‹ Le jésuite (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · PREMIERS PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERS PARTIE

LES ENTRAINEMENTS.

i traître ni ennemi.

Je viens d'atteindre la cinquantième année de ma Tie, et j'en ai passé près de trente dans la Compagnie de Jésus. J'ai aimé cet ordre; ce n'est pas assez dire, j'ai été passionné pour lui. J'y entrai avec tout l'enthousiasme d'un cœur de dix-huit ans, qui cherche l'idéal et qui pense l'avoir trouvé. Dois-je avouer toute la vérité? même aujourd'hui, en écrivant ces pages, où je m'épancherai en toute liberté, oà j'aurai à dévoiler beaucoup de choses, pénibles pour moimême comme pour l'ordre célèbre auquel j'ai appartenu, où il me faudra tout le courage d'une âme qui n'a pas cessé d'adorer le vrai, afin de tout dire, même ce qui sera le plus dur à mon

112 LE JaWITS

amoor-propre et à celui des hommes qui furent mes frères, aujourd'hui que j'ai brisé à jamais le lien qui me retenait à eux et que, pour merci d'un déYouement immense et d'une colossale fortune que je leur ai de grand cœur abandonnée, je n'ai recueilli de leur bouche que cette }>arole de cruel dédain: Cecidit corona de capite ejusj je sens que je les aime encore, que là a été ma famille adoptive, le foyer où mon cœur a le plus chaudement vécu, le champ fécond où mon intelligence a laissé tomber ses sueurs avec le plus de joie.

Je ne suis donc pas l'ennemi de ces hommes, et ma conscience me dit que je ne suis pas un traître. Et cependant, sur le point de livrer ma vie tout entière à la publicité, d'écrire cette longue et douloureuse épopée d'une àme vaincue dans ses plus grandes aspirations, meurtrie soiis les coups d'un absolutisme implacable, je sens qu'une ligne ne sera pas tracée par ma plumé, qu'un fait qui concernera la célèbre Société, — et ma vie n'est pas autre chose que l'histoire de la Société eUe-méoie pendant ce siècle, — ne sera pas déposé dans ces pages, sans que ces hommes ne disent: „Le traître!" sans que le parti haineux et violent qu'ils dirigent ne s'écrie contre moi: „Cest un ennemi!''

Je dois accepter cette condition pénible, telle qu'elle m'est faite* Je souflre à l'avaiiee, et pr4>baUemenl je souffrirai encore beaucoup, lorsque

PAl L^âflBB *** 53

ces franckes et bomblei pages auront m \% four, de Prâfiiràee de ceux qui m'ont repoussé, de leurs Tiolences et de leurs rancunes ; je dois m'attendre d'eux à ta persécution sans rdâclie, è la vengeancesans pitié. Ds seront dans leur nMe; le mien sera de leur pardonner et de les plaindre.

J'ai pu craindre un moment que les dernières impressions que mon âme a ressenties lorsque j'ai quitté la Société, que les souvenirs trop amers de cette lutte suprême où je me suis perdu en cherchant à les sauver, déteindraient trop vivement sur mon récit. Cette pensée m'a quelque temps retenu. J'étais sûr de l'impartialité de mon cœur, je n'étais pas sûr du calme de mon imagination et de la placidité de mon style. Heureusement j'ai conservé, avec une fidélité scrupuleuse, une foule de notes écrites au hasard sur mes calepins, sur des feuilles volantes, aui marges mêmes de mes livres favoris. J'ai, de plus, des lettres précieuses, des extraits que j'avais faits des archives de l'Ordre, quand j'étais au OesU^ Tous ces documents sont de dates où je ne pouvais pas penser que j'eusse jamais à m'en servir. Ils me ^rantissent à moi-même, je dois dire contre moi-même, une Impartialité sans laquelle ces Mémoires auraient pu devenir un réquisitoire ou un misérable pamphlet.

Quelque ctfatooreuse' que je sente la pensée en moS, je n'en aï pas Vnoins Fborreur de ces exagératmis de style, qui» eu résumé, aboutissent

54 LE IBMHTE

i h calomnie. Et, quoique, INeu wfen garde 1 je n'aie pas à déverser de calomoiea sur aueuoe des individualités de ce grand corps, être injuste envers lui me répugnerait souverainement: j'ai assez contre lui de la vérité.

Puis je ne dois pas oublier que, si la couronne de la royauté que confère l'Ordre est tombée de ma tête, j'ai gardé la couronne plus modeste dé mon sacerdoce. Je ne suis plus parmi les puissants de l'Église, je n'appartiens plus à la brillante avant-garde du catholicisme. Avec les humbles et les petits, qui luttent dans le siècle et y portent, selon le vieux mot, le poids de la chaleur et du jour, je me sens à l'aise.* Le Oesîi n'a retenu de moi que m.es regrets et mes souvenirs; et je donne un démenti à ceux qui disent que le prêtre est moins prêtre quand il n'est pas Jésuite.

Je ine console, avec mes nouveaux frères, dans la solitude et dans l'oubli. J'écris ces pages, parce qu'elles doivent être de l'histoire, et que nul autre membre de l'Ordre ne serait amené à les écrire. C'est une dette dont je m'acquitte envers mon siècle. Je me sentirais coupable de mon silence, comme je me sens fier d'une bonne action.

De grands problèmes religieux et sociaux s'agitent à notre époque. Il est impossible de méconnaître que la Compagnie de Jésus, relativement

PA9 l'aibé ^^*^ 66

petite par le nombre de ses membres, conskiérabk par l'àoergie fiévreuse qu'elle déyeloppe, ne soity au milieu du dix-neu?îème siècle, un ferment de mal ou un secours puissant dans le mou?ement qui emporte la société moderne.

Avoir jeté quelques clartés sur les tendances de la Société de Jésus, sur son organisation, sur le mobile dont elle se sert pour imprimer, à toute beure, l'activité au sein de ses membres; avoir dévoilé ce que Ton appelle vulgairement le mot d'ordre, ce qui n'est pas, comme on le pense, un secret pareil à celui des sociétés secrètes, mais un principe de tactique tel que pouvaient le oon* «cevoir, dans l'art de Iji guerre, un Fabius ou un Napoléon; avoir montré l'abime où marche rapi* dément cette association d'hommes ardents qui se sont promis, pour la plus grande gloire de Dieu, l'em^re du monde, ce sera avoir produit une eeuvre sérieuse, avoir résolu ce qui est presque «Dcore un proUème pour beaucoup d'hommes de BMm siècle.

66 lA jfiiOiTv

Lutte dans la faadllet.

Les Saiote-Maure soni originaires do Poitou et Tune des plus ancieDnes familles de dievalerie de cette province. Je n'ai pas aujourd'hui de bien grandes prétentions nobiliaires^ quoique, chetz les Jésuites, on prisât fort les parchemins de ma famille, et que je fusse compté parmi les grands noms de la Compagnie, aypc les Damas» les Ravigoan, etc., etc., et quelques autres pères à particule. Étant plus jeune, cette pensée que j'hais un yicomte, que M. l'ainé, mon frère, était comte, que j'étais le fils du marquis de Sainte-Maore, grand'croix de Tordre de Saint-Louis, chambellan de S. M. Louis XVIII, cette pensée chatooittait ma vanité, et l'on me croira quand je dirai ^pia ce ne fut pas le plus petit de mes sacrifices, le jour où je me déterminai à quitter le monde pour < entrer au noviciat des Jésuites.

Mon père- était assez jeune au moment, de rémigration; il suivit les Bourbons. Le comte de Provence, frère du roi, qui depuis fut Louis XV III, se l'attacha et en fit presque un ami.

Le marquis de Sainte-Maure, ainsi que le prince son patron, s'éprit chaudement, en Angle-

PAS L'âSBÉ ♦♦* 67

terre» des. jirincipes pofiéîqaes ée ee pays ; et quand la Hastaoratioii eat lieu, moD père entra dans cette phalange de royalistes libéraux qtu comptMt, entre autres notabilités, Chateaubriand, Hyde de Neuvitte, Martîgnac, Royer-Collard. Ceci, je le sms, faisait le désespoir de ma pauvre mère. Un père Jésuite, pmidaat Fémigration, Favait dirigée, hii avaât fiftit feire sa première communion et l'avait mariée. Quoiqu'elle ne manquât pas d'intelligence, il s'était tellement emparé de son esprit qu'elle ne pensait, n'agissait que par lui. Je Fai vu encore dans mon enfance. C'était un vieillard grave et deux, d'une baute taille, ne paraissant chez ma mère que myst^ieusement, et se relevant à mes yeux de tout ie prestige que donne l'inconnu et de tout l'intérêt qui s'attache aux hommes qui ont Booffert la proscription. Ce vieillard, que ma mère entourait de tant de vénération, auquel mon père, quand par hasard il le rencontrait chez ma mère, rendait cette politesse exquise, mais 'froide, qui dissimule mal une antipathie secrète, était le véritaUe maître dans Fhôtel Sainte* Maure.

L'enfance vit tellement d'impressions^ que long* temps cet homme fut un problème pour moi. Je sentak que mon père Faimait peu, quoique jamais rien ne traùt sur ce point sa pensée intime; et pour cela, par un instinct secret, quelque chose me repoussait du Jésuite. Mais ma mèr^ lui portait un si profond respeet, en pariait de-

66 LB «uns

.v«iil moi coHiiiw ë'uae native ù gmnile, 4'une Mâotelé si ptifaite, ipie mes rép«piaiices disparurent, que Je ne vis fhas de lui que Fauréole friaoée sur sou fironC par la piété eoiÂanle et entbousiaste de ma mère. ,iQu'il est beau, ce saint homme !'* disait-elle quelquefois. En effet, ce ideillard était beau. Il vint un moment ou ce &e fut ^us un homme à mes yeux, où sous cette enveloppe matérielle, dans ce grand corps déjà briaé par l'âge et par les chagrins d'un long exil, je ne vis plus qu'un ange de Dieu, un prêtre plus prêtre que les autres, un prince du sacerdoce qui dédaignait le bâton pastoral et le diadème d'or des évéques. Je crois qu'un sentiment bien vrai, bien sincère, m'attira à la vie du ju^tve. Ce que nous appelons une vocation m'a toujours paru, chez moi, avoir été le fait d'une attraeticNi vive et intime; cependant, aujourd'hui même, je n'oserais pas affirmer que la présence de ce vieillard, que l'on faisait entrer presque mystériei^ement chez ma mère, qui me posait une longue main, aux doigts décharnés, sur le front pour me bénir, et qui me disait: „Mon enfant, il faut «mer Dieu!^* d'une voix que je n'ai connue à nul homme sur la terre, n'ait pas été pour quelque chose dans l'attrait qui me porta au sacercboe, au grand bonheur de ma mère, mais qui me jeta dans un noviciat de Jésuites, à son grand déplaisir.

Ceci sera expliqué flm tard.

PAB l'abbé ♦♦♦ 59

Ma première enlMoce se paesa en Angteterre; et je n'ai gwdé anewi eeu? ettir des quatre a»» nées de ma vie qui précédèrent notre rentrée en France a^ee les Bourbons. L'anglais était ma langae maternelle autant que le français, et je cofrservai, plus longtemps que mon frère, un fort aecMEit dont je ne me débarrassai qn'aTee beaor coap de peine. Je me sourions qu'à rbétel Sainte* Maure, dans la rue de Varennes, en plein tu»bourg Saint-Germain, mes petits amis, quand nous nons rencontrions soit chei leurs mères, soit cheE la mienne, m'appelaient Jnglùh, sobriquet qui me resta et que mon frère afné m'adressait, cmnme une injure, quand nous avions l'un arec l'antre quelques-unes de nos querelles d'enfant

Le moment rint ou il fallut nous donner un précqiteur. Nous n'éticms que deux frères dans la famille, et nous n'arions pas de sœurs. Je me souTÎeDS qu'il y eut une longue lutte entre mon père et ma mère, pour le cboix de ce mattre.

Mon père était un bomme de son temps. Son passage dans l'exil lui avait immensément profité; il y avait, lui, appris quelque chose. Comme il était impétueux, ennemi de toute résistance, la lutte avec ma m^e fut terrible. Us einrent beau noos él<»gner, mon fr^e et moi, ponr que ces scènes d'intérieur ne nous eussent pas pour témoins, nous sâmes tout, et ma bonne anglaise, qui, je ne sais pourquoi, n'était pas sympathique au révérttod Père, me jraoonta que M. k marquis

tO LE IÉS0ITB

fooiiit Bèiw âmmtr un iffofeatenr iafqlll^ un homoM ^i afait firit ses preuves dans TUniverailé, maître trèaHiîatingué, pour leifiiel 8 était prêt à faire de grands sacrifices pécamaires, afin de se l'attacher jusqu'à ce que mon frère et moi faasÎMfi de jeunes hommes. Il avait apporté d'Angielerre son plan tout fait A l'encontre de nos gentilshooNnes firançais, bons et braves, mai» immensément retardés dans une instruction sérieuse, il avait vu de jeunes lords, après de longues études et de nombreux voyages, entrer dans la carrière de la vie. publique avec une maturité de raison qui le disputait à celle des vieillards. Ceci l'avait séduit, et il s'était promis de donner one éducation de ce genre, très-étendue, très-sévère, à ses- fils, afin de les rendre aptes un jour aux brillantes carrières que leur ouvrait la monarchie restaurée.

Je trouve parmi les papiers de ma famille, dont je reste l'unique rejeton, écrit de la main de mon père, ce plan d'éducation, daté de Londres l'année même où nous partîmes pour la France. Pauvre père, il rêvait de faire de OMm frère ain^ un diplomate, et de moi un général!

Ma mère n'avait regardé ^Angleterre, où s'était mariée, que comme un pays d'exil. Li institutions de ce pays, sauf celles qui consacrei le droit d'aînesse, les coutumes libres des Angh lui semblaient des hérésies politiques, et la rel gien angticane m|e religion de réprouvés. Le ri

PAR l'aSM ♦♦♦ 61

Térené Père l'avait eatieteniie dana oaa r^vlnona. C'était un homme tout d'une pîèoa, fui a» élail à la politique du père Letellier et qui^ en religtoa, eût fait Jirûler avec booheiir tiMia las Janaéiiiate& Toute idée de liberté signifiait, pour luî^ révolu^ tioD, bouleversement des trdnes,- anarchie, échafaud; les droits de l'hoaune étaient «ne caréation de l^nfer, et cette pauvre charte, donaée par Louis XVIIi, une concession dangereuse à l'esprit pbilosepbique du siècle, qui, tôt ou tard, causerait la ruine des descendants de saint Louis. Ma mère n'avait pas d'autres idées que celles de son saint directeur; et Dieu s»t les jolies choses que j'ai entendues, pendant ma jeunesse, sur ces Ubéraux qui allaient perdre la monarchie 1 On comprend quel singulier ménage politique était le nôtre. Mon père avate des moments terribles. Je l'en* tendais crier à ma mère: — Mais vous êtes folle I mais vous ferez de vos enfants des idiots 1 — ^ Je veux eu faire de bons catholiques et de bon» royalistes, — était la réponse de cette chère mère, aussi maîtresse d'elle-même que mon père était emporté.

La bataille dura longtemps. Quelquefois moa père croyait avoir gagné dû terrain , et tout à coup l'inflexible femme lui jetait ce mot terrible : — Que m'importe votre science moderne? je veux sauver mes enfants» — Tantôt on disait, dans la maison, que M. le pro^fesseur universitaire allait venir; et ces jours-là, où ma mère gardait sea

LE jaSOITE

a|iparl6Bienls el m punÔMaît pti à uMe, étaient ieê J9un de Uirtesse. Noos dieieni, mon frère el moi: — Pope est méchant; — nous lin faisions de pettes yeux farouches qui lui disaient qu'il était seul de son parti.

Tantôt la mère paraissait triimqiher, el nousl entendions dire aux gens de notre service, que cel serait un. abbé, comme on disait alors, bien hon^ néte et bien bon, qui serait notre précepteur e^ ne nous donnerait pas trop de travail. Les gensi trouvaient que, quand on était ridie, comte eti vicomte, on n'avait pas besoin de tent de science.! Nous étions fortement de Tavis de nos gens.

Tout cela était propos en Tsâr, et le maltrei de la maison, sans lequel décemment le bon et honnête abbé, quel qu'il fût, ne pouvait s'installer dans rhôtel, joignait l'inflexibilité à l'enaportementJ Ma mère résolut de faire un coup d'État

Je demande pardon à mon lecteur, au début de ce livre, de lui raconter ces détails d'intérieurJ C'est qu'ils tiennent à toute ma vie. Mon avenii^ se jouait entre ces deux inconnus, le précepteur universitaire, l'abbé tenu en réserve par le révé^ rend Père.

Il y eut beaucoup d'allées et de venues dan^ la maison. Le révérend Père entra et sortit plu-^ sieurs fois, mystérieusem^t , du cabinet où s« renferma ma mère pour écrire. Je sus qu'une lettre avait été envoyée par ma mère à M. le marquis, pour lui «gnifier l'ultimatum matemeil

PAB h

J'ai retraitvé eeHê kttre éààa nos {Mipien d« fa*mtUe; elle décida de mon a^mur. Je aoapçooM fort le référend Père de n'avoir pa» été étrangar à sa, rédaolieii. Je la tranaeris» copune on éeril ane date terrible dans la TÎe, parce qu'elle brisât do moins pour moi, les résistances de non père.

^Monsieur,

„Q faut en finir! La lutle dnre depuis trop longtemps. Nos enfants nous jugeraient, et perdraient peut-être l'affection qu'ils nous doÎTent, et à coup sûr le respect Je ne consentirai jamais à recevoir ici un maître laïque pour nos enfants. Je vous l'ai dit, je tiens à leur âme plus qu'à toutes les sciences du monde que ce laïque pourrait leur enseigner. Il faut qu'ils aient, avant tout, la science de Dieu. Le prêtre seul enseigne cette science. Je vois, autour de moi, trop d'exemples de cette mauvaise éducation donnée par vos hommes de l'Université, tous imbus des doctrines philosophiques et révolutionnaires, pour jamais leur confier mes enfants. Vous êtes aveugle, monsieur, profondément aveugle! Vous ne les connaissez donc pas ces hommes? Vos Cousin, vos Jouffroy, vos Yillemain ne sont que des maîtres d'incrédulité. M. Cousin enseignant que la raison est le Dieu du genre humain; M. Jouffroy, que Jupiter et Jésus sont deux faces de la vérité également adorables, mais qui imtfait lewr temps \ M. Yillemain, que

$i LB JÉWITB

la âMmU <fe JémÊê4Jkrui mt tm dogme ci9cur^ wne wbtiliU êcdUtaêigue , soot-ee là les maîtres de reUgion que vom domez à vos enfants? £t leurs dkclples de bas étage auroul-tte plus de respect de notre sainte foi? Rapportez-fons-^en au cœur d'one mère! Four moi j'aimera» mienx voir tomber morts à mes pieds mes deux enfants adorés, que *de les savoir entre les maiiïd des impies et des philosophes.

„Le révérend Père Romanet a eu la bonté de nous choisir un ecclésiastique pieux et recommandable, dont il se fait garant. Ce monsieur se présentera chez vous demain, à midi, avec une lettre du révérend Père. Je vous déclare que, s'il éprouve un refus de votre part, ma résolution est arrêtée. Je n*ai pas le droit, je le sais, de prendre mes enfants par la main et de les arracher au poison de l'erreur, mais ma conscience me commande de ne pas être complice de cet empoisonnement moral. Je sortirai à l'instant de votre maison, et je me retirerai dans quelque solitude pieuse, pour déplorer votre aveuglement et la perte de mes chères petites créatures que j'avais consacrées à Dieu. Pour m'arracher de ma retraite, il vous faudrait faire un scandale devant lequel vous reculeriez, je le sais. J'ai bien réfléchi: tous devez me connaître assez pour savoir que je vous tiendrai parole.

„ËLB0N6il9.

Je ne cofiDos pas to«s les détaik; nais l'effet de cette iettre fut temble sur 010a père, il resta toute la journée soucieux et sombre: il fit dire à ma mère qu'il ue sortirait pas de ses appartements, et qu'il ne descendrait pas au dîner. Ma mère était dans une agitation qu'elle cherchait vainement à déguiser. •

Le Jendemain elle reçut un billet que je reproduis également.

„Éléonore, votre tendresse de mère vous égare. J'ai autant d'horreur que vous des impies; mais je n'admettrai jamais qu'un professeur laïque soit nécessairement un athée ou un déiste. Vous m'avez envoyé vi^tre ultimatum: voici le mien. Je destine mon fils aîné à la carrière diplomatique; je veux qu'il reçoive une éducation qui prépare son avenir. Je sais que vous rêvez, pour l'autre, les honneurs de l'épiscopat. Si la vocation.de cet enfant se développe dans ce sens, je le verrai sans peine. Je vous propose de nous en tenir à une espèce de jugement de Salomon. Confiez aux révérends Pères le plus jeune de nos enfants: je mettrai l'aîné dans un de nos bons collèges de Paris. J'avais voulu faire élever nos enfants sous nos yeux et ne jamais nous en séparer; votre obstination me prive de ce bonheur. Je vous fais une pénible concession; c'est la paix que je vous offre ; de grâce ne la refusez pas. Vous me connaissez aussi

„SABtTE-MAUHE.^' I 6

Bail }»m après^ je part» pour le collège des JéBaites à Sainl-ÀcbtiiL Mqd frère aîné fiit mis an collège auiriemagne.

floÎEt-Aeheiil.

Je n'avais pas dix ans quand j'entrai au «ollége de Saint-^Aeheal. Je serai court sur cotte période de ma vie, où pourtant se déreioppa en moi la double force de rintelligeBoe et du corps.

Nos mattres se faisaient beaucoup aimer de nous, lis avaieiit la grande habileté d't>bteMr l'obéissance à la règle, sans aucune rigueur 9^ parente. Rien n'était plus rare que les pauBtions» du mdns eeUcs qui sont rades et humWatttes» telles que le fouet, depuis longtemps banni ^des collèges de rUniversité et conservé stnpkleniieait dsns ceux de l'Ordre, sans doute pour ne rien ebanger aux traditions de l'ancien régime.

J'ai dapois jugé plus sévèrement le mobile que les Jésuites mettent en usage pour conduire te jeunesse, fl ent, je l'afone, sur ïnoi im grand empire. Plus tard j'ai compris que c'éteit one arme dangereuse et qu'on ne combattait nosipa»* jsions que par mu passion, l'honneur, qui rentre

PA« u'àwi ♦*♦ <7

QD peu dans ]a plus terriUe i» loufieft, Les Péreft se jreadsieBt facilemeat maîtres de vm en me disant: — Un Sainte-Maure 1 -*- Ce |)ro* cédé 8Î simple eu apparence, qui a un côté par lequel il est Yrai, Testime que rhomme a de soi* méoie et des siens, est pourtant d'un immense danger en éducatiim. Il y a quelque chose de plus haut que Thonneur, c'est la conscience, quelque chose qui oommande phis impérieusement aux passions, le devoir* Le paui^ne soldat mis en vedette, en lace de Tenneini, ne reste pas là immofaiie par respect de ses aïeux. On ne peut pas lui dire: — Vous êtes un Grillon ou un'duGuesclin: soyez brave! — Mais il est là par devoir. C'est par devoir qu'il ne bouge pas devant la mort

J'ai plus tard combattu, dans les conseils de l'Ordre, cette base si fragile donnée à l'éducation des collèges de la Compagnie. J'ai en vain consul ique, si te procédé est bon pour la disciiplioe extérieure, parce qu'on ne veut pas avoir à rott- ^, éevant ses condisciples, d'une action que U gentilhomme ne peut pas se permettre sans masquer au J3om qu'il porto, il devient d'une impuissanee complète pour former l'homme uoral» llMNBnie qui dcât agir par un principe d'infaillible puissance sur le oceur hnmatn, avec lequel la consdence n'ait à tnansiger jamais. Et il n'y en a pa» d'autre que le devoir. * «

Comment les Jéssites, ^auxquels ee a prêté

68 LE jÉsurrc

autrefois une grande connaissance du cœur bumain, onl-ils été amenés à méconnaître ainsi la notion du devoir, comme base sérieuse du système de l'éducation, et à le remplacer par cette frivole vanité: — Vous êtes né, vous êtes d'une famille noble, ne faites rien d'indigne de votre nom? — Comment n'ont-ils pas compris que cette première gloriole, dont les vapeurs enivrent, durant quelques années, }e cerveau de l'adolescent, n'est bientôt plus rien pour l*homme jeté dans le monde, placé en face de difficultés sérieuses, entre son plaisir et sa conscience, et n'a plus de puissance sur l'âme, pour la retenir dans la voie sévère de la vertu?

Je ne me le suis expliqué que par l'habitude funeste de la Compagnie d'être, en morale, d'une indulgence extrême, pourvu que le devoir extérieur fût accompli. Si ce n'est pas là ce qui constitue tout le jésuitisme, c'est-à-dire la nature même de l'esprit de la Compagnie, que je définirai plus complètement ailleurs, c'est un des côtés les plus dangereux et les plus coupables de cet esprit.

Il y a eu dans l'Ordre, des hommes (jui ont parfaitement compris l'extrême faiblesse du coeur humain, l'entraînement terrible de ses passions. Quand ils ont prêché la casuistique indulgente, ils pouvaient dépasser les bornes, mais ils étaient plus dans le vr^i que les rigoristes, auxquels n'appartiendra jamais la direction générale des

PAR l'abbb *♦♦ 69

masses que repousse une sévérité implacable. Ce qui était vrai dans le système médicinal de l'âme, quand il faut prendre le faible, le soutenir dans ses chutes, le mener peu à peu à la virilité morale, cesse de Têtre quand il s'agit de direction intellectuelle et d'éducation. Ce compromis fatal entre les représentants de la morale religieuse et la conscience, par lequel il est dil tacitement: Nous aimerions mieux que le fond de votre cœur fût pur ; mais pourvu que vos actes extérieurs ne soient pas répréhensibles, nous sommes indulgents pour tout le reste; un tel compromis est immoral au plus haut degré, et amènerait, avant peu, une décadence universelle, si ceux qui Font inventé devenaient les seuls guides religieux de l'humanité.

Je juge donc aujourd'hui, avec une légitime sévérité, le système de direction adopté par les Jésuites; et, quoi qu'il m'en coûte de dire le mot, ce système, dans ma pensée, ne peut conduire qu'à favoriser le plus odieux des vices, l'hypocrisie.

Du reste les faits ont parlé; et lorsque les collèges des Jésuites furent supprimés en France, il y eut un étonnement profond dans les autres établissements ecclésiastiques, dépendant des évêques, qui recueillirent les élèves que les parents ne voulaient pas faire partir pojir l'étranger, à la vue de l'immoralité presque géftérale dont ces jeunes gens donnèrent l'exemple au milieu de

70 LE JBSUITK

letirs nouveaux compagnons. Les élèves Ae Saint- Adieal se disséminèrent dans les maisons ecclésiastiques du diocèse d'Amiens et des diocèdes voisins. Ceux de Montmorillon, en Poitou, allèrent au petit séminaire de S..., qui avait une certaine célébrité. Un document, que j'ai trouvé dans les archives de l'Ordre, jette pour moi un jour complet sur cette question. C'est une lettre de M. ***, supérieur de S... au Père ***, ancien recteur de Montmorillon.

„Je suis bien en- retard avec vous, mon bon Père; mais vous n'ignorez pas combien mes occupations sont absorbantes. Je me reprocherais cependant de remettre plus longtemps ma réponse.

„Je voudrais vous donner sur MM. *** et ***, vos anciens élèves, des renseignements qui vous fussent agréables, ainsi qu'à leurs familles. Malheureusement ils me donnent peu de satisfaction. Je vous parlerai ici en toute confidence, mon cher Père, et comme en présence de Dieu. Sur près de quatre-vingts jeunes gens, qui nous viennent de Montmorillon, il y en a très-peu dont nous n'ayons pas à surveiller rigoureusement les mœurs. Comment cela se fait-il? Avez-vous emmené au Passage et à Fribonrg vos élèves les plus sages pour BOUS laisser. la portion la plus tarée de vos collèges? Je n'ose pas le penser. Dans les premiers temps, j'ai cru à une énorme exagération

PAS l'awb *** Tl

éà la paît des profeaseuni de rétaUissameiit; je les ai accusés de préventîoiis contre fotre Ordre, poar lequel j'ai toajoars professé une si haute estime; ii a fallu me rendre à l'évidence. J'ai voulu voir par moi-même» et j'ai été convaincu. Je ne vous le tairai donc pas, mon digne Père, fui été erueUemenê trompé. Nous serons obligés d'ea venir à des exclusions, MM. *** et **• seront, je le crains, de ceux que nous devrons sacrifier. 0 mon Père, quelle douleur ! Une maison où les moeurs étaient si innocentes, presque gâtée maintenant!

„Je le comprends, le siècle est bien mauvais! Et, recrutant vos élèves dans les maisons où le luxe de l'époque a introduit tant de relâchement, vous avez dû trouver, pour vos collèges, bien des éléments vicieux. Jusqu'à ce moment, S*'*''^ prenait ses élèves dans les familles honorables et modestes do pays. Nous avions des enfants dont les parents s'étaient spécialement occupés et par conséquent purs. Ceux de Montmorillon sont venus, et c'est maintenant un esprit nouveau intro*duit parmi nos élèves. Chasses, chevaux, plaisirs broyants, sans parler de choses moins honnêtes, sont devenus la matière des conversations. La politique, que nou9 avions h peu près bcmmi du petit séminaire, nous a envahis. Quoiqui nous n'ayons que des enfants des familles biei pefnacmtea, nous avions jugé que des enlretieni sur ces matières ne pouvaient que nuire aisl^

72 LE JBSDITB

études, et Bons les a?ions proscrits. Quel a été notre étonnement, lorsqoe vos élèves nous ont dit qu'on ne parlait pas d'autre chose à Hontmorillon et nous ont pris pour des hiboux et des retardataires!

„Mais je vois que ma lettre est déjà longue et que je puis abuser de vos moments. Gardez bien pour vous, mon bon Père, cette lettre toute confidentielle. É3)ruiter le mal ne le guérirait* pas. Après les vacances, nous en viendrons probablement à une épurcUion générale. Silence étemel sur ces tristes détails.

„Yotre bien respectueux et bien dévoué en N.-S.,

***, sup'.

„8..., le 15. mars 1829.''

Quelle effrayante révélation! Hélas! moi*méroe j'avais été témoin de bien des misères à Saint- Acheul !

J'ai su depuis que des établissements, tenus par des prêtres séculiers, que des collèges même de l'Université, si suspectés en général étaient presque irréprochables au point de vue des mœurs. Comment nos maisons de Jésuites n'ont-elles jamais pu arriver à cette si importante amélioration? Comment, avec des maîtres si vigilants, avec toute l'influence que donne l'enseignement religieux, n'ont-eiles pas extirpé le vice qui est la honte des établissements publics? Je crois en

PAR l'abbé *♦♦ 7S

afoir trou?é h raisoo; le système pèche par Ja base. La Yieille doetrine pharisafque est remise en iionoeur. On nettoie le dehors du vase; on laisse au dedans la sauiilure. On n'imprime pas dans l'âme de la jeunesse la notion austère da devoir, on ne fait pas aimer la vertu pour les joies el le bonheur de la vertu. De là une morale superficielle, et, dans le fond, un complet relâchement.

Depuis la restauration des collèges des Jésuites en France, opérée à la suite de la révolution de 1848, avec l'immense accroissement des sujets qui sont entrés dans l'Ordre et qui ont plus que décuplé les moyens du professorat, j'avais dû pen-^ ser que les hontes, dont j'ai été quelquefois té* moin, avaient disparu, et que, maintenant, les saintes lois de la pudeur étaient généralement observées dans les collèges de la Société. Malheureusement l'amélioration est peu sensible; le système vicieux contre lequel je viens de m'élever produit, comme par le passé, des effets déplorables,, et récemment, dans le collège des Jésuites d'une ville dont je tairai le nom, pourtant une des plus renommées pour l'ostentation de ces principes religieux, une classe toute entière a été surprise en flagrant délit de libertinage.

Quand je viens à réfléchir, maintenant que je ne suis plus dans le tourbillon de travaux et d'affaires, qui emporte la vie au seiri de l'Ordre, — à ce »ogulier mélange de mœurs relâchées et d'ba-

74 LE mCITB

Utucks extérieures de piété, d«nt se oompose Félémeol général de l'interBat de ces coUége», et qae je me dis: presque tous ces ^apprenti» Mberlins sont des chevaliers de Marie; qu'on salure tout cela d'exercices religieux, exactement comoie on le ferait d'un noyiciat de bonnes sœurs, je me prends de pitié pour l'Ordre que j'ai tant ûmé, en voyant son impuissance radicale dans la seule œuvre où ^ il avait acquis autrefois une supériorité incontestaUe.

L'espionnage a été la conséquence naturelle du système vicieux que j'ai signalé. Là où la conscienoe n'est pas le .gardien incorruptible de la vertu, il faut la police secrète avec ses procédés honteux. Quand j& pense qu'on abusait de ma candeur d'enfant pour faire de moi l'espion de mes camarades, la rougeur me monte au front Et, sur ces pages, je confesserais avec moins de peine je ne sais quelle action coupable,, excusable dans les adolescents par l'emportement de leur âge, que ce rôle abject auquel on me façonna peu à peo, et que Ton me fit regarder comme une ceuTre méritoire, une preuve d'attachement donnée aux bons Pères.

C'était là en effet ma seule excuse: je les aimais. Ma mère, qui avait un but dont nous parlerons bientôt, trouvait cela charmant, et n'en rougissait pas pour le nom honorable que je portais. Je dirai cependant qu'il vint une heure, dams ma vie, où iè se fit on peu de lumière i|ur mon

PAR l'abèé *♦* 75

intelligeiice , daim laquelle Meii avilît déposé tm ardent' amour da bon et da rrai. le m'arraehai peu à pea aux fonctiens de monchan). On airah de grandes espérances à mon endroit On n'osa pas insister ; et je repris, comme un ressort comprimé longtemps, la droiture et l'indépendance de mon caractère.

Un autre mauvais côté de l'éducation reçue à Saint-Acheul était les habitudes de flatterie que nous contractions auprès d'hommes dont nous obtenions presque tout, pour peu que nous fussions habiles adulateurs. On était bientôt fait à ce procédé qui mène droit h l'hypocrisie. Que de bassesses ai-je vues, que de flagorneries misérables, que d'avilissement des caractères I En grandissant, je sentais l'odieux de ces flatteries, auxquelles je voyais nos bons pères se prendre, comme les oiseaux à la glu. Il y avait là pourtant des hommes de valeur; mais le vice-général de YOr* dre, l'ostentation, déguisait à chacun d'eux le piège, quelque grossier qu'il fût, où ils se laissaient pren^ dre par des enfents. 0 vanité!

Nous avions dans le collège un mot trivial, mais trop grossier pour être reproduit sur cet pages, par lequel les natures demeurées droites flétrissaient les adulateurs. Ce souvenir me re^ lève, à mes yeux, de mon métier d'espion, trop longtemps exercé.

La simplicité avec laquelle j'ai fait l'aveu de cHte fttblesse, le regret que fen éprouve* enccnre

76 LE JB9DITB

me font espérer que mes lecteurs n*en garderont d'autre souvenir que Muï de mon malheur d'avmr été formé, enfant, à une telle école, où j'aurais pu descendre plus bas et m'avilir.

Mes études s'achevèrent ainsi.

M. Dnpin à Samt-AohenL

Le supérieur et le fondateur de la maîsoi de Saint-Acheul était le père Loriquet. Ce non a obtenu une espèce de célébrité. On sait qu'il fut chargé par la Compagnie d'écrire un coun d'histoire à l'usage des élèves. Ce cours portai en tète, au lieu du nom de l'écrivain, les majus^ cules A. H. D. G. — (A la plus grande gloin de Dieu.) L'auteur avait eu le talent de con* denser dans un petit nombre de pages un trèsgrand nombre de faits; c'était là son seul mérite

Il faut bien dire qu'on a beaucoup exagén les licences historiques de ces petits livres. Oi a. prétendu que, d'un trait de plume, il avai supprimé l'Empire, et désigné Napoléon P' soui k nom du marquis de Buonaparte, général ei chef des armées de Sa Majesté Louis XYIIL Lei

PAB l'abbb *♦♦ 77

Jésuites sont trop habiles pour écrire de semblables sottises. Le père Loriquet a fait mieux que cela: il a conservé les faits, mais en les al« térant, en les déuaturant. Napoléon I®' n'était pas nié dans ses livres, mais il nous était représenté comme le plus odieux des persécuteurs de l'Église. ^Son gouvernement avait sub3titué la ruse à la violence, et le système, on l'avouait, n'était plus d'égorger ou d'écraser le christianisme, mais de le miner sourdement et de l'étouffer." (Cours ihistotre A. M, D, O., Histoire ecclésiastique^ p, 101.)

Pendant que, dans les collèges de l'État, on avait la prudence de ne pas toucher aux questions .politiques , on nous faisait de cela chez les Jésuites un cours complet; et pas un de nous ne doutak que Vogre de Corse ne fût rentré à Paris en 1815 aux cris de: „Vive l'enfer!"

Au reste, je puis édiflef les plus incrédules sur la direction politique donnée à nos études, chez les Jésuites, en citant le passage suivant du Oowrs cC histoire:

„Ainsi se termina la journée dite du 18 bru* maire. Les Parisiens, depuis longtemps accoutu* mes aux révolutions, restèrent tranquilles specta* leurs de celle du 18 brumaire. Us avaient oublié, ce semble, que le chef qu'elle leur donnait était celui-là même qui avait égorgé leurs frères >daBS les rues de la capitale; du moins ils ne aavaieqt

79 LE JKStOTS

fm eoBore ce f «e sa tengae dMnisaUoii ivmt coûter de gang at de ho-mes i b Finance; mais il entrait dans les. desseins de la Providence d'établir s«r leurs têtes celui qu'elle destinait à être la verge de l'ËurofM et rexécuteur de la justice contre un peuple coupable de tous les for&its de la Révolution." (Hietoùre de Frankce, t. II, p. 28Ô, édition de 181$.)

Voici quelles sont les réflexions du père Loriquet au sujet de la fatale campagne de Russie:

„Telle fut, dit-il, l'issue de l'entreprise la plus insensée,' mais aussi la plus funeste, dont le» annales du monde nous aient conservé le souvenir. En parcourant l'histoire ancienne et moderne, on reconnaîtra que jamais réunion d'hommes si formidable, soit par le nombre, soit par la valeur^ soit par la discipline, n'éprouva de plus affreux revers. Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remonter jusqu^à Pharaon et aux six cent mille Égyptiens engloutis dans la mer Rouge.

„Que si l'on veut se rendre attentif aux vues de. kl Provid^ce, on reconnaîtra dans le désastre des Français, le chàtimaAt des dévastations, de& massacres y des sacrilèges , des atrocités de toute espèce, dont se rendait coupable, depuis vingt ans., cette arjooée toujours recrutée d'enfants de la Révolution, et dévouée, moins encore par état que. par habitude et par gsAt, è tous les genres

PAR L'AAHé ♦*♦ 79

de crimes et é» fm^aikk La juslîae dinne %*m était servi pour proweB«r la lemur el la déa^ latioB sur toute l'Ettrofte. Dès que cette Tergo reéoBtabie eut reaiplî s» mission, elle fut à soo tour brisée par le souffle du Tottt-P«issaMt , et elle disparut de k terre (')/' (Miai. de Froneei t U, p. ^31, édit. de 1816.)

On comprend qu'après avoir été saturé pendant cinq ans de cet enseignement historique^ Tacoeptant jusqu'au moindre iota, je devais être paasabttBient fanatique Pendant le temps des vacwoes, j'entendais murmurer autour dé moi qoe naoB père avait des idées libérales, et, ne pouvant séparer l'idée de libéralisme de l'idée d'impiété, j'éprouvais pour son son salut de sérieuses et de doîildur^uses ikiquiétiidea.

Je savais pourtant qu'il accomplissait «es devoirs religieux avec exactitudeu A la vérité il ne Daeltait à celft nuUe ostentation, et il ne se croyait pas obligé, sous le spécieux préteiAe de donneor l'exemple, de se- livrer à des démonstrations de dévotion extérieure, tant recommandées alors. Les masses reAisaient de croire à la siaeérifeé de ces hsmsMMss qui iaisaient-, comme les pha'risiena de l'ancienne k>i, sonner la tro«q^otte devant euiu

(1) Xt'apologiste des Jéanites, M. Crétinceaa- Joly , en citant ce '|»a8sage {É^ist -de la Uùmp^ âe Jésus , t. Tï, p. 155) dit qtiHl %Htttk0 «es jng^etËesit» Vrop iféêèrwpeup- Hre, YoUà un peut-ikfB ftiann»»!

80 LE JBSUITE

Mak à quatorze ans, vivant au milieu de gens qui inventaient tous les jours quelque nouvelle mise en scène religieuse, je voyais dans ceux qui ne se prêtaient pas à ces pieuses exhibitions, des ini-> pies ou des jansénistes, et ces derniers surtout étaient pour nous l'objet d'une sainte horreur. Quant aux gallicans, on gardait avec eux quelque mesure. L'État était gallican. Les évéques faisaient enseigner les quatre articles dans leurs séminaires; il fallait bien se contenter de nous enseigner à nous infaillibilité papale et de nous représenter le gallicanisme comme suspect II sofbsait d'une phrase: „Tous les jansénistes sont gallicans.^ Avec cela, si l'ancienne doctrine de TËgiise de France n'était pas condamnée, elle était au moins jugée.

Ce fut au moment où toutes les idées théocratiques se classaient dans mon esprit, et y produisaient cette conviction que celui qui ne naarchait pas dans la ligne .tracée par. les Pères était dans le chemin de l'erreur, quVut lieu à Saint- Acbeul cette célèbre visite de M. Dupin dont les différents partis ont tant parle.

M. Dupin, en défendant le Constitutionnel^ dans un procès de tendance, avait fort attaqué les Jésuites. Toutes les ressources de son esprit sarcastique avaient élé mises en œuvre; et il avait prononcé cette parole qui est restée: „L'Instîiut de Loyola est une épée dont la poignée est à Romre et dont la pointe est partout**

PAR l'aJUÉ ♦** 81

Qael ne fut pas l'étonDcmeBt générai, quand on apprit que, peu de temps après cette virulente attaque, M. Dupin était allé à Saint^Acheul, qu'il avait reçu des Pères Faccueil le plus cordial, qu'il avait dîné arec eux, et qu'à la processioii il avait porté un des €€»*dons du dais, de la façon la phis édifiante, ni plus ni moins qu'un bon margdUier de paroisse!

Les quolibets partirait à la Ibis et du eamp des libéraux avancés et de celui des amis des Jésukes. Ceux-ci mirent en circulation que M. Dupin, depuis son discours contre les enfants de Loyola, était persuadé qu'ils avaient juré sa perte, et qu'un Joor ou l'autre ils lui feraient administrer une dose ù'aqua tofema. Or, M. Dupin, par une de ces inspiratifws auUtes, qui n'arrivent que dans les cas désespà*és, aurait résolu d'aller a»* devant de l'ennemi, espérant sans doute radoucir par le charme de son éloquence, et lui faire ré»<- VQquOT cette sentence de mort, épée de Dameclès toujours suspendue sur sa tête; et il partit pour Saint-Àch^l; et il accepta le dinerque les Pères lui offrirent; ce qui prouverait que, ndgré ses visîoi» évoqua tofana^ il ne croyait pas les Jésuites capables d'abuser de l'hospitalité.

Je puis donner de cette visite une explici^n beaucoup phi» natureUe, et b voici:

M. Dupin était à Amiens, pt*ès de Saim-Acheul ; il étant l'ami de n^n père, et ii pensa lui être agrteble en venast ne voir au eelÛgc. fi y avah

peotrétre bien un peu de curiosité dans sa visite, et pas mal d'audace, après les sarcasmes dont il avait criblé les Pères.

Lorsque le célèbre avocat demanda à voir le fils du marquis de Saint-Maure, et qu'il eut décliné son nom, sans y ajouter ses titres et ses qualités, le Père chargé de recevoir les visites au parloir, en voyant ce visage un peu vulgaire, quand là physionomie au repos n'est pas animée par le feu de la discussion, celte tenue de voyage par trop négligée, ses souliers à triple semelle constellés d'énorme^ clous, et vraiment je serais tenté de croire que ces souliers de 1826 pouvaient être les mêmes que ceux qui sont devenus célèbres en 1830, sous le nom de souliers de Neuiily, — tout cela ne présentant pas un ensemble bien imposant, ne se doutait guère quel personnage il venait d'introduire chez les Jésuites.

On me fit prévenir de me rendre an parloir ; et, selon la coutume, le Père chargé de ce soin me questionna sur le personnage qui réclamait ma présence.

— Ce monsieur Dupin est probablement l'homme d'afiaires de M. le marquis de Sainte- Maure ?

—•M. Dupin est son avocat, dis-je, rougissant jusqu'aux oreilles, en me voyant forcé d'avouer les relations de mon père avec cet ennemi de la Compagnie, que j'avais si souvent entendu

PAB l'abbé ♦*♦ 83

traiter de jaoséaisteà Saint-Âcheul, surtout de* puis 1 affaire du Constitutionnel.

— Comment! que dites-vous? Quoil ce se* rait là M. Dupia, M. Dupin l'avocat?

— Oui, mon Père, ce doit être lui.

— C'est bien. Et ouvrant la porte du parloir, il m'y fit entrer et se retira.

On comprend que je raconte cette aventure telle que je Tai comprise dépuis, en me remémorant mes souvenirs, en causant avec les Pères et même avec le célèbre avocat.

M. Dupin m'embrassa, me parla de mon père, me questionna sur mes études; il parut satisfait de mes réponses. Le Jésuite qui assistait à la conversation triomphait en me voyant répondre ad hoc à toutes les questions qui m'étaient posées.

Tout à coup la porte du parloir s'ouvrit, et je vis paraître le Père LoriqueL II avait l'air assez affairé, et saluant sans presque regarder, il dit:

— Père Morin, on a besoin de vous à l'éco^ nomat: je vais vous remplacer ici. Et, se retournant, il regarda M. Dupin, auquel je venais de dire tout bas:

— C'est le recteur du collège, le Père LoriqueL «

— Comment, monsieur Dupin! vous ici? dit le recteur en tendant sa main à l'avocat et donnant à son visage l'expression de la jubilation.

84 LE sàAurrm

H. Dupin , probablement , comptaU foire une visite d'un quart d'beure et repartir sans avoir tndii son espèce d'incognito. Il fut un moment stupéfait de se Toir ainsi accueilli par le recteur lui-même. Sa conscience lui rappela les traits les phis piquants de son plaidoyer, et il se disait à part lui:

— Si ces gens-là reçoivent ainsi leurs ennemis, que. font-ils donc pour leurs amis? IMablel tenons-nous sur nos gardes!

Ttmeo Danaaa et dona ferentes.

Un avocat ne perd pas longtemps son aplomb, surtout quand cet avocat est M. Dupin ^i«é. Il mit sa physionomie à l'unisson de celle du révérend Père; settiement il y avait quelque chose de moqueur dans son accent quand il lui dit:

— Je ne croyais pas, mon Père, avoU» Thonneur d'être connu de vous?

-— Vous ne voyez pas tous oeux ^ue votre parole tient si souvent sous le charme, dit le Père Lorîquet. J'ai eu le bonheur d'être un de ces privilégiés, et rien ne pouvait être plus agréaMe pour -moi que de trouver une ocoaston de vous exprimer mon admiration pour votre beau talenU

— Je vou(h*ais bien savoir, se disait l'avocat, si c'est mon discours du 19 novembre dernier qu'il a entendu.

— Mon révérend Père, dit-il en serrant aiéo tueusement la main qiie ie Jésuite lui tendait

PAB l'amub *** 85

pour la seconde foîg, je Ms ▼nÙBent trte-flatté de l'aGcueil que tous me faile&

— Mais je \«ux que toute notre miiaoD, iihr terrompit le Père, sache quelle célébrité a fraor chî aujourd'hui notre humble seuil. Ches les Jé*^ suites, monsieur, tout est comBaun, les joies comme les peines de ce monde. Tous visiterez notre éta* blissement, n'est-ce pas?

— Avec grand plaisir.

— Voyons, monsieur Dupin, dit le Père Loriquei en prenant un air bonhomme, avouez-le, vous ne pensiez pas, en vauint ici, y apporter tant de joie?

— Le fait est, mon révérend Père, que je pouvais redouter de votre part quelques prévenu tions. Je suis aujourd'hui encore plus persuadé que jamais que les Jésuites sont des hommes d'esprit, qui comprennent leur temps et les exigences de la position de chacun.

— Certainement, certainement, dit le Père en riant, et vous n'êtes pas si diable que nous sommes noirs. Vous avez eu un peu trop d'e»^ prit contre nous; mais vous y étiez obligé, n'estr ce pas?

— Mon révérend Père, j'ai toi^ours distingué les hommes des institutions; et puis un avocat, il ne faut pas le condamner sur ses paroles.

— Nous le savons, nous le savons, pas plus qu'il ne faut condamner une coiforation pour les opinions de quelquearuns de ses memÎNresi-

Voue avez, pour le besoin de la cause, un peu surfait notre importance. Il y a aussi cette métaphore hardie par laquelle vous comparez notre ondre à une épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout.

— Ceci est échappé à Timprovisation , dit M« Dupin, fort embarrassé pour défendre l'audacieuse métaphore.

Le Père Loriquet se chargea de ce soiii.

— Ce que vous avez dit là a son côté vrai: b parole évangélique est un glaive, et ce glaive, nous voudrions le porter jusqu'aux extrémités de la terre. C'est bien là le but de notre Ordre. On n'a pas compris la portée de votre parole ; il est probable qu'au fond elle est mieux interprétée par nous que par nos ennemis.

— C'est en effet très-probable.

C'est le cas, se disait l'avocat, d'adopter la doctrine du probabilisme et même du probabiliorisme si chère aux révérends Pères. Cet hommelà est vraiment charmant: il paraft décidé à tout prendre du bon côté. Il est très-probable aussi qu'il ne pense pas un mot de ce qu'il me dit; mais, puisque je suis là, je ne serai pas fôché de voir cet établissement

Le Père Loriquet ne fit pas grâce à son visiteur du plus petit détail: dortoirs, réfectoire, salles d'études, bibliothèque, infirmerie, tout fut parcouru, et M. Dupin convint qu'il était difficile de trouver ailleurs qu'à Saint-Acheul un ordre

PAR l'abbé ♦*♦ 87

plus intelligent et une entente plne parfaite des besoins d'une maison de ce genre.

J'assistais à cette visite, tout ébahi des gracieusetés qui s'échangeaient, avec, une viTacité de riposte incroyable, entre le Jésuite et le Janséniste. Le Père Loriquet eut pourtant un moment d'embarras.

On connaît la passion des écoliers pour écrire et pour dessiner sur les murailles; et celles de la cour des récréations étaient chargées d'inscriptions. Toutes témoignaient de notre royalisme ardent et de notre ferveur religieuse. Le jour de la visite de M. Dupin, il y en avait une dont les lettres n'avaient pas moins de deux pouces de hauteur. On y lisait:

L'EXPULSION DES JÉSUITES PAR LÉS JAN- SÉNISTES A ÉTÉ LA CAUSE DE LA RÉ- VOLUTION.

M. Dupin l'aperçut, et se tournant vers le Père Loriquet, il lui dit en lui désignant l'inscription :

— On ne dira pas, mes révérends Pères, que vous êtes ennemis de la liberté d'écrire.

— Et comme toujours on en abuse, dit le recteur, qui, voyant pour la première fois la malencontreuse sentence, fut visiblement déconcerté, n me dit:

— Connaissez-vous l'élève qui s'est permis ce barbouillage?

88 LE JBBCITB

— C'est moi, lodo révérend Père.^

— Vous savez que cela est défendu.

Je ne répondis rien.

--^ Il paraift que la tolérance aux infractiens est grande, dit M. Dupin, et vous avez raiMN», au» Père. Pour moi, j'aime tant la liberté qpie je duis ravi que vos élèves aient celle d'écrire mène cette maxime.

fit il lui désigna ces mots tracés en lettres moms gigantesques que les miennes, mais enjolivées de fleurons et d'arabesques:

LE PAPE EST infaillible: IL EST LE ROI SES ROIS, AU SPIRITUEL ET AU TEMPOREL.

— Vous avez, mes Pères, continua-t-il, protesté tai^ de fois que vous n'aviez garde d'enseigner rien de contraire aux constitutions de TÉglise gallicane, qu'il est bien évident que ces inscriptions ne peuvent être que l'expression du sentiment particulier de vos élèves et non des vôtres. Oh! la liberté! mon Père, la liberté! c'est une belle cbose ; et vous avez trop de bon sens pour ne pas reconnaître que vous avez plus à attendre d'elle que du despotisme.

Bien que le Père Loriquet eût beaucoup d'esprit, il n'était pas de fofce à lutter contre M. Dupin, et il ne trouva pas un mot à répondre aux éloges ironiques de celui-ci.

Le recteur, tout en accompagnant son hôte, avait donné ses ordres; et, à midi, un diner splea-

PAK l'abbé *** 88

dîde 86 trou¥a servi dass le réfectoire des Pôrasi M. Dapiii reâisâ d'abord de l'accepter. Il voulail, disait-â, partir imaiédiatoDieBt Mais les insUmoas fureal »i pressantes qu'il ne piit se défendre 4e passer le reste de la jouraée à Saint* Acbeid. la fus admis à ce diner; M. Dupin aiangea beaih^ ceup, et si, comme on l'a tant dit depuis, il ve« doutait une potion semblable à celle qui fit périr intsérablemeujb Clément XIV, à coup sûr il était bien imprudent de fournir aux Jésuites une sî belle occasion de la lui administrer.

Le diner fut suivi de la récréation. J'alfa» rejoindre mes condisciples. J'ai su depuis 4iue tous les Pères réunis avaient paru transportés de joie en voyant au milieu d'eux une d^ gloire» du barreau français. 11 s'échangea, entre les Jésuites et l'avocat, bon nombre de compliments et de flatteries où la iM)inte de l'épigramme se cachait quelquefois sous les fleurs de la rhétorique. M. Dupin loua dans la Compagnie toutes les qu»lités qu'elle n'a plus et celles qu'elle devriHt avok.' Remarquant que les plus spirituels semblaient se demander s'il ne se moquait pas d'eux, le malin p^sonnage prenait alors si naturellement des airs de bonhomme, il devenait si expansif, que les> mystiques espéraient que le chemin de Saint* Acbeol avait été pour lui le chemin de Damas, et que, comme un nouveau Seul, il allait désor* mais défendre ce qu'il avait si vivement attaqué.

Le Père Loriquet ne se» fiùsait pas de telles

Skisîons, et rogner tant soit peu, par la flattera, les griffes et les dents du lion lui suffisait Les excellents vins de la cave des Révérends, vins des meilleurs crus, pieux tributs offerts par les blutes et puissantes dames de l'aristocratie aux bons Pères, n'avaient pas nui aux projets du recteur, et M. Dupin, qui savourait d'excellent café et de précieuses liqueurs des Iles, devenait de plus en plus aimable, quand la cloche se fit entendre.

— Monsieur Dupin, dit le recteur, aujourd'hui, jeudi, est la fête du Saint-Sacrement: nous la célébrons avec beaucoup de pompe. Les vêpres seront chantées par les Pères et par nos enfants ; nous ferez-vous l'honneur d'assister à cette pieuse cérémonie ?

— Assurément; je me fais gloire, mon révérend Père, de mes senliments religieux.

L'avocat alla à la chapelle. On lui donna une place d'honneur. Après les vêpres, un des Pères monta en chaire; il parla sur la puissance de l'éloquence sacrée; il trouva moyen de faire l'éioge de l'éloquence profane et de glisser un compliment à l'illustre orateur qui se trouvait dans cette enceinte. M. Dupin subissait de plus en plus le charme; il était presque attendri. ^

On disposa tout pour la procession. L'officiant se plaçait sous le dais. Sur l'ordre donné d'avance par le père Loriquet, je m'avançai vers M. Dupin, un gros cierge à la main, et, en le

PAB L'AmÉ ♦♦♦ 91

loi présentant, je lui dis à demi-voix que le rérérend Père recteur ne croyait pas pouvoir lui donner one plus grande marque de considération qu'en lui offrant de porter un des cordons du dais avec le maire de Saint-Acheul, H. le comte de ^^*, et son fils. M. Dupin ne pouvait pas refuser un tel jbonneur, et il s'acquitta de son emploi de manière à édifier rassistance.

En sortant de la chapelle, il trouva, dans une des classes, les élèves réunis. Un rhétoriden hn récita un compliment en vers latins fort bien tournés. Ce fut là le bouquet Or les flatteries du recteur, les vins fins, les chants religieux de la chapelle, le sermon, peut-être les cordons du dais et l'improvisation du rhétoricien produisirent un tel effet, que M. Dupin, transporté, ému, prit congé des Pères par un petit discours où lui aussi prodigua l'encens , mais sans le moindre mélange épigrammatique.

Le lendemain, vingt lettres apprenaient à Paris que M. Dupin avait diné chez les Jésuites, à Saint- Acheul, et porté les cordons du dais. Ces lettres moqueuses jetèrent un ridicule sur l'avocat; l'esprit de parti exj[doita l'aventure. Les Jésuites eurent la gloire d'avoir dompté un instant leur ennemi.

93 LE MBOITB

La Ftanoe et la Sodété de . Jésna

Notre société n'avait eo Fraiice, sous la Bes— tauration, que huit collèges. Encore nos Père» n-éiaieiit )>a8 là comme cbefe indépendants et maîtres de ces collèges, mais comme directeurs et professeurs de petits séminaires appartenant aux évéques. Légalement ils étaient de simples prêtres.. On les connaissait sous le nom de Pères de la Foi, et c'était avec ce~^ déguisement qu'au temps de TEmpire ils étaient rentrés en France. En 1814, ils avaient été rétablis, pour toute la catholicité, par une bulle de Pie VU. Mais cette huile n'avait pas été promulguée conformément aux lois; et au milieu des agitations politiques du temps, ce grand acte passa à peu près inaperçu.

A cette époque, nos Pères, qui étaient à peine au nombre de deux cents dans toute la France avaient eu la maladresse de soulever contre eux le pays tout entier. Au lieu de rester à leur tâche modeste de professeurs des maisons que leur conOaient quelques évéques, il leur parut que ce rôle était trop obscur ; que, réintégrés solennellement en Italie, en Autriche et en Espagne, ils devaient avoir en France le même honneur;

PAR h'êmk *** m

qu'A fallait Uêsê» là ce nom de Pères de la Foi, MUS iMiiiei Os étaient tolérés et pouvaient fain quelque bi^a, afin de prendre hautement odld de J^aites, pour lequel, ils ne voulaient pas se l'avouer, il y avait en France des répugnanees invincibles.

C'était dans les dernières années de nos études» Depuis longtemps notre maisoii de Saint-Acheul était moins l'asile silencieux du travail qu'un foyer d'agitation politique. J'ai parlé de la surprise de M. Dapin lisant sur nos murs les inscriptions les plus burlesques de notre royalisme exagéré et de DOS haines contre les ennemis de nos adorables Pères. Je n'étais pas, je Pavoue aujourd'hui, le moins violent de ces politiques imberbes qui ▼oyaient des suppôts de Fenfer et des buveurs de sang dans toqs ceux qui attaquaient la €on*grégation et les Jésuites.

J'avais, marché assez rapidement dans mes étndes. Arrivé aux humanités, ne connaissant rhistonre moderne que par cdk de notre père Loriquet, histoire, on le sait, écrite par un paon pblétaire plein de passion plutôt que par un Ihstorien calme et knpartial ; écoutant, tous les jours, la c1m)iMque des événements contemporains de la bouche de nos maîtres, dironique plus passionnée encDW que les denitères pages de l'histoire à aotre usage, je prenais un intérêt ardent à tout ce qui se passait alors, dans le monde pditique, au siqet de lH)rdre.

9é LE jàBOITB

Deprâ le fameux fdaîdoyer de M. Dupin dans le procès du Conttituiionnd, rattention pul>Iique avait été éveillée, plus vive que jamais, sur Texistence des Jésuites. Le journalisme libéral ne tarissait pas, chaque jour, sur les dangers de celle corporation non autorisée par les lois. C'était pour lui une mine inépuisable; et il comprenait trop bien Tart de la mise en scène, pour ne pas exploiter jusqu'à la fin toutes les rancunes des masses contre elle; il vint un moment où Ton ne parlait plus en France que de la Congrégation et des Jésuites.

La presse royaliste, comme on l'appelait alors, mettait trop d'ardeur dans la lutte pour ne pas aider au fracas. Nous étions le grand danger de la France, pour le libéralisme; nous étions le sa lut de la monarchie, pour nos apologistes. Sans nous, aux yeux de ces derniers, le trône allait de nouveau être renversé; la philosophie moderne, c'était le mot consacré, était prête à s'asseoir sur les autels. Ce qui s'est dépensé alors en exagérations pour et contre cette pauvre Société ne saurait se rendre.

Les Jésuites trouvaient qu'on n'en disait jamais assez à leur gloire. La maison de Montrouge, près de Paris, où se trouvaient les Pères les plus influents, les plus mêlés aux intrigues politiques de l'époque, était dans une impatience fiévreuse de voir enfin la monarchie bourbonienne, représentée par un homme qui ks aimait sincère-

PAA i/àmà ♦♦♦ 96

meal, prodam^ lear eiiatMice comme imlitat religieux, à 1» face de la nalion. Mais la chose éuîl dilfieile: il fidlait iM^ver trop d'antipathies, trop de haines.

L'heureox moment arriva toutefois. C'était au mois de mai 1826. 11 y avait, à Li chambre des députés, des discussions ardentes. L'opposition ne demandait pas mieux que de provoquer le ministère. L'alarme répandue dans les masses par les journaux, qui représentaient la France enveloppée du vaste réseau d'une Congrégation dirigée par les Jésuites, espèce de carbonarisme religieux, redoutable comme toutes les sociétés secrètes, devait avoir là son retentissement à cette tribune Uvre, l'accusation allait prendre les formes les plus véhémentes et les plus passionnées. Ce fut le député Agier, un membre dont on ne pouvait suspecter le dévouement aux Bourbons, et qui appartenait à l'oi^posilion de droite, qui porta la question à la tribune. Il dénonça la Congrégation en termes modérés, mais énergiques. U la distingua des associations méritoires créées pour de Traies bonnes œuvres, et ne craignit pas d'avancer „qu'elle avait juré haine à nos institutions.^ 11 montra son esprit ioquisitorial, le lâche espion"* nage de ses agents les plus subalternes, ses dénonciations injustes, ses calomnies indignes. 11 alla jusqu'à dire „qu'elle faisait trembler les pré-* fets, les sous-préfets, sous son influence secrète,

06 LE JSBIJITB

quand ils m «ont pis ges adq>t6s; qu'elle domî-^ Bak le ministère lui-même.^ i

U y eut un mouyement prolongé dans toute rassemblée, devant une accusation aussi nette-^ ment formulée. L'orateur s'écria alors :

„D*où lui vient donc cette puissance qui lui fait donner ou ôter les emplois dans Tarmée comme dans le civil? Si nous avions la corrup> tion de Thypocrisie devenue un moyen d'avancement, le caractère de loyauté qui appartient à notre nation s'altérerait, et par suite, la religion serait compromise et la monarchie menacée/^

Et il termina en disant:

„Que le ministère brise résolument le joug de cette puissance occulte qui ne tarderait pas à le renverser lui-même; qu'il vienne la combattre à cette tribune et désavouer les projets qu'elle médite contre nos libertés publiques et religieuses !*^

Le coup était terrible, et le ninistère resta muet. Pendant près de dit jours il hésita ne pouvant ni désavouer ni combattre cette faneuse Congrégation dont M. de Viilèle et ses collègaes étaîent membres. li se détermÎM étendant, sous la pression générale de l'opinion, à faire donner des explications à la tribune , non plus peur démentir rexistenoe de la famei»e Congrégation et e rétablissement des Jésuites , c'eût élé s'attirer a risée universelle, mais pour nier l'influence at-

PA* l'abw ♦*> 97

tnbuée am Congréganistes et justifier le retour df la Compagnie de Jésus.

M. FéTéqne d'Hennopolis, ministre des affaires ecelésiastiques, fut chargé de prendre la parole. Dans la séance du 25 mai 1826« il affirma que \e clergé n'avait, ni dans sa doctrine, ni dans ses actes, rien qui donnât le moindre prétexte aux arcusatîons d'envahissement amassées contre lui, et d'hostilité au nouveau code du royaume. Abordant enfin la fameuse question de la Congrégation, il avoua son existence, mais la déclara complètement inoffensive, et affirma qu'il était feux qu'elle exerçât sur le gouvernement aucune indiience mystérieuse.

L'opposition n'était pas vaincue, on le pense, par ces simples dénégations. Elle triompha même de l'aveu du ministre. „Prenons acte, s'écria Casimir Perrier, de la déclaration faite par le gouvernement lui-même. Le fait matériel, la Congrégation, n'est pas un vain fantôme!'^

Toutefois le nom de nos Pères n'avait pas été mis en cause. Le ministre n'avait pas parlé des Jésuites. M. d'Hermopolis, plus sage que ces derniers, redoutait de soulever l'orage en avouant leur existence.

Ici commence la faute capitale qui les perdit. Je sas plus tard, par ma mère, toute la scène qui se passa à Montrouge pendant la nuit qui suivit le discours du ministre en faveur de la Congrégation, et dont je retrouve le détail exact dans I 7

99 LE JBtiJlTE'

une lettre extrêmement eurîeuse du Père Romanei. On verra, par ce document, écrit avec beaucoup de laisser aller eC destiné à; Tinlimité la phis absolue, quelles étaient les prétentions extrêmes de JVIoDtroogev et combien étaient superflus, dans ce moment, les timides aris de inexpérience et de la raison.

,,Nous nous perdons, ma pauvre amie, nous nous perdons! Vous savez le résultat delà séaDce d'hier à la Chambre des Députés. Le discours de> M. d'Hermopoiis a; été digne et habile; il ne nous ai pas nammés. Ses aveux sur la Congrégation ne peuvent pas beaucoup tirer à conséquenee; et* je ne m'en inquiète pas outre mesure. C'est un os à ronger à messieurs 1^ libéraux. Mais voici bien le revers de la^ médaille.

„A peine le compte rendu de la séance a été connn ici, que le conseil s'est réuni pour délibérer sur la conduite que nous avions à tenir dans cette circonstance. -^ Le moment est venu! Le moment est venu ! se sont écriés les plus ardents, je dirai les plus imprudents des nôtres. Pourquoi Monseigneur fait-il la lâcheté de ne pas dire tout haut que nous existons? Jamais occasion plus belle ne se présentera.

„Le conseil a duré très-longtemps. Il a été plus tumultueux et moins sage qu'on ne devait Ptiltendre de gens auxquels on fait la réputation i'étre.si habiles. Je vous affirme que nous sona-

PAB l'amé ♦** 99»

mêg les getis les moiiis habiles de la terre« et, je le dis e» gémissant de?ant Dieu, nefR sommes^ les plus fous. Quoi! nous avions pu^ après la tsofmente réfvolutionnaîre, rentrer paisibles dans Dotre patrie; nous avions, sous le protectorat des éréques, nos collèges où nous faisions le bien; que pouvions-nous demander de j^us? Il fallait attendre de longues années avant de produire notre nom, objet des vieilles rancunes des Jansémsies et des philosophes.

„J'ai exposé, tout cela à nos Pères. Je leur ai dit que, par une malheureuse précipitation, ils allaient tout compromettre. J'ai cherché à leur faire comprendre que le caractère français est singulièrement irritable; que Tidée fixe du parti libéral est de se servir de la question des Jésuites comme d'une arme de guerre contre le gouvernement; que ce parti sait très-bien que nous somnies, à côté de lui et des forces dont il dispose dans la nation, une bien petite puissance; que ce serait jouer son jeu, devenir ses compères, que de réclamer du ministre une recoritiaissance bruyante à la tribune! que nous n'y gagnerions qu'une vaine satisfaction d'amour-propre, et que nous risquions d'exciter contre nous une violente tempête, précurseur infaillible d'une ejgj{i|^^ ^ prochaine: on ne m'a pas écouté. ^ galheanes.

„ — Vous êtes trop timide, sage P^^&rm qui est presque avec ironie le père Varin, un ^J^^'»^ «'i'ï^ ardents, il faut compter sur la Prev^nj^^^^^ i^^^

100 LE jéSHTE

est pour nous! Tout nous a wiris. Le Roi. noua aime. Si bous manquons cette occasion, se re~ présentera- 1 -die 7

„Et autres balivernes de ce genre qui m'ont fait pitié.

„ — La Providence n'est pas pour les impru* dents et pour les fous, ai-je répondu.

,JI y a eu un hourra universel. Tout le moade parlait à la fois. Un ou deux des plus âgés, qui comprenaient la suprême maladresse que nous allions faire, ont essayé timidement quelques remarques. Ils n'ont pas été plus heureux que moi. Tous ces hommes, excités comme des énerguméues, paraissaient impatients, et, s'ils eussent pu, seraiiint allés, la nuit, à Paris, dire au prudent ministre: — Pjommez-nous à la face de 1* France 1

l'^i fait un dernier effort J'ai conjuré qu'on encore, qu'on envoyât à Rome un.de es, pour exposer les faits au révérend inéral. On ne m'a pas laissé achever, et 1 répondu que cette démarche était bien e, toutes les lettres du Général insistant n'en obtienne du gouvernement français !con naissance, et le Pape lui-même témoigtquemment ce désir à notre Ijéuéral.

bei.vaincu. Ce père Varin, ie plus etn- ,Le *8, a été chargé d'aller, aujourd'hui tum. la séance, conjurer H. d'Hermopolis l'Attendre son oeuvre, et, après avoir eu ie d'être " >

PAR l'abbé *** 101

courage de défeadre, en pteîne tribune, la Con^ grégatioD, de proclamer hautement Texistence de la Compagnie de Jésus.

,.ie suis atterré, ma di^ne et excellente amie, n semble que l'esprit de vertige soit daus cette pauvre Social Je ne retrouve plus des hommes de quelque prudence, mais des gens écervelés. Hélas ! les pauvres fous ne me laisseront pas mourir en paix, dans ma chère France et auprès des miens. Je n'ai pas besoin d*étre prophète pour leur dire qu'ils n'en ont pas pour longtemps avec ce système. Les Français vont vite en besogne. Puisse Dieu m'appeler à lui avant le dernier orage!

„Si le père Yarin est de retour de Paris quand^ viendra votre valet de chambre, j'aurai le temps* de vous dire encore deux mots.

Page 1