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34 LE WDITK
Congrégation dite des ProcurewrB.
Dons l'espace de quelques jours, tous dos Pères, députés comme nous des différentes pro- ▼înces où rOrdre possède des maisons, arrivèrent au G^sk.
L'accueil que le Père de Montgazin et moi BOUS reçûmes du Général fut très-froid. Je sus même qu'il s'était oublié jusqu'à dire qu'il ne comprenait pas que les provinces de Paris et de Lyon n'eussent rien trouvé de mieux, pour les représenter à la Congrégation, que nous deux.
Je me g^rrdai bien de rapporter à mon cber maître cette parole blessante. Je ne voulais pas refroidir la sainte ardeur dont je le voyais animé.
La séance solennelle de la Congrégation arriva cnfîn.^
Le Père Roothaan en fit l'ouverture par un discours habile, où éclatait toute sa joie d'avoir enfin assoupli ce Pape, adversaire d'abord peu déguisé des Jésuites, et maintenant tombé sous la main de la Compagnie, et par son échec misérable dans ses plans de réformateur politique, et par J'influence que venait de prendre sur lui le jeune cardinal-ministre chaudement dévoué à l'Or-
PAR i^'abué *♦♦ 35
jre. Cette pensée était voijée sous les protesiMitiony habituelles de ce dévouement au Saint-Siège, qi)j faiaait la force et la gloire du OesÎL.
Rootbaan dissimulait mal que ce dévouement avait pour condition la réciprocité, et que, dès ce moment, Pie IX ayant loyalement feit abjuration de ses erreurs, ayant repoussé comme de damnables uto^nes^ les théories de conciliation de la liberté et de TEglise, mises en avant par ce pauvre Père Ventura, un de ces narfs rêveurs comme il s'en trouve au commencement de toutes les révolutions, il était juste de se mettre dans une voie de généreux dévouement à Tégard du pontife, qui comprenait enfin qu'il n'y avait pas de plus solides défenseurs de la papauté que les membres de la grande et sainte Compagnie de Jésus.
Il nous lut une lettre autographe de Pie IX, adressée à lui Roothaan, où le Pape faisait nettement Taveu de ses illusions premières, déplorait la voie où quelques esprits inconsidérés et ardents l'avaient entraîné, et reconnaissait maintenant quels étaient ses véritables amis.
Il en vint ensuite à un exposa général de son administration depuis trois ans. Il s'appesantit sur l'époque malheureuse qui venait d'être traversée. Il peignit, en traits vigoureux, les épreuves auxquelles la Compagnie avait été exposée dans le sein même de l'Italie» épreuves q^i avaient fai^
86 LE JÉSUITB
ressortir la fidélité et le courage du plus grand nombre.
Mais il déplora amèrement que l'esprit d'erreur eût pu atteindre quelques âmes, au sein de la famille, jusque-là sans tache, du grand saint Ignace; et faisant une allusion très-transparente au Mémorandum imprimé qui avait été distribue à tous les membres de la Compagnie, il dit qu'il espérait que le calme, un moment troublé par cette provocation diabolique, renaîtrait bientôt: que d'ailleurs,, en vertu des pouvoirs que lui donnaient les Constitutions, il était bien décidé à ne pas faiblir et à extirper, à tout prix et jusqu'à la racine, le mal naissant par ces opinions insensées et coupables.
Il termina par ce mot: qu'il ne pensait pa» que, parmi les hommes graves députés de l'Ordre réparti en provinces dans le monde entier, et rassemblés dans cette sainte Congrégation, il s'en trouvât un seul qui, non-seulement voulût patronner ces folies condamnables, mais s'oubliât même à y faire allusion.
Je ne dois pas le dissimuler, dans la position où se trouvaient alors les affaires religieuses, ce langage était fait pour produire une vive impression. Je suivais du regard les hommes sur lesquels je devais le plus compter. Je devinais l'effroi que cette parole énergique et implacable imprimait dans les âmes. J'avais vu pâlir, à plusieurs reprises, celui que je croyais le plus ferooe de
PAB l'abbe *** 37
tous, le Père de Montgazin; et moi-même, sous le coup d*uDe terreur involontaire, je sentais la parole s'arrêter sur mes lèvres.
Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque mon illustre ^t bien-aimé maître, se levant, demanda la parole, qui lui fut accordée par un signe du Général présidant l'assemblée, et que je Tentendis, avec une voix ferme et retentissante s'exprimer de la sorte:
— Après ce qui vient d'être exposé, mes dignes et révérends Pères, il semblerait qu'il y auhrait une hardiesse coupable, une espèce de révolte contre Tautorité du très-révérend Père Général et contre Dieu même, à soulever, dans cette enceinte, des questions graves de réforme et d'avenir, posées au milieu de nous depuis quelque temps par le progrès même, pu, si vous aimez mieux, par le mouvement des choses humaines, et qu'un petit écrit, modéré dans la forme, mais grave dans le fond et puissant d'exposition, a précisées récemment. Complètement étranger à la rédaction de ce mémoire, ne l'ayant connu, comme vous, mes Pères, qu'au moment où il a été livré à la publicité, je n'ai point à m'en occuper ici ni à le défendre, si ce n'est par une seule considération.
C'est que, depuis la fondation de notre sainte et puissante Société, il a été de droit, à chaque siècle, que les membres, et surtout les députés i des provinces aux Congrégations générales '^"
88 LE ^ÉHATE
iOtres, pittsent, «n obdemifll les kift d'une sage réserve, faire connaître leur aWa sur tout oe qui intéresse le bien comamç de l'Ordre.
Ce qui a été de droit s'est réafisé constainment en fait; et longtemps les archives précieuses du Cteàk ont coniservé de nombrenx méaioires infiniment précieux pour l'histoire de l'Ordre, méoM prour l'histoire de l'Église, autrement énergiques, autrement hardis que l'appel modeste qu'un de nos Pères les plus intelligents a cru devoir faire dans cet écrit
S'il était yrai que cette antique liberté ait disparu de l'Ordre, que toute parole d'amélioration et de réforme dans notre sein soit un crime, il fôudrait que cela fût dit clairement Je n'ai pas Toulu comprendre cela dans les paroles du ti^ tévérend Général. Les luttes pénibles que dous avons ettes à soutenir, peuvent expliquer une s*ioftaire prudence contre des idées de bouleverselAent et de révolution. Mais en semmes^^nous là, mes Pères? ' Et devons-nous faire, à toute pensée de sage réforme, l'injure qu'elle vient détruire r^euvre si fortement coàstiluée qui a traversé plus de trois siècles, et qui durera longtemps encore, si elle sait répondre, comme dans le passé, aux besoins de la grande famille chrétienne.
Je porte, avec tous les Pères députés, le respect le plus profond à notre vénérable Père Gèlerai. Si nous en sommes tenus à ce que toute Qltiartive lui paraisse u& empiétement, une ré-
PAR i.'ajmé *** 39
iroHe, un désordre, qu'il le diw ; nous «aiironfi si nous devons nous taire.
S'il veut conserver les anciens droits, qu'il laisse toutes les opinions honorables se produire librement.'
Le Père de Montgazia s'arrêta. Tous les regards étaient portés sur lui. Les uns étaient effrayés de sa hardiesse, les autres, relevés dans leur courage, le soutenaient d'un murmur'C approbateur; il avait su, en prenant la défense dîes anciens usages de l'Ordre, gagner beaucoup d'espries que les tendances d'absolutisme, maintenant toutes-puissantes, faisaient trembler.
Je le vis, avec cette grande habileté des orateurs accoutumés à dominer les masses, interroger d'un coup d'oeil rapide et magnétique ceux qui formaient son auditoire, comme pour leur dire: M'approuvez- vous? trouves- vous que je défende votre cause?
Pois, sûr de l'assentiment de la msgorité, il cmUittua :
-— 11 me répugnerait d'être ici un brouillon ou un révolté. Cela ne va ni à mes principes de re8|iect ni à l'expérience d'une longue carrière eonsacrée, dans la Compagnie, au service de l'Église. Cependant, si mon langage devait être interprété ainsi, j'aurais à m'imposer subitement la réserve du silence. Mon très-révérend Père, veuilk2-voas expliquer?
Aootbaan se mordit les lèvres; il était sous
llmpreBSion d'un dépit qu'il essaya Tainement de cacher.
— Vous pouvez continuer, dît-il sècbemenL Usez de votre droit.
Le Père de Hontgazin reprit:
~ Je remercie Votre Paternité, et je la félicite de cette loyale parole. J'userai donc de mon droit; et ici je ne parlerai pas seulement pour moî-méme,' mais pour tous ceux qui, je le sais, ont l'intuition des maux qui menacent l'Ordre- si, Janux obstiné, il ferme son regard du côté de l'avenir pour ne voir qu'un passé vaincu et désormais impuissant
Le Père avait fortement appuyé sur cette dernière parole, et tout son discours, qui dura une heure, ne fut que le développement de ce mot: Que l'Ordre était perdu, s'il ne consentait pas à se rajeui!îr, à prendre un esprit nouveau, ea complet accord avec les besoins d'une sodété nouvelle.
Entrant dans le vif de la question, 0 prît nos constitutions, nos procédés de vie religieuse, notre méthode d'action sur le monde temporel, notre enseignement tbéologique, philosophique, historique, et il démontra que tout ce rouage compliqué, combiné vers la fin du moyen âge par des esprits vigoureui, encore imprégnés de l'esprit roialtste, qui a si long.temps comprimé l'essor génie humain, était, au dix-neuvième siècle, si inutile, aussi impuissant que Ip serait, dans e de ces terribles batailles, telles que le coni-
PAB L ABBE "^ 41
nencement de ce siècle en a tu, la tactique brilante des chevaliers du douzième siècle armés 10 ur les tournois.
Puis, abordant la situation actuelle de l'Église, I s'écria;
— Quant h ce mouvement en arrière qUe va iroduîre infailliblement la restauration pontificale cluelle, tout en voyant avec bonheur rentrer lans Rome Je Très-Saint-Père , il ne m'est pas «ossible, avec la connaissance que j'ai des motifs |ui ont déterminé les hommes de la politique rançaise à le soutenir, de ne pas voir qu'il sera lécessai rement de courte durée.
Il y a, en France, un homme à idées élevées, lu génie puissant, dont le rôle, pour le moment, «mbie s'effacer devant l'omnipotence de l'Assemilée nationale. Que cet homme se contente du itre modeste de président, qu'il aspire S un titre ilus éclatant, ce qui est du reste dans les tradiions de sa famille; il est certain, et je n'ai pas leaucoup de gloire à être ici prophète, qu'il exercera une grande action sur les destinées de l'itaie, et par là même sur celles de la papauté.
N'oublions pas qu'il a été déjà un soldat de 'indépendance, qu'il a vu un frère tomber sur le lol italien, martyr de cette grande cause.
N'oublions pas qu'au niomeU^ même où le wrti hostile à la liberté acclarwa\l ôans Rome dea nesiires restrictives, prévoyati.. ..plie réaclion nt-
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hoHiiwft thargéo de le repréKOter, instruction diM lesquelles à disait nettement ^qae la République française n'a pas envoyé une armée à Rome poor y étouffer la liberté itilkBiie , mais pour la régler."
Le Père de Monigasîn eontinua ^^aaodyser ce doownent capital.
Je suivais do regard Timpression qu'il produisait sur Roothaan et «sur la gravé assembléf! de nos Pères. Il y eut une sensation profonde à ce passage: ,,Je réirame ainsi le rétablisoemenC dtt pouvoir temporel du Pape: Amm^tte géf^ raie, sécularisation de Vadminisiration; Codé NapoUoH €t gouvernement libértdJ^
Ce fut bien autre chose au moment ^ ces airtres paroles furent reproduites: ^Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruc* tioa des abus de la féodalité et les germes de la liberté. Il ne sera pas dit qu'en 1849 une ar* mée française ait pu agir dans un autre Bens et amener d'autres résultats.''
La pensée de la France est claire, continua mon ami: c'est on gouvernement de nouveau régime, un gouvernement libéral que le Pape sera obligé d'adopter.
Le discours du Père de Monfgazin demeura un nMnent suspendu, tant était vive l'impression pitiduiie par sa paroAe< Je voyais nos Pères en jiroie à Tinoertitude^ et s'abandonnant à l'anxiété
PAR L'ABftB ♦** 43
on à Vespénmee tékm leurs aspîmléns kitimes. Roolhaan, avec son flegme profond, aveè le calmé de ses longues années, n*y tenait pins, et s'agitait sur son siège.
Montgazin continua:
— Maititenant, mes Pères, je tous le denoMude, iï*est-il pas évident que le sort de la pi^aute est Gon^plélenient entre les mains du Gouvernement français? Et n'est-il pas évident encore que oull* puissance catholique en Europe ne s'avisera é% dire à la France: Nous savons mieux qoe vous, qni avez restauré la papauté au prix de votrtt sang, ce qui convient au régime des États de rËglise? Il ne faut pas être habile en politique pour voir cela.
Et moi, le moins éclairé de vous tous dans cette matière, je ne crains pas de vous afliniier que ces paroles du Président de la République française auront, tôt ou tard, leur sérieux accomplissement, ou bien la papauté, abandonnée à ses propres forces, privée de cet appui matériel sans lequel, il ne faut pas se le dissimuler, elle ne subsisterait pas vingt-quatre heures devant les cruelles représailles d'un peuple aujourd'hui humilié dans son orgueil national, sombrera définitivement dans la grande révolution qui appelle la Péninsule italique à n'être qu'un seul ])euple, màr maintenant pour la liberté par ses seuffranoes séculaires et pâr#ses ardentes aspirations.
Eh bien! mon très-révérend Pèi^ Général, «t
44 LE iésniTE
vouBf mes Pères, que fere^-vous dans cette position nouvelle? Allez- vous vous mettre en lutte contre la nation libératrice, déclarer une guerre sourde à l'idée qui prédomine dans toute FEurope? Et quand les gouvernements les plus retardataires entrent en composition avec ces idées nouvelles, ces idées de progrès, ces idées libêror les, que m'importe le nom que vous leur donnerez, de bonne foi, la Société de Jésus, quelque puissance qu'on lui suppose, est-elle de taille à lutter avec l'élément fougueux d'une civilisation qui commence et qui a en elle l'exubérante force de tout ce qui est jeune? Nous les hommes du passé, nous les conservateurs des institutions vieil-
I lies, irons-nous, ou sournoisement ou face à face.
\ déclarer un duel à mort à la nouvelle civili-
\ sation ?
Or, mes révérends Pères, il faut en venir là.
Guerre ostensible!
Nous serons flagellés chaque matin par ce fléau impitoyable dont dispose le monde moderne, et qui s'appelle la presse.
Guerre cachée!
Qu'importe à la marche de la grande armée du progrès? Nous irons en tirailleurs la harceler sur les flancs? Il lui suflira de se tenir en rangs plus serrés, de se discipliner mieux. Nos attaques impuissantes serviront ses intérêts : elle s'avancera radieuse vers son avenir. Nous aurons été pour
elle UD péri] apparent; en réalité, nous aurons servi sa gloire.
Le Père de Montgazin résuma avec une ad* mirabie clarté tout le plan que j'avais combiné, et qu'il renferma dans ce programme: Adoption par la Compagnie de Jésus de l'ensemble d'idées libérales pratiques qui se renferment dans ce mot: la civilisation moderne mise en rapport avec tous les progrès de l'époque, de l'enseignement dans les diverses branches des connaissances humaines, au sein de la Compagnie.
— Maintenant, mes Pères, termina-t-il, l'avenir d'une grande Société est entre vos mains. Elle va ressusciter plus brillante, plus utile à l'Église que dans ses beaux jours, ou se traîner dans le sillon durci des idées du passé, impraticables pour le présent et radicalement impossibles pour l'avenir.
Nous sommes nombreux dans son sein qui la voulons transformée et glorieuse. Si notre courageuse initiative est repoussée, nous plaindrons l'Ordre d'avoir décrété sa décadence et sa mort. Nous ne l'aimerons pas moins; nous ne le servirons pas avec moins de persévérance; seulement nous garderons, au fond de nos cœurs, le sentiment douloureux de notre impuissance à le sauver.
Un murmure approbateur suivit cette éloquente et sage harangue. ^\\q partait d'une âme convaincue; elle devait po^^eî ^^^ clartés puis-
4$ LE JSSQfrK
aantcs énm tous ces esprits que je Toym béâtant entre les sympathies, les convieliQQS, les préjugés d'une vie eatière et les ioceriitiides d'un avenir inconnu.
RoQlhaan exploita habilement cette peur.
-^ Mes Pères, prenez garde! Ne vous hâtei pas de -prendre une détermination dont vous auriez plus tard à vous repentir cruelleoient Je n'entrerai pas en lutte avec l'éloquent procureur de la province de Lyon; je n'en ai ni le temps ni la force. J'aime mieux vous laisser à voire raison, à vos souvenirs, à votre consci^ice.
Et la séance fut levée.
xxn
Le coup d'état.
On comprend l'agitation qui régna au GeA au sortir de cette première séance.
La seconde ne devait se tenir que le lendemain soir. Les deux partis étaient en présence. C'était évidemment une lutte à mort. Nous sentions que les vaincus, surtout les vaincus parmi les hommes de la liberté, seraient bientôt des proscrits. Ailleurs, au milieu des intérêts hu^
PAB I/aWÉ ♦** 4J
main» 9 «a pardonne. Dans lout ee qui touche j
aux choses religiciises, on ne i^donne pas.
Il y eut des »)lées et ées ternie» de part «t d'autre. En apparence, tout était eaime entre ks deux camps: les entretiens étaient courtois, mais les cœurs étaient ulcérés. Il y avait là une masse compacte, amie par instinct de i'immobîlité,Tomnie le bœuf est ami de la chaine de fer qu'on lui passe autour du cou à sa crèche, parce qu'au delà est l'auge où J'engraisseor lui présente la pâture.
Roothaan, que nous apercevions, se multipltant partout, échangeant des sourires avec ses séides, jetant des regards de feu sur les groupes où il supposait des ennemis, déploya .toute la journée l'activité d'un général expérimenté qui prépare ses plans de bataille.
Vers les quatre heures de l'après-midi, le Père de Montgazin vint à moi.
— Nous sommes vainqueurs sur toute la ligne, me dit-il; notre ennemi bat en retraite! Yoici ce qui vient de se passer. Le Père Roothaan, après avoir réuni ses affidés, a fait avec eux une enquête qui s'est terminée par une espèce de scrutin. Ils ont pris ^a ^*ste des Pères Procureurs; ils les ont classés ainsi;
Conservateurs»
Réformateurs,
Douteux. ^
48 LE JÉ8UITB
Éyidemment nos noms ont été mis en tète de la liste réformiste, et il s'est trouvé que noos étions les plus nombreux. .Quant à ceux sur lesquels planaient des doutes , grâce aux moyens occultes dont il dispose, il les a fait sonder, et il lui est revenu ceci: qu'il pouvait dans le fond très-peu compter sur eux.
Quelques moments après, il m'arriva une nouvelle dont je fis part à mes amis. Le Général, vers les cinq heures, s'était^ rendu en toute hâte auprès des trois cardinaux composant la commission qui gouvernait en l'absence du Pape, et quelques paroles échappées à des Pères du parti conservateur, que les nôtres avaient recueillies, nous firent craindre quelque mesure d'une extrême gravité, de la part de ce vieillard hardi et intraitable.
Nous profitâmes de l'absence de Roothaan pour réunir les nôtres dans une grande salle de récréation où s'étaient formés différents groupes. 11 était juste qu'étant l'auteur du fameux Mémorandum^ je ne laissasse pas peser sur mon illustre ami toos les dangers de cette œuvre colossale.
Je pris la parole devant nos amis, et là, je l'avoue, avec une hardiesse qui dépassa tout ce que le Père de Montgazin avait pu formuler la veille, emporté par cette fougue française qui est dans notre sang, je fis un appel chaleureux à la conscience de tous. Je me sentis un moment l'énergie de ces fiers tribuns qui proclamaient
PAR l'abbé *♦* 49
les droits des m^saes oubliées, sur 'le Forum, mieux que cela, le courage désespéré de Spartacus appelant ses frères en servitude aux joies <i|^e la liberté.
Nous attendions tous avec impatience la réunion de la Congrégation. C'était le coup décisif, à moins que le rusé Général, qui avail plus d'un stratagème, ne parvînt encore à traîner la solution en longueur, afin de nous lasser, de faire oublier l'impression du discours du Père de Montgazin, et, par. les menaces et par les caresses, ressaisir, dans les votes de l'assemblée une majorité qui évidemment ce jour -là lui échappait. Nous redoutions cette tactique," et nous nous étions, concertés à ce sujet. Au moment même où je terminais une harangue, un peu révolutionnaire, dans la grande salle de récréation changée en club, je n'avais pas craint d'appeler mes frères à une espèce de serment du Jeu de Paume, et levant moimême la main, de m'engager devant Dieu à dévouer ma vie à la grande œuvre de la régénération de l'Ordre.
Tous avaient levé la main comme moi: l'affaire prenait les proportions sérieuses d'une conjuration.
Enfin la cloche appela les Pères Procureurs l'assemblée. Je vis Rootbaan s'avancer à sa avec cet air humble et contrit qui »^ tous les regards le sentiment de ^ cita lentement, et d'une vqU VI*
50 tE JÉSOlTE-
mBement de doBiîBer PéniotîMS l'fQvcHsatfbii à" l'Esprit-Samt
|1 s'asait L'assemblée gardanorir profond siieii€e. Nos cœurs battaient vivement, quand le vieiHai*d, s-'étant levé avec une lenteur solennelle, nous dit oes simples paroles :
— Mes Pères, il vient de se produire un incident dont j'ai à vous rendre compta
La motion présentée hier, dans notre première séance, grâce à l'indiscrétion dé quelqu'un de dos Pères, a transpiré dans Rome. Les Éminentissimes Cardinaux qui gouvernent en l'absence du Très-SainWPère se sont émus. On leur a 'représenté le Oesh comme un foyer révolutionnaire. Au moment oà la restauration pontificale a lieu, en présence de la révolution vaincue et frémissante, \i^ pensée que des questions qui touchent à la politique étaient traitées dnns notre Congrégation les a eflVayés. J'ai été mandé auprès d'eux, et voici le décret qu'ils ont porté: ils m'ont chargé àé le signiCer à l'assemblée de nos Pères.
Tirant alors, d'un large portefeuille placé- devant lui, un papier scellé du grand sceau pontifical, il nous lut le décret des trois cardinaux, que je traduis ici fidèlement:
„Nous, Cardinaux de la sainte Église romaine, vicaires de Sa Sainteté Pie IX, heureusement régnant,' ayant appris qu'une assemblée s'était tenne* lier dans la maison de la Société de Jésus, dans*
PAR 'L'abbé *** 511
latprellb BU- Mot pnxturts dM'dtscolir^ pernicKuV trailbnl de Uheité' éVAb réforDit^. Touisnt âb'ptiitf tôt résistpr à ce mal el aballre cette audace, lÎAui' mandons au trfis-révérend Père JeHi Roothlaan, Préfet giénéral' de cette même Société de Jà^us, par ce présent décret, de déclarer nuH«', ijM^ /itéto, cette assemMéie, et de la reniem^ à imd' autre anAée.
«Donné à Rome, etc." Suivaient les signatures.
C'était le coup de foudre qui tombait suf noS' Létes.
Le vieillard, dissimulant le mieux qu'il put uB' malicieux sourire, n'ajtfuta que cette parole':
• — Devant ces ordres suprêmes, nous n'atons-' qa'à obéir. Vous savez, mes Pères, que notre quatrième Tteu nous enchaîne aux volontés du SaiDt-Siége. Le Saint-Siège a parlé. Nous re-
83 MM «UITE
troQTa 8ar b table une. lettre do Général, pr^rée d'avanoe, qui loi iodiquaii une nouFelle destination.
Je fus excepté seul de cette mesure.
Pourquoi Boothaan gardait-il à Rome celui des Pères qui s'était Je plus compromis? Tous les autres, le Père de Montgazin en tête, étaient envoyés à mille et à deux mille lieues de Rome. La razzia était complète. J'étais seul épargné. Roothaan me redoutait-il parce que j'avais les secrets de l'Ordre? Comptait-ii avec moi? Voulait-il me gagner par cette indulgence?
Ceci était probable, et ce fut l'idée à laquelle j« m'arrêtai. Je devais adorer la Providence dans cette issue singulière d'une affaire d'une telle gravité.
xxni
Consommatum est.
Nous pâmes, le lendemain, nous faire librement nos adieux. Le Général parut, toute la journée, ne pas s'occuper de nous. Les Pères parti- '•ent, en vertu de J'abéissance, ppuriQUs les postes nouveaux ^ui leur, étaient . assignées.. L^ Père de
Mom^uiÉ, qm je ner devais pitn r«T«ir. étak ilii^
' v«ijè dans 1m misaionb duLerant U viatlBeittrA
une dËniière paréiR • '
— Avez-vftus comprU comme ce traître ftooi^ haan s'est couvert habilement de j'autorïté y)tt Saint-Siège pour arrêter Loule velléité de i<éforme dans le (?e«il?C«M bien joué, mais c'est iutSmel Voilà le jésuitisme, mon' ami. Vous Pavez tu eA action, ^'uus pouvez 1« juger maimeuMl.
I£h bien! c'est fini. Notre tentative sera trèeK certainement la dernière. Il fallait l'etTervescetice d'une époque de révolution, où l'Europe entière a écé remuée par les secousses des idées nouveP les, pour que notre initiative hardie ait puse prtHi duire. Nul n'y pensera après nous!
Mais la logique inflexible, qui gouverne tes choses humaines, aura son dernier mut. Maintenant, soit Rooibaan lui-mèroe, soit son successeur, nos Généraux resserreront plus étroitement encore les entraves des Intelligences, autour d'eux. ' Toute parole de liberté sera un arrêt de proscription. Au fond, Rootbaan a été boti homme. Nous en sommes quittes pour être dispersés aux quatre vents; et comme la Providence est meilleure que les hommes, en m'arrachant à cette Europe, où j'ai tant Eouffert, elle m'envoie daus les missions pour lesquelles je me suis toujoura senti de l'attrait.
Vous m'avez dit que -^^xre wt\ n'élail pasencOTB fixé. Il tfesl pas pt^^uèfeVe *V^^^ *® "*****'
nom a^W eQcojne .de- V^rei^ir.; tqu6 êtes Jewi^ Toos, reverrez certainement la FriSince, jet moi je M. nev^rw ^wi» Varguwile, .ma fi)ie bien- WQéel
A4ieul
.Si (d^ »l9rj}Ni^ cp|}lfir(e«t sur son bem TÎaage I^U.et.crwpé par la dpuleur.
— EjnJbra8^Q^i¥Mtôl lioi^ rj^trpiweron^TiiPU^ un jour?
. J'^u^ le cœur sçrr^ par ces, pénibles adi^Hx.
yers ie .$<)ir, J'étais .$eul, au (?<^, de toii9 cew .qiii iauf^iept été envoyés, en députation .à «ette aiJAemblée. I^e Géfiérat ne parut pas ^'occuper de moi. Je suivis les exercices .religieux de .la SOÂrée»
4!étais toujours inquiet.
Il jie me fut çien dit ju^q^'au nioment où ^^fim rii^ure du çpud^^r.
£tais-Je réellemept oublié, sarcla li/ste des proscrits?
fÉtai^-j^ réserva à m^ tY^ngeance plus terjribie, coiDo^e )e .plvs.gf^nd coupable?
ffi m',eu4iu*w3 squs une impression de vague terreur, rjeçppitfqaadant mon im^ à Pieu, Gomme si j'eusse, dû, au r^éveil, .être ;COUcbé vjivant dans
Mes premières heures de somo9feîl (ureqt a^ t^es. tiimifi d^a rê^^a . fatûpnt^i <^ vqui n^ «m'ar-
'Hv^jt jamais. Ji llQ^ wjftjç^fesme dfs |ri.spQii9.4^
PAS hUmk
fièvve, ¥M« le imîtitu de h niik. Je «e toirnai Qt im^ Tetmtrnfti aur ana triste couefae; et Je sen<tais revenir Ja phaleitr .et le tsoimiieî}, lorsqu^nne lampe aUttooée^se montra ttout à caup pnès <de mon lit, et qu'uae vioix, que' je irecoanus pour eeUe d'un ded Fifèree, jse étt:
-^ Que Voire Aévéranee ^ae lève I ;Le trèe^ révéraad Père Général Tattend.
(Cet. homme fer»a ma - porte lavee* une eeruiiie précaution que Je remarquai.
.Dans .oe moment la grosse horloge ée l'êgliaè 4lu iSejrii fionna deux heures. Je crus nd'être trompé. Le Pèi^ Général ne pouvait pas me demander à cette heure. Mais les autres horloges des 'églises voisines frappèrent, après un léger înteryalle, deux heures. Le idoute n'était plus possible. '
Ce fut là ma terrihle angoisse ! 31 y a d'étranges vueB sur l'avenir dens l'âme humaine. Dieu seul .et:ses afiges savent oe que je souffris .dans œs moments rapides où ge pris mes vêtements*
Bientôt je dis au Frère :
' — Me voilà!
Il ouvrit la ^porte «de ma- cellule. Je passM : il me suivit; mais près de la porte, dans le igran^ coritMor, se trouvait un autre Frère. Celui-e> un Traastevérin d'une force Jierculéenne avions ^surnonuné, je ne sais pour'
— Suivez-nottsl me dit ^^ entré sMd dans ma œihile
•56 LB msmtK
Lb TranAeyéYîn, impts^te^ «me regarda, ne prononça pas une parc^e, mata toarnaot sur luimtee, me plaça entre l'aulife frère et lai. Je ne fins me faire îMusfon»: j-étai» gardé à yiie; j'étais prâoMiier da terrible Kootiiaan;
D'une organisadon d#icate, petit de corps, il no me Vint pas la pensée de me déftodre du colosse qui allait me mener je ne sais où. Cependast rinsttnct paria avec forée dans lout moo être, et sous sa loi impérieuse, j*en fais l'aveu, la frayeur me fit dire: Si je pouvais me sauver!
De grands criminels se sont sauvés de leurs prisons, malgré toutes les précautions des geôliers. On n'échappe pas dans le Oesh,
Ils me firent descendre au premier étage. Nous atteignîmes bientôt la porte de la chambre du Général.
Je m'arrêtai.
— Plus loin, me dit le Frère. — Cerbère se tut encore. — Le très- révérend vous attend ailleurs.
Nous descendîmes au rez-de-ehaussée.
Ils me firent traverser la première cour entourée de cloîtres. Nous arrivâmes ensuite dans la cour attenante à * l'égliise. Une porte basse, communiquant à un escalier qui me parut descendre sous la partie du Oeêh où est la i>ibKo* Chèque, était ouverte. Cette porte, d'une épaisseur énorme, se referma sur nous. Nulle autre lumière n'éclairait cet escalier sombre que la petite iampe de cuivre tfenoe par le Frèra^
PAR L*àmi ^
Malgré Ffmpfèsrion t«Tii floe trouvai alors, j'ai gardé descendis environ trente ma arrivé à quinze pieds sous 1 me laissa voir un petit vesl seulement de cinq à six iargi porte cintrée donnait au fonc
Cette porte s'ouvrit au b Frère, cette fois, me prenant
— Laissez-vous conduire
Nous étions dans une diocre étendue. Une estrade pait le fond. Sur Testrade au nombre de sept. Celui c par le Père Roothaan. T à sa droite; trois autres v gauche.
Une table basse, recou était devant lui. Une lamp et quelques papiers, qui €18 par le temps, étaient lampe.
Un Père seul sur le c< irade, occupait un escabeai lui une petite table. Une cette table.
Je fus placé moi-méu face de ce Père.
Le$ dMtt Frèrei fer|w
La sftlle de la Wehine.
.9e fus quelques moments à me dire:
— 'Mais c'est un songe! mais je suis «n proie à quelque halluctnation. Ti^ès-prtfbablement -je dors paisiblement dans une cellule, et je rêve i cette terrible stdle de la Wéhme dont j'ai trouvé la mention dans les papiers secrets de FOrtlre, que me comiiMiniqua dans le temps le CrénéraL Demain matui, «quand je «me réveillerai, je n'aurai qv'à rire <le ee bidewL «c^uchemBr.
-C'était bien la «iille de la Wteiinie ; et je ne révais pas!
J'étajis (devant ce .toibunal sans appel, iqui ijuge tes «graiiffe cQupablos de l'Ordre. Peu à peu noMS ^m^ se fiiTQnt à oes effrayantes ténèbres. Il i*égnait \k un silence de terreur, ce siJeoee fité- Waeui^ tde Ja .senl«n«e terxibie -qui condamne à n emprisonnement perpétuel et queiquefpis à la ¥UH. i£e ^ùlm9l» VM fomii jriimiâe jml qae des
PAR L'Mm <*♦ W
poiid pas au silence.
J'avais pu enfin reconii«ltne qu«|s tétaient les hommes qui allaient loe jjDg^r. Jle .voyais, 4HJtour 4li,Pèr^ G4mt^l ii^ix.fjte^^plqSiligàâ deJa Compagnie, qyi, {depuis .de langues ^anée^, .]uibUai«pt 4e 6f^, GQpMpe daas une espace ile .reirj^e,
he Père cmi allait ^tre r^ccu^a^pur, ./çt ^qi^t^ j^eui à sa table^ m*étdit . très-connu .ég^epi^Qt ,£jç ;i*éU)it pas. autre fjqe le Pi^re R^ffin.
Une porte basse, étroite, ouverte à .uia gliupb^, était le sombre et afi'reux cachot ou devait être renfermée la victime,
La scène commença, comme tout ce qui se fait au GesÎL^ par une prière. Le , président du tribunal criminel, les juges, l'accusateur, les deux Frères s'agenouillèrent.
Je restai ;)ftsis, immobile. (Je, ne nVwIus ^pi|9 me mêler à cette profanation.
La prière fut murmurée lentement, dévotement, par tous ces homnie^, gqi pe répondaient comme ils l'eussent fait dans la plus belle solennité religieuse, lis demandèrent i'assistance de l'Esprit- Saint: Veni, 'Sancte BpMJtus, Us invoquèrent celle qui avait souffert la plus grande torture des mères au pied de la croix: Ave, Maria,
Une .seconde fois je ,me crui dans un Tèn^.
Uoe parole m'en tira tout à iait
fiO ' Le jémiitm
«7- VoM' "étm * bîM Meari de Sainte-M aure, Père proie» ites •qmire ^œiix -d» la Compagnie de Jésus et initié du haut grade?
'^ Oui, je le suis*
«^ Écrivez son nom, son âge.
Et le Père Ruffîn, accusateur, témoin en même lenips, se mit à -dresser son procès-verbâl.
— ' Mes Pères, dit Roothaan, il m'est prescrit de vous lire Tartiele de nos Constitutions secrètes, d'après lequel six des plus anciens dans l'Ordre sont tirés au sort pour constituer une cour de justice dans les cas graves.
£t, prenant, un vieux papier sur la table, il lut le texte manuscrit d^ ces Constitutions, que j'entends retentir encore, en le transcrivant, comme un glas funèbre.
fjDu govtœmemenJt secret de la Compagnie de
JéstM.