‹ Le jésuite (volume 2)Chapitre 25 sur 35 · FIN DU TOME CINQUIEME · texte numérisé non relu

FIN DU TOME CINQUIEME

Imprimerie de B. Baist à Francfort •.H.

PAS

L'ABBÊ ***

AUTBtni DU MAUDIT ET DB LL BBUSIIim.

flUNCFOitT i/M^ CHEZ R. BAIST, LIBBAmE-ËDITEOP

Deux cœnrs briséa.

Les soucis de l'œuvre colossale que j'avais entreprise, mes correspondances avec le Père G... et avec le Père de Montgazin, qui faisait, chez les Jésuites de Lyon, la propagande de nos idées de réforme, n'étaient pas mes seules préoccupations. C'était là ma vie extérieure. Hais, à côté de celleci, il y avait ma vie intime, dont seul j'avais le secret, vie bien plus tourmentée, bien plus douloureuse, et dont Dieu seul a connu les tortures. Si je ne m'étais pas promis de confier à ces pages toutes mes faiblesses, peut-être dans ce moment hésiterais-je à faire le récit d'un événement qui porta dans mon cœur la lumière que j'aurais voulu toujours repousser, et qui me condamna à une éternelle douleur.

Marguerite était dans tout l'éclat de sa beauté. Ce n'était plus une enfant, c'était une femme. Dieu m'est témoin que je n'ai pas à rougir de l'avoir VI 1

fois, si je voulais me marier, mon coasin ne serait pas l'idéal que je pourrais rêver; mais je ne me marierai jamais.

— C'est une résolution bien arrêtée, Marguerite?

— Oui, bien arrêtée, et vous me connaissez assez pour savoir que }e ne parle pas légèrement; je donne aux mots que j'emploie loute leur signification.

En effet, Marguerite ressemblait à sa mère sur un seul point, la fermeté de caractère, la promptitude et la constance dans les résolutions. Mais ce qu'il y avait en elle de trop absolu, peut-être, était tempéré pat* une extrême douceur et une sensibilité exquise.

Gustave me pria d'intervenir en sa faveur auprès de la comtesse et de Marguerite. Je lui répondis qu'il devait assez connaître madame de Flaviac pour savoir que ma démarche serait inutile, et que d'ailleurs Marguerite avait une vocation bien arrêtée pour le cloître.

— Allons, me dit Gustave, ce n'est pas en vain qu'on porte votre habit; vous aussi, vous trouvez charmant de faire de ma cousine une religieuse !

— Je vous assure, mon cher Gustave, que ^e ne suis pour rien dans la vocation de Mar-

uerite.

— Oh I il y avait bien assez de l'influence de I mère, je le sais. Mais enfin vous exercez sur

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Vlarguerite un grand empire, et vous pourriez me servir.

Si j'étais resté pauvre, mon révérend Père, ma fierté m'aurait empêché de songer à Marguerite. Bien que le testament de son grandpère eût beaucoup diminué sa fortune, elle était encore , relativement à moi , une héritière. Aujourd'hui tout est changé: j'ai une fortune considérable, et j-ai donné la preuve qu'un étourdi peut devenir un homme sérieux. Puisque vous ne voulez pas me seconder, je me servirai moimême, et je n'ai pas encore renoncé à Marguerite.

— Vous «vez tort, vous ne réussirez pas.

— Peut-être; je ne crois pas à la vocation de ma cousine.

U me quitta là-dessus d'une manière assez amicale, et il m'annonça que le Père de Montgazin arriverait sous peu de jours à Paris.

Le surlendemain, Marguerite me dit avec un peu d'émotion, que Gustave lui avait écrit.

Je sentis le rouge me monter au visage, et je me récriai beaucoup sur cette inconvenance: je la trouvais inexcusable.

Marguerite souriait de ma colère, et il me sembla voir dans son regard qu'il y avait quelque chose dans cette colère qui ne lui déplaisait pas; et alors je me sentis interdit, confus. Aurais-je donc laissé voir à cette enfant un sentiment que

je De Toulftis pas fmr miArméme^ Je tâchai de me calmer, et je lui dis:

— Me permettrez'fVttus de Ure ila lettre de Yolre cQoiiin?

. — iLa voici!

Gustave, dans cette lettpe, juppliait sa'Coasine, lau UNO de son grand^père, qfii «les avait tant Alises tous les deux, dejiiiidire, bieo sinoèrement,

.s'il «tait vrai que sa détermination de ae £aire

rreligieuse fût irrévocable.

, JAarguerite , ajovtMtrtl, je vous aime «ardemment, follement. Votre mère m'ia ôté tout «spotr, et pourtant j'en appelle à vous ; je vous sopplie de me dire si' vous êtes entraînée -par une voca-

,tû)p, irrésistible et. si votre cœur est libre. Ici ce n'est plus l'amant qui vous parle, c'est. le .frère,

, c'est Tami que vous avez paru revoir avec pjaisir, qui .vous supplie de ne pas engager votre avenir avant d^avoir fait de sérieuses réflexions. Je ne vous demande rien de plus, laissez-moi le temps de vous prouver, ainsi qu'à votre mère, que je suis digne de vous."

— 'Sans doute, dis-je à Marguerite, vous n'avez

•pas répondu à cette leltre?

— J'ai cru pouvoir y répondre. Gustave la'est-ii pas un frère pour moi?

— Un frère qiii voudrait changer ee tttire pour un autre.

-r- C'est ipour .cela que j'ai >voulu ini ôter tQUte< espérance.

PAR l'abbé *♦* ^

^Je resrph*ai. Je craignais, je l^aTone, TàWâlt omanesque qu'ime correspondance clàtidéstirie yeOt ejterCèr sur iinraginàtion d'une jeuiïe fille. 5t cette amitié de sœur, arouée par Marguerite, ae pouvait-elle pas, même à son insu, caéher un ?ei!itin]ent plus ' doux encore? Je me souvenais d'avoir vu, deptris quelque temps, Marguerite sourent rêveuse, préoceupée; et quand je la questionnais là-dessus, elle rougissait et me faisait de ces réponses vagues qui ne vous apprennent rien. Mais du moment qu'elle avait ôté toute espérance à Gustave, que pouvais-je craindre? Je me rendais le témoignage que je n'avais pesé en rien sur sa destinée. C'était l'œuvre de sa mère. Il m'était impossible de ne pas nïe seiltir heureux en pensant que la vie de Marguerite serait eh quelque sorte semblable à la mienne, que ïioiis marcherions dans la même voie; et j'entrevoyais dans l'avenir !e moment où nous pourrions travailler ensemble à une grande réforme dans 1*6ducation morale et religieuse de la femme.

Mon -Dieu! si, dans ces beaux rêves, il se mêlait à mon insu un sentiment coupable, vous m'en avez cruellement puni!'

La conltesse de Flaviac, sans doute pour ôtër toilt espoir à Gustave, avait résolu d'erttrer au 'Sacré-Cœur avec sa fille le 6 janvier 1850, sht mois avant l'époque qu'elle avait déjà fixée. Cette décision ne changeait rien aux rapports d'intimité que nous avions ensemble; Marguerite d^vaî^

s LK lÉSUITE

rester un an pensionnaire libre avec sa mère, avant d'être admise comme postulante.

Le 4 janvier, je reçus à la rue de Sèvres un billet du Père de Montgazin; il m'apprenait qu'il était arrivé la veille à Paris, qu'il était descendu à notre maison de la rue des Postes. La nouvelle loi sur la Jiberté de l'enseignement nous permettant d'avoir des collèges en France, il était question de faire le Père de Montgazin recteur de la maison qu'on voulait établir à Paris. Le Père me disait dans cette lettre:

„[ls feront de moi ce qu'ils voudront; mais, je vous l'avoue, je suis profondément découragé; et si nous ne pouvons pas arriver à une réforme complète de l'Ordre, cette loi, qui va mettre entre nos mains une partie notable des jeunes gens de l'aristocratie nobiliaire et financière, est un malbeur pour la France et pour nous. Moins que jamais nous sommes aptes à élever la jeunesse. Nous sommes ce que nous étions au seizième siècle, et il y a un abîme entre cette époque et la nôtre. Pie IX a pris un instant en main la cause de la liberté ; mais nous avons vaincu Pie IX. Nous l'avons jeté dans une voie de réaction qui devait le perdre; et quand il a quitté le Vatican, pour n'y rentrer peut-être jamais, x'était bien moins les révolutionnaires que les Jésuites qui le cbassaient de Rome.''

J'acbevais à peine de lire ce billet que je vis entrer chez moi le valet de chambre de madame

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î Flavtac. La comtesse me priait de vouloir ien me rendre chez elle.

Je la trouvai en proie, non pas à la douleur, lais à la fureur. Ses yeux étincelaient

— Eh bien, me dit-elle, ce Gustave de Flaviac, ont vous me vantiez la conduite exemplaire, avez-vous quelle action infâme il vient de comnettre?

— Gustave! avoir commis une action infâme ! 3n vous a trompée, madame. Gustave a été jadis Tès-étourdi, il était fou de plaisirs, il avait enfin [es défauts de son âge et rien de plus: car les erreurs dont on a fait des crimes, afin de le spolier plus facilement, étaient en réalité bien excusables.

— Vous attaquez là le Père Ruffin. Vous avez cru à la parole d'un misérable plutôt qu'à la sienne. Moi, je trouve que le Père Ruffîn a bien fait de détromper mon beau-père. Après tout, continua madame de Flaviac, — et c'était la première fois qu'elle faisait devant moi allusion au passé, — vous savez bien que Marguerite n'avait aucun droit à la fortune de M. de Flaviac, et il vaut bien mieux que cette fortune appartienne à votre maison qu'à ce misérable impie, sans foi et sans honneur!

Je connaissais depuis longtemps les exagérations de madame de Flaviac, et je lui dis en riant:

•10 * LE IBSClfB

•— Voyons, qtfa donc frft cet irapîë^ Voils a-t-il demandé une seconde fois 'votre ffUe éo Mariage?

La coDitesse bondit vers moi, lot, les -dénis serrées par /la colère, la Toix. stridente, elle me dit:

— Non! mais il l'a enlevée!

Cette parole tomba sur moi comme "an coup de foudre.

— Ahl vous ne riez plus! me dit^elle. Et vous n'osez plus soutenir rfaonorabilité de cet homme !

— Hais cela n'est pas possible!

— Lisez cette lettre: connaissez-Tous cette écriture ?

'C'était bien ceHe de Gustave ; je lus à haute voix:

y,Madame,

„Je *vous ai fait demander une etitretue, votis

'l^vez re^sée. Mon oncle, qui est aussi l'oncle

Ide Marguerite, et de [^lus son tuteur, est depuis

longtemps «n disgfâce auprès de vous. 'Vous de

Toulcz traiter avec lui que par la voie des gens

pour v-^^. .g^g^ yoire droit 'Mais aujourd'hui il

moms les ^^jj. ^gjjg ^jj^ question grave, celle de

chassaient dt^j,^ gu^, .j^ ^^^ ,^ ^ |^ ^^^^

J achevais ; vecation religieuse. Si je «ne «puis «ntrer chez mot je serai son frère et je ne «sottf-

Pi>R l'abbé'*** -11

:*ipai pas, entendez*)e bien , 'que ^Marguerite scdt acrifie. Ne pouvant pas la voir chez vous, il ae fallait la faire venir dans une maison tieroe, m véritaële terrain neutre où nous pourrions lous dire noire ^ pensée. C«ia m'a été ti^ès-facile. iTcfUS 'avez pris la femme de chambre de Marguerite dans ces maisons, fondées par les révérends ^res, où l'on se charge de placer des pieuses rîUesqni veulent servir seulement chez des maîtres auprès desquels leur silat ne peut courir atuonii danger. On vous <a recommandé madame Fleury d'une façon toute particulière: — c^était iiae sainte! vous ne pouviez mettre auprès de voire fille une femme plus vertueuse qu'elle. — Cette vertueuse femme a surtout le talent d'écouter aux portes, et c'est parelie que j'ai su hier que vous deviez entrer avec votre iille, dans deux }ours, au Sacré-Cœur. Il est bien juste que les moyens dont les bons Pères se servent si souvent, sans scrupules, soient utiles une fors par i hasard à un honnête laïque. *€e matin, sous prétexte d'une >bonne oeuvre affaire, elle a conduit votre fille dans la maison d'une femme de sa • connaissance, une véritable sainte, m'a-t-<élle assuré, .le lui ai répondu qu'il suffisait qu'elle fât honnête, et .que s'il en était autrement elle ne itoucberait pas la somme promise. Ainsi, madame, votre fille est à présent rue Saint-Uacques, \hS, chez madame Loreau, raccommodense de dentelles. Antoine, ce fidèle et dévoué serviteur de

votre beau*père, est, lui aussi, dans cette maison. Je Tai chargé de veiller sur vqtre fiJie, car, bien que. j'aie pris à la hâte des renseignements sur madame Loreau et qu'ils se soient trouvés bons, j'avoue qu'une moralité dont madame Fleury répond me parait suspecte. J'arriverai dans cette maison à midi, et je vous y attendrai jusqu'à une heure. Pendant ce temps-là, je ne verrai même pas votre ISlle. Je vous prie de vous faire accompagner par le Père de Sainte-Maure. J'aarai aussi avec moi un autre garant de ia loyauté de mes intentions. Je vous parlerai en leur pré^ sence et en présence de votre fille. Si je puis obtenir de vous que vous soyez vraiment mère, je remettrai mon sort à venir entre les mains de Marguerite. Seulement, je vous le répète, je ne souffrirai jamais que ma sœur, — en supposant que Marguerite ne veuille pas m'accorder un autre titre, — soit contrainte à embrasser un état pour lequel, j'en suis sûr, elle n'a pas de vocation. — Son tuteur, le comte de Lerins, est invité, par moi, à se rendre chez madame Loreau à une heure; je connais son exactitude. Il ignore de quoi il s'agit; mais je sais d'avance que, si on lui prouve, et je le loi prouverai, que Bfarguerite se fait religieuse uniquement pour vous obéir, il ne le souffrira pas. Vous savez qu'il n'aime ni les moines ni les nonnes. Vous pouvez croire que toutes mes mesures sont prises pour arriver à mon buV^

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— Ce jeuoe homme est un fou, dîs-je à madame de Flaviac; maïs il est onze heures et demie, il est temps de partir. Car je pense que ?ou8 voulez aller vous-même chercher votre fille?

— Sans aucun doute.

JNous montâmes en voiture, et pendant le trajet je gardai un morne silence. Des pensées confuses, contradictoires, se pressaient dans mon cerveau: c'était quelque chose de vague, une fatigue douloureuse, et je sentais bien aux battements de mon cœur que ce doux rêve que je faisais depuis tant d'années allait faire place à une terrible réalité. £h quoi! sans m'en douter, me serais-je fait complice de cette mère à laquelle des directeurs fanatiques et intéressés ont persuadé qu'elle devait offrir sa fille au Seigneur, comme victime expiatoire d'une grande faute, et assurer par là à leur Ordre la fortune entière des Salméron et des Flaviac? Si j'avais combattu si faiblement la résolution de Marguerite, si j'avais voulu me persuader qu'une enfant de seize ans, si admirablement douée qu'elle fût, pouvait sans témérité décider ainsi de tout son avenir, le motif qui m'avait fait agir ainsi n'était^il pas coupable?

Nous montâmes rapidement à un second étage. Le vieux Antoine nous introduisit dans un petit salon assez propre. Immédiatement après nous, et par la même porte, nous vîmes entrer Gustave de Flaviac et le Père de Montgazin; une autre porte s'ouvrit et Marguerite parut Elle était

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