‹ Le jésuite (volume 2)Chapitre 22 sur 35 · L'ÉCUEIL · texte numérisé non relu

L'ÉCUEIL

Premières lueurs.

Saint Ignace ne s'était pas trompé lorsqu'il avait pensé que le jeune Jésuite gagnerait immensément à recommencer, en quelque sorte, ses études classiques par le professorat. Dans la vie libre du collège, avec des exercices spirituels moins comprimants, moins chargés de mysticisme, avec les douces distractions de l'étude et des devoirs du maître, ces cinq ou six années sont un temps de halte précieux, où l'homme intelligent et physique arrive à la plénitude de sa force. On s'est élevé, dans le monde, contre la prédominance des hommes qui ont occupé des chaires ou passé par le barreau. La société, dit-on, est menée III 6

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par des professeurs et par des avocats. M s'explique. L'habitude de l'enseignement ou de la parole au barreau fait les hommes de puissance sur les autres hommes. Il n'y a pas de meilleure école. C'est une excitation au développement des facultés humaines, disons-le aussi, à l'ambition. Ce sont des avocats, des professeurs qui deviennent administrateurs, députés, ministres. Presque tous les membres de l'épîscopat, -en France, ont passé par le professorat, soi4 dans les séminaires, soit dans l'éducation privée. Le professorat enseigne le commanden»ent. De plus, il est la première étude du cœur humain. On est en contact avec des natures droites, vives, spontanées: ce petit monde est l'abrégé du monde où pl«s tard se déploiera votre activité intellectuelle. Vous y êtes dans toutes les conditions d'une observation sérieuse d'autaat pkis facile qu'Ole s» fait en quelque sourie lualgré par le frot^ieniftiil jour nalier avec taot d'esp^rits divers, aux caractères, aui aptitudes, aux goûts opposés. Vous avres ainsi loagmenotent manié Fâme haniaine, »sa62 iO" dépenjcbM^ pour qu'elle» puisse quQk)iicidis tous féùekw par ses efiifMdrtemeBéa. et stm obsïiBBtà^ as^eiK soumise, par sa condition même, p'oiir qa*^U^ d^ive vousr obéir.

fiiats ce petit mondte», ma milieu^ duquel f passai lest plgs heuDeuses annéesi dei nm. vie, v^ mppielaiè à toute heure le. mondei Iqî-méawi ^^ quitté, pour* être Bftiâce^ et danst lequel j^

PAR L'aUMB ♦** 99

Filtrerais UeDtôt, comme profè», sqx ovèn» èê la Compagnie , porà* j rempiir ks oonditiofift Ai* verses de notre vaste apostolat.

Nous étioi» SBT la frontière de la France ; et, aoit puissance du sang qui était en moi, soil attraction vers ce pays où rien ne s'agite sane que L'Europe en reçoive le contre -coup, je suivais, avec une curiosité inquiète, le mouvement poli-* tique et social qui emportait la société, et q»i préparait lentement, mais sûrement, une crise nouyelle au sein de la grande nation.

De toBifê mes études chez les Jlésuites, à part la littérature, pour kiqueUe j'avais an goût inné, ceîliBS dont je tiirai le pli» de profit furent la «alectiqifô et Falgèbre. Après avoir ri du Barbara ceiitinTU et du BaraUpÉûn^ je finis par trouver je ne sais quel charme ayjt procédé syHegi8tiqu& Sa précision rigoutreuse âBait à mon ardent amour du vrai. L'algèbre était un procédé analogue, plus )H*écis, plus rigoureux encore. Je me jetai, je dirai presque avec fiireur, sur la méthode algébrique, et si un» attrait intérieur ne m'eût porté vers l'éloquence et littérature^ j'aurais pu devenir, éaofl l'Ordre, un> professeur As* maûiématiques dfnne eertaino vakur»

Mais il n'arriva: ce que je n'arvais pas prévu. J» §Bxéài de ces. exercices purement classiques une Ubitude, dangereuse dans une Oompagoie où toute la via est. tracée par le commandement et oà rieU' n'est laissé à l'iailiaftiva de l'intfvidu,^ osUe d^

84 LE IBNIITB

soumettre toutes dioses à une séTère analyse. J'avais alors trente ans, par contre plus de maturité dans la raison. La vie nouvelle que je menais au collège comme professeur, mes lectures de toutes sortes, quoique faites dans les livres choisis de nos bibliothèques, où rien ne pénètre de la littérature contemporaine, sinon les écrits favorables à nos idées et à notre Ordre, avaient dû aussi développer en moi cet esprit de critique qui nous porte à vouloir atteindre le fond des choses.

Mon Dieu ! pourquoi ne restai-je pas dans les régions moyennes où l'esprit raisonne peu, accepte, surtout dans une congrégation religieuse, les idées qui y sont généralement reçues, trouve tout parfait, magnifique, et ne croit pas, dans sa naïveté, qu'il y ait ailleurs des hommes plus savants que ses confrères, comme il est convaincu qu'il n'y en a pas de plus saints, et que son Ordre est l'unique échelle par où il soit possible, dans k monde, de monter au Ciel?

Si j'avais vécu dans cette quiétude, que de douleurs je me serais épargnées! Je serais probablement, aujourd'hui, dans ce sénat pacifique qui entoure notre révérendissime Préfet général au Gesù, je serais vénéré comme une des illustrations et une des lumières de l'Ordre, fendant qu'on ne parle qu'avec pitié de ce pauvre Père de Sainte-Maure, qui a trompé les espérances de '« Compagnie par sa triste chute.

PAR l'amie *** 86

Tout cela a tenu à un rien, peut-être à une disposition d'esprit qui a réveillé, dans ma na^ ture spontanée et droite, le besoin de voir par* tout le. vraL Les révélations du Père de Montgazin n'ont pas été sans exercer sur moi quelque influence ; elle provoquèrent mes premières désillusions. Ce que la délicatesse du religieux l'empêcha de me dire, je le pressentis. £t quand se développa en moi cet irrésistible penchant à tout examiner à la loupe, comme j'étais entré dans la Compagnie avec une foi aveugle en sa prééminence absolue, et qu'elle avait été jusque-là l'idéal pour moi , il devait arriver ceci, que, le jour où l'objet de mon culte serait soumis à ma sévère logique, je verrais- les défauts de cette institution jusque-là grandiose à mes yeux; mon attachement pour elle subsisterait encore , sans doute, mais mon admiration tomberait.

C'était là un terrible écueil.

Élevé pieusement par ma mère, formé enfant à Saint -Acheul, on pense bien qu'aucun livre contre les Jésuites n'était venu jusqu'à moi. Ce qu'on appelait „la mauvaise presse,** — et je crois que depuis elle n'a pas perdu ce nom, — nous attaquait journellement. Mais ces journaux ne pénétraient pas dans nos maisons, ou du moins n'étaient pas à l'usage de ceux de nous qui n'avaient pas fait encore leur profession. Ces bruits d'attaques et de haines nous arrivaient pourtant de toutes parts. Cela nous donnait la

8ê iB «btes

l^kAct 4e aoiM sentir calonmiés, persécutés; et noire amMU* aritot pour l'Ordre ne fiiifiaii que e\Hi «forotUre. .

■ nlirriire, quelques mo». a?aDt ma dernière année 4q régence, qu'ayant vu un de mes élèves itnirt d'nn air de mystère, un tout petit livre qui ne paroiesait ~ëtre autre chose qu'un livre clasaiqm^ je me préoi^tai sur le pauvre enfant; — la rà^ de «se coU^es est très-sévère sur l'introéuction des mauvais livres: — je lui arrachai le YnkHne. (i pleura, s'excusa beaucoup. U m'afirœa que, voyant le titre: Des Jéauitesy il avait oru de bonne foi qu'il pouvait emporter ce livre. Du reste, il était fort jeune. Il me supplia d'avoir pkié de lui, et de tem'r sa faute sous le plus grand secret. Soit que l'enfant m'eût attendri, seit vive curiosité de ma part, je lui promis le silence, et j'emportai le fatal volume.

C'était le livre de MM« Michelet et Quinet centre notre Ordre.

Quelle lutte terrible se passa en moi, à la lecture d^ ces pages passionnées qui me montraient tout le dix-neuvième siècle ardent et implacable contre nous! Ce n'était pas seulement l'ceuvre isolée de Quelques écrivains de talent, nous avions eu déjà de pareils adversaires; c'était un ensetgoeraent fait à la jeunesse, du ba ut de la chaire des écoles eupérieures, qui venait se dresser contre nous et amê& 4it%i II y a guerre, et guerre à mort, entre l'esprit de la Sociît'^é de Jésus et

PAR L'umÉ ♦** 8?

I^espnc «la Mftide taiodiifei)il9. ¥ifDils qui <Mra It

t maître !

i II y eut \k^ peur mm, «ne révéiackiil ef-

firayaiile. Comme le lion lombé au feti4 de it

; foase ^qu'^ti a ci^ubée «kins le VMmnaige ée son repaire, qui ife'irrite, rugit, se bat lea flanon dé sa quewe^ décbire de sibb ongles les ]Mnm tor-" reuses qui r«iiserr«tit , et fait, pour sonir do piège ) des bonds terribkss mais impoÎMantSv de même je m'irritai des coups portés à «a taiièro Compagnie, à ma famille adoptifo»

C'était la première fois que je Aie eeiHaiB saisi, enlaœé de ces étreintes ûe la diaieottque su)r laquelle je me savais fort. Je potiYais bien dis^ enter sur les faits accessoires ^ contester «des éa«* doutions trop rigoureusement tirées par mes eu*iagonistes, tes âurpretidre en flagrant délk é'igno** ^I*ance sur certains détails. J'accusais l'un d'être lieurté, obscur, s'égarant dans la diTBgation, l'autre d'être prétentieux, déelamateur. Maie tout oek c'était la forme. Et je n'en éfan pas à alMoudre un accusé, en raison de quelques faiUeasee lit^^ téraires, du terrible réquisitoire prononoé «on^ tre luii

Or l'accusé, c'était moi. Que iiis^je? c'était ce que j'aimaia plus que moi*>méme^ un ordre saintv illustre entre tous, et que je Toyais too^ jour^ représenté par une l^on de Mt asatà martyrs, de douae mîNe missiviiiiaires qui eonl meirts panai leD seaTagee el les inMèlee^ et pir

une armée dlioiDnies d'élite dans l'éloquence, la science et la littérature.

J'aTais lu et relu le terrible livre; et, après avoir défalqué, au profit de mon ordre, tout ce que je trouvais de contestable, de faible dan& l'argumentation de mes vigoureux adversaires, restait toujours une accusation colossale dont je ne pouvais nier la valeur, sans désavouer la précision et la justesse du procédé avec lequel, maintenant, je me rendais compte de toutes choses.

Dieu seul sait tout ce que je souffris. Quelquefois, dans ma colère, je prenais le livre et j'en froissais les pages. Je voulais le brûler. Mais, enfant 1 me disais-je , tu t'irrites contre la voix qui te jette au visage ces terribles raisons. Déchire ce papier, mets ce livre en cendres; ces raisons seront-elles moins fortes? Et ta colère prouverait-elle autre chose que ton impuissance?^

Aujourd'hui que j'ai contre l'Ordre, dont j'ai tant voulu la gloire, des griefs autrement forts que ceux des professeurs du CoUége de France, je ne pins me rappeler cette première grande crise ée ma vie religieuse, sans un sentiment d'effroi. Je me vois encore bondissant dans ma cellule, 19e promenant à grands pas, demandant aux livres de ma bibliothèque de me répondre contre ces raisons qui m'écrasaient. Pour me faire illusion, hélas! je me disais que nos Pères avaient dû victorieusement réfuter le dangereux ])e|it Uvre, que plus de clartés se feraient un jour,

PAH l'abbé *** 89

à mes yeux, sur Tesprit jésuitique si vivement attaqué; et il me semblai) que moi*méme, à force de dévouement et d'amour pour mon ordre, je trouverais des accents à entraîner le monde en* lier vers nous, et à atténuer les coups qui nous étaient portés.

Je fus, à partir de ce jour, dans une singulière disposition par rapport à ma chère Compagnie de Jésus. Qu'on se figure un mari passionnément épris de sa femme, et, sur quelques paroles d'un ami imprudent, devenant tout à coup jaloux d'elle. Plus il aimerait cette femme, plus sa jalousie inquiète s'accroîtrait sur les moindres indices. Il reprendrait par la pensée les actes de toute cette vie féminine, les scruterait avec minutie, se demanderait ce que signifiait telle visite, telle démarche, ce que pouvait être telle correspondance en apparence entretenue avec des amies 1 Inquiet de l'avenir, ses^regards seraient ceux dn lynx sur les moindres mouvements de son épouse; et, habile à devancer son malheur, il ne néglige* rait rien pour arriver à une certitude qui, pourtant, ferait son profond désespoir.

Tel j'étais maintenant par rapport à la X!ompagnie.

Fallâit*îl reconnaître que je m'étais trompé? que mon idéal n'était qu'un jeu d'imagination? que l'Ordre était ce que sont toutes les institua tiens de ce monde, une combinaison de moyens humains, plus ou moins habiles, pour atteindre

00 tE sàsunn

tto but (k praspérilé biNanfte? que les étai^Ql des i^Ufwux, cfni&e le CaUiolicisme en A de toutes couJ^tirs et de toutes formes, regarni damt toujours leur ordre cofunte la fierfeclioD ici*bas, et ch«rchant à f^ire prioHNr cet ordrt sur la catholicité tout entière?

Avec une nature telle que la mienne, d'abord 1 si naf v€ment confiante, puis devenue défiante mé- Ibodiquement, par ie feit mécne de mes escrimei de dialectique, la position devenait pénible.

Quoi! j'aurais été un innocent que sa mère. pour lui évitef les dangers du monde, aorsit «équestre dans un collège de Jésuites! Là j'ai)* rais admiré Tamabilité, le dévouement des bons Pères! Entraîné par cette admiration juvénile, ^ serais tombé dans le piège de ces hommes ba* biiesl J'aurais fait ensuite un noviciat où riefi du dehors ne serait venu jusqu'à moi, oà i^ rdatîons des profès, des vieux Jésuites, ne pou* vaient rien me dévoiler de l'Ordre, où je ne H connaîtrais, cet Ordre mystérieux, objet de te^ reiir pour tous mes contemporains, que devenu profès moi-même! J'aurais fait des études (hI tous les livres qui pouvaient me mettre loyalement à même de discuter le pour et le oafltrf^ Sur k valeur de son action au sein de la société moderae, m'auraient été sévèremeat enlevés, r^ serves pour le jour où ii serait trop tard^ et où «n aafaftment soknnd, de graacb vœux m*^ Gtoioenûent à lui!

PAR l'aKBÉ **♦ 91

Tout cela éUnt possiMe !

O pauvre logicien Sainte-Maure! queBt torture Tenait te saisir!

Dès ce jour, par instinct, malgré moi, Comme pressé par une voix intérieure qui me disait sans cesse: Examine bien! Sache tout! je me mis à ma tâche douloureuse, l'examen déOant de ce que j'aimais plus que tout au monde, de ce que j'avais aimé plus qu^une mère.

Je le pris, ce livre fatal Des Jésuites; je ie cachai pour le lire, le relire dix fois^ tantôt pour me raffermir dans mes défiances, tantôt pour essayer si, luttant contre lui, je n'arriverais pas à lui dire: Calomniateur et sophiste, tu m'as ébranlé un moment, mais je t'ai vaincu!

Le Pire Buffin à

Mon coiits de régence était terminé. On m'enToya à Paris, pour y commencer mes études Ihéologiques.

Je partis avec ma «ère et tfai^gtteiîli. JV vais alors trente ans.

92 LE JSSOITB .

Pendant le temps de ma régence, je ne reçus que rarement des nouvelles du Père de Montgazin. On ne me permettait pas toujours de lui écrire; et puis, quand une correspondance passe sous les yeux d'un tiers , elle perd tout son charme; il fallait nous renfermer dans des banalités. D'un autre côté, en raison de mes habitudes d'obéissance passive, je me conformai strictement à Tordre, qu'il m'avait donné lui-même, de ne jamais prononcer dans mes. lettres le nom de madame de Flaviac. Il m'en coûta éttrêmement de ne pas lui parler de Marguerite; mais ma soumission aux volontés du Père de Montgazin fut telle que, lorsque je partis pour Paris, je ne savais pas encore s'il connaissait l'existence de cette chère enfant.

Quand je quittai Brugelette, la crise dont je viens de faire le récit, avait atteint son paroxysme. J'espérais que le changement de lieu, mes études nouvelles seraient une puissante diversion et que le calme arriverait enfin dans mon âme.

Ma mère m'avait fait un véritable sacrifice, lorsqu'elle était allée s'établir en Belgique, pendant mon cours de régence. Elle reprit possession de Bon hôtel de Sainte-Maure, dans la rue de Varennes, avec un vrai plaisif. Elle était là dans le milieu où elle avait toujours vécu; elle retrouvait ses connaissances, ses amis inUmes. C'était son véritable élément

PAR l'abbé ^•'** 93

A Pjffîs, je ne pouvais plus, comme à Brugelette, donner des leçons à Marguerite. Une seule fois dans la semaine, j'avais quelques heures à ma disposition, et je les consacrais à ma mère et à ma chère petite élève. Ma mère lui donna une institutrice. Madame de Flaviac, sachant que nous revenions à Paris , avait écrit à un de nos Pères, dont les idées toutes portées vers le mysticisme lui inspiraient une grande confiance, pour le prier de diriger ma mère dans le choix de cette institutrice. En effet, le révérend Père en présenta une en disant qu'il croyait que nulle autre ne pouvait mieux répondre aux vues de la digne comtesse de Flaviac, qui désirait avant tout que Marguerite fût une fervente catholique et une fille dévouée de la sainte Vierge.

Ma mère n'avait pas oublié le vœu de madame de Flaviac; elle vit dans l'intervention du Jésuite une conjuration contre la liberté de Marguerite, et la femme qu'on voulait mettre auprèsM'elle avait sans doute ses instructions. Cette pensée détermina ma mère à refuser la pefsonne qui lui était offerte ; elle répondit au Père que son choix était fait, et qu'elle était sûre qu'il aurait l'approbation de la comtesse de Flaviac.

Le Jésuite n'insista pas. On ne discute pas les arrêts d'une grande dame comme ceux d'une femme de la classe moyenne; et il fallut bien dire qu'on s'en rapportait à la prudence de la pieuse marquise de Sainte-Maure.

Ha mtee «laii fiiit «n eicdltnt chdx, d les prafrès de Marguerite, que je ne poaipais plna cawistaler q^'uite seule fois par semaiiie^ étaie&t

rapides.

Une anDiée s'écoula calme et paisible^ trouUèe seulement par !«» peines d'esprit dont j'ai parlé daiw-les pages précédentes. Ma mèrecrojaii, anâ que moi, que je finirais mes études tbéologiques à Paris, et que j'y serais ordojaaé prêtre. Le Provincial, qui la fiattait beaucoup^ surtout, je erois^ parce que, veuve et riche, elle pouvait disposer librement de ses revenus, lui ayait assuré que la volonté de mes supérieurs était que je restasse à Paris jusqu'après mon ordination t et qu'il était plus que probable que j'y reviendrais aufisitôl ma dernière probation terminée.'

Une de mes plus grandes contrariétés, poor ne rien dire de plus, Ait de voir arriver à Paris, trèa-peu de temps après moi, le Père Ruffin. U venait d'être promu, de son titre de profès des trois vœux , à eeM de proCès djes quatre vooux ; et, bian que ses talents fussent médiocres, il étaii deisennt, dans l'Ordre, un personnage important. On Favait envoyé à Paris, avec la mission d'espionner ce qui se passait dans nos maisons. On se défie toujours un peu, .à Rome, des Jésuites français ; ils sont plus difficiles^ que les. autre» à dépouiller dsJeuir nationalité; et les grands principale dft 89 déteignent. Umujquits quelque pm mt eux. Le Père Ruffin devaii aiiilovlt oonslatei? h

PAR l'aBBB ♦*♦

degré d'arckur qiift diacun (k qob Pèrts appoftail dans la laite cpii $'étaît engagée au su^et de la )h berté de renseignement

Quelques-uns ne pouvarent s'empêcher de blâmer Texagération et la mauvaise foi arec lesquelles on défendait une cause juste dans son princîpe, ceMe de la liberté. Le Père de Rav . . . était un de ceux-là. Le Père RufBn avait organisé une petite manifestation contre MM. Michelet et Ouinet. De jeunes catholiques, tout fraîchement sortis des collèges de Brugelette ou du Passage, avaient prtKnis de faire du bruit pendant les cours des professeurs anti- jésuites. Le Père de Rav... fit échouer cette petite conjuration ; mais il fut dénoncé à Rome, et pour cet acte de prudence, et pour avoir qualifié sévèrement un ignoble pamphlet qu'un de nos Pères, sous le voile de Tano-* nyme, avait publié avec ce titre: Le Monopole universitaire destructeur de la religion et de9 lois {^), Le Père Général tança vertement le Père de Rav... pour avoir osé dire que la position créée par ce livre était un malheur immense, et pour en avoir blâmé ïes formes injurieuses.

Le Père de Rav . . . , nature impressionnable, s*îl eii fut, souffrait beaucoup de cette guerre sourde, et contitiuelle quQ hii faisait le Père RufGn. J'ai

(') Un chanoine de Lyoïv assumma pins tard la. responflàbiKt^ du Monopole universitaire^ et 11 mit son ii«Éi, è ot» Uve. Mrtit de> )Vffltùi« èê% JétovltM^

96 LE JBSDITB

SU par lui-même qa'il en connaissait parfaitement l'auteur. Quant à moi, je m'apercevais bien que le Père RufBn haïssait autant le Frère de Sainte- Maure, que si son influence avait pu contrebalancer la sienne. Je crois que mon plus grand grief à ses yeux était celui d'être l'ami du Père de Montgazin, et j'eus tout lieu de m'apercevoir que, s'il avait mission, ou s'il se la donnait à lui-même, d'espionner les sommités de l'Ordre, il ne dédafgnait pas d'étendre ses investigations jusqu'aux derniers dans la Compagnie.

Quelques mois après l'arrivée du Père Ruffio, j'éprouvai une nouvelle contrariété: une lettre de madame de Flaviac annonçait son arrivée à Paris.

Chose singulière! Marguerite s'était passionnée pour cette mère qu'elle n'avait jamais vue. Elle en parlait sans cesse, et ma mère, tout naturellement, cherchait à fortifier, dans le cœur de l'enfant, celte disposition d'amour filial.

La comtesse arriva avec son mari; ils ne devaient rester que deux mois à Paris et ils descendirent à l'hôtel de Sainte-Maure. J'avoue que j'étais assez curieux d'assister à la première entrevue de madame de Flaviac et de sa fille. Le hasard me servit; je me trouvai chez ma mère au moment où le comte et la comtesse arrivèrent

Ma mère avait paré Marguerite avec beaucoup de soin. Elle la présenta tout émue, toute trem-

PAR:L'AfiB£ *** Ô7

Jilante à sa loère. Celle-ci, avant même de lui donner un baiser maternel , jeta sur elle un regard profond. Je la vis tressaillir. Il est certain que jamais la ressemblance de Marguerite avec mon ami ne m'avait paru plus frappante que ce jour-là. Madame de Flaviac se remit in* stantanément de son trouble, et seul j'avais pu le remarquer. Elle embrassa sa fille avec beaucoup de tendresse apparente. Celle de M. de Flaviac me parut bien plus réelle ; il couvrit Tenfant de baisers ; il serrait les mains de sa feînme, il remerciait ma mère, il était fou de joie. Et je ne pouvais m'empécber de penser que ce qui se passait là, sous mes yeux, donnait un éclatant démenti à ceux qui croient aux manifestations infaillibles de la voix du sang, surtout quand j'entendais le comte de Flaviac répéter, de l'air du monde le plus satisfait :

— Marguerite me ressemble beaucoup plus qu'elle ne ressemble à sa mère ; elle est blonde comme moi.

Je surpris un sourire de madame de Flaviac; ce sourire était ironique. Je crois qu'au fond du cœur, la comtesse méprisait cet homme pour la foi sans limites qu'il avait en elle; elle en trouvait trop facile à tromper. L'étrange femme aimait la* lutte, les obstacles, et dédaignait la vie facile et heureuse que la Providence lui avait faite.

in 7

Pendant les deux mok de wi^omr à fms, rattachement du comte pMir Marguerite ne fit que s'accroître ; mais comme si, en effel, la Toix du sang se fût fait entendre au cœur de l'enfiint, Marguerite recevait avec reconnaisance et une grâce charmante les caresses du eomte, mais toutes ses effusions de tendresse étaient pour sa mère. Et pourtant madame de Flâviac n'aimait pas sa fille, mais eUe jouait la comédie de Ta* mour maternel, assez pour donner le change à ceux qui n'avaient pas un intérât pressant à l'ob* server. Les légers défauts de l'enfant étaient exagérés par la comtesse d'une manière odieuse, et ses qualités les plu» charmantes étaient transformées en défauts, le tout en invoquant les idées de religion et surtout de dévotion dont il avait plu à la comtesse de s'affubler. £t vraiment je ne pouvais quelquefois contenir un mouvement d'impatience en l'entendant- établir des théories de perfection chrétienne au sujet d'une enfant de sept ans. C'étaient tous les jours de nouveaux griefs. — L'intelligence si développée de Marguerite était un malheur; elle commmiçait. déjà k en avoir de Torgueil. Sa sensibilité était un danger, et son institutrice ne cherchait pas à lui faire comprendre que Dieu seul doit être aimé d'un amour exclusif. — Et, quand lyadame de Flaviac avait gardé Marguerite dans sa chambre ou à Féglise pendant des heures entières, en lui imposant des lectures pieuses

PAK l'abbé *** 99

et d'intermhiârbies rosaires, s'i^ arrivait à la pan-* ¥fe petite àe bàîU«f un peu, sa mère slndi*^ gnait, et lili imposait, comme expiation de cette fatrte si grate, de notivelles prières à réciter. Et, sur mon observation qu^elle prenait un mau- -vaîs moyen pour donner à sa fille des sentiments religieux, madame de Flariac me répondait avec beaucoup de sécheresse, que ma mère et moi nous répétions sans cesse, et même très* imprudemment, devant Marguerite, que son intelligence était plus développée à sept ans que celle de bien des jeunes filles de douze et de quatorze ans, et qu'il ne fallait pas s'étonner qu'elle exigeât plus de sa fille que d'un enfant ordinaire. Elle ajoutait à cela quelques phrases de sensiblerie maternelle; elles abusaient parfois ma mère. Elle accusait alors la méthode d'éducation de la /comtesse, et elle justifiait son cœur. Quant à Marguerite, la sévérité de sa mère n'altérait en rien l'amour passionné qu'elle avait pour elle; il semblait même qu'elle l'en aimait daTantage , et j'étais presque jaloux de cette affection.

Le Père Ruffin, depuis l'arrivée de madame de Flaviac, s'était introduit chez ma mère; il avait avec la comtesse de longues conférences. Il m'arriva aussi de rencontrer Félicité Morbini à l'hôtel de Sainte-Maure; elle venait pour voir la comtesse, qui ne tarissait pas en éloges sur la sainteté de cette femme. Elld

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avait des révélations, elle prophétisait, et le Père Ruffin, disait la comtesse, si pieux, si éclairé, si prudent, assurait que Félicité était arrivée à un degré éminent de perfection.

Une fois je rencontrai dans un corridor de Thôtel le Père Ruf6n et la béate; ils sortaient de Tappartement de la comtesse de Flaviac, et ils causaient ensemble avec beaucoup d'animation. Le bruit de mes pas, assourdis par les tapis, ne les avait pas avertis de mon arrivée, et je m'aperçus bien que le Père Ruflîn tenait une des mains de Félicité. La manière dont il considérait cette femme, dont la beauté, bien qu'ayant dépasàé quelque peu la maturité, avait encore de l'éclat, ne me parut pas très-séraphique. Je rejetai bien vite toute mauvaise pensée de mon esprit. Je fis quelques pas en arrière, je toussai fortement, et, en arrivant auprès des deux mystiques, je les saluai; les deux mains s'étaient séparées ; mais Félicité me parut avoir le teint plus coloré qu'à l'ordinaire.

Monsieur et madame de Flaviac, après deux mois et demi de séjour à Paris, retournèrent à leur résidence. Nous eûmes beaucoup de peine, ma mère et moi, à consoler Marguerite.

Après le départ de la comtesse, le Père ' Rufiîn continua de venir à l'hôtel; ma mère, qu'il savait adroitement flatter , le voyait avec plaisir.

PAR l'abbé *** loi

Detii mois avani la fin de ma première an» née de théologie, les supérieurs, qui jusque-là avaient été d'une extrême bienveillance pour moi, devinrent tout à coup d'une sévérité extrême. De^ concert avec son institutrice, je composais . toutes les semaines un petit cours d'études pour Marguerite, et je le lui remettais, le jour destiné à ma vi^te hebdomadaire à l'hôtel de Sainte* Maure. Selon nos usages monastiques, la porte de ma cellule ne -devait jamais fermer à def. Pendant mon absence, on la visita, et on trouva dans mon bureau un travail commencé pour ma chère enfant. Je fus rudement repris: — C'était, disait-on, une perte de temps, cela m'empêchait de me livrer à mes études théologiques. — Bref, on m'ordonna de rester un mois sans aller voir ma mère; et quelque temps après, je reçus l'ordre de partir pour Rome: c'était là que je devais achever ma théologie. Ma mère fut au désespoir de cette décision. Elle était au début d'une cruelle maladie qui exigeait des soins assidus dirigés par les hommes de l'art II lui était impossible de me suivre à Rome. Elle parla au Provincial; et celui-ci, pour la rassurer, lui promit que mon exil ne serait pas long. Moi, je savais bien le contraire; mais il fallait obéir.

La veille de mon départ, j'étais dans le salon de ma jnère, seul avec Marguerite; quand tout

1(9 ^ wvm

à coup la porto s'ouvrit et }e "m paaftpe k Për« de Montgazio.

— Vous» cher Père, lui dis-je, vous id!

^^ Oui, iDOfi cher enfiint, moinnéme. Et f serais bien heureux d'être revenu à Paris, A vous eoasiez dû y rester; mais je sais déjà que VOUS partes demain. On m'a dit, à la rue dsft Postes, que voua étiez chez votre mère aujour* d'hui, et désirant vous voir sans contrainte et sans témoins, je suis venu ici

Pendant que le Père me parlait, Marguerite le considérait avec une extrême attention qui n'échappait point à mon cher mattre. Il me prit la mam et me dit:

— Mon cher Sainte-Maure, quelle est cette enfant?

— La fine de madame de Flaviac.

— Quel âge a-t-elle?

— Bientôt huit ans.

«H^ ËU^ est née en Italie, n'est-ce pas?

— Oui.

— CTest hien cela, on me l'avait dit... Pourquoi ne m'en avez-vous jamais parlé?

— Vous savez qu'il est un nom que vous l'aviez défendu de tracer dans mes lettres.

— Oui, vous avez raison I Et pourtant l Mais Jon.., fe ne dois pas vous questionner davaur tage . . . Croiriez-vous que c'est le Père Rufifin qui

pabl'amb*^ 103

n^a am^xb qua votre mère «Tait avec elle la fila de madame de Flaviac?

Et le Père dé Moatgazin, qui atait attiré yen lui la petite fille, la regardait avec un trouble ex^ tréme; ses yeux se remplissaient de larmes.

£t, se levant tout à coup brusquement, il me dit:

— Sainte-Maure, ne me dites rien... Sans doute vous ne savez pas... Elle ne sait p^utêtre pas elle-même... Mais cette enfant I Mon Dieu! qu'elle est belle et comme FintelUgence rayonne déjà sûr ce jeune front!... De grâce, mon ami, continuez dans vos lettres à ne tracer jamais un nom que je maudirais si je n'étais chrétien et prêtre . . . Oui, je le maudirais, car je ne suis pas sûr de ne pas aimer encore celle qui k porte. Mais, cher Sainte-Maure, parlez-moi, par* lez>moi souvent de cet ange qui est là... Je sais déjà qu'un des reproches qu'on vous a faits est d'avoir donné trop de temps à l'éducation de cette pauvre enfant!... Sans doute je me trompe... Cela n'est pas..« Et pourtant comme mon cœur s'est ému en la voyant!

Et le Père de Montgazin sortît , pour se ra^ mettre un peu de Fémotioii qu'il avait éprouvée. En r^trant, il trouva dans le salon ma mère at Marguerite; il caressa beaucoup l'enfant Le Père Roffin entra, et, pour nous soustraire à* son ra* prd iaquisitaur, nous allâmes nous promener eft*

104 LE JflBOITS '

semble dans le jardin. Là le Pèi*e de Moatgam m'apprit qu'il ne resterait que deux ans à F&ris, et qu'après ce temps-là, il per^t reçu cmnme profès des quatre vœux^

ni

Arrivée au Oes^.

Je quittai Paris dans un véritable état d'angoisse. Je laissais ma mère malade, et bien que le médecin m'assurât qu'il n'y avait rien de grave dans son état, je n'en avais pas moins le pressentiment, qui ne fut, hélas! que trop justifié, que je ne la reverrais plus. Je souffrais aussi beaucoup de laisser Marguerite. Ses larmes et celles de ma mère, au moment de la séparation, nie brisèrent le cœur.

Malgré les reproches dont on m'avait accablé pendant les derniers mois de mon séjour à Paris, des rapports extrêmement favorables du Provincial et du Père Reeteur m'avaient précédé à Rome. Ces rapports, qui plus tard me passèrent sous les yeux, faisaient concevoir au très-révérend Général la plus haute opinion de moi. J'étais eiassé là parmi les sujets les plus brillants dé

l'Ordre, ceux surtout qui, par un > dévouement ateugle et un amour sans bornes, étaient prêts à tout faire pour en procurer l'avancement et la gloire. Je fus . accueilli avec une bienveillance marquée. C'était sous les dernières années du pontificat de Grégoire XYI. Il baissait beaucoup, et c'était le Gaetanino, autrefois son barbier et devenu plus tard son favori, qui gouvernait l'homme et l'Église, si nous pouvons dire qu'en dehors de l'action permanente de notre Société sur les personnages dirigeants de la cour de Rome, il y ait un gouvernement de rÉglise.

Nos Pères, quand j'arrivai, étaient inquiets, très-inquiets même, de cette fin du règne pontifical. — Ils ne trouveraient jamais un homme comme Grégoire XYI, qui leur fût plus dévoué et qui parût mieux taillé pour réaliser l'idéal d'un pape, dans un malheureux siècle où tout était difficultés et luttes, afin d'établir le gouvernement de théocratie absolue rêvé par eux.

Tous ces bruits vinrent à mon oreille, dès les premiers jours de mon installation au Oesk*

Je fus frappé de la magnificence de ce palais de notre Compagnie. Il avait été élevé aux frais de Grégoire XIII, qui fut l'un de nos grands pro* tecteurs.. L'architecture se sent encore des bonnes traditions du seizième siècle; il n'y a pas ces surcharges absurdes que j'ai trouvées plus lard dans les édifices construits par des architectes de notre Compagnie, tels, par exemple, que l'église

106 LE mom

de Saint-Q^rles à Amen, cnBsInnte en %9Xi sur ies plana donaés par te révérend Pare François d'Aiguilloa , et raslanrée après rinoeariie de 1718 sous la directiûD d'un autre Jésuite, le Pèn Kerjre Httgneiis. C'est ce style maniéré, seimreligieux, semi^inondaki, qu'oa appelle rarciùtecture jésuilic|ue. Elle ne nous &it pas honneur.

Le Oesk forme un carré long irréguUer, où te génie de Tarchitecte s'est donné beaucoup de peine pour donner de la régularité aux pièce» principales.

La façade, d'environ quarante- cinq mètres de développement, est en biais sur tout le corps de l'édifice. Elle est ornée de deux portes priodpales, dont celle de gauche conduit dans un long vestibute, après lequel s'ouvre à vos yeux un magnifique clc^tre couvert présentant vingt arcades cintrées. Deux vastes escaliers terminent à droite et à gauche la première rangée des ar^ cades, et c'est par ce clottre que quinze salles destinées aux cours ont leurs ouvertures. C'est la partie la plus belle du somptueux édifice. J'éprouvai un sentiment d'orgueil, en gravissantt pour la première fois, les marclies du perron de la porte principale. ' La minime Société , nostra mMma BocCetasi}), comme disaient nos pre-

(') Rêgulae eommunes Soc. Jêsu. ChlomoeAgrip'

PAR tlum **♦ 101

papauté, et le Oesit est soq Quirioai»

. Une seconde cour allongée et irréguUère sé^ pare les salles et le doltre, d'un grand corps de Ugis contenant une vingtaine de cellules divisée^ par un long corridor. Ceci est la partie néri* dionale du OesU. L'église, qui occupe ep surface le quart de Tédifîce, n'est pas orientée. La façade est au niM*d, s'élevant sur un perron con-» tpurné o« Ton arrive par plusieurs marches. Cette façade est riche d'architecture, ornée de colottnea et de pilastres d'une bonne eiLécution. L'église a une nef centrale formant trois travées séparées par des arcs doubleaui. Les deux bas-côté^ sont recouverts de six petites coupoles. Au centre du transsept s'élève la grande coupole, que termine un large sanctuaire en abside. La nef centrale et le chcBur sont décorés de pilastres; mais les bas-côtés et leurs chapelles correspondantes sont décorés de colonnes. L'édifice est orné avec ma^ gpificence. Deux belles sacristies sont à gauche de la grande abside; par elles on communH|tte au cloitre. La bibliothèque occupe l'éti^e au* dessus des sacristies.

Le jardin est contigu à l'église et décoré, de trois cdtés, d'aroades formant un cloître. Le ré* fectoire occupe le quatrième côté; et les étages supérieurs, sur toute retendue des bâUmenta, sont composés de cellules, »

J'ai souvent admiré l'habileté de l'arcbitael^

lOd LE téSOttE

qui, sur un espace restreint, fermé par une place et par trois rues, n'allant pas au delà de deoi mille cinq cents mètres de superficie, a pu élever une vaste église et satisfaire à toutes les conditions d'une immense communauté, comme la maison principale de notre Compagnie.

On. a raison de dire que Tarchitecture est Tune des plus vives images de nos institutions Ce qui domine au Gesîi, c'est l'ordre au niil^n de l'embarras d'un terrain irrégulier. Il y a eu )à une lutte contre une difficulté matérielle, oé toute la puissance du pape fondateur est' venue se briser.

Dans le Oeaîi, tout est donné à l'apparenw et à l'éclat. Le cloître et l'église occupent les deux tiers du sol: deux têtes énormes sur on corps grêle. L'art n'a rien ici d'original, ^ov^ trouverez ces pilastres, ces colonnes, ces chapiteaux, ces baies, à tous les édifices de la Ron^ du seizième siècle, dont le Oesti est une copif-

Au lieu de sacrifier quelques mètres de terrain «ur la place et sur la rue du levant, ^^ Pères ont imposé à l'architecte la rude tâche d^ faire des salles carrées dans un terrain à an^^ aigu, ils se sont obstinés à gagner' parcimonieusement un ou deux mètres dans le coin wç" rklionai de la rue du levant, ce qui fait gBVchif' tout le monument de ce côté. Lutte ingrate, puérile, contre des difficultés matérielles; colosse mon«RDe»tal par la tête, mesquin par le corps; ri-

PAR l'absé ♦♦♦ 109

cbesse jetée aux yeux pour éblouir; toulç l'apparence du grand et Hu beau, voilà ce que dit le OesÎL, bâti de pierre et de marbre.

Et le GfesÎL fait d'bommes est- il autre chose?

Ma rectitude de vue se choquait tous les joura des anomalies de la grande construction matérielle. L'angle sud-ouest était occupé précisément par notre cours de théologie. Trois fenêtres régulières éclairaient la salle au couchant Mais, comme la salle était un carré long inscrit dans un angle aigu, le malheureux architecte avait été réduit à doiuier à sa muraille, du côté de l'angle, une épaisseur énorme qui allait diminuant au côté opposé. Il avait percé cette muraille de quatre ouvertures donnant sur la place, lesquelles nous offraient aux regards leurs longues et inégales embrasures.

Dans les nombreuses distractions qui me venaient, durant les cours d'une science aussi aride que la théologie, je ne pouvais ôter mes yeux de ces vilaines fenêtres, et pendant que le professeur nous posait quelques-unes de ces thèses oiseuses où se complaît la scolastique, je m'établissais architecte du temps de Grégoire XIII; je régularisais par la pensée la grande façade et celle du levant; j'orientais l'église, que je dirigeais dans le sens transversal du Oeih, et je me ménageais un large espace pour les bâtiments destinés à la famille religieuse.

Je n'en aimais pas moins ma cellule, dont

110 LE $àÈvm

f^nrerture diotinait, au levant, sur un massif ée maisons beaticoap plus basses que le cofps de logis, toute petite (Qu'elle était et tout occupée par Tembrasure de la fenêtre. Il est vrai que cette fenêtre m'offrait le beau panorama des montagnes de la Sabine à Thorizon, voilées le matin sous de vagues brumes, mais, le soir, éclairées d^un pourpre intense, qui allait lentement s'atloodssant, de teinte en teinte, jusqu'au bleu pur du del des nuits de la campagne romaine.

Que j'étais fier d'être à Rome, de me dire: Bans quatre ans, je serai profès, Père de la grande Compagnie de Jésus! Dans quatre ans, je sortini de cette illustre retraite, avec les fonctions de l'apostolat à exercer sur toute la surface du monde! Un évéque a devant lui un diocèse; j'aurai poiff diocèse le globe entier; il appartient à la Compagnie de Jésus, qui le sillonne de ses missionnaires, et qui porte la parole de la foi devant le public d'élite des grandes cités comme aux pauvres sauvages océaniens!

Cependant mon terrible génie d'expérimentation et de critique m'entraînait toujours.

J'eus une véritable déception pendant les quatre ans que dura mon cours de théologie. Quatre ans de déception jour par jour, c'était dur à porter pour un enfant de la Gaule, à l'esprit incisif comme le coin d*acier enfoncé dans un fragment de tronc d'arbre.

C'était làf, me disais-je, cette reine de la

PAR L*'JSaiÈi *•*♦ 111

scieflcMs ^ iNsieneê de Dieu, ta lbé(ild||îet Une imreîHe science davail-elte fie borner, mir chaque point de doctrine, à une mesquine proposition qui se prouvait primb, eecundb, terïib par i'Ecri^ ture sainte, par les Pères, par les théologiens, et quelquefois quarth par la raison, cette pauvre raison à laquelle il était fait cette grâce d'être reçue, en valeur de preuve, après les inventions bizarres des théologiens ? Cela n'était pas possible, et cependant la triste réalité était devant mol Homme de trente ans, religieux de la Compagnie de Jésus, à Rome, dans le Oesîi même, au centre du catholicisme, chez des hommes qui tiennent à cœur d'avoir une réputation de savants, d'orateurB et d'écrivains, la théologie professée ne dépassait pas les limites de ces leçons élémentaires où' se forment les plus humbles curés de village, dans les plus obscurs séminaires de la catho* licite.

Je n'en revenais pasl

Et j'eus, pendant quatre ans, à subir cette torture, à poser les plus terribles problèmes, aux* quels mon professeur, imperturbable comme les parois de chêne de son estrade, me répondait par les banalités écrites sur ses cahiers et que nous reproduisions sur les nôtres. Et ce professeur était naturellement on des premiers de la , Compagnie, une de ses lumières ! Il avait un nom en Europe comme grand théologien!

Il ne s'était donc pas trouvé, dans tout le

112 LE^ÉSDlTfi

dix-neuvième siède, depuis la restauration de l'Ordre, un homme qui eût la première notion de ce qui s'appelle science, pour dire à ces hommes, se plaçant eux-mêmes à ia tête du catholicisme: — Mais votre théologie n'est qu'un misérable reste de l'empirisme barbare du moyen âge. Ce sont des éléments informes; ce n'est pas la science de la théologie.

0 mes .Pères, parce que vous avez derrière vous cette phalange de scolastiques, dont le noin a rempli le seizième et le dix-septième siècle, vos Sanchez, vos Vasquez, vos Bellarmin, vos de Lugo, parmi lesquels Benoît XIV n'a pas craint de dire qu'il reconnaissait les deux flambeaux de la théologie, dvo lumtryaria theologtcBy vous pensez que vous avez atteint les Umites de la science! Que diriez-vous des chimistes, des physiciens, de^ astronomes qui enseignent dans les grandes écoles du monde civilisé, s'ils vous affirmaient qu'ils s'en tiennent à la science que formulèrent Nicolas Flamel, Galilée et Copernic? Ceux-ci ont épeléia science, et chaque année maintenant elle se crée, s'élabore par un travail sévère d'assimilation qui entasse les certitudes acquises et repousse les erreurs un moment accréditées; pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la science qui s'appellerait légitimement la reine des sciences, puisqu'elle aurait les choses de Dieu pour objet?

Pour peu qu'on ait ouvert quelques-uns des livres des théologiens si vantés autrefois, il est

PAR l'abbé ^** 113

impossible de ne pas remarquer leur extrême faiblesse, le manque absolu de profondeur dans la solution des questions les plus graves, lorsque ce n'est pas un entassement de propositiona oiseuses, puériles, contradictoires, honteuses même, à ce point que, dans la somme de l'Ange de l'école, saint Thomas, il est arrivé à des théologiens de bonne foi de prendre pour vraie la proposition contradictoire à celle que soutient l'auteur.

Souillerai-je ces pages des questions d'incroyable impudeur soulevées par ces étranges théologiens, qui disséquaient l'âme humaine comme des anatomistes posent sur leur marbre les or-

• ganes les plus secrets des corps, pour en découvrir la physiologie? Rappellerai-je Sanchez se demandant, sur le mystère de la fécondation divine de la Vierge par le Saint-Esprit: An virgo Maria semen emiait in copulatione Sancti Spiritus? ce que nulle langue un peu pudique n'oserait traduire aujourd'hui. Les Jésuites ont traité la morale comme les carabins manient les cadavres.

Voilà où en est la théologie du catholicisme barbare; quand s'inaugurera la théologie du ca-

'tbolicisme civilisé?

Je m'attendais, je l'avoue, à trouver cette salutaire réforme dans les cahiers de mes maîtres au Oesh, Je fus bien trompé. Je n'avais pas besoin^ comme un écolier, de m'asseoir sur des bancs III 8

114 LB jéhutr

pendant quatre années; quelques Blois fétnies n'auraient enseigné oè qu'il y atait de paasdile daoa cette scolestique surannée. Je perdis un temps précieux à ces jeux d'enfant, et je me dis aujourd'hui ayec tristesse que k théologie sérieuse, ra« tionnelie^ qui seule puisse recevoir le non» de science, au sein de l'Église moderne, est eneore à inaugurer.

Les Jésuites ne sont pas plus avancés aur cela, dans le Oe^y que le plus médiocre séminaire de France, en Languedoc ou en Bretagne.

Mon saint et vénérable Père de Ravignan a écrit, dans son Apologie de l'Ordre, que saint Ignace avait voulu des hommes qui, en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en littérature, comme en théologie, ne restassent pas en arrière de leur siècle , mais pussent en suivre ou même en aider le progrès. Je suis fâché de donner on démenti à cette orgueilleuse prétention de la Société, émise par la bouche de cet illustre Père; mais, en théologie comme en philosophie, je n'ai entendu sortir de la bouche de mes maitrea, que les faibles éléments (jle la vieille scolâstiqua

Si c'est ainsi que les Jésuites entendent suivre on aider le progrès, leur programme est facile à remplir; mais le Père de Ravignan, dans son enthousiasme sincère, je le crois, pour l'Ordre, s'est rendu complice d'an mensonge; il a trompé 3on siècle, qui a pu croire sur parole un homme éminent Je l'affirme, la philosophie et la tbéo-

PAB Vàmà ♦♦* 115

logie, au Gfeah, tournent le dos au progrès. Les douze miUe écrivains jésuites, invoqués en faveur de la Compagnie, ne prouvent rien sur la situation présente de la science dans son sein, pas plus que les milliers de martyrs des premiers siècles ne prouvent la sainteté de la prélature à Rome. L'Ordre a eu, au dix-cseptième siècle et jusqu'à sa suppression^ quelques savants âérieux* Ce serait beaucoup d'en nommer huit on âix(^)« Les livres des douze mille autred, outre eeax-»cî, moisissent légitimement dan« nos biblio*' thèques. Pour ces hommes qui survivent à leuf temps et qui s'appellent des penseurs, l'Ordre n'en a pas, un seul. Et ce n'est qu'à eettit-ci qud Ta la gloire.

(1) LalAnde dtê un àomlnré eonsid^tablè dé JéBuitèS astronomes. Quels étaient les savants parmi ces astra* nomes? Lalande nVt-il pas été un peu la dnpe de Vart des Jésuites à faire la réputation des leurs? Je reconnais cependant que c^est daùs la physique et dans Tastrono" nié 4ae TOr^bre a en le pins d'hommes temarqnables.

^^**^^^AAé.

116 ix mmn

L'«inmaillott6meiit.

Le commencement de la seconde année que je passai à mes études théologiques fut marqué, pour noi, par un événement tout à fait inattendu. Diea m'envoya une grande joie ; mais elle ne fut pas sans mélange : M. de Flaviac eut une mission à Rome. Il y arriva au mois de février 1843, avec sa femme et ma chère petite Marguerite. Je la trouvai grandie, embellie et toujours bonne et aimante. Quant à son intelligence, cela tenait réellement du prodige, et tout le monde s'en étounail excepté sa mère qui, tout en parlant toujours de sa tendresse passionnée pour sa fille, était poar elle sévère jusqu'à l'injustice. La douce enfant ne se plaignait jamais: elle adorait sa mère. Quant au comte de Flaviac, il était très-fîer de la beauté, et de l'esprit de sa fille, — je dois la nommer ainsi. — S'apercevant très-bien que sa femme ne partageait , pas son enthousiasme, il avait voulu laisser Marguerite auprès de ma mère. Mais madame de Flaviac déclara qu'elle ne voulait plus vivre séparée de son enfant; et il fallut céder. Zomhien je regrettai, pour ma mère, de n'avoir >lus ce petit ange auprès d'elle! Mais aussi

PAft L'inc ♦*♦ HT

quel bonheur pour moi que celui de revoir Mar«> ^erite 1

Le vieux marquis de Flaviac avait voulu suivre ses enfants à Rome. Lui aussi s'était passionné pour Marguerite, pendant le peu de jours que les Flaviac restèrent à Marseille, avant ^de s'embarquer pour Rome. Il déclara que ce n'était pas à quatre-vingts ans passés qu'il pouvait se priver du bonheur de vivre auprès des êtres qui lui étaient chers. Le climat de Rome lui convenait; et il irait, disait-il, s'il le fallait, jusque sous les pôles, plutôt que de se priver un seul jour de la vue de sa chère petite-fille.

Le marquis emmena avec lui à Rome son petit-neveu âgé de dix-sept ans. Ce jeune homme^ qu'on appelait le baron Gustave de Flaviac, avait perdu son père depuis un an. C'était un charmant enfant : mais son éducation laissait beaucoup à désirer. La faiblesse de sa santé avait été un obstacle à toute étude sérieuse ; et à dix-sept ans, Gustave savait lire, écrire, monter à cheval, faire Jes armes; rien de plus. S'il avait retenu quelques mots de sciences, de philosophie, d'histoire^ il les avait appris, comme M. de Pourpeaugnac ivait appris les termes de droit, dans les romans ]u'il avait lus. Et Dieu sait tous ceux que Gus^ ^ve avait dévorés! Mais comme il était un gar^ x>n d'esprit, il finit par comprendre ce qui loi nanquait, et il résolut de réparer le temps perdu* L son âge, on ne pouvait pas le mettre dans up

118 LE muaru

colUgf, B fui décidé, ^ armant à RoiMi qu'on de nos Pères se chargerait de donner au dernier héritier du mm des Ftavjac une teinture suffisante de toutes les connaissances qu'un bomiM du monde doit posséder. £t comese il semblait que j'étais destiné à rencontrer partout le Pèrf RttfiGn, il arriva à Rome quinze jours aprè^ b famille de Flaviac, et ce fut lui qui fut chargé de compléter l'éducation du baron Guatave, Bu^ toijtit au point de vue religieux, dont son père n» fféUàt jamais occupé: car il était voltairien et sar-* leat il n'aimait pas les Jésuites. Il -disait souTeot que, si Ton pouvait calculer t9ut ce que la Compagnie de Jésus avait reçu des Flaviac depuis que saint Ignace avait eu la malencontreuse idéa de l'établir» on trouverait des sommes assez eour sidérables pour combler le déficit du trésor royal la plus obéré de l'Europe. Je ne sais si c'était par la crainte de voir passer un jour sa fortune personnelle dans les coffres des bons Pères qu'il s'était bâté de la dissiper; mais le fait est qu'il ne laissa à son fils qu'un beau . nom, un titre e( des dettes.

Le jeune baron avait un charmant caractère. U était spontané, loyal, mais léger, imprudeot. plein de fougue. C'était une de ces natures doot OB peut tout attendre et tout craindre. Son grandoncle Taimait beaucoup; il avait décidé qu'il le marierait evec Marguerite, et qu'ils perpétueraieol ainsi l'illustre race de« Flaviac.

PAR l'abbé ♦♦* 119

G« projet Bourîait assts au oemte de Flatiae. Quant à Alpbonsioe, elle ne Toulait pas entrer en lutte avec un vieillard ; mais, dans toutes les eir* constances, elle se montrait hostile à son cousiiL

Le Père Ruflio, malgré les préventions qne le jeune homme pouvait avoir contre les Jésuites, capta de suite la confiance de Gustave; et la plus grande intimité s'établit entre le maftre et le disdple.

J'arrivai au terme de mes études théolôgiqaes. Certes elles n'avaient pas fait de moi un savant; elles m'avaient seulement appris que la théologie pouvait être une magnifique chose, si les Jésuites ou le clergé séculier avaient des tuHnmes qui en deviendraient les créateurs.

Tous mes examens avaient été subis, et il ne m'avait pas été dKficile d'acquérir le petit bagage scolastique avec lequel je pouvais briller à ces examens. Je m'étais occupé de langues orientalee, de droit canonique, ^^ lequel n'exige plus, dans la pratique du catholicisme moderne, que pour mémoire, — et d'histoire ecclésiastique. Bien que les livres qui servaient à ce dernier cours fussent écrits au point de vue exclusif des doctrines ul*^ tramontaines, ils avaient pourtant jeté dans mon esprit quelques rayons de lumière. Les exagérations me faisaient tenir sur mes gardes, et, dans ce que ces livres me disaient, je devinais souvent ee qu'ils voulaient cacher. Lorsqu'il me fut per* mis de puiser mes connaissances historiques à ^'~

120 LE JBSUITB

sources moins suspectes, j'aurais pu quelquefois éprourer un sentiment d'orgueil en reconnaissant que mes intuitions avaient presque toujours été justes. Maïs mes plus douces heures avaient été * consacrées à l'étude <]es livres saints; bonne distraction aux niaiseries du reste, dont l'enseigne* ment m'était fait d'une manière pitoyable.

J'allais être ordonné prêtre, et je commencerais ma troisième probation en rentrant pendant une année entière au noviciat, afin que là, de nouveau étranger à toute étude et à toute relation du dehors, je me retrempasse, dans la retraite et le silence, aux sources les plus pures de la vie de la foi et de l'amour.

Telle a été la pensée du fondateur de l'Ordre, et je la trouvai pleine de sagesse.

Mais, avant de m'ensevelir une dernière fois dans ces exercices de l'ascétisme, je voulus me rendre un compte sévère de moi-même : savoir si je pouvais, en conscience, faire une profession qui succéderait immédiatement à ma dernière année d'épreuves.

On a vu déjà mes doutes, mes luttes intérieures. Peu à peu la savante combinaison de l'Ordre avait passé sous mes yeux, à peu près comme l'œuvre de l'architecte du Oea^, que j'avais trou- *^ée boiteuse et manquée. En serait-il de même de 'uvre de saint Ignace, ou plutôt de ces hommes

, après saint Ignace, ont été les fondateurs plus

eux et piusf pratiques de l'Ordre?

PAB l'abbé ♦♦♦ 121

Je youlm consacrer un grand mois, toat en suivant le cours monotone des autres études, à la question capitale pour moi : ce que je devais penser intimement de TOrdre.

Je repris les Constitutions, Ylnatitutum Sod^ tatta Jesu^ les Regulœ communes^ l'Examen, ka Ratio et Institutio studiorum. Je sortis de leur recoin mes cruels antagonistes MM. Michelet et Quinet Le neveu du marquis de Flaviac me prêta le Jésutùe moderne de Gioberti, en me disant que j'aurais fort à faire si j'entreprenais d'y répondre. Je pris, dans notre bibliothèque, V Apologie de V Institut des JAsuites par Cérutti (^), le livre plus récent du Père de Ravignan, De PEsdatence et de V Institut des Jésuites (^), et quelqoes autres apologistes de l'Ordre.

On comprend avec quelle ardeur je me mis à ce travail; et je me rends aujourd'hui cette justice que je le fis avec une aussi froide impartialité que si, le lendemain de mon enquête, j'eusse dû comparaître devant le Juge suprême.

J'appréciai à leur juste valeur les accusations des anciens parlementaires, qui ont rejeté sur nous seuls la culpabilité d'avoir enseigné les doctrines les pins subversives. Quand nos Pères du seizième siècle soutinrent la théorie du régicide, ils n'étaient pas les seuls, ils parlaient comme saint

(») Trote TOl* ln-12, 1762.

(•) Un vol. gr. in-l8, Paris.

182 iK mciTi

ThoauMi, ^ui affimait, dans dm Ibé«ri6 spéciale, fu'il est permis de tiier iio lyran; les théologiens dMoinicaiiis et fraDeiscaina avaient tenu la méoie langage. Pendant la Ligue, la Sorbonne, ks curés de Paris, qui n'étaient pas Jésuites, ne s'étaient pas gènes sur cette belle théorie; et, chose in* S0Mce?able, en plein dix-neuvième siècle, le théologien Bouvier, qui depuis est devenu évêque du Mans, et qui est o^ort il y a bien peu d'annéee, a enaeigné la même doctrine dans sa théologie elassique, qu'ont adoptée beaucoup de séminaires.

On a donc été injuste en nous chargeant seuls de ce grand grief «de la doctrine du régicide. Cette doctrine, en opposition formelle avec le précepte du Décalogue: Non occidea^ est une des aberrations de la scolastique barbare du moyen âge. Nos théologiens ont copié saint Thomas et les autres, et icet enseignement n'est pas, comme nos ennemis se sont efforcés de le faire croire, per< sonnel à la Compagnie de Jésus. Elle a eu le tort de le ramasser, et de le laisser propager par plus de soixante de nos écrivains.

Dans son livre, le Père de Ravignan dit qae notre Génial Aquaviva défendit de discuter la thèse du régicide et qu'il supprima le fameux livre de notre Père Mariana De Èege. A la vérité, le Père de Ravignan ne nous dit pas si la doctrine fut solennellement condamnée et par le général Aquaviva et par nos théologiens modernes. Non, on s'est borné à défendre de la discuter. J'aurais

PAR ï/àmà ♦♦* ISS

voulu quelque chose de plus. Mw tewi lee ordres religieux, et surtout le ndire, se croieot infaillibles^ et déclarer francfaeoient qu'ils ont erré est un acte de loyauté qui coûterait trop à l'orgueil mopaeal.

Quoi qu'il en soit, si les Jésuites avaient été de prèe ou de loin complices des attentats de Châtel et de Ravaillac; s'il étaient accourus en armes pour repousser Henri IV qui, assiégeant Paris, en 1690, était parvenu à pénétrer dans le faubourg Saint- Jacques où était leur collège de ClermoiU, je voyais là les mœurs violentes, la politique passionnée du seisième .siècle. Un ordre, après deux cents ans, ne répond pas des excès de ses premiers membres. Des individus s'égarent; il n'y a pas, il ne peut y avoir de société, -— et c'est Voltaire qui «parle, — „qui ait un desaein formé de corrompre les mœurs des hommes;^* et ^i les Jésuites comme le veut l'arrêt de suppression de la Compagnie en 1762, avaient enseigiié en tout temps et persévéramment, avec l'ap<r probation de leurs Supérieurs et Généraux, la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, etc., l'impudicité , le parjure, etc., le Yol , le parricide , l'homicide , le suicide et le ré-» gicide, ce n'était pas assez d'une suppression, il eût fallu les détruire comme des bétes féroces.

Ces attaques violentes tombaient devant ma froide raison, et cela, par leur violence même.

Toutefois je me posais autrement la queitfion.

L^sque l'Ordre avait été fondé, pouvant pren*^

134 LE WCITB

dre telle dîreeiioB, tel esprit qu'9 lui plairait, était-il vrai que, par calcd, pour flatter les papes alors tout-puissants, pour obtenir d'eux d'immenses privilèges qui sont allés jusqu'à soustraire l'Ordre à la juridiction de l'épiscopat, afin de le soumettre uniquement au souverain Pontife; les Jésuites ont adopté la théorie de l'absolutisme tbéocratique, ne voyant de pouvoir, dans' la société humaine, que celui du Pape destiné à régner sur les rois et sur les peuples?

L'histoire m'avait fait, sur ce problème, d'étranges révélation^. Et ne devais-je pas croire que le véritable esprit du corps aujourd'hui, <M>name au temps où il se posait en adversaire d'Henri iV par cette raison seule qu'il était un roi hérétique, était de soutenir la théorie de l-'absolutisme théocratique, destructeur des sociétés civiles?

Ni Cérutti, ni mon digne Père de Ravignan, ni mes autres apologistes ne me répondaient clairement sur cela.

Cependant je ne voulus pas me prononcer sur cette question, pourtant capitale à mes yeux* Dans un an, je devais être profès; je verrais mieux l'action générale exercée par notre Société; j'en saisirais mieux l'esprit.

Il me répugnait de me prononcer alors : je réservai donc ce point grave.

Je continuai ma curieuse enquête,

M. Micheiet me disait: „Les familles artificielles, les ordres monastiques, n'ont été féconds qu'au-

PAR l'absb *♦♦ 126

Uni qu'ils ont Imssé ^elque chose au libre dé^ yeloppement de l'individu. L'ordre des Jésuites a voulu aller plus loin; il a prétendu saisir l'individu tout entier, le fmrmer par ïéducatton, le dominer par la prAUoatùm , le gouverner dans ses moin* dres actes par la direction^''

M. Michelet avait-il raison?

Il me citait cette imprudente apologie de Ce* rutti: „De même qu'on emmaillotte les membres de l'enfant dans le berceau pour leur donner une juste proportion, il faut, dès sa première jeunesse, emmaillotter, pour ainsi dire, sa volonté^ pour qu'elle conserve, dans tout le reste de sa TÎe, une heureuse et salutaire souplesse (^)/*

Les progrès de la science hygiénique ont fait justice de Femmaillottement de l'enfant, tel qu'il se pratiquait naguère. On a reconnu que, bien loin de donner une juste proportion aux membres du pauvre petit être, soumis à la torture d'une compression absolue, il ne pouvait que les déformer. Il en est de même de la compression morale; et de l'homme ainsi compris, emmaillotte dès Tenfaoce, soumis aux volontés du prêtre, comme le bAton dans la main, comme le cadavre qu'on tourne et retourne, il ne devrait sortir qu'un être étiolé et misérable; on y chercherait vainement l'homme libre et fort, l'homme même avant le perfectionnement de TEvangile, l'homme capable

(^) Apologiey p. 880.

1S8 tÊ jéNArs'

dé remplir noUtiieBl mée^ÛÊéù, ftmer^ ei paii

Je DDe dcnandaî alors:

La théorie léauitique, en organisuit «rec tant d'babîieté le oorps religieux, en façonnant avec tant d'art les rouages qui le compoeent^ par les* quels il se meut, n'a^^t-^eUe pas dépassé lés limites du vrai? Et une eompression si savante^ mais si abaorbante de la volonté humaine, n'est'-elle pas un suicide volontaire, imposé à chacun des menh brea qu'elle reçoit dans son sein; comme il y amrait un suicide, pour une société civile tout en* tière, dont chaque membre consentirait à accepter, sur tous ses actes, la domination exclusive d'un Père spirituel^ maître de ses pensées, de ses mouvements, de sa vie?

Je me fis enfin cette question phis terrible eocore:

Avec le succès supposé d'un • tel système, li société humaine serait^elle possible? Etneseivitil pas vrai que le seul roi, le seul dominateur dil corps et de l'àme serait, non plus ce Pape ré* gnant spirituellement mais nominalement à Rome, non plus les rois, les chefs de nations, les hauts magistrats du peuple, commandant extérieurement au monde, mais bien une corporation intelligente et habile, dirigeant ces peuples, dirigeant les rois, les chefs de nations, dirigeant ce Pape lui^-méme?

Un tel projet serait d'une inconcevable hardiesse, son exécution d'un grandiose efirayant

PAR Va«« .*** 127

MèîB le réutiltàl final aboulÉnât MârimaliqB^aiiBt •à \k mort da l'indiTkki libue, de la natian librUi de rhiMnanhé libres Ca serait le gtand, réteniei emmafllotteinent sur la terre, h'boami» aarait ramené au berceau et à oes stupîdea liaièras qui le serrmit, coranle les baDdetettea de la momia égyptienne, sous le {faisant prétexte da Cérattî^ ,,de lai donner une juste proportion, et da lui conserver pour toute la vie nne bevrettse et s»* lutaire souplesse.*'

Malheur! malheur l mille fois malheur à l'h»manité^ si eli« consentait à se soumettre à cette hygiène contre naturel II ne faudrait pas inscrira sur le fronton des monuments des grands pei»' pies: Liberté^ mais: JËmmaiUottemenié Ce ne serait pas un drapeau qui devrait flotter sur leurs dfioes, comme symbole d'un multiple développefiMUt des forces humaines sous le souffle de la > liberté^ mais la ^lanière qui accouple les boeufs pour le travail de la servitude.

A ces agitations pénibles de mon esprit, sa jorgnait une douleur d'un autre genre. Leslettres que je reeevais de Paris m'apprenaient que la santé de ma mère s'altérait de plus en plus. Ella avait espéré qu'on me permettrait de revenir au** près d'elle avant mon ordination; il n'en fut pas ainsi. Je fus ordonné prêtre, et il me fallut^ selon les règlemeûts, commencer ma troisième probation et rentrer pour cela au. noviciat, et renoncer encore une fois à toute étude, à toute

128 LS JÉNFITE

rebliwi m dehors. On ne dennaft Fespoir qu'après que mes vœux de profès auraient été prononcés, il me serait permis de revoir ma mère. Hélas! cet espoir ne doTait pas se réaliser!

J'étais entré au noyiciat depuis huit jours, lorsque le Père Rosaven, un des assistants do Père Général, me fit appeler pour une coaununication importante: il était chargé de m'apprendre la mort de ma mère!

Ce fut pour moi un coup Uerrible. Mais le rétérend Père, après quelques phrases banales sur la résignation avec laquelle un religieux doit recevoir, de la main de Dieu, les coups les phis terribles pour la nature, aborda la seule question importante aux yeux d'un véritable Jésuite, . en me disant:

— Vous êtes religieux; vous avez fait vœo de pauvreté; mais ce sont des vœux simples dont vos supérieurs pourraient vous délier. Vous êtes encore libre avant vos grands vœux. Quelle est votre pensée sur votre succession? Lie Père Provincial' de la province de Paris m'envoie, au cas où vous voudriee^ persévérer dans l'Ordre , une procuration régulière à signer par vous, afin de vous éviter tous les embarras d'une succession» au , moment où vous rentrez au noviciat pour votre troisième probation.

Yojez, réfléchissez devant Dieu.

£t, mettant doucement le papier devant moi, îl semblait me dire: Il serait mieux de signer.

PAB L'âJBBB ♦♦♦ 129

Ce calme ghdal en n'apprenant la faneate nouvelle, cette cupidité non pas de ea part, le digne homme,, maia pour cet Ordre à qui aHaient arriver quelques centaines de mille francs de ptaa, me ôrent mal.

Toutefois mon parti était pris.

— Mon Père, lui dis-*je, je n'ai pas à réfléchir; je signe. J'aurai plus de temps pour penser à aaa mère.

Il n'y eut rien de plus, rien de moins pour oeUe succession, qui s'est élevée, je l'ai su plus tard, à seize cent quatre- vingt mille francs. On ne m'en parla plus, je n'en parlai jamais. L*h6tel de Sainte-Maure, au faubourg Saint-Germain, fut vendu; les belles terres en Seine-et-Marne, en Beauce, en Poitou, furent vendues. J'étais venu au monde dans la plus haute condition de fortune; je devais passer plus tard, silencieux, devant le berceau de mon enfance, acheté par un étranger. Et quand j'allai à ***^ il n'y eut plus à moi que deux tombes, celle de mon père et celle de mon frère. Les Jésuites n'avaiait pas pris la peine de faire transporter, selon son désir souvent exprimé devant moi, les restes encore tièdes de ma pauvre mère auprès de son époux et de son fils, sous prétexte que, dans le testament de ma mère, il n'était pas fait mention de cette volonté. Ils trouvèrent plus expéditif et moins coûteux de les * déposer au cimetière du Mont-Parnasse, où pourtant ils lui firent donner,

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