne fusse pas un homme, mais que je fusse un Jésuite.
C'était là l'idéal qui s'était lentement accompli en moi. Mes Pères ne pouvaient pas se tromper. Ce que je dis là devra paraître étrange, après ce que j'ai raconté de mes combats et de mes doutes : c'est qu'on ne sait pas tout ce qu'une tète ardente peut contenir de contradictions, tout ce que l'âme humaine renferme de force et de faiblesse, et de quel pmds se trouve être, dans la balance, l'influence d'une direction qui ne dé- "ne jamais de son chemin, et par oela méoie at«
PiA i/âwi ^** 1»
tamt toujonni aon Imt Quand on a passé da quinze à dix^-lnik années chez les Jésuites, qu'on y est entré Pliant, on est, à trente-quatre ans» quelle que soit Tintelligence, un enfant et rien qu'un enfant Encore une fois, mes Pères ne pouvaient pas se tromper. Depuis trop longtemps ils manipulaient de ces jeunes et nai?es natures dont ils faisaient leurs séides; ils me voyaient de trop près. Ëussent-ils connu tout ce monde d'idées, en apparence opposées aux leurs, ils ne 8*ea seraient pas étonnés. Si on leur eût dit: Montrez-nous un de vos jeunes Pères réalisant le mieux l'éducation jésuitique, ils n'eussent peutêtre pas hésité à montrer le Père de Sainte- Maure.
Il ne me restait plus qu'une année, une pauvre année sur dix-sept^ qui allaient former ce long cycle de l'apprentissage jésuitique. J'étais parqué pendant cette année, comme au temps de mon premier noviciat, loin de toute relation avec le dehors; j'allais me sevrer de toute étude, me priver du livre, le seul ami qui reste à^celui qui n'a pas d'ami, et entrer dans „ratelier du Silence"^ pour y subir un dernier travail, une demièrç préparation, une dernière épreuve. Je serais à la plus haute classe, au couronnement de l'édifice intellectuel, ou „récole du cœur^S sckola affectas j pour y achever le détachement, pour y sceller l'indilTérence.
Mais ce qui avait été impossible, irréalisab^
d26 tB. jBiam
pendant soize an», ti^aficonipirait-îl dans quelques fliôis? En saurais- je plue «ir cette chose, poor* tant si siœpie: „Aiaie Dieu et aiaie l'homme en lui faisant du bien,'" après cette autre retraite, quoique pk» rigoureuse, qae durant les seize belles années où j'avais voulu Dieu dans 1» simplicité de mon cœur? -
Je ne le fieBsais pas*
Ce que la méthode artifidelle avait fait en moi, pendant seize ans, me paraissait insignifiant, nul, radicalement nul. A part quelques connaissances littéraires, scientifiques et théol<^ues, que je ne pouvais avoir lorsque je me jetais, avec un enthousiasme passionné, dans mon premier noviciat, avec un peu plus d'aptitude à me rendre compte de ma conscience, à me servir de ma raison, j'étais exactement le même.
Hélas! au flambeau de cette froide et impartiale raison, j'étais moins grand et moins fort que le jour où je me sentais Tén^gie de repousser les entraînements du monde, et où je révais les grandes choses de l'apostolat. Le ressort de l'âme, sa grande énergie native, sa puissance qui brise des résistances terribles, la volonté soumise à seize années d'obéissance passive, au procédé énervant du ianquam ae cadaver^ ne se sentait presque plus. Obéir, oui! Obéir toujours! Obéir, que ce fût sage ou non, excepté ce qui eût été, d'one manière trop évidente, extraire au dietamen te plus grossier de la oonsaenee; hypothètw qu'on
ne dnit pa» liire et qui serait même rendue im* p««nble par cette recommandation de la règle, de ,,tie jamais efxamînef le comnandemem/' Ainsi ce que Ton semble vons laisser de liberté d'exa^^ men an sajeC âe» ordres qae vous ponvez rece^ rùtt de vos supérieurs, tous est bientôt retiré: ▼ODS êtes un cadavre, rien qu'un cadavre; vous ne devez être que cela. Obéir, je m'en sentais bien oaipaUe; mais cela suffirait-il?
Et fallait-il dit-sept ans d*escrinie pour corn-* prendre la raison de l'obéissance? Le jeune pâtre qu'on arrache aux versants des Cévennes ou du Cantal, une foi mis en ligne dans un peloton, sait à merveille qu'il faut obéir; l'instinct de son métier, Fhonnpur de son corps, lui apprennent que la désobéissance devant l'ennemi compromettrait son salut, celui de toute l'armée; il ne faut lui dire cela qu'une seule fois, et il se le tient pour dit.
L'adolescent Jésuite aurait-il la tête plus dure que le pAtre apprenti soldat?
Je me disais toutes ces choses; et ne trouvant que le vide au dedans de moi-même, je me demandais si cet insuccès profond de la méthode^ artificielle expérimentée sur moi venait de mà^ faute ou de la méthode elle-même. J'avais conscience d'avoir dépensé, depuis seize ans, toute la doeîKté nue Dieu avait mise dans mon âme. Mulle résistance donc do côté de la volonté. Ma vie aidait été pure; 6t dans ces terribles retraites
}8S IB «tITB
oà no» Pèfes préeb«eiit la lefreur des jo^Boleiil» de Dieu et nous ouvraieDt i'ablme éternel, je «enlaU cependant, quoiqu'il n'y ait rien de pur de* Tant Dieu, que cette vie séquestrée loin du monde, tout employée au travail et é la pratique de Tobéiasance, avait été conforme à ces commandements qu'il a gravés dans notre cœur. Je n'avais pas fait le mal, il est vrai, parce que je n'avais pas été mis en face du mal; ma vertu avait été une vertu négative; mais, telle qu'elle était, j'avais ma bonne volonté au fond du cœur, pour la rendre un peu méritoire.
Devant Dieu, ce n'était donc pas ma faute: c'était impuissance de la méthode artificielle à laquelle j^avais été soumis. Elle était arrivée, après tant de combinaisons savantes, après trois périodes successives d'épreuves durant seize années, à former ce soldat passif, débonnaire, un peu initié aux connaissances humaines, sachant suivre jour par jour les exercices ascétiques, étranger au monde, ne l'ayant aperçu que par le monde microscopique d'un collège, et devant fournir dans un an un membre de plus à la milice brillante des Jésuites.
Tant de travail pour si peu! Noacitwr ridicultis mus.
Si je me fusse trouvé dans la disposition d'esprit où j'avais été bien des fois, quand des doutes terribles sur l'Ordre venaient m'assaillir, je ne me fosse pas laissé abattre par eeux-cL liais la
PAS v'jamà *** t89
morC ée ma mère avait fail en moi une réaction subîle. Tout était changé. Longtemps comprimée, la sensibilité s'était réreiltée; elle avait fait dans tout mon être de terribles ravages. Si je n'eusse pas beaucoup pleuré, je fusse dev«ftu fou. Ces larmes abondantes me sauvèrent; mais il m'en resta une humeur sombre, une exaltation de cerveau dont je ne me suis rendu compte que plusieurs mois après, quand cette crise, comme toutes les situations violentes, vint «à se calmer.
Hélas! je la fis cette école du cœur: schola affectas. Pendant que nos Pères me croyaient absorbé dans les plus hautes contemplations, ayant pris mon vol dans les régions mystiques où l'âme va se donner les ébats du divin amour avec le bien aimé, j'imposais à mon cœur les tortures de la lutte désespérée contre moi-même.
D'affreux scrupules, les souffrances les plus cruelles qui se puissent concevoir ici-bas dans l'être moral, et qui sont des souffrances de réprouvés, vinrent m'assombrir. Au lieu de ces déductions sereines, de ces sages et placides appréciations sur moi-même et sur l'Ordre, qui ne me troublaient pas , qui me donnaient au contraire cette joie pure de l'intelligence à saisir en toutes choses le vrai, je trouvai le chaos des contradictions, le déchirement de la conscience, l'enfer, tout l'enfer du remords.
11 y eut sans doute de l'égarement dans ma pauvre raison.
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Je tombas un métaeni ^ns cette conviction koirible que Dieu me chétiait,v que j*ayats cédé MX obseMÎeas de l'esprit du ma), que l'orgaeil oi'aTait perdu, qu'à Texempie d'Ère j'avais écouté les sn^estioBS du serpent infemah ie me crus déjà jugé smr )a terre, abandonné de la grâce, parce que j'avais abuaé d'elle. '
Toutes les phrases retentissantes des prédicateurs, dans nos retraites, vinrent avec l'éclat du tonnerre frapper mon oreille, comme si, pécheur révolté, je me fusse tenu, dressé orgueilleusement •devant leur chaire, et que, tout à coup terrassé, j'eusse été forcé de dire: Oui, je suis un misérable, un abanilonné de Dieu!
Et comme il y a, dans ces affreux moments de désespoir, une logique ternble, telle que celle qui porte les tous, avec une lucidité effrayante, au suicide, je cherchai la cause de mon égare- Bient fatal.
Je la trouvai!...
C'était cet affreux petit livre de MM. Michelet et Quinet, que j'avais lu par une curiosité indigne d'un religieux. Plus de doute! Dès ce jour l'esprit du mal s'était emparé de mol. J'avais jugé! . . . 6 crime! j'avais jugé mon ordre! mon ordre approuvé par la plus haute autorité qui soit dans le monde, celle des Souverains Pontifes! J'avais jugé des règles trouvées admirables par tant de saints Jésuites, les lumières de l'Ordre. Je m'étais fait plus sage que ces sages, j'avais eondamné cc^
PAR LàBÊà *^ 141
muta, oes papes, l'Ëgliiie, Kern JaHméme parlant
[»ar sfift Pontifea 1 1 !
Inde frima rnald labêê. C'était aiasi que le mal était entré dans mon âme.
Au Boomeiit oà ces agitations indicibles de mon cerveau m'assaillaient avec le plus de furenrt j'étais déjà vers la moitié de ma dernière année de Proba^n. La douleur morale avait atteint ses limitée; je n'y tenais plus.
Les hommes du monde qui liront ces pages auro^ de la peine à comprendre cet état violent de rame que je viens de décrire. lis ne sauraient avoir la moindre idée des aberrations de tout genre^ que peuvent développer quelques mois de solitude absolue quand on se livré tout entier à la vie ascétique.
J'allai trouver mon Père spirituel Je lui dis que je craignais d'avoir profané toutes les grâces, d'avoir menti à l'Esprit* Saint, en cachant un péché grave. Je lui demandai de faire une confession g^érale qui me^ permit de réparer, en moi, rinnocence perdue par tant d'années cou* pables, par tant de sacrements indignement reçus. Mon directeur était un saint homme, mais il se reafernoait dans un cercle d'idées assez étroit; il ne vit pas qu'il avait devant Im un cerveau exalté, un demi-fou. Il prit tout cela naïvement à la lettre. U chercha à me consoler; il me dit qi'il allait remercier Dieu, avec moi, de m'avoir édairé^ de m'avoir mositré tes turpitudes de mon
14S LE aésOITK .
ime, ë'a?oir dédhîré le Tdle qui me caefctaît Pabfme où j'allais me jeter. Sans aucan doute ce péché grave, caehé dans mes confessions, était à ses yeux quelque faute honteuse, une sortie secrète du ÙeA, pour satisfaire la passion -des sens. Je ne sais ce que s'imagina le bon Père, mais il me reçut comme l'enfant prodigue, et, dans son erreur, il me le donna pour exemple. Il me dit que le père de famille n'avait pas repoussé le jeune coupable, quoiqu'il eât mangé toute sa fortune avec des femmes débauchées, cum mèretncibua. Je savais à peine ce que c'était qu'une femme débauchée; je l'écoutais ébahi.
J'étais évidemment, à ses yeux, quelque grand coupable.
Nous mimes notre temps, selon l'usage, à ce nettoiement général des pensées, des paroles, des actions de la vie d'un pauvre reclus qui, dès l'âge de dix ans, avait été sous la discipline la plus vigilante.
Quand j'y réfléchis à cette heure, la seule faute peut-être sérieuse de cette vie d'innocent, était quelque surprise des sens, quand ils se révoltent avec trop d'impétuosité contre la loi de la continence. Je n'avais pas commis de péchés graves, parce que j'étais dans l'impossibilité d'en commettre.
J'accusai ma faute d'avoir lu MM. Michelet, Quinet et Gioberti. A mes yeux, c'était mon plus grand crime. Le digne homme, qui après tout
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ay»! da sens, oompril eafin que ee péehé n'en était pas un bien grave, que je m^étais monté la iète et qu'il se l'était montée à mon endroit; et tout fier, après m'avoir beaucoup calmé, il me dit qu'il prenait tout sur lui; et me donnant TabsolutioD, il alla probablement dire un Te Deum, pour remercier Dieu d'avoir sauvé au Oesk quelque horrible souillure qu'il avait pu soupçonner ches ce jeone Père de Sainte-Maure.
Un autre adoucissement me fut donné dans mes inquiétudes de conscience.
Ma cellule n'était pas très-éloignée de celle du Père Mazzonelli, un des patriarches de l'Ordre, qui en avait suivi toutes les dignités jusqu'à celle d'assistant du révérend Père Général de la Compagnie. C'était l'un des plus âgés de tous les Jésuites : il était septuagénaire. On le vénérait dans le Oesh^ comme un saint. Il m'arrivait souvent de l'aider à descendre l'escalier du premier étage, qui conduisait de sa chambre au réfectoire. Le digne homme, voulant faire le jeune, comme tous les vieillards, tenait à suivre, jusqu'au bout, les exercices de la maison. 11 m'avait pris en grande tendresse, et il se plaisait à converser avec moi.
Uo jour qu'il me vit passer auprès de hii, il me trouva les traits encore si bouleversés qu'il devina qu'il y avait en moi de la douleur; et ayant, avec Texpérience de l'homme qui a vécu et qui a connu beaucoup de plaies de l'âme, amené doucement la conversation sur l'Ordre, sur
Iq» ^pMiTes q«i yimmoi' Ëevfmt d'âne cbuatra^ Uon trop loagua, avant la inrofessiop deroià^ i^ m'entratna peu à peu à tai avouer que j'àvai^ beaucoup soofifert depuis quelque tenip». |
— Oh! mon bon petit Père (c'est mm qu'îil m'appelait), vous ne m'apprenez rkB> J'ai pass^ par là, et nous y avons passé tous. Voyez^vous^ fuand ofi a £ait nos Constitutions et nos règies^j il y a bientôt trois cents ans, les hommes n'é— tflÂ^Ht pas d'esprit sensible et de diair oomine nous, ils étaient de marbre et d'acier. U fallait dompter ces hommes comme on enchaîne les bêtes féroces, comme on les prive d'aliaients, comme on les fait trembler sous la verge, pour les soumettre à notre volonté. j
Ce régime n'est plus supportable pour nous^ natures toutes domptées, peut-être même trop privées des ressorts énergiques qui portent aux grandes vertus. Il faudrait {Hrendre la méthodeopposée, et, au lieu de combattre en nous une exubérance de forces que nous n'avons pas, nous soumettre à un régime d'air libre, d'alimentation morale, qui nous rendit plus forts.
— Père, lui répondis-je, c'est vous, l'un de nos anciens, qui me parlez ainsi ! Et nos règles si admirables, et toute la sainteté de nos fondateurs!
— Bah! bah! ils étaient de leur temps, ils construisaient pour leur temps. Pouvaient-ils deviner le nôtre? Voulez-vous mettre dans la cage àfi fer le douj: agneau ootnme le lion féroce?
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Le bonhomme ne sortait pas de sa comparaison.
Je hasardai ceci:
— Vous ne feriez donc pas un crime à l'on de nos Pères de trouver que le régime artificiel dans lequel on nous forme pendant dix-sept ans n'arrive pas au but que Ton se propose, et que r<ni dépense beaucoup pour n'obtenir que de maigres résultats?
— Npn, certes, mon bon petit Père, Je ne lui en ferais pas un crime; je Tai dit bien des fois à notre Général. Il prend tout cela en riant: — Père Mazzonelli, me dit* il, vous êtes un novateur. Je vais vous dénoncer à la très-sainte Inquisition. C'est-à-dire que, n'ayant rien à me répondre, sachant très-bien que tout ce vieux régime artificiel et barbare n'aboutit qu'à torturer les âmes et à aifaiblir les caractères, il se sent trop vieux pour remettre les choses sur un pied plus raisonnable. Mais croyez bien qu'il pense comme moi.
— Vous m'étonnez, Pèrel
— Mon Dieu! je vous dis cela, parce que je crois vous avoir deviné, bon petit Père ; vous sentez que vos dix-sept ans de captivité ne vous ont pas appris à vous s^ervir de vos ailes, On vous a emmaillotté si longtemps que vous ne savez plus comment il faudra vous y prendre pour marcher dans la vie, d'ici à quelques jours, où, devenu profès, vous aurez à marcher tout seul.
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146 LE JBSurrK i^ae l'aub **^
— C'esl précisémeiil cela, Père. Vous lisez donc dans les cœurs; vous êtes donc propkète?
— Prophète à bon compte! Croyez bien que ce fatras de prescriptions compliquées pour faire 4e vous, mes pauvres enfants, des hommes 4e Dieu capables de procurer sa gloire et celle 4e l'Ordre dans le monde, est une ancienne mécanique usée. Elle ne vous va plus. C'est à fieu près comme si, pour faire un bon et honnête carabinier de l'armée pontificale, vous vouliez le bar- 4er de fer et lui donner la cotte de maille, les brassards et les cuissards des chevaliers du temps 4e la croisade. Hein! le pauvre homme! quelle figure il ferait, dites donc !
riN iHj TOME TROisnsm.
Inpirim«ffle de B. BaM à Fmtfeft f.K.