‹ Le jésuite (volume 2)Chapitre 6 sur 35 · ROMAN£T, S. J · texte numérisé non relu

ROMAN£T, S. J

jJMontroDge, 26. mal 1828/*

„P. 8. — Il est deux heures; le père Yarin vient d'arriver triomphant (^). A l'heure où ma

(') „0n a trouva dans les archives dtt ministère des Aifaires ecclésiastiques, une déclaratios faite en 1809 à Portails par le Père Varin, dans laquelle il assurait que ni lui ni ses confrères n'étaient Jésuites y qu'ils ne le seraient jamais; qu^ils avaient toujours enseigné et qu^Hs enseigneraient toujours les maœimes gathcanes. Or il se trouve que c*est le même père Tarin qui est venu, il y a deux ans, déclarer à Frayssinous qu'ils étaient Jésuites et qu'Os avaient toujours eu Vintension de Pêtre, Jugez de Teffet que produisaient toutr

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main tremUaDte trace ccb lignes, notre trioniplie de VMaité et notre arrêt ide mdrt se prononcent en même temps. Le père Varia a pourtant avoué à un de nos Pères que M. d'Hermopeiis lui avait dit: — Vous en f»^enez la responsabëàté? • — Oui, monseigneur, avait-il dit, le très-eaiiit Père ^et notre Général le désirent ardemment. — Le rainistpe n'a plus rien dit, et en saluant le Père Varin, il n'a eu que cette paroks: Aléa joGia est. *' '

L'histoire a enregistré le reste. Le 26 mai, Sf. d'Ifermopolis prit de nouveau la parole ^pour ^achever, disait-il, le discours qu'il avait commencé 'Ja veille."

Ayant fait une solennelle profession de foi en faveur des libertés de l'Église gallicane, chose fort odieuse pour les jésuites, mais dont ils avaient peu de souci pour le quart d'heure, il continua :

„0n me Je dira : — Vous êtes partisan des Ufc>értés de l'Eglise gallicane, nous le savons; mais n'avons-nous pas au milieu de nous une Société qui veut se rendre maîtresse de l'instruction publique, s'emparer de l'esprit de la jeunesse, lui insinuer ses idées et renverser toutes vos doctri-

Mt beU«8 déclantionB/* (Con«8f ondance- de Lamamais, fi» fMivt 1SS6.)

PAa l'abbb **♦ .103

ses? N'aTons^nous pas au milieu de nous ks Jésuites P'

Il se manifesta à* ce moment , dans l'Assemblée, le même mouvement qui avait eu lieu, la veille, pour Taveu de Texistence de la Congrégatkm. lin grand nombre de membres quittèrent leurs bancs et vinrent se grouper au pied de la tribune. La curiosité était excitée au plus haut degré. Le ministre a]lai(-iJ, oui ou non, avouer l'existence de ces terribles Jésuites.

U avait une réponse bien facile, s'il eût eu le courage de résister aux folles prétentions des Pères, 8% mens non lœva futsset: — Nous ne reconnaissons en France qu'un clergé séculier, sous la direction de TEpiscopat. Libre aux Évéques de recueillir, parmi les débris de l'Église de France échappés à la Révolution, les hommes qui ont pu appartenir aux anciens ordres religieux. Ce ne sont plus que des individus. Ces anciens ordres n'existent pas et ne pourraient exister que ' sur votre autorisation formelle.

Ces paroles eussent tranché la question, et peut-être calmé la tempête.

II n'en fut rien. Le ministre commença par l'aveu fonnel „de l'existence de la Société célèbre ;^^ ce fat soQ expression. 11 dit que, sur trente-huit collèges royaux, plus de soixante collèges communaux, près de huit cents maisons d'éducation par lienlière, quatre-^viagls séminaires de théologie e

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au moins cent écoles eceiésiastîques ou petits minaires, pas un seul de ces établissements, sinon sept petits séminaires, „n'était dans les mains de ces hommes si redoutables, connu sous le nom de Jésuites.^*'

11 avoua maladroitement que Napoléon avait été sur le point de les expulser.

„ Voulez- FOUS, dit-il, savoir l'histoire de leur réapparition? Elle date de 1800. Le premier établissement qu'ils fondèrent se forma à Lyon, sous les auspices du cardinal Fesch, oncle de Bonaparte. Ce dernier voulut les expulser en 1804; mais sa colère s'apaisa, et depuis ils sont restés dans l'enseignement.'*

L'Excellence, on le voit, compromettait les Jésuites et les rendait suspects, en rappelant cette colère de Napoléon, que Ton pouvait supposer provoquée par de justes griefs. Mais l'existence des Jésuites était officiellement reconnue, à la grande joie de l'opposition libérale. C'était là qu'on attendait le ministre. Il eut encore besoin de s'expliquer sur les édits et sur les arrêts qui interdisent le territoire français aux membres de la Société de Jésus, et qui n'ont pas été abrogés. Ce fut dans un troisième discours qu'il donna des explications sur ces arrêts d'expulsion. U reconnut que ces arrêts avaient encore toute leur force, mais qu'ils avaient été modifia suc-

PAH l'abbé *** 105

cessiyemeot, et qu'on avait donné aux Jésuites, qui avaient été frappés, la permission de revenir de leur exil. Pourquoi eût- on été plus sévère envers ceux qui avaient survécu à la tourmente révolutionnaire?

Et il termina en disant:

,,Sans doute, s'il s'agissait de donner à cette Société une existence civile, il faudrait non pas seulement une ordonnance, mais une loi. Mais Dous n'avons pas encore à délibérer s'il faut admettre ou rejeter cette Société."

Ces mots furent presque accueillis par des^ murmures.

Le retentissement de ce discours fut immense. Les Jésuites, pas plus que le gouvernement, n'en avaient retiré aucun avantage, l'apaisement de l'opinion moins que le reste. On se demandait partout, jusqu'à la Chambre des Pairs, comment une Société pouvait exister de fait, avoir des établissements brillants sur le sol de la France, sans qu'une loi sanctionnât son existence. Le célèbre comte de Montlosier déposa, au greffe de la Cour royale de Paris, une dénonciation en forme contre les Jésuites et leur pouvoir occulte. Les tètes se montèrent L'Épiscopat se mit aux lettres pastorales, où l'on attaquait „rinfernale licence de la presse,'^ où l'on appelait les écrivains du libéralisme „des émissaires de Satan,'' et où la

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Société de Jéaafi «élait exaltée , „comnie an ordjrc célèbre, per.péti«el -objet de« plus noires calomnies, environné de tant 4e ;gIorieux suffrages, ridbe des travaux de plus de huit mille «cotres et des sept cents martyrs qu'il a fait monter .dans les cieux."

De son côté, la presse ministérielle, plus imprudente encore que le pauvre évêque d'Hermopolis, se donnait libre carrière pour les invectives et les louanges, invectives contre les ennemis de Tordre, louanges passionnées en faveur de „cette institution sainte, source de force pour les gouvernements et pour la religion,*' à laquelle devait être confiée l'instruction de la jeunesse.

L'arrêt de la Cour royale de Paris, véritable arrêt de condamnation, le plus terrible qu'il fut possible de porter contre les Jésuites, vint prouver que la magistrature elle-même, la plus haute, la plus indépendante, était dans les rangs de leurs ennemis. Ce n'était plus une lutte d'un moment, que le temps se chargerait d'assoupir, c'était un duel à mort entre la Société de Jésus et la France nouvelle, tout imbibée des principes du libéralisme.

Une autre kttre du Père Romanet à ma mère, que je trouve dans mes papiers 4e famille, lettre aussi confidentielle, et remise secrètement au valet de chambre envoyé à Mojitrouge pour avoir ,des noiuFelto du vieillard devenu in-

PAfi l'abbé*** 107

firme , peint en ^pielqiies mots b dtuation des esprits.

. . . Vous Tpyez que jqqus allons à la dérive. Notre triompbe aura été de bien petite durée, et nos joies bien légères. Vous ne vous doMteriez jamais du brillant procédé que nos jeunes Pères ont imaginé, pour s'assuirer^ diseot^ils, une victoire écIatajQte. A l'aide des membres de la Congrégation dont ils disposent dans toute la France, ils veulent organiser, au sein des Conseils généraux, une grande manifestation de l'opinion publique qui réclamera le rétablissement des congrégations religieuses d*homraes, — sous -entendu de notre Ordre, — Tabolition de la liberté de la presse, ou du moins de fortes restrictions à cette liberté, la célébration du mariage reJigiieux avant le mariage civil, la suppression de l'Université, etc., etc, et mille autres demandes impossibles dans un temps trop rapproché des aïKiens commotiops politiques. ,lls espèrent que, devant ce vœu des provinces, le parti bruyant du libéralisme sqra atterré.

„Afoi, pauvre Cassandre, je me suis tu cette fois. «Mais je me suis demandé s'il n'y avait pas une Provid^ce vengeresse qui, voulant punir l'or*gueil où nous sommes tombés, sous aveugle à «e point, pour mieux nous perdre. Nùus feisons <toiit ce qu'jl faut pour précipiter la catastrophe; et fli les choses manchent encore quelque tettips de ee

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train, je n'en donne pas ponr six mois à no^ malheureuse Société, rentrée si miraculeuseme en France.

„Priez Dieu, ma digne et respectable amie .

„ROMAJ!ti£T, S. J.

^MontroTige, 24 août 1826.^

Le bon vieillard ne devait se tromper que ^ quelques mois sur la date de la catastrophe.

Ma vocation.

Je m*étais senti de tout temps une vocatioii prononcée pour l'état sacerdotal; mais, soit imi pressions personnelles que j'avais éprouvées i chacune des vacances que j'avais passées dan^ ma famille, soit influence des idées qui dominaient chez nos Pères à Saint- Acheul, j'avais une grande répulsion pour le clergé séculier. Ces préti^es d« paroisse, comme on les appelait chez nous, me paraissaient, dans l'Église, des êtres tout à fait secondaires, trop absorbés dans les labeurs du ministère pour pouvoir jamais s'élever à une grande i sainteté. A voir la différence que ma mère, dont

PAR l'abbé *** 109

I piété toute remplie d*uiie infinité de pratique» évotieases, — ce qui était alors pour moi l'idéal e la piété, — mettait entre le Père Romanet t le curé de sa paroisse, les égards pleins de pférence qu'elle prodiguait au Jésuite et la poliisse exacte, mais un peu hautaine qu'elle ac^ ordait à l'autre, je ne pouvais douter que le Hérite d'un révérend Père ne fût très-supérieur

celui d'un simple prêtre.

Je n'entendais autour de moi, à Saint-Aobeul, ue des railleries sur ces pauvres prêtres du lergé séculier ; on supposait à peine qu'ils fussent irétres; et j'entendis répéter mille fois, pendant f temps que je passai au collège, cet axiome que i m'avisai bien tard de mettre en doute: ,,11 n'y

de bons prêtres que les Jésuitc^s."'

Ce mot amer, qui était une odieuse flétrissure onr tout le clergé de la catholicité, chatouillait t vanité sans bornes des Jésuites. Je l'ai entendu rononcer bien des fois devant eux, sans que leur NMieur se soit révoltée, et je ne les ai jamais us imposer un silence décent à ceux qui se rendaient coupables de cette flatterie, plus méprisante ncore pour le reste des prêtres qu'honorable pour Ordre. Quand, plus lard, j'ai pu réfléchir à ce «0 de yergogne, j'en fus blessé pour l'Eglise, ue je mets aujourd'hui au-dessus d'une corpoalion, quelle qu'elle soit, qui est en nombre inime dans son sein. Ce qui me prouva que les («soites se croyaient i^rieusement les uniques

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prèttes, «'est que, durant tout le temps àem€ édmation, je ne ies ai jamais vue» conseitter 1<ib des jeunes hommes qui témoi|fnaient un étm i qvelconque d'être prêtres, d'entcpr dans un séa i naire diocésain. Ils les sa^Ment si bien cîroiM * veuir qu'ils les dirigeaient tous vers leurs noviciat i C'était un te«i>|i6 où beaticoop de diocèses de Franc avaient une véritaèle pénurie de prêtre». Eh btei ceux de leurs élèves qui, à la fin de leurs éCode i allaient au séminaire, le faisaient, ou à l'insu di Pères, eu sans les consuher.

Encore aujourd'hui, au moment où je mets e i ordre mes souvenirs, je sais qu'il ne sort pas d i prêtres des nombreux collèges de Jésuites répaD dus dans toutes les provinces. Et cependant eei tains diocèses, soit par la mort, soil par la retrait i de beaucoup de prêtres, ont de la peine à rempli i les pestes demeurés vacants.

11 faut cependant leur rendre toute justice; il ne cherchaient pas à influencer les vocations L'expérience sans doute leur, avait appris qu'o; réussit mal par ce procédé. Ils pouvaient aroin que l'éclat dont ils s'entouraient, le rôle briilan qu'ils paraissaient jouer, comme le corps d'éliti du catholicisme, les cérémonies pompeuses qu'ili prodiguaient dans le culte, leurs livres si habifement écrits pour faire converger, sur eux-mémei et sur leur ordre, un setYtiment de perpétueik vénération, seraient* plus puissants que l'appel fait au nom de» besmus de rÉglise, par le clergé s

PAR ifà»isà ♦♦♦ 11 L

cidier. En cerki, fls ne s'étaiem pis tronipés. Pour' ma part 4 faiteste ^«'ils ne me partèreM jffOiais de me fmre prêtre et d^nCrer dan» leur ordre; maïs nioii< amour pour eux éttiit aï ardent, si excessif, qu'air moment oà H fallût me éédécr sur ma vocatmi, je n'eus q«e cette pensée: Dana quelques mois, j'entrerai au noviciat de» bons Pères.

Nous étions en septembre 1828. Mbn père, ma mère, mon frère et moi, nous passions les racanees dans une de nos terres de Seine-et'-Marne. Le château de **^, à quatre lieues de Melon, était l'habitation favorite de mon père pendant Tété. Comme c'est là que j'ai eu chaque année les seules jouissances de la vie de famille que je puisse me rappeler, ce séjour se représente à moi avec tous ses charmes. C'est un vieux ebàtean du temps de Henri IV, bâti dans une riante vallée qu'arrose une petite rivière, l'un des affluents de la Seine. La vallée est ombreuse; et, dans le haut, ses beaux arbres tonebeot à ce«x de la magnifique forêt de Fontainebleau. Le diâ^ tean, bâti à la mode du temps, était entouré d'eau de toutes parts. De vastes et belles èervitudes, construites plus loin, donnaient à rhabitation un air princier dont j'étais assez fier dans ma petite importance de jeune vicomte. Je vois de là la grande chapelle qui servait d'église au village» Mon père, qui avait parcouru les beaux parcs de l'Angleterre, fit de *** une merveille. 11 distri-

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bua les arbres en massifs, fit disparaître tontes les ddtures autour du château et étendit la pelouse jusqu'aux vastes prairies, qu'il peupla de gracieux bouquets de verdure. Des ponts rastiques servaient à traverser la rivière sinueuse, au delà de laquelle le regard aliait se perdre dans un bois de magnifiques arbres verts. C'est là que rnoii frère et moi nous prenions, enfants, nos joyeux ébats. Le futur diplomate, dont mon père s'était beaucoup occupé, sortait chaque année de son collège, plus diable que jamais, et mettait à l'épreuve toute la patience de ce àigne père. Je vous l'avais bien prédit, — c'était le mot de ma mère, — quand il se plaignait à elle de ce terrible aîné, qu'il ne pouvait fixer à rien et qui ne rêvait que les plaisirs les plus extravagants. Évidemment, mieux façonné par les Jésuites, j'étais un ange pour ma mère. Cela ne m'empêchait pas de faire, avec monsieur l'aîné, une foule d'escapades que nous déguisions avec une incroyable habileté. Dans ce métier-là, c'était moi qni étais le diplomate, et celui qu'on appelait le mauvais sujet était toujours sur le point, dans sa brusque franchise, de tout avouer; mais je tenais bon, et, sans mentir précisément, je trouvais toujours quelque subterfuge, et nous échappions ainsi à des punitions bien méritées.

^ Ce beau séjour , que je ne me rappelle qu'avec délices, ne porta pas bonheur à notre famille :

PAM l'abus ♦*♦ 113

peu d'aniiéai «f rte, mu joies d'aédqsotni AirmA

craeliemeot attristées.

Ikn fnèfa éiaii 4|e¥.eQu ua jeuae homsiie des pi» cbarpanlA. U a^dk dix-*buit ans, et liepcôs 4eui ans il se U^yrsÀt aérieuseiDent à Tétade.

Notre père ne s'était pas troai()é dans ses pians d'éducation. Il y a^ait entre moo frère, «ieré pour .étce ua homme du .monde, et ou», uoe différence q^i était toute k son hoDueur. Il me surpassait en conoaissanoes, ea netteté .d*idées, 6Q droiture de caractèRe. U avait cette fleur de lojauté et de franchise qui donne tant de charme à l'adolescence et qui fait ensuite les âmes bien trempées. Tout cela s'était développé dans ua milieu où les natures n'ont d'autre gène que la liscipline du collège, gène peu pénible en réalité, parce que tous s'y soumettent et qu'elle est la condition de toute réunion d'homme.

En comparant plus tard cette éducation à celle qoe j'avais reçue à Saint-Acheul, j'ai trés^hien vu que les habitudes de vie monastique, imposées à (ie jeunes hommes , ne servent ni à donner le %itable sentiment religieux ni à former des natures viriles. 11 n'est pas bon pour l'adolesceot d'élre trop tenu par la lisière, d*étre enlacé dans ies mailles épaisses des routines .de la dévotion. h\ rencontré plus tard, dattô le monde, de mes condisciples de Saint- Açheul , qui m'ont avoué Q'élre plu3 9Hé& à la messe , avpir abandonné la I s

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eoBfessioD, parce qu'on les avait saturés de confessions et de messes (^).

Les Jésuites ne sont pas plus*expérimentés sur cela que les plus vulgaires éducateurs, qui croient sauver l'adolescence en lui mettant en main un chapelet ou un livre de prières.

Ce qu'aucune éducation ne change, pas plus les maisons des Jésuites que les collèges de l'Université, ce sont les goûts d'instinct. Mon frère était terrible pour aimer le mouvement, la chasse, les chevaux, le bruit de toute espèce. Il tenait de sa vieille race Thumeur batailleuse, et s'il avait pu, comme un baron du dixième siècle, réunir autour de lui ses vassaux, il aurait couru à tout hasard les aventures. Il était habile à manier l'arme blanche; il adorait les chevaux. Pour lui, prendre le fier coursier, le saisir à poil, sans rien qu'un simple filet pour le conduire, c'était la joie suprême.

Un jour de nos vacances, qu'il faisait une de ces fortes chaleurs d'automne, si favorables à la maturité du raisin, j'étais sous un énorme sureau, aux grappes noires et pourprées, qui était né dans le mur même du revêtement de bassin dont

(*) ^Combien pensez-voDs que, sur les Jennes gens qui sortent de Saint^Acheul, il y en ait qui ^persévèrent, „c*est-à-dire qui fassent leurs pâques la première année? Un sur trente. Les Tingt-neuf antres deviennent pires que tout ce qui sort des écoles.** (Correspondance de Lamennais, 18 mars 1826.)

PAR l'abbé ♦** 115

le château était entouré. L'arbre noueux avait largement étendu ses branches sur la pelouse du parc et sur l'eau dormante, où elles se reflétaient bizarrement J'étais seul. Je lisais un de ces li- ?res de la poésie moderne, qui ne pénétrent ja«mais dans les collèges des Pères, et qui n'ont que plus d'attrait pour l'adolescence. J'avais entendu parler dès admirables Méditations de Lamartine; je les lisais. Ai-je besoin de dire que je pleurais en les lisant?

Tout à coup j'entendis des cris bruyants. Mon frère sortait des écuries sur un de nos jeunes chevaux, à peine dompté; et, selon sa manie, il était à poil. Le valet d'écurie criait de toutes ses forces: — Mon Dieu! mon Dieu! il se fer^ tuer! — Mon frère riait aux éclats, en l'appelant imbécile!

La béte, retenue par un simple filet, se mit à suivre tous ses caprices et à' emporter le jeune cavalier dans l'une des allées sablées et tortueuses du parc. De loin en loin, je les voyais par les échappées qui donnaient vue sur le château, et mon œil inquiet suivait tous leurs mouvements. Mon frère paraissait maître du jeune cheval. Hais, bientôt, j'entendis du bruit près de moi; c'était la béte furieuse et écumante, qui revenait vers son écurie dans un galop effréné. Je me levai aussitôt pour chercher à arrêter le cheval, au moins pour le détourner du chemin que je lui voyais prendre. Hélas! je ne fis que lui inspirer

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phs de fra]ifur« Il bondit |im de .moi «i, oomine t!ià «ââ voulu fie débarrasâer d'un MgiilUui qui loi eût labouré k flanc, je i«^via, dane un mouvemeet rapide, se rapprocher de Tarbre que jfi venais de quiUer et do«i k tronc aoueux foroiail ooune un poteau ékvé. Vainement oion- frère, fiii vit k danger, ae aerra contre k coursier: il fut saisi par la jambe, et k cbei^i, profitant du OMoient où mon frère cbercliait à se dégager, se cabra et lança le malheureux jeune homme sar k parapet 'au bassin ^ de là dans le bassin lui- BQéme. Mon 'frère jeta un cri de détresse qui se perdit dans les noires eaux bù il ilisparut.

Je me savais pas nagea*: k large bassin était Ipès-^ profond. Je n-écoutai que mon cœur; je ii>e jetai dans Teau, espérant avoir pied quelque temps et pouvoir atteindre mon frère. Il me semblait qu'il y a<vait peu de distance de l'endroit où je l'avais tu disparailre., au bord du bassin près duquel je me eramponnais à quelques longues toofïes d'ii^is. Mais je n'avais pour moi que mon «oorage. Le bord glissant ne put me soutenir. Je poussai < un cri de suprême désespoir et je disparus moi-même.

Que se passa-t-il? Je l'ignore. Il dut se faire «m silence lugubre. Ce silence , succédant au cH que j'avais .poussé, nous sauva. Ma mère était au aalon. Ua pressentiment terrible la saisit. — Mon ami, dk*elle >à «mon père, j'ai entendu un -cri.. Où sont nos enfants?.... Ah! mon Dieu!...

PAR i/àmi *** 117

EHe se leva. Mod pèrt se préeipila en tMà oà )e cri s'était fait «nteadre. Il arriva sur les pciouses; nous n'étions pas là. L» cbefal firo** gœiix arritait dans ce monent, la bouobe éoihfflante et tout effaré, à son écurie. «^ Il y » mi an malheur, s'écria le Talet. — On nous avait vus î) n'y avait pas cinq minutes. Mo» mouchoir, le livre de poésies étaient là, sur la pelouse, auprès de l'arbre fa^l.

Qtt'étfons^nous deveims?

Mon père suivit son instinct. Ce Kvre, ce mouchoir forent pour lui une révélation.

— Ils sont dans le bassin ( s'écriait- il.

Mon père se jette à Teau; les nombreux domestiques font comme lui. Ma mère, à genoux sur la pelouse, demande à Dieu de lui rendre ses enfants.

Bientôt on retire de Teau deux corps inanimés.

Je ne gardai qu'un seul souvenir du moment où je sentis que je perdais pied et que le gouffre m'attirait à lui. Quelque chose de dur, comme une main de fer, m'avait saisi par ks deux jom-^ bes. C'était mon frère qui se débattait dans un raprême effort. Je m'étais évanoui après une horrible suffocation.

Quand on nous retira de l'eau, nous formions UB groupe étrange. Mon frère me tenait si fortement enlacé, et il était lui-même dans un état de rigidité telle, qu'on eut bien de la peine à le

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détacher de moi. On nous porta dans nos lits. Tous les soins les plus intâlîgents nous furent prodigués. Je revins bientôt à la vie. Mon premier mot, mon premier regard furent pour ma mère; elle me serra sur son cœur avec anour; mais mon frère était toujours là, pâle, déâguré; et mes malheureux parents étaient encore fous de désespoir. Ce ne fut que longtemps après qu'on sentit quelques battements au cœur de mon frère. Il était tombé tout en sueur dans cette eau noire et glaciale, que je vois encore en écrivant ces lignes et dont le souvenir me fait trembler. Il fut pourtant rendu à la vie.

On espéra que cet accident n'aurait de suite, pas plus pour l'un que pour l'autre de nous deux; mais, tandis que j'étais fier et alerte trois ou quatre jours après, il n'en fut pas de même pour mon pauvre frère. Une fièvre terrible le saisit Une fluxion de poitrine se déclara. Il guérit pourtant. On revint à Paris après les vacances. Mais cet adolescent, admirable de beauté et de force, n'était plus qu'un squelette. Dans les premiers jours de février 1828, pendant que je faisais mes dernières années d'humanités, une grande lettre, timbrée de noir, adressée au Père Recteur, le chargeait de m'apprendre la triste nouvelle que j'avais perdu ce frère bien-aimé.

Ce fut la première grande douleur d'une vie où il y a eu tant d'autres douleurs.

Je fus longtemps à me remettre de ce pro-

PAS VàMBà **^ 119

f9Dd chagrin. Mé trèEh^eiusible et très-aimaittv n'ayant eneore, dans ce monde, donné bien lar^ geaieDt de Bion cœur qu'à ma mère et à ce frère qut j'adwaia, il y eut on vide affreux en moi, H jfr compris le mal que les aflections terrestres me Seraient un jour, si je n'échappais pas au monde, nourri que j'étais de Tidée stupide que toute affection vive est un vol fait à Dieu.

Ce funeste accident me raffermit encore dans ma vocation.

Les Pères, je le vis bien» furent atterrés en apprenant la mort de moa frère. Us fondaient sur moi de grandes espérances. Je sus plus tard qu'il entrait dans leur système de recruter le plus possible dans les familles aristocratiques, afin d'ajouter l'éclat du nom à celui de l'Ordre. On s'attendait, d'un jour à l'autre, que mon père me retirerait et me placerait dans une école universitaire, où je pourrais, devenu son unique héritiei*, prendre des goûts du n^onde.

Fidèles à leur système, ils ne me dirent pas un mot, ne firent pas une allusion qui pût (^ér voiler leurs craintes. Seulement je vis bien qu'ils redoublaient d'attentions pour moi. Comme, pen*dant toutes mes études, j'avais constamment satisfait mes maîtres, cette espèce de distinction dans les soins et la bienveillance, surtout à un moment où ma santé était altérée par suite de ma profonde douleur, ne choqua personne parmi mes eondisdples. J'étais l'un des plus avancés

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dnur mm himiainléi: Mm «Uaient iiiif teis queqaes niMs.

Ce fBt alopa que mm cma^ mirexeité far la perte de mom frère,- 9ë perta de tiv» aflection ▼drs l'un de dos Pères, arrivé récemmewt à Siint- Acbeul. Lee Jésuites, qui ne négligeaienfC rfen, ie mirent peu à peu en relations intimes av«e noL C'était le Père de Montgazin.

Ils STsient évideiinaien£ leur but

La Spciété de Jésus accueille dans son sein troîa sortes d'hommes: des hommes riclhes, bien qu'ils n'aient ni naissance ni talent; desbonmes de naissance, sans talent ni fortune; des hommes de talent, sans fortune ni naissance. Me aime lés premiers, comme fournissant ce paissant levier arvec lequel on remue le monde, l'or. Ces Pères garnissent les caisses de la Société. Ce aoBt d'honnêtes commanditaires de la grande agenoe religieuse. Ils ont fourni leur appoint; ils aiment la Société comme lenr chose, comme le domaine temporel qu'ils ont aidé à acquérir. Un Ordre pauvre ne ferait rien. Ignace de Loyola, qui était an saint, avait établi son Ordre sur les basea d'un dénûment absolu des richesses de ce Bdonde; et, dans les Constitutions, approuvées successivement par les Papes, l'Ordre est classé parmi les ordres mendiants. Tout cela a duré l'âge héi;efqae de la fondation. Les successeurs du saint, Laynez, Aqoaviva, comprirent qse la vie pauvre, détachée, souffrante, au sein d'un orch*e qui attendrait la

PAK h'jami *** 121

intaoee de Mm lendeniaîD des aMitoes de la cb»rite, ferait petite figure a« nûKen dv siècle. Aussi l'empmaèreiii^i]» de kiîeser, oomme lettre morte, farticle des Gelistitiitioas qoi déiénd de posséder, et firent-ils tous leurs efforts pour assarcr à rOrdre k prépondéranee que donne la richesse. le revieiidrat ssr cette rérélatîoii curieuse qdi prouve que Tesprit priontif de ia fondation de i'iUustre saint J^neoe ne put lui survî? re, ^ et que l'Ordre, psor être oiililaiÂ, eut besoin de ce qui fiùt parloot le nerf de ia gserre.

Les Jésaites modernes cachent, avec le plus grand soîn, cette déviation radicale de leur institution primitive. Et ie Père de Ravignan, dans floD petit livre apologétique, tout en défendant le tanquam ac cadaver, s'est bien gardé d'appren^ are an dix-^neuvième siècle que les Jésuites ne devaient attendre le pain du joor que de ia Pro^ Tidence. Il y aurait eu dans le monde un long éclat de rire sur ces pauvres gens qui possèdent <^n poTteieiiille des millisfis.

Après les hommes riches, la Société recherche les hommes de naissam^e. Nous avons beau avancer en civilisation, nous prisons toujours forte* ineot ceux qui tiennent aux grandes*^ familles. Et ^s Jésuites sont encore trop peu chrétiens pour estimer rame humaine à son unique valeur. C'était bon peut-être an temps de saint Igtiace.

Cependant la Société a compris que ni la ricbesse ni kl naisiance n'étaient la grande force

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motrice des cheees: oette ie^ee^ c'est le mens agùai nudem: celle-ci seule remue le Elle a donc largement convoité les hono parole, les hommes de science, les homi rudition. Et comme elle avait, d'autre p riches et ses grands, elle n'a pas exigé hommes d*e6]H*it arrivassent chez elle avec bagage que leur valeur intdilectuelle. I de MontgBzin, qui a été, dans la Sociét ami de cœur, réunissait deux de ces a van recherchés par les Jésuites. C'était le fi d'une des plus anciennes familles du mid: France, et c'était un esprit d'élite, une intelligences aux aptitudes très-diverses, ma quant un peu de profondeur. C'est peut^ tous les Jésuites français, celui en qui j'a] le mérite le plus incontestable et que la accoutumée à surfaire les siens, n'a jaros vanté.

Le Père de Montgazin était très-senf lui avait fallu lutter, dans la Société, cent grande puissance de l'âme humaine, inutil gereuse même dans les ordres religieux, retiré de ce triomphe sur lui-même une I de mélancolie qui, de prime abord, en fa homme séduisant Aussi était-il adoré de; de Saint-Âcheul; et on pouvait le regarder un des hommes destinés à arriver, un joi premières charges de l'Ordre. J'ai toujoi depuis que je connais l'esprit de la Socié

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hi'avail été donné par le» Pères pour me gagner I eux; el je dois les féliciter de ee choix, car M |)nt siur moi un empire absolu, uniquement par i'âffeetion vive qu'il m'inspira. Celui qu'on aime est hientôt un idéal Je ne vis rien de beau et de bon au monde que le Père de Montgazin. Je sentais avec lui, je vivais de lui. Les Pères avaient triomphé. 'En moins de six semaines, mes déterminations, peut-être encore chancelantes, forent défiDÎtivennent arrêtées: j'étais Jésuite.

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